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Mardi 26 septembre 2006


 

J'ai découvert plusieurs fois les empreintes de l'ours et connu le silence religieux qui s'empare alors de vous. Depuis quelques années je redoute de rencontrer la bête affublée d'un stupide collier autour du cou doublé d'une puce maligne au cœur de sa chair.

J'aime à savoir les bêtes libres et préfèrerai toujours le souvenir lointain de l'ours qui vous prend sur l'Artzamendi à la fausse bête sauvage, contrôlée, publicitaire, gérée pour de vils intérêts politiques, scientifiques et commerciaux.

Le texte qui suit a été écrit comme on prépare minutieusement son arc et ses flèches. J’espère ne pas avoir défailli.

SC

 

 

LES SECRETS VOLÉS DE “PAPILLON“

 

« Alors, messieurs les experts, laissez les derniers survivants s’éteindrent au moins en paix, (?), ne serait-ce que par courtoisie. » François Merlet, 1988

 

« Mais l’existence de l’Ours pyrénéen aurait-elle un sens, si on savait tout ? » Office National de la Chasse, 1985

 

Lus les faire-parts, les déclarations convenues, celles patelines à souhait d’un député qui excelle à pousser la chansonnette, jetons cette vérité nue et bien dérangeante : l’ours “Papillon“ a fini sa vie comme un animal de laboratoire et jouira des honneurs funèbres d’une bête de cirque. Si affaiblie que puisse être notre vieille méfiance animale sous les coups de boutoir de la modernité, reconnaissons aujourd’hui que son petit nom, dont il est affublé depuis des années, l’avait déjà un peu extrait du monde sauvage, “désauvagisé “ comme le dit notre cher François Terrasson, qui ajoute : “la différence qui fait le sauvage est précisément l’absence de nom, ou plus exactement de prénom[1].“ Me tromperais-je en écrivant que l’ours “Papillon“, inondé d’une affection qu’il n’a jamais souhaitée et objet d’un intérêt scientifique dont il n’avait cure, était destiné à s’éteindre sous les outrages bientôt décrits ? Je ne le crois pas. Nous avions maintes fois partagé avec des amis naturalistes de telles intuitions, amères mais lucides. Ce dimanche où expirait l’ours, dans la descente du Pic de Sesques - la montagne tutélaire du fauve - l’un d’eux ne m’avait-il pas dit : “Tu verras, il va mourir à Chèze et ils l’empailleront.“

 

Reprenons les choses dans l’ordre. Abrité par les profondes gorges et forêts des vallées d’Aspe et d’Ossau, le plus vieil ours des Pyrénées a coulé une vie qu’on jugera paisible[2] jusqu’au jour où un ours de la souche slovène, le dénommé “Néré“, a débarqué sur son territoire ancestral et y aurait imposé sa force et sa jeunesse. Faut-il y voir un clin d’œil de la nature, une revanche de la bête car, c’est l’évidence, “Néré“ était promis à la forêt de Medved si sa mère n’en avait pas été arrachée un jour de printemps de l’année 1996, pour le bien de l’espèce nous a-t-on dit ; toujours ce fichu bien. Je ne prétendrais pas répondre à cette singulière interrogation, mais convenons que l’on déporte des animaux aussi évolués que les ours sans se poser la moindre question. Voici deux ans les traces de “Papillon“ se raréfièrent puis s’évanouirent dans la sylve, au point que certains émirent l’hypothèse d’une disparition du patriarche, mort de vieillesse. À grands renforts de presse, un prétendu “spécialiste de la photo d’ours des Pyrénées“ affirma même au mois de janvier dernier que le fauve était bel et bien mort. L’homme qui se disait catégorique n’en affichait pas moins une certitude limitée à 98 % ; il lui sera donc arithmétiquement concédé aujourd’hui 2 % de sérieux.

 

Mort de sa belle mort ou errant ici et là, “Papillon“ fut quelque peu oublié tant les efforts des protecteurs de l’ours étaient alors de contenir une jacquerie opposant des éleveurs et un ours cette fois ci appelé “Luz“ puisqu’il opérait en effet dans la vallée de Luz-Saint-Sauveur, et familièrement selon la terminologie des experts. Honni pour ses attaques de moutons d’appellation d’origine contrôlée Barèges-Gavarnie, proies lâchement tuées au sein de troupeaux sans chien ni berger, mais aussi pour ses ascendances supposées balkaniques[3], donc sanguinaires, l’ours “Luz“ fit les frais de multiples battues, de balles en caoutchouc tirées à vingt mètres au calibre 12[4] et même - ce fut une première -  d’un feu sensé le renvoyer d’où il venait. Mais d’où venait-il vraiment ? Le feu et le caoutchouc n’ayant pas suffit à raisonner cet animal, et devant les menaces de certains éleveurs de barrer les routes, de fermer les bureaux de vote mais surtout de supprimer l’ours, le ministre de l’écologie et du développement durable ordonna sa capture aux fins de lui poser un collier émetteur radio et d’introduire dans son corps un second émetteur, le tout pour tenter d’éloigner la bête de ses proies et calmer la fureur valléenne[5]. «Mais ils ne font que déplacer le problème » résuma un berger local[6] non encore rompu aux arbitrages du sustainable development de notre upper class qui, de colloque en symposium, clame sa foi mondialiste mais se trouve fichtrement incapable d’assurer la survie des plantigrades dans notre pays.

 

Onze mois plus tard, le 22 avril 2004 à 22h05 exactement, au prix d’un gros labeur et de moyens importants, le “problème“ était capturé par un piège posé par des membres du réseau et de l’équipe technique Ours qui ne cessaient de se relayer toutes les nuits en compagnie d’un vétérinaire. Et quel problème ! On attendait un moldo-valaque[7] et ce fut le vieux “Papillon“ qui glissa son pied dans un lacet coulissant. A-t-on réfléchi en ces instants d’étonnement ?, a-t-on hésité à endormir puis à opérer l’animal mythifié et ressuscité ? (rappelons que les éleveurs refusaient l’équipement radio puisqu’il les obligeait à accepter l’ours parmi eux), nous n’en savons rien. Ce dont nous sommes sûrs, c’est qu’en ce 22 avril 2004 l’ours “Papillon“ fut définitivement arraisonné par la Technique. Neutralisé par un fusil à seringue hypodermique qui lui injecta du zolétil - nous sommes heureux d’apprendre qu’il a la caractéristique de ne pas avoir de dose létale, le patriarche, dont tous subodoraient la fin proche, devint un sujet exceptionnel de laboratoire. De laboratoire in natura est-il plus juste de dire, tant le milieu naturel se transforme chaque jour un peu plus en vaste local d’expérimentations, où tout est permis pour l’avancement de la science. L’ours se meurt, la recherche avance… et « la connerie progresse » chante Bernard Lubat dans un scat gascon endiablé  quelque part dans la Haute-Lande. Mais qui donc sait encore se perdre sous les pins ?

 

Si officiellement il était question de lui poser deux mouchards, l’un au cou et l’autre plus petit dans ses chairs, la vieille bête édentée fut également délestée d’une prémolaire. Voulait-on réduire cet ours au végétalisme par pitié pour ses proies, à l’instar de cette belle âme anglo-saxonne qui harnache ses loups de colliers expédiant une forte décharge électrique, et pédagogique, à chaque attaque de mouton ? Non, il semblerait qu’à lui voler une dent on ait voulu lui donner un âge ; la belle affaire, scientifiquement lui donner un âge par l’analyse des anneaux de cément. Une question se pose désormais, et avec acuité : qui sera le Rahan porteur d’un tel trophée, autour du cou bien entendu ? Mais n’en demandons pas tant, du moins pour le moment, et revenons à notre ours. Trop lourdement anesthésié - répétons qu’un colosse proto-kalmouk était pressenti à sa place - l’ours “Papillon“, édenté nous l’avons dit mais aussi cataracté à l’œil gauche, faillit par deux fois laisser sa peau entre les mains de ses gestionnaires (c’est ainsi qu’ils s’appellent entre eux) et créer par là un scandale énorme, une vilaine affaire aussi grosse qu’un fauve de l’île Kodiak. Il s’est fallu d’un rien que nous n’assistions à tel naufrage si les bons soins du vétérinaire, et sans doute l’instinct puissant de survie de la vieille bête, n’avaient permis de relâcher le dimanche 25 avril au matin, soit tout de même plus de deux jours et demi après sa capture[8], cet ours de 128 kilos - on a compris qu’il fut dûment pesé - aliéné pour le reste de ses jours à un corps étranger. Saluons d’ores et déjà l’ultime résistance de la bête au programme de désauvagisation, puisque nous apprîmes avec grande joie qu’elle se débarrassa très vite dans sa cage du mouchard accroché à son cou, sans toutefois bien sûr pouvoir détruire cet alien enfoncé dix centimètres dans sa peau. Si certaines poules, assure-t-on, préfèrent les cages, il paraît maintenant difficile aux gestionnaires de la faune sauvage d’affirmer que l’ours tolère un collier. Sachons toutefois que nous vivons sous l’empire du bien : un ours qui refuse un collier pour son bien n’est-il pas un animal réactionnaire, et donc susceptible d’être retiré de ses forêts, déporté vers on ne sait quelle Sibérie concentrationnaire[9] ?

 

Assénons-le sans complexe, cet ours de légende, dont la vie en nos montagnes assiégées relève du miracle, a été traité ces jours-là en bête de laboratoire et même en délinquant ; n’est-ce pas en effet ce dernier que l’on autorise à recouvrer la liberté muni d’un bracelet électronique ! Pour ce qui est du laboratoire, on claironne partout que “Papillon “ fut le premier ours béarnais à bénéficier d’une carte d’identité génétique grâce aux analyses effectuées au début des années 90 par l’équipe grenobloise de M. Pierre Taberlet. Je viens de livrer là une banalité contemporaine qui, en y regardant de très près, est une véritable monstruosité : la carte d’identité génétique d’un ours. Pourquoi ? Avant de répondre à cette question, souvenons-nous de la fin de  l’excellent 1984, où George Orwell développe les principes du Novlangue, ce langage promu par le régime aux fins de supplanter l’ancien, l’Ancilangue. « Il était entendu que lorsque le Novlangue serait une fois pour toutes adopté et que l’Ancilangue serait oublié, une idée hérétique - c’est-à-dire une idée s’écartant des principes de l’Angsoc[10]- serait littéralement impensable, du moins dans la mesure où la pensée dépend des mots. »

 

Afin d’illustrer ce qu’est aujourd’hui le Novlangue, j’ai extrait ci-dessous des termes d’un article de presse récent, duquel il ne sera pas révélé immédiatement l’exact sujet : “Une soixantaine d’acteurs“, “la validation des propositions“, “les fiches de procédure“, “notre volonté de transparence“, “des échantillons pour être analysés“, “un cahier des charges techniques“, “des méthodes d’analyses qui s’apparentent à celles de la police scientifique“, “assez d’ADN pour un typage complet“,  “mais en contrôlant ce que nous faisons, en le faisant de façon démocratique“. Veut-on nous parler ici de la future carte d’identité biométrique destinée aux sujets britanniques ?  S’agit-il d’un test proposé par la firme Oxford ancestors qui, grâce à votre salive, peut révéler votre lignée paléolithique ? Ou bien s’agit-il de tout autre chose ? Oui, il s’agit du « Nouveau discours sur la méthode pour mieux compter les ours », discours  résumé dans le Sud-Ouest du 23 avril 2004. Une telle logorrhée était tout simplement inimaginable voici encore quinze ans ; elle est de nos jours la langue subversive, le Novlangue, qui d’une manière parfaitement insidieuse arrache l’ours à sa vie sauvage pour le contrôler puis l’enfermer dans les laboratoires, et l’exploiter à des fins prétendument scientifiques. Telle est la barbarie à laquelle nous nous habituons tous, car elle s’instille dans nos esprits par une langue vénéneuse, empoisonnée. À défaut de la réduire à néant, sachons au moins la décrypter, lui décocher toutes nos flèches et lui opposer notre Ancilangue, la langue française très naturellement.  Mao l’avait bien compris en son temps : on ne se bat jamais sur le terrain de son adversaire, et il en est de même pour la langue et les mots. À “développement durable“, nous répondons “nature“ et à entendre “analyse génétique des poils d’ours“ nous relisons Dersou Ouzala.

 

Quittons Dersou et Arséniev dans la taïga et revenons au dernier refuge de l’ours “Papillon“. Relâché, et nous savons après quelles épreuves, l’ours fut constamment suivi par ses gestionnaires, eux-mêmes en butte aux exigences des éleveurs qui ne voulaient plus de cet animal. Les doléances pastorales de Jacquou furent vite exaucées, et nous apprîmes par la radio et les journaux la mort du plus vieil ours des Pyrénées, survenue le dimanche 25 juillet 2004 dans la montagne de Chèze, en Bigorre, trois mois et deux jours après sa capture sur la même commune. Sa mort fut lente, et, l’on s’en doute, suivie de près par les gestionnaires, une dizaine, qui visitèrent la bête, l’approchèrent, firent des clichés, bref qui œuvrèrent pour la science universelle qui le leur revaudra un jour. Nous en sommes sûrs. Un porteur de caméra invité pour la cérémonie prit même quelques images de cet animal décharné, retiré à l’ombre sous une souche, fuyant son gîte sur ses pattes antérieures, incapable qu’il était de se servir de son postérieur paralysé. Assurément de belles images que l’on attend avec gourmandise de voir dans les salles de nos cinémas et des maisons de la jeunesse et de la culture.

 

« De souche pyrénéenne, Papillon, encore tout chaud quand il a été retrouvé (…) ne pesait plus que 94 kilos », « il avait reçu une rafale de plomb » dans la tête nous dit-on, « les examens porteront sur le plasma sanguin », « rein, foie et vessie ont été envoyés à un laboratoire parisien pour des analyses en histologie », « d’autres recherches toxicologiques larges (à l’école vétérinaire de Lyon) seront aussi effectuées, “des recherches de pesticides, d’herbicide. Comme c’est une espèce tout en haut de la chaîne alimentaire, c’est intéressant de voir ce qu’on va trouver. Il a mis trois semaines pour mourir…“ », « une dent, une petite prémolaire a été envoyée aux Etats-Unis pour que l’âge soit déterminé avec précision » ; toutes informations, accompagnées des commentaires du docteur vétérinaire en charge de l’ours, que nous trouvons dans un article publié le 29 juillet par L’Éclair des Pyrénées. Voici un titre bien explicite en couverture ce jour-là : « Secrets d’ours - La dépouille de Papillon autopsiée », illustré par la photo d’une patte postérieure de la bête étendue sur une table blanche en plastique. Et le vétérinaire de conclure : « Un ours qui vieillit naturellement, c’est rarissime. » Gageons qu’un ours qui meurt dans sa forêt, sans capture, sans goûter la piqûre de zolétil, sans mouchard au cou, sans corps étranger dans ses chairs, sans gestionnaires, sans photographes ni cinéastes aux fesses, sans cahier des charges, sans carte d’identité génétique, sans patrimonialisation, sans valorisation économique et touristique, sans dépeçage pour la science, et sans bien d’autres jeanfoutreries, bref un ours sauvage avec ses mystères et ses secrets, c’est peut-être déjà une vieille histoire. Résumons : on avait commencé à lui donner un petit nom, et l’on a fini par lui voler sa mort.

 

Que conclure de cette mort savamment volée et médiatisée ? D’une part, et l’on s’en doute, que rien ne changera localement : « C’est pour mieux connaître la situation que l’Institution Patrimoniale du Haut-Béarn vient de lancer une vaste opération de recensement des ours vivant aujourd’hui dans les Pyrénées », déclarait en effet Jean Lassalle le lendemain de la mort de l’ours à La République des Pyrénées[11]. Les gestionnaires et les généticiens sont donc garantis d’un bel avenir. Fondamentalement, d’autre part, cette scandaleuse affaire illustre sans conteste que nous avons franchi un cap. Certes, la nature sauvage est malmenée depuis déjà longtemps, mais elle ne l’a jamais été dans les temps passés pour son bien. Un historien féru de l’héraldique et du symbolisme animalier, Michel Pastoureau, montre combien l’ours, porteur du caractère sacré de la nature, n’a été détrôné dans l’imaginaire nord-européen qu’au prix d’une guerre médiévale de 1000 ans. L’église, qui craignait alors des survivances païennes venues du lointain paléolithique, a ainsi promu le lion comme roi des animaux au détriment de l’ours, a substitué des fêtes chrétiennes à celles du fauve et a même encouragé les montreurs d’ours parce qu’ils ridiculisaient la bête. L’ours cousin des hommes, père de l’homme chez les anciens Basques, se devait de descendre de son piédestal. Si nous y sommes parvenus à l’exclusion de rares peuplades sibériennes, des derniers Aïnous, et peut-être de quelques Lapons, force est de constater que cette guerre continue, sous une autre forme, mais de plus belle, relayée par les techniciens et leur épouvantable gestion. Elle s’attaque désormais aux gènes ; souvenons-nous du mot extraordinaire de François Merlet dans le Seigneur des Pyrénées : l’ours est « l’atome pyrénéen ».

Que faire devant tel constat ? Quand bien même la partie semblerait déjà perdue, décrire et dénoncer l’arraisonnement de la vie sauvage par la Technique est une première tache impérative. Combattre par la parole et la plume le contrôle de la vie sauvage avant qu’il ne devienne la norme absolue, avant qu’il ne soit réclamé par les naturalistes eux-mêmes, et non plus perçu comme hostile, nuisible à la vie sauvage mais favorable à elle. Revenir aux fondamentaux, c’est-à-dire lire les grands auteurs (mentionnons spécialement ici Robert Hainard, notre Dersou Ouzala d’Occident), recourir à nos forêts intérieures, adopter l’attitude à la fois calme et tendue de celui qui affûte. Ne surtout pas craindre d’être assimilé à je ne sais quel régime d’ayatollahs, de talibans ou de réactionnaires élitistes parce que le premier oracle venu parlera et tentera de dissiper toute critique du dogme. En est-il encore temps ? « Le doute est devenu une maladie » avertissait Philippe Muray voici treize ans déjà. Le temps n’est plus au consensus dur des radicaux mais au despotisme du consensus mou relevait-il avec raison : « Son exploit est d’être à la fois quasi invisible et partout répandu, donc sans dehors, sans alternative, sans extérieur, d’où il serait possible, sinon de prétendre l’offenser, donc l’obliger à réagir, c’est-à-dire à se montrer en révélant par la même la puissance et l’étendue de sa tyrannie. » Sachons d’abord totalement désespérer avant de se battre.

 

C’est un congélateur sans doute identique au vôtre, blanc comme neige, lisse, et pourtant bien singulier puisqu’il abrite le cadavre du patriarche des Pyrénées. Cet ours, aux atomes confisqués à sa terre natale, excite les convoitises : on ne l’empaillerait pas car il est par trop abîmé, mais on réfléchit à une reconstitution quelconque pour un vernissage festif chez l’un ou chez l’autre. Ce soir-là, grisés par le vin de Jurançon, oseront-ils s’en vanter ?

 

Oui, ils ont eu la peau de l’ours.

Stéphan Carbonnaux

Pau, 02 août - 02 septembre 2004

 

Naturaliste, auteur de Robert Hainard, le chasseur au crayon et de  Cercle rouge - voyages naturalistes de Robert Hainard dans les Pyrénées. Ed. Hesse.

Texte aussi publié dans le numéro 4 / hiver 2004-2005 de Jibrile, revue de littérature et de politique (Belgique, Liège). Mis en ligne sur le forum de Pays de l’ours - A.D.E.T. (paysdelours.com) au mois de mars 2005. Paru aussi dans Le Casseur d’os, volume 4-2,  revue du Groupe ornithologique des Pyrénées et de l’Adour (Pau), au mois de juin 2005.

 



[1] Alors que les “Pyren“, “Chocolat“, “Cannelle“, (et pourquoi pas “Darjeeling“) font recette, les appellations séculaires Lou Moussu et Pedescaous baignent dans le formol des écomusées montagnards ou servent de marque commerciale à des fromages du “pays de l’ours“. Pour se vacciner des effets de la “valorisation économique de l’ours“, l’on constatera que si la vente de tels fromages, marqués d’ailleurs d’une empreinte de la bête, a connu une courbe ascendante, la population d’ours autochtones, elle, a subi dans le même temps une terrible hémorragie.

[2] À ceci près, on le verra plus loin, qu’il a reçu un jour une volée de plombs dans la tête, et que les incursions dans son territoire n’ont cessé d’augmenter au fil des années.

[3] Si l’ours “Luz“ avait été identifié en 2001 comme un ours pyrénéen et non d’origine slovène, certains valléens ont cru le contraire jusqu’au bout.

[4] Le tir de balles en caoutchouc avait pour objectif de “réapprendre“ à cet ours à fuir l'homme, avec le souci de préserver son existence menacée par quelques excités qui voulaient lui régler son compte.

[5] Cette autorisation a été donnée le 27 mai 2003 après un avis favorable du Conseil National de la Protection de la Nature.

[6] Voilà des Jacquou le Croquant à qui il sera bien peu facile dans l’immédiat de chantonner la petite musique de l’“intérêt économique et touristique de l’ours“, à moins de leur garantir une nouvelle “procédure d’éloignement“ des ours pudiquement nommés “à problème“. La Commission syndicale de la vallée de Barèges avait d’ailleurs annoncé aux éleveurs qu’une acceptation des mesures de cohabitation avec l’ours entraînerait un refus d’occuper les estives ! Le problème, en réalité, est plus simple : il faudra bien un jour trancher au plus bas et au plus haut niveau politique si le problème est l’existence de l’ours lui-même dans les Pyrénées ou le refus stupide de certains de cohabiter avec lui.

[7] J’utilise ici les expressions de moldo-valaque ou de proto-kalmouk pour grossir le trait, car les agents affectés à l’opération savaient que l’ours à capturer était pyrénéen.

[8] Le responsable de l’équipe technique Ours brun, M. Pierre-Yves Quenette, précise d’ailleurs, tel un horloger suisse, que l’animal a été relâché 56 heures et 43 minutes après sa capture. Entretien avec Nature Midi Pyrénées le 13/05/2004, L’Épeiche du Midi, n° 12, été 2004.

[9] La Sibérie concentrationnaire est déjà une réalité pyrénéenne puisque certains éleveurs et hommes politiques ont désigné le zoo de Borce en vallée d’Aspe (« un espace plus vrai que nature » dit la publicité) comme un gîte de luxe pour les ours anormaux.

[10] Dans le roman, il s’agit de l’idéologie officielle.

[11] Éditions du mardi 27 juillet. Jean Lassalle, conseiller général, député, farouche partisan des travaux routiers de l’axe européen E7 en vallée d’Aspe (déjà prévus il y a 15 ans pour 1000 camions par jour !), président de l’Institution Patrimoniale du Haut-Béarn, est un des responsables politiques qui a vu fondre les derniers ours comme la neige au soleil. Une de ses grandes marottes est de les compter puis de les recompter.

Par Stephan Carbonnaux - Publié dans : Humeurs
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Mercredi 21 juin 2006

En effet, avant que d’être une crise de notre mode de production, de redistribution des richesses ou de la dégradation de nos biotopes, la crise écologique est bien une crise relationnelle avec les mondes dans lesquels nous évoluons. En cela, intégrer la culture écologique dans notre champ de réflexion et d’action, c’est reconnaître que, parallèlement à la destruction des écosystèmes, c’est à la dégradation de notre humanité que nous assistons.

Cette dévastation sans équivalent nous bouleverse parce qu’elle nous montre en quoi nous ne nous retrouvons plus dans le monde, en quoi il nous est devenu étranger, en quoi, finalement, notre existence s’est appauvrie. Et puisque c’est au travers de sa culture qu’un peuple, qu’un homme, comprend le monde et lui est relié, c’est bien sur le chemin d’une véritable révolution culturelle que nous devons nous engager.

Nous devons nous interroger, non pas tant sur les remèdes à apporter à des pollutions que sur ce qui a permis qu’elles adviennent. La catastrophe serait que, ignorant les causes profondes de ces phénomènes, à savoir l’état de notre culture et les liens que nous établissons avec le monde, nous nous contentions de n’apporter qu’une réponse technique à des problèmes qui sont d’abord des signes.

Comme une maladie est le signe d’une inadéquation entre une manière de vivre et les lois naturelles, nos pollutions sont les signes d’une inadéquation entre la civilisation industrielle et capitaliste et les lois du monde.

Il est illusoire de croire que nous arriverons à limiter la grande destruction à laquelle nous assistons, en instituant des réglementations de protection environnementales, qu’elle soit d’inspirations libérales, socialistes ou mêmes prétendument écologistes. Car c’est le contrôle technocratique qui s’accentuera alors, sans que soient remises en question les causes fondamentales des problèmes. Le remplacement des normes technocratiques de gestion capitaliste par celle des normes technocratiques de gestion pseudo-écologiste, ne nous réconciliera pas avec le monde.

Si l’écologie n’était qu’une science, même une aristo-science - et puisqu’il est entendu pour nous que la science ne produit pas de valeurs mais fournit des moyens - on pourrait juger abusif l’utilisation qu’en font de nombreux penseurs ou encore des mouvements politiques culturels et associatifs pour définir leur démarche. On pourrait alors penser que nous ne devons cette situation qu’à la confusion des idées qui règne dans notre société et au caractère particulièrement polysémique de ce mot. Mais l’écologie précisément n’est pas une science. Ou plutôt, comme l’a bien montré Antoine Waechter tout à l’heure, l’écologie préexiste à l’apparition du mot que l’on a créé pour la désigner à la fin du XIXe siècle en Europe.

Elle est une méthode au sens étymologique du terme méthodos, un cheminement, quelque chose comme le retour d’une démarche que je qualifierais de traditionnelle dans les sciences occidentales. L’écologie est selon nous, le nom moderne (et toujours problématique ) qu’a emprunté la pensée « cosmique », propre à toutes les cultures traditionnelles, au moment de refaire surface au coeur même de la modernité.

L’écologie, nous l’avons vu, est une culture qui nous porte à vouloir connaître les lois à l’oeuvre dans le monde afin de mieux penser, de mieux comprendre et donc de mieux agir sur les problèmes auxquels nous sommes confrontés. Aux antipodes des utopies économiques du XVIIIe, des utopies sociales du XIXE et des utopies politiques du XXe siècle, l’écologie s’oppose à toute réflexion décontextualisée.

Comme le déclarait récemment Frédéric BELLANGER sur les ondes radiophoniques, « Pour les écologistes et au contraire des libéraux, l’économie n’est pas une sphère d’activité humaine autonome, fonctionnant selon ses propres lois et pour ses propres fins, indépendamment des nécessités et des lois qui gouvernent tous les autres processus à l’oeuvre dans la nature. »

Nous nous inscrivons en rupture avec l’économisme dans sa prétention à réduire notre rapport au monde, notre rapport aux autres et à soi, à une somme d’intérêts matériels, à une marchandise et donc à une quantité de cet équivalent universel qu’est l’argent, et à l’aune duquel on veut saisir, mesurer, maîtriser, réquisitionner, instrumentaliser, bref, « arraisonner » la totalité du vivant.

Évidemment, nous ne nions pas pour autant l’importance et la nécessité des fonctions de production, d’échange et de consommation. Mais ces fonctions restent pour nous indissociables des rapports sociaux, politiques et culturels, bref d’une identité collective dans laquelle elles s’enracinent, se subordonnent et s’harmonisent.

Ainsi, la fonction économique reste « contextualisée » (embedded selon la terminologie de Karl POLANYI22), c’est-à-dire insérée dans un espace social, politique, culturel, mais aussi plus largement naturel et vivant que nous nommons écosystème ou Biosphère. De cette manière holiste, nous envisageons l’économie, non pas comme l’avoir ou le paraître individuel, mais bien comme participant et devant participer de l’être ensemble d’une communauté vivante. »23

Contrairement au libéralisme qui s’appuie sur un corpus scientifique obsolète, l’écologie cherche à établir des lois pour l’organisation des sociétés humaines en s’inspirant et en s’instruisant de l’observation scrupuleuse des lois de la biosphère. L’écologie comme mouvement culturel, est donc en quelque sorte un mouvement « topique » qui consiste en une valorisation a priori de la diversité organisée du vivant (la biocomplexité), cette diversité menacée des espèces, des paysages et des cultures qui font la beauté et la richesse du monde que nous aimons. L’écologie ne consiste pas en une simple succession de revendications à caractère environnemental ou en on ne sait quel projet d’unification planétaire sous les auspices d’une spiritualité de pacotille. Elle est un mouvement de décolonisation intégral qui se propose de mettre fin à la colonisation multiforme (économique, culturelle et technologique) du monde par la civilisation industrielle et l’idéologie libérale pour que reprenne la poursuite de la différenciation et du perfectionnement de la vie sous toutes ses formes.
 
 



Sources et notes de lectures :
 

1 - Louis DUMONT, Homo aequalis I, Genèse et épanouissement de l’idéologie économique. éd. Gallimard, coll. Bibliothèque des sciences humaines, 1977.

2 - Thomas KUHN, La structure des révolutions scientifiques, éd. Flammarion, coll. Champs, N°115, 1983.

3 - Pascal ACOT, Histoire de l’écologie, P.U.F., coll. Que sais-je ?, N°2870, p.5.

4 - Ernst HAECKEL, Generelle Morphologie der Organismen, Berlin, 1866.

5 - Victor-Emile SHELFORD, Animal Communities in Temperate America, Chicago University Press, 1913.

6 - Werner HEISENBERG, La nature dans la physique contemporaine, NRF, coll. idées, 1962, p.145.

7 - Jacques GRINEVALD, A propos de la naissance de l’écologie, La bibliothèque naturaliste N°10, p. 10, mars 1990, éd. CEDEC, Sisteron.

8 - Vladimir Ivanovich VERNADSKY, La Biosphère, Paris, 1924. Cité par J. Grinevald, op. cit. p.9.

9 - Charles DARWIN a par exemple, mis en lumière le principe de l’évolution par sélection du monde vivant. Cette définition n’implique pas nécessairement une vision linéaire de l’histoire du phénomène vivant (évolutionnisme dit « darwinisme »), mais est compatible avec une vision « buissonnante », ou circulaire et interactive des processus de transformation du vivant. Le sélectionnisme de Darwin ne nie pas la dimension intentionnelle, et donc adaptative et instructiviste de l’évolution ontogénétique (évolution de l’organe partie de l’organisme), mais la distingue de l’évolution phylogénétique (l’évolution de l’espèce partie de la biosphère). Il faut en effet distinguer ce qui relève du comportement adaptatif valable pour l’organisme sur des laps de temps courts et le rôle de la sélection, qui intervient dans l’évolution phylogénétique de façon déterminante. Le processus évolutif est fondamentalement sélectionniste à long terme et accessoirement instructiviste (au sens de LAMARK) à court terme.

10 - Roberto FONDI, La révolution organiciste, éd. du Labyrinthe, 1986, p.74.

11 - Edward GOLDSMITH, Les vrais résultats de la croissance, in Le recours aux forêts N°6 p.47. (22 rue Jules Ferry, 95240 Cormeilles.

12 - Serge LATOUCHE, Métaphysique du progressisme, intervention au 1er colloque du recours aux forêts, le dimanche 11 janvier 1998.

13 - Nicholas GEORGESCU-ROEGEN, La Décroissance, rééd. 1996 par les éditions Sang de la terre, Paris. avec une préface de Jacques GRINEVALD et Ivo RENS.

14 - Cf. sur ce point voir Nicholas GEORGESCU-ROEGEN, La dégradation entropique et la destinée prométhéenne de la technologie humaine, in La décroissance, op. cit., p. 180, et passim.

15 - Edward GOLDSMITH, La loi de l’entropie s’applique-t-elle au monde réel ?, in Le défi du XXIe siècle, une vision écologique du monde, éd. du Rocher, p.402, Paris, 1994.

16 - Jean DORST, professeur au Muséum d’histoire naturelle de Paris in Géopolitique n°27, entretien, p. 63.

17 - En particulier : Edgar MORIN, La complexité humaine, éd. Flammarion, coll. Champs, N°189, 1994.

18 - Edward GOLDSMITH, Le défi du XXIe siècle, une vision écologique du monde, éd. du Rocher, p.402, Paris, 1994.

19 - Voir à ce sujet l’article de Wolfgang SACHS, Le culte de l’efficience absolue dans la revue MAUSS N°3, nouvelle série.

20 - Luc FERRY, Le nouvel ordre écologique, éd. Grasset, 1992.

21 - Voir pour une introduction à ce sujet les livres de Jean-François GAUTHIER, L’univers Existe-il ?, éd. Actes Sud, 1995. Patrick TROUSSON, Le recours de la science au mythe, éd. l’Harmattan, coll. Conversciences, 1995. Fritjof CAPRA, Le tao de la physique, éd. Tchou, Paris, 1979.

22 - Karl POLANYI, La grande transformation, Aux origines politiques et économiques de notre temps, (1944.), Gallimard, 1983.

23 - Frédéric BELLANGER Rédacteur-en-chef du recours aux forêts, Radio Enghien, émission de Louis Pasquier du 5 mars 1997

Par laurent ozon - Publié dans : Analyses
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Lundi 12 juin 2006
 
« La société, jusque dans ses représentations scientifiques les plus élaborées, parle souvent de la nature par analogie avec sa propre organisation. Il est fréquent que la façon dont elle discourt sur l’ordre de la nature soit aussi une manière de légitimation de sa structure propre.»
Paul FEYERABEND in, Adieu à la raison, Paris, Le Seuil,1989, p.38
 
Fondés en 1944 à Bretton Woods aux États-Unis, la Banque mondiale et le fonds monétaire international (FMI), puis l’Organisation Mondiale du Commerce, l’OMC qui a succédé au GATT en 1996, sont les instruments d’une logique planétaire de développement économique et de libéralisation des échanges voulus par les firmes transnationales. Leur modèle de développement prétend apporter le bien-être général et le dogme du libéralisme économique qu’elles défendent exalte les vertus du marché sans entraves comme « valeur universelle », et fondement de la démocratie.
Or, après plusieurs dizaines d’années de croissance et d’expansion du système techno-économique occidental, il nous est bien permis d’apprécier ses résultats et en définitive de juger de sa désidérabilité . Pour toute personne lucide, le constat est facile à faire. Edward Goldsmith nous en livre une synthèse qui se passe de commentaires : « Le commerce mondial a été multiplié par onze depuis 1950 et la croissance économique par cinq et pourtant au cours de cette période, il y a eu un accroissement sans précédent de la pauvreté, du chômage, de la désintégration sociale et de la destruction de l'environnement. Il n'y a donc pas de preuve que le commerce ou le développement économique soient d'une grande valeur pour l'humanité..». En cela, rien d’étonnant donc à ce que les valeurs libérales soient, prioritairement à tout autre, la cible des critiques que les écologistes ont adressé à la société.

Le but de mon intervention est de vous présenter ce que postulent l’écologie et le libéralisme, à mon sens de façon inconciliable, à l’heure où certains politiciens prétendent éclairer les électeurs sur leur démarche en se réclamant de l’une et de l’autre.

Le libéralisme n’est pas simplement une conception du monde reposant sur une valorisation de la liberté sous toutes ses formes (économique, politique, morale ou religieuse). Cette définition dont certains libéraux peuvent user pour définir leur démarche ne nous permettrait en effet pas de comprendre ce qu’est historiquement le libéralisme et ce qui le distinguerait par exemple de l’anarchisme ou du libertarisme, même si, de l’avis de nombreux commentateurs, ces doctrines ne sont pas sans rapports. Pour être bref, nous dirons que le libéralisme est, au même titre que le socialisme, une doctrine de gestion du capitalisme, de la « richesse matérielle» générée par l’activité industrielle. La vulgate libérale qui se ramène aujourd’hui plus prosaïquement en économie à un éloge de la croissance et de la libre-entreprise peut se résumer ainsi : Chaque homme en poursuivant librement la satisfaction de son intérêt propre contribue, si tous les autres hommes en ont la même liberté, à la satisfaction de l’intérêt collectif. Pour les libéraux, « la liberté pour l’individu de concourir à son propre bien-être est la condition nécessaire et suffisante du bien-être social » c’est ce qu’on appelle la coïncidence naturelle des intérêts.
Pour les libéraux, l’individu est intégré à un monde régi par des lois mécaniques et complexes, qui ne doivent directement rien, ni au Dieu chrétien, ni au Cosmos des Anciens.
La cause de toute action humaine serait ainsi la recherche de la satisfaction individuelle, et l’activité de l’homme conformément à la recherche de son intérêt reposerait toujours sur un processus de comparaison comptable (exact ou non, conscient ou non) et donc in fine sur un calcul coût - profit.
La possibilité d’un calcul économique rationnel reposerait enfin sur la possibilité d’une interprétation objective préalable du résultat des actions humaines en termes d’utilité et impliquerait donc une évaluation mathématique du résultat de ces actions (en fonction du rapport coût-profit).
Pour finir, le Produit National Brut (PNB) mesurant ce que chacun peut, en moyenne, acquérir serait le concept le plus réaliste et le plus pratique pour évaluer le bien-être collectif. Il en ressortirait alors que « plus le PNB est élevé et plus le bien-être général est important ».
Pour un libéral, l’objectif poursuivi par la société doit être la Croissance du PNB ou du Produit National Net réel par tête d’habitant. Parce que l’organisation de l’économie selon les principes de la libre concurrence des individus (liberté de circulation des biens et des valeurs sans intervention de l’Etat), est , selon lui, la seule qui permette la Croissance du PNB, les politiques qui ont en charge les intérêts de la collectivité doivent prioritairement se donner pour objectif d’assurer une croissance la plus importante possible. Il leur incombe donc de veiller à maintenir la paix sociale, sans laquelle il n’y a pas de liberté économique, tout en se gardant d’intervenir en tant que « agent économique » sur un marché en voie de planétarisation.
L’influence des valeurs de la modernité sur la formation épistémologique de la science économique orthodoxe dont le libéralisme est l’émanation est admis par tous ou presque. Le libéralisme est une doctrine qui n’est tout simplement pas pensable sans les valeurs de la modernité. Certains ont même vu à l’instar de Louis DUMONT1 dans l’idéologie économique contemporaine l’incarnation la plus aboutie des valeurs modernes. Le libéralisme prend appui sur un système de valeurs, ce que Thomas KUHN2 a appelé un paradigme, le paradigme moderne, pour partie déjà constitué au XVIIIe siècle, au moment où le philosophe écossais Adam SMITH, fondateur de l’économie politique anglaise fait publier en 1776 son fameux Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, considéré encore aujourd’hui comme un livre-manifeste pour les libéraux
L’écologie comme science apparaît à la fin du XIXe siècle au carrefour de plusieurs disciplines scientifiques (la pédologie, la botanique, l’agrochimie, la phytogéographie et la biologie) de la nécessité d’étudier les espèces vivantes en contexte, c’est-à-dire sur leur lieu de vie et dans le réseau de liens qui les lient aux autres espèces. Cette méthode sera spontanément adoptée par les scientifiques qui, à partir du XVIIe siècle se lancent dans l’exploration du monde pour étudier et découvrir ce que ne pouvait leur révéler l’étude d’individus isolés dans des espaces artificiels. Il parut clair que cette approche offrait beaucoup plus de potentialités. Elle impliquait que les individus en question étant fortement dépendants de leurs communautés multiples d’appartenance, il n’était possible de comprendre certaines de leurs particularités physiologiques ou comportementales, qu’en les replaçant dans le système naturel de relations complexes au sein duquel ils remplissaient des fonctions particulières et dont ils dépendaient par ailleurs pour leur survie, à savoir leur milieu:, Leur milieu, c’est-à-dire le contexte le plus approprié pour leur fournir les informations nécessaires à l’adoption d’un comportement conforme à la préservation de leur équilibre.
Le mot « Oekologie » sera forgé par le biologiste allemand Ernst HAECKEL (1834-1919), et utilisé pour la première fois en 1866 dans la première édition de sa Morphologie générale des organismes . Il est formé de deux racines grecques : oïkos et logos, la science.
Le mot, « écologie » est construit comme « économie » et dérive comme le note Pascal ACOT3 , « pour une partie, du thème indo-européen weik, qui désigne une unité sociale immédiatement supérieure à la maison familiale. Ce thème donna, entre autres, le sanskrit veçah (maison), le latin vicus qui désigne un quartier, et le grec oïkos, l’habitat, la maison ».
L‘écologie signifie donc littéralement « la science de l’habitat » . Haeckel la définit ainsi : « par écologie, nous entendons la totalité de la science des relations de l’organisme avec l’environnement, comprenant au sens large toutes les conditions d’existence »4. Cette définition constitue encore le fond de la plupart des définitions actuelles de l’écologie scientifique. L’écologie est une science tout entière tournée vers l’étude des relations entre les groupes. On pourrait presque dire que, pour les écologistes, et du point de vue de la priorité donnée dans l’approche de leur objet d’étude : la relation précède l’essence.
Victor Émile SHELFORD, pionnier de l’écologie américaine la définira lui comme “la science des communautés” et écrira : « Une étude des rapports d’une seule espèce donnée avec son environnement, qui ne tient pas compte des communautés et, en définitive, des liens avec les phénomènes naturels de son milieu et de sa communauté, ne s’inscrit pas correctement dans le champ de l’écologie »5. Ce seront les théories organicistes de l’américain Frédéric CLÉMENT et plus tard la systémique de Ludwig VON BERTALLANFFY qui fourniront des éléments de compréhension des communautés biotiques, qui seront désormais considérées comme des systèmes vivants.
Cette comparaison de la communauté à un organisme biologique sera si bien établie que Daniel SIMBERLOFF la considère comme « le premier paradigme de l’écologie ».
C’est en réaction à cette théorie qu’il jugeait excessive que le biologiste Sir Arthur TANSLEY élaborera son concept d’écosystème à savoir « l’ensemble formé par une communauté, son substrat géologique et son environnement atmosphérique. » pour désigner ce qu’il considère lui comme un quasi-organisme.
Cette théorie des écosystèmes (ou biorégion) intégrant des règnes différents, sera validée ultérieurement dans les années 20 par les travaux de l’école d’Uppsala fondée par le botaniste suédois EINAR DU RIETZ, grâce à la méthode dite des “aires minima”, puis par ceux de l’Ecole de Zurich Montpellier de Josias BRAUN-BLANQUET.
Après une éclipse d’une cinquantaine d’années, l’organicisme fit un retour en force dans la pensée écologiste grâce aux travaux de James LOVELOCK qui étudiera le caractère autorégulé et autocréateur de la Biosphère dans son fameux livre « l’hypothèse Gaïa », qu’il fera sous-titrer « la Terre est un être vivant », et par l’effort de vulgarisation entrepris par le courant culturel écologiste baptisé par le philosophe Norvégien Arne NAESS « Deep Ecology », écologie profonde.
A l’opposé de cette approche, les modernes, se représentent la nature de façon mécaniciste. Rompant avec la physique aristotélicienne et organiciste d’un Cosmos, d’une nature ordonnée, hiérarchisée et finalisée, la physique de GALILÉE, mettait en scène un espace infini de masse-énergie, mathématisable et géométrisable, une nature obéissant à des lois présentant partout les mêmes propriétés (isotropes) et où la cause déterministe et retardée d’un phénomène est seule efficace (causalistes). Repris par tous les tenants de la modernité occidentale, ce nouveau paradigme scientifique postule, à l’inverse de toute perspective organiciste, que « La nature ne peut s’expliquer que par elle-même et ses lois sont identiques à celles de la mécanique » 6.
De plus, pour les libéraux, la seule unité naturelle et originaire est l’individu et c’est en lui que réside toute souveraineté. Il faut qu’il la transfère momentanément à la société pour que celle-ci puisse s’en prévaloir. L’individu (naturel, premier et principiel) préexiste à la collectivité (artificielle dérivée et conventionnelle) qui n’en est que la simple addition à un moment donné. En conséquence de quoi, l’intérêt de la totalité sociale est - pour les libéraux - secondaire, car constitué de la somme des intérêts particuliers qui la composent.
Découlant de l’organicisme, le holisme (du grec holos entier), se fonde sur le constat que « l’organisme vivant est un tout, et que ce tout est plus et autre que la somme de ses parties ». Que l’individu ne peut-être vraiment compris dans ses aptitudes et ses besoins sans le contexte des communautés et des écosystèmes auxquels il est adapté. Le systémisme écologiste s’inspire des principes dégagés par la théorie des systèmes et la cybernétique et récuse les doctrines atomistes (subordination de l’intérêt collectif aux intérêts individuels) pour lui préférer les doctrines holistes (subordination des intérêts individuels à l’intérêt collectif).
Ces points de vue contiennent respectivement une part de vérité lorsqu’ils sont pensés complémentairement. Et, dans ce cadre là, de notre point de vue, l’intérêt individuel est de faire primer l’intérêt général uniquement lorsque celui ci s’identifie aussi à celui de la préservation de l’intégrité de la Biosphère.
Pour être clair, le holisme écologiste a ceci de spécifique qu’il considère que l’ensemble à respecter s’étend au-delà de la communauté humaine d’appartenance ou d’identification pour s’étendre à la hiérarchie des systèmes vivants, dont l’intégrité est une condition sine qua non de la préservation à terme de l’intérêt collectif.
Pour reprendre une sentence du célèbre savant Russe et précurseur de l’écologie Vladimir Ivanovich VERNADSKY « L’homme en tant qu’être vivant est indéfectiblement lié aux phénomènes matériels et énergétiques d’une des enveloppes géologiques de la Terre : la Biosphère. Et il ne peut en être physiquement indépendant un seul instant ».
Autres point de divergence entre écologistes et libéraux, leurs visions des lois du monde et les bases de leurs naturalismes.
Les écologistes affirment le caractère « coopératif, ordonné et évolutif » de tous les systèmes vivants par opposition à une interprétation strictement « compétitive, aléatoire et non directive » portée par les élites économiques acquises à une interprétation superficielle des travaux de DARWIN. Pour l’écologie, les relations entre les êtres vivants sont essentiellement coopératives et accessoirement compétitives lorsque le système, (la communauté ou l’organisme) parvient à préserver son Homéostase, c’est-à-dire ses capacités à préserver sa stabilité face aux agressions internes et externes.
Cette situation peut changer, et généraliser la compétition et les comportements d’agressions (qu’il faut distinguer de la prédation), lorsque l’ensemble ne parvient plus à faire face aux discontinuités qui le menace. C’est à la généralisation des perturbations sociales et naturelles que nous devons la montée des comportements relevant d’une lutte de tous contre tous, et qui ne sont qu’exceptionnels en situation normale.
Cette divergence d’appréciation, de perception de la nature, dominée par, la diversité, l’adaptabilité et la stabilité, pour les écologistes et l’isotropie, le chaos et la compétition pour les libéraux traduit bien, au-delà des différences d’opinions et de valeurs, des différences de sensibilité. Différences de sensibilité et donc différences dans l’appréciation des finalités ultimes, pour l’individu, le groupe, la vie ou la matière.
Les Anciens à l’instar d’ARISTOTE distinguaient, à côté d’une notion de cause efficace de nature déterministe et se déroulant du passé vers l’avenir, une notion de cause finale, de nature téléologique se déroulant de l’avenir en direction du passé. Comme le note Roberto FONDI10 : « Cette théorie introduisait l’idée selon laquelle les phénomènes naturels ne dépendent pas seulement de causes situées dans le passé, mais aussi de causes situées dans le futur ». Pour nous, l’intentionnalité est la caractéristique essentielle du comportement des êtres vivants. Les organismes vivants sont conçus et se développent « comme s’il leur fallait poursuivre intentionnellement un dessein conscient »11. L’évolution d’un être vivant est téléologique (de telos, le but), c’est à dire orientée vers un but, qui est de prendre une place particulière dans un ensemble dynamique. Il n’est donc pas là par hasard, et ne se développe pas (s’il est sain) de façon aléatoire.
Or, d’une façon générale, les libéraux comme les socialistes en tiennent pour ce que Serge LATOUCHE a appelé la métaphysique du progressisme. L’idée de progrès, qui nous l’avons vu l’année dernière, lors de notre premier forum, repose sur une conception linéaire et orientée du temps, sur une interprétation profondément optimiste du mouvement des sciences et des techniques et sur une valorisation intrinsèque de la nouveauté. A cette conception fondamentalement optimiste, les écologistes préfèrent une perception plus réaliste et moins teintée de métaphysique, qui s’inspire d’une autre grande loi du monde, physique celle-là, l’Entropie.
L’Entropie désigne le second principe de la thermodynamique né d’un mémoire de Sadi CARNOT amélioré par l’autrichien Rudolf CLAUSIUS, qui s’inspire d’un fait élémentaire : la chaleur s’écoule naturellement du corps le plus chaud au corps le plus froid. Carnot en déduit que, inversement, le passage de la chaleur d’un corps froid à un corps chaud ne peut se faire sans l’intervention d’un travail. La conséquence la plus générale est qu’il y a une dégradation continuelle et irréversible de l’énergie dans n’importe quel système clos.
Désignant la mesure de la dissipation ou du désordre, la loi de l’Entropie est aussi l’énoncé général à partir duquel peuvent se comprendre tous les phénomènes de dégradation d’énergie, ainsi que leur caractère irréversible.
Nicholas GEORGESCU-ROEGEN, mathématicien et théoricien d’une bioéconomie, demande, quant à lui, que l’on ne restreigne pas l’entropie au seul domaine de l’énergie, mais qu’on en étende aussi l’application à la matière : car qu’est-ce que l’usure des matériaux, sinon une forme particulière d’entropie?
Georgescue-Roegen publiera en 1973 son livre « La décroissance »13, une analyse thermodynamique appliquée à l’économie et démontrant l’irréversibilité du cycle de transformation des énergies et des matières et donc les limites matérielles de la croissance économique prônée par les libéraux. Le processus économique consistant pour l’essentiel selon lui en un prélèvement de matières à basse entropie dans les stocks de ressources « libres » ou accessibles mais limitées et en un rejet de matière à haute entropie, aggravant ainsi le phénomène de dissipation de ressources indispensables mais non-renouvelables14.
Edward GOLDSMITH, le directeur de la revue The Ecologist, met pour sa part, en doute la viabilité de l’entropie pour rendre compte des lois du vivant15, tout en admettant sa pertinence pour rendre compte des lois physiques de l’inerte. Au regard des lois physiques la vie constitue ainsi un phénomène de boucles syntropiques qui compense temporairement par son « travail », l’inéluctabilité de la dégradation entropique de l’énergie et la matière inerte. Le phénomène vivant est désormais perçu comme une exception, une formidable mais fragile exception dont les caractéristiques contredisent temporairement l’entropie fondamentale de l’énergie et de la matière. La vie, se maintient à l’intérieur d’ensembles organisés et diversifiés en compensant temporairement la mort, l’Entropie, le processus fatal et continuel de dissipation de désorganisation et d’homogénéisation des masse-énergies abandonnées par la vie.
Précisément, la biosphère, semble, à bien des égards engagée dans un processus dominant menant à une progressive et mortelle entropie sous la pression croissante de l’impact des activités humaines. Les exemples qui en témoignent sont nombreux :
La France comptait plus de 4000 espèces de pommes au début du siècle, Il est devenu difficile d’en recenser une centaine et 5 espèces assurent à elles seules 95 % de la consommation. En France, là où étaient répertoriées au XIXe siècles 88 variétés de melons, on n’en trouve plus guère que 5. Jacques Barrau, un ethnobotaniste, écrit, qu’en 1853, les frères Audibert, pépiniéristes provençaux offraient à la vente 28 variétés de figues, alors qu’on n'en trouve plus guère que 2 ou 3 aujourd'hui. On pourrait continuer comme cela durant des heures.
Le biocide est aussi à l’oeuvre pour écraser la diversité interspécifique et intraspécifique des communautés humaines. Je pense aux cultures, régionales, locales, en France, mais aussi partout en Europe et dans le monde. Je pense à ces communautés chassées de leurs terres par des projets pharaoniques imposés par les multinationales et leurs relais, en Inde, ou ailleurs. Je pense à ces peuples broyés par la mécanique implacable de la colonisation occidentale : Les indiens guaranis parqués comme du bétail et qui ne survivent plus qu’en louant leurs bras aux industries d’alcool qui les empoisonnent comme avant eux plus de 90% des indiens d’Amazonie ont déjà disparu. Ailleurs, ce sont Les Bushmen chassés de leur territoire pour faire place aux industries touristiques, Les Aborigènes déplacés de leurs terres ancestrales pour y effectuer des essais nucléaires, les paysans en Europe en Afrique ou ailleurs. Pensons encore aux tibétains dont les autorités chinoises organisent méthodiquement le génocide par l’assimilation, l’acculturation et la terreur policière, pendant que le chef de l’Etat français se fait en Chine le VRP d’une industrie qu’il croit encore nationale.
Pensons encore aujourd’hui aux indiens Wayampi, Emerillon et Wayanna qui luttent contre la colonisation et la normalisation imposée simultanément par l’état français au nom de la mise en valeur du territoire, les médias au nom du droit à l’information, et des firmes au nom de la liberté du commerce. Car en Guyane dans ce département du bout du monde L’Etat français y poursuit l’occidentalisation et la normalisation des indiens dans la continuité des grands ancêtres qui ont appliqué les méthodes d’assimilation et de destruction des peuples en Bretagne, en Corse, en Alsace, en Provence, au Pays Basque et ailleurs. Le carnet de commande y a remplacé la Bible ou le Code Civil, mais la logique coloniale reste la même.
Cette homogénéisation culturelle conduit, précisément, par un significatif phénomène de rétroaction à l’accélération de l’homogénéisation et de la standardisation des paysages. Car les paysages que nous connaissons, en Europe en particulier sont le résultat d’une longue interaction entre les communautés humaines et l’ensemble des autres espèces vivantes qui composent son milieu, comme de la nature de ses sols et de son climat.
Et parce que l’homme est un être qui intervient sur son milieu, à la diversité des écosystèmes répond la diversité des cultures et des modes de représentation du monde et rétroactivement, à la diversité des modes de représentations du monde répond la diversité des écosystèmes.
Pour le dire autrement, lorsque les hommes vivent, parlent et pensent différemment, ils interviennent différemment sur leurs milieux, et leurs activités peuvent ainsi contribuer à renforcer la typicité d’un paysage.
La diversité des cultures participe ainsi de et à la diversité des écosystèmes. En conséquence, dans une vision écologiste qui reconnaît l’humanité comme espèce et comme partie de la nature, la diversité culturelle - et l’organisation spécifique qui lui correspond - sont à la fois une valeur et une nécessité.
Aujourd’hui, de nombreux penseurs écologistes défendent bien la thèse selon laquelle, un système, en augmentant sa diversité, élargit la gamme des pressions écologiques auxquelles il est capable de faire face. En un mot que la biodiversité accroît la stabilité d’un système en augmentant ses possibilités d’adaptation aux discontinuités qui le menacent.
Nous dirons plutôt que c’est l’accroissement de la complexité (à ne pas comprendre avec la diversité), qui augmente la stabilité du vivant. Même si, évidemment, la diversité des parties d’un ensemble est la condition sine qua non de sa capacité de complexification. Il faut comprendre le terme « complexe » dans son sens étymologique, « ce qui est tissé ensemble » (voir sur ce sujet l’œuvre d’Edgard MORIN17), non pas les parties différentes d’un conglomérat aléatoire, mais les parties ordonnées d’un système vivant.
Pour être plus clair, la diversité n’est facteur de stabilité pour les systèmes vivants que si les parties sont complémentaires, homéothéliques c’est-à-dire de simplement différenciées, deviennent « complexes », organisées en écosystème, à l’intérieur duquel ils remplissent tous une fonction compatible avec la préservation de l’écosystème tout entier.
Jean DORST écrivait « Le maintien de la diversité de la nature et des espèces est la première loi de l’écologie »16.
Les valeurs modernes postulent quant à elles, un humanisme anthropocentrique, c’est-à-dire la conception d’un homme à qui son statut d’être rationnel confère une valeur morale rendant ses intérêts moralement plus importants que les intérêts de la nature dans son ensemble. Une nature qui n’est plus perçue que comme ressource tout entière dévolue au bien-être du genre humain., avec la valeur utilitaire que lui confère ce statut19.
Or, les écologistes les plus conséquents portent contre la civilisation universaliste et anthropocentriste occidentale, une critique comparable à celle qui fut adressée aux nationalismes durant le XXe siècle. Cette critique s’articulait autour d’un processus de relativisation des appartenances nationales et ethniques par le dessus, en valorisant l’appartenance zoologique à l’espèce humaine. Et par le dessous en défendant les communautés locales, les petits peuples opprimés par les regroupements et les annexionnismes nationaux.
De la même manière les écologistes radicaux relativisent l’appartenance à l’espèce humaine et dénoncent l’attitude spéciste (l’égoïsme d’espèce comparable en tout point au racisme) en rappelant qu’au-delà de l’humanité nous appartenons à la communauté biotique planétaire, la Biosphère et que notre solidarité doit s’exercer à l’endroit des animaux, des plantes et de toute vie en général.
Cette Biosphère est organisée à la base en communautés peuplant des écosystèmes et nous sommes reliés par notre culture, notre ethnie, ou notre histoire à des communautés intermédiaires, à l’intérieur desquelles notre existence sociale prend une signification. C’est donc dans ses formes d’organisation que nous devons chercher à comprendre, puis respecter et aimer la nature. Non pas de façon abstraite et globale, mais de façon concrète en respectant sa diversité et son organisation.
L’écologie postule que tout être vivant mérite le respect moral. Ce postulat contrairement à ce qu’écrit Luc FERRY20, n’implique a priori aucun égalitarisme. Il est compatible avec une attitude différencialiste dans l’esprit de ce qu’écrivait Claude LÉVI-STRAUSS, dans son livre Le Regard éloigné en 1983. Ce point de vue consistant à considérer comme normale une attitude de « préférence » ou de sur-valorisation d’une espèce plutôt qu’une autre, liée à des phénomènes d’identification, d’utilité, de co-appartenance ou de rareté.
Ce biocentrisme n’est pas incompatible, à la rigueur, avec un humanisme châtié, protégeant l’homme dans sa totalité, non pas seulement comme être pensant, comme être rationnel, mais aussi et d’abord comme être vivant complet, dans toutes ses dimensions, y compris physiques et spirituelles.
Par Laurent Ozon - Publié dans : Analyses
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Mardi 21 mars 2006

 

 « Un jour, le gauchisme s’en prendra, dans son désir d’effacer les structures, aux espèces et le malentendu au sujet de la protection de la nature sera éclaircie ».
 
Robert Hainard, Vertu de l’isolation, 1982

 

Robert Hainard aurait fêté le 11 septembre ses 100 ans. Son oeuvre a suscité de nombreuses vocations pour l’art, le naturalisme et l’écologie en Europe. Il n’est pas exagéré de dire que son influence fut décisive sur la formation et l’engagement de nombreux militants écologistes. Antoine Waechter fut de ceux-ci. Il est en outre, l’un des meilleurs connaisseurs de l’oeuvre de Robert Hainard en France. Nouslui avons demandé de présenter les aspects philosophiques de son oeuvre.

LO

 

Une oeuvre source

Robert Hainard est un auteur central dans les origines de la pensée écologiste. Bien que relativement modeste, son oeuvre philosophique a eu une grande influence parmi les milieux naturalistes francophones.

Dès 1946, Robert Hainard trace, dans "Nature et Mécanisme", les grandes lignes du discours des années 80 : l'éloge de la diversité, la critique du productionnisme et de l'anthropocentrisme, l'appel à limiter notre emprise sur le Monde. Il incarne la racine naturaliste de l’écologisme, celle qui fournit, avec la non-violence, les principaux points de divergence avec le socialisme et le libéralisme, celle qui l’identifie le mieux face aux idéologies matérialistes des XIXe et XXe siècles.

La particularité de cet artiste-philosophe réside dans son expérience unique : c’est en attendant l’ours dans une forêt vierge slovène, en guettant les loutres dans une anse du Rhône inondée par la lumière de la lune, ou en écoutant le brâme du cerf, qu’il forme sa réflexion. Il voit la ville de la lisière sauvage, il observe l’Humanité à partir d’un territoire où l’Homme ne règne pas, il est face au bulldozer et non derrière. Ce point de vue, au sens littéral du terme, lui donne du recul par rapport à la mêlée humaine.

Sa sensibilité, la révolte qu’il exprime face au recul inexorable du monde merveilleux qu’il observe, connaît et dessine, lui a valu l’affection de plusieurs générations de militants engagés contre les effets dévastateurs de la seconde révolution industrielle. Par contre, son discours ne pouvait que susciter l’incompréhension, sinon l’hostilité, des chantres de la croissance et des partisans de la civilisation universelle.

De fait, Robert Hainard est inconnu du grand public. Peut être parce qu’il a le tort d’être Suisse, et de fréquenter les sous-bois au lieu des salons parisiens, sûrement parce qu’il a exprimé des idées iconoclastes pour son époque.

Affirmant que « l’entente est préférable à la compétition » mais que « l’exploitation de l’Homme par l’économie est plus choquante que celle de l’Homme par l’Homme », il échappe à toute classification politique. Critiquer le gaspillage au moment où l’Europe se reconstruit après la guerre, démontrer l’impuissance de la science à saisir la vie alors que le rationalisme scientifique entre dans une phase conquérante sans précédent dans l’Histoire, demander que l’Humanité limite son expansion alors qu’elle explore les confins de la planète et rêve de marcher sur la Lune, ne laissait guère de chance à Robert Hainard d’être entendu de ses contemporains.

D’autant plus qu’il n’a pas annoncé de catastrophes comme Rachel Carlson, qu’il ne s’est pas positionné sur les rapports de pouvoir entre l’Etat nucléaire et le citoyen, et qu’il n’a pas d’avantage envisagé la libération du salarié par la réduction de la durée du temps de travail, toutes thèses mobilisatrices des années 70 et 80.

Le concept de Nature

La Nature, c’est la vie sauvage, « le Monde agissant par lui-même », existant et évoluant indépendamment de l’Homme. C’est l’état de la planète tout entière avant le Néolithique, c’est à dire avant l’invention de l’agriculture.

Robert Hainard demande que l’Humanité tire tout ce dont elle a besoin d’un minimum de surface, pour laisser au sauvage le plus vaste espace possible, quitte à créer une dualité extrêmement contrastée entre le territoire de l’Homme et celui de la Nature. Cette conception a été fortement contestée par Bernard Charbonneau, par exigence d’une nature proche et quotidienne, par refus d’une dichotomie entre milieux respectés et milieux altérés. Elle est aussi très différente de celle d’Edward Goldsmith qui, sans faire le choix explicite d’une naturalité élevée, plaide pour le retour au niveau d’impact des sociétés vernaculaires. 

Ces trois positions expriment trois stratégies de sortie de la crise vitale : exploiter toutes les ressources du progrès technologique pour accroître la productivité et libérer une partie de la Terre de l’emprise humaine, sélectionner les techniques les moins dommageables pour aboutir à une heureuse interpénétration de l’Homme et de la Nature, abaisser le niveau de prétention technologique pour revenir à un niveau de prédation compatible avec les équilibres naturels. Ces stratégies ne sont contradictoires qu’à vouloir les appliquer en même temps en un même lieu ; elles peuvent devenir complémentaires comme étapes d’une séquence temporelle ou mises en oeuvre dans des espaces différents. Elles sont l’expression d’expériences et de cultures différentes (le « point de vue » évoqué plus haut). Bernard Charbonneau, homme du Sud-Ouest, est d’une région où l’occupation humaine est diffuse et totale, où la cohabitation de l’ours et des bergers s’est prolongée jusqu’à nos jours. Edward Goldsmith, grand voyageur, traduit son pessimisme quant à l’avenir des écosystèmes tropicaux et équatoriaux confrontés à l’occidentalisation des économies africaines et sud-américaines. 

Robert Hainard, lui, est un homme des bois suisse et un artiste genevois. En HelvÈtie comme dans toute l’Europe du Nord, le sauvage a été repoussé dans les montagnes, et au mieux dans les dernières grandes forêts, les plaines étant le domaine de l’urbanisation dense et de l’agriculture intensive. La position initiale du village, entouré de champs et de pâturages et localisé au milieu d’une clairière, a inscrit, dans les mentalités comme dans les légendes, une limite concrète entre la civilisation (le monde des humains) et le sauvage (le monde des bêtes et des génies).

Or, Robert Hainard est exigeant : il ne saurait se satisfaire d’une nature édulcorée, sans doute inévitable s’il s’agit de concilier sur un même territoire ambitions humaines et vie sauvage. L’ingénierie écologique est certes capable, aujourd’hui, de faire cohabiter de nombreuses espèces animales et végétales avec les autoroutes, les zones industrielles, les complexes de loisirs, voire la céréaliculture intensive. Des castors vivent dans les contre-canaux du Rhône canalisé, à l’ombre des tours de la centrale nucléaire de Cruas, des hardes de cerfs paissent, la nuit, dans les prés du Val de Villé (Alsace), éclairées par les lumières blafardes de la zone d’activités de Lièpvre, et certains hiboux grands ducs se nourrissent volontiers sur les décharges d’ordures ménagères ...!

L’exigence de Nature est d’une autre nature. Elle est le désir de l’autre, c’est à dire d’une dimension non humaine, sans trace de domestication, sans marque de propriété, où la monumentalité, la complexité et l’étendue créent le mystère et un sentiment d’intemporalité et de liberté.

Pour satisfaire son exigence, Hainard accepte la technologie. Il ne la discute même pas. « Je pense qu’il importe peu qu’une exploitation soit violente - toute vie n’est-elle pas violence ? - si elle est restreinte » . Sans doute juge-t-il inutile de tenter d’en modifier l’évolution. Mais, les progrès technologiques doivent servir à réduire l’emprise des sociétés humaines, en satisfaisant les besoins alimentaires par l’exploitation d’un minimum de terres agricoles, en réduisant la taille des usines, en limitant l’emprise des villes ... « Je veux non seulement le plus de nature possible, mais avec le plus possible de civilisation ».

Une mutation culturelle

Admettre qu’une partie significative du territoire ne soit pas « mise en valeur » pour être abandonnée au libre jeu de la vie sauvage, suppose une mutation culturelle, car cette conception est à contre-courant de la pensée dominante.

Pour certains philosophes des Lumières, la réalisation de l’Homme passait par l’accomplissement d’une oeuvre civilisatrice, consistant à domestiquer la nature, à éradiquer le sauvage et à propager les vertus universelles du Progrès. Le discours de nombre d’élus en faveur du désenclavement a aujourd’hui encore les mêmes accents que celui des Saints-Simoniens plaidant, au XIXe siècle, le développement du rail pour civiliser la France. L’idée de borner la mainmise de l’Humanité sur le Monde se heurte nécessairement à la religion de la croissance et au projet de dominer les « forces de la Nature », consubstantiels de la notion de Progrès.

Les sociétés vernaculaires et médiévales ont vécu dans la Nature, à son rythme et en exploitant au mieux ce qu’elle pouvait leur apporter. A partir du XVIIe siècle, les sociétés européennes se positionnent contre la Nature, avec la volonté de s’en affranchir, et se lancent dans de grands travaux d’aménagement, comme l’assèchement des marais, la canalisation des fleuves, la construction de routes et de canaux. Cette période de l’Histoire aura connu la plus forte expansion de l’espèce, et, en corollaire, la dégradation la plus brutale de l’environnement planétaire. Mais, elle a aussi permis l’émergence d’un nouveau regard, curieux et admiratif, à l’origine d’un courant d’opinion favorable à la protection de la Nature, qui s’est amplifié dans tous les pays industrialisés dans la deuxième moitié du XIXe siècle. La période suivante devrait voir l’Humanité apprendre à vivre avec la Nature.

Cette évolution remet implicitement en cause l’anthropocentrisme hautain qui imprègne nombre de nos concitoyens. Luc Ferry a fourni récemment un exemple significatif de ce sentiment de supériorité, qui a justifié, au temps où les « sauvages » étaient assimilés à des animaux, le massacre des indiens nord-américains et des aborigènes sud-américains et australiens.

Robert Hainard rappelle en des termes crus que nous sommes faits de la même pâte que les plantes et les bêtes, et que notre destinée commune est la réintégration de notre corps dans les cycles de l’azote et du carbone. Au nom de quelle différence de nature pourrions nous justifier l’asservissement et la destruction de tout ce que les hommes n’ont pas créé?

La Terre ne nous appartient pas : elle ne peut être accaparée par notre seule espèce pas plus qu’elle ne peut servir les seules générations de la révolution industrielle. Au nom de quel principe refuserions nous à nos arrières petits enfants de connaître les éléphants, les baleines ou les ours ? La vie foisonnante a droit à l’existence dans la mesure où nous n’avons pas le droit de la détruire.

 

Notre capacité à prévoir et notre puissance nous confèrent une responsabilité singulière, et notamment un devoir de respect. Seul l’exercice de cette responsabilité distingue notre espèce du reste du monde vivant.

Mettre une limite à notre expansion heurte tous les projets existentiels qui prétendent se réaliser dans la croissance. Voici la source de résistance la plus forte, car elle est profondément ancrée dans la culture occidentale.

Je suis convaincu que la résolution de la crise écologique passe par l’apprentissage d’un art de vivre, un art qui fait appel à nos sens et à notre esprit. Robert Hainard évoque l’investissement dans le « développement supérieur ». Seul un but supérieur, un désir impérieux, ordonnera, équilibrera l’activité humaine et ce but sera hors d’elle. Donc, il sera la nature. Car toute richesse, toute diversité, toute matière assimilable et vivifiante... vient de la nature... Bien des gens trouveront cette richesse dans la littérature, la science, la musique, les arts ». Il en conclut, en forme d’orientation politique, que « l’organisation sociale serait limitée à la satisfaction des besoins physiques. Ces besoins sont très limités parce que le développement corporel est limité ».

Le développement supérieur, quant à lui, offre des perspectives illimitées qui, à aucun moment, ne peuvent empiéter sur celles des autres. « L’essor vers les conquêtes libres délivrera seul de la compétition. Je dis que l’exploitation sans mesure de la terre enfonce les hommes dans la nécessité ».

« C’est par amour de la liberté que je souhaite la réglementation la plus stricte de l’activité économique, et c’est le désir lucide de liberté, l’horreur de l’uniformisation, qui le fera accepter ».

Pourquoi sauvegarder la nature ?

 

Les plaidoyers en faveur du respect de la Terre puisent le plus souvent dans le registre catastrophiste, dans un argumentaire utilitaire qui trahit la timidité des plaideurs à parler de la nature. Le ministère de la protection de la nature en 1970 est devenu le ministère de l’environnement en 1981, et cette évolution n’est pas que sémantique.

Robert Hainard ne croit pas que l’Homme puisse être menacé dans son existence. Le pire consisterait en la disparition du sauvage, en une domestication totale de la planète. C’est le caractère totalitaire de l’occupation humaine qui suscite son angoisse. L’Humanité se retrouverait seule, dans un monde sans surprise. Aucun espace ne serait exempt des marques de propriété, privées ou collectives. Partout, les artifices de l’Homme seraient visibles comme la machinerie d’une scène sans mystère. La Terre serait dès lors incapable de susciter notre émerveillement et de combler le désir de découverte qui nous habite tous.

Tous ceux qui ont connu la plénitude des grands espaces vierges où ne résonne que le chant de la vie, la fascination de paysages sous-marins intacts ou des fleuves sauvages aux eaux de cristal, le sentiment d’intemporalité qu’inspire la voûte d’une forêt primaire aux piliers plusieurs fois centenaires, partagent cette angoisse, car tant de richesses ont déjà été perdues.

La très grande majorité de nos concitoyens n’ont pas eu le privilège d’une telle expérience et n’ont conscience de la perte de substance de notre planète qu’au travers de ce qu’on leur dit. Cela ne suffit pas à alimenter une révolte... et le monde se dégrade avec l’assentiment implicite du plus grand nombre, chloroformé par le discours des nécessités : l’emploi, le pouvoir d’achat, l’économie...

L’artiste prend alors le relais du philosophe : ses gravures, qui témoignent magnifiquement de l’autre territoire plaident avec sensibilité pour la beauté du monde.

Sans compromis

Robert Hainard ne peut adhérer aux formations écologistes et encore moins aux partis verts gouvernementaux, qui ont oublié l’essence de leur combat. Si la politique est l’art du compromis, il ne peut en être. L’actualité du message du philosophe naturaliste maintenant qu’une partie de son discours a été repris et enrichi, tient dans ce rappel à l’essentiel : la civilisation ne se réalisera au bénéfice de l’Homme qu’à la condition de faire une place à la Nature. La tendance de l’Humanité à tout occuper, tout exploiter, tout agencer à son image, ne peut être contrecarrée en en discutant les modalités, mais en posant la question centrale des finalités.

Je partage avec Bernard Charbonneau la revendication d’une nature proche et d’un territoire humain qui conserve une forte identité culturelle. Elle ne peut aboutir qu’en modulant les formes d’exploitation pour les rendre compatibles avec la vie sauvage. Je partage avec Robert Hainard l’exigence d’une nature pleine, de territoires sans empreinte humaine, une rivière libre de ses mouvements, une parcelle de montagne sans moutons et sans télésiège, un coeur de forêt sans exploitation...

La synthèse de ces deux exigences aboutit à un territoire mosaïque fait de parcelles aux degrés de naturalité variés, où se côtoient des espaces très humanisés, des territoires vierges et tous les degrés intermédiaires. Mais aucune région ne devrait être dépourvue d’espaces sauvages laissés à leur dynamique propre.

L’exigence de Nature est la revendication la plus radicale de l’histoire contemporaine, la plus riche d’évolution sociale, la plus pleine de sens.

Antoine Waechter - Publié dans le recours aux forêts N° 8 - 1999

 

Bibliographie de Robert Hainard :

1943 - Et la Nature ? Réflexions d’un peintre. Éditions Gérard de Buren, Genève, 1943. Réédité en 1994 par les éditions Hesse, Genève.

1946 - Nature et mécanisme. », préface de Ferdinand Gonseth Éditions du Griffon, Neuchâtel, 1946. Épuisé. Réédition sous le titre « Le miracle d’être », en 1986 et 1996, préface originale de Ferdinand Gonseth et de Philippe Lebreton, par les éditions du Sang de la terre, 62 rue Blanche, 75009 PARIS. Prix 98 FF. Tél. 01 42 82 08 16.

1949 - Les Mammifères sauvages d’Europe (en 2 volumes). Éditions Delachaux et Niestlé, Neuchâtel, 1949 (2e éditions en 1961 et 1962). Réimpression en 1972. Nouvelle édition augmentée en 1986. Épuisé.

1966 - « Jagd mit dem Skizzenblock » Rotapfel Verlag, Zurich, 1966. Traduction française : Chasse au crayon. En dessinant les bêtes sauvages. Éditions de La Baconnière, Neuchâtel, 1969.

1967 - Défense de l’image. Éditions de La Baconnière, Neuchâtel, 1967. Nouvelle édition augmentée en 1986. Épuisé.

1970 - Une morale à la mesure de notre puissance, expansion et nature. Ouvrage à compte d’auteur, distribué par le Mouvement Homme et Nature, Bernex (Genève), 1970. Édité par Le Courrier du livre, Paris, en 1972.

1973 - Les réserves naturelles de Suisse, éditions Avanti, André Eisele, Lausanne, 1973. Épuisé.

1975 - Croquis de terrain. Éditions Payot, Lausanne, 1975. (Prix Suisse du meilleur livre de l’année).

1979 - Quand le Rhône coulait libre ... Éditions Tribune, Genève, 1979. (Prix Jean-Sainteny en 1980).

1980 - Philippe et Eugénie Hainard. (En collaboration avec son fils et ses soeurs). Éditions de La Baconnière, Neuchâtel, 1980. Épuisé.

1983 - Images du Jura sauvage. Éditions Tribune, Genève, 1983.

1986 - Le guetteur de lune. Choix de textes. Préface de Jean-Philippe Grillet et Jacques Hesse. Éditions Hermé-Tribune, Paris - Genève, 1986.

1989 - Croquis d’Afrique. Éditions Hesse, Lausanne, 1989.

1991 - Le monde plein, Éditions Melchior, Genève, 1991.

Par Antoine Waechter - Publié dans : Analyses
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Dimanche 19 mars 2006

 

 

D’une façon générale, la fonction d’un lieu est d’échapper à tout accaparement et de permettre le déploiement de notre être-au-monde. « Un lieu est quelque chose qui est susceptible de porter du lien », écrit Jean-Pierre Le Dantec. Un lieu est ainsi par nature ce qui échappe à l’appropriation privée. Le lieu s’adresse donc à l’homme en tant qu’il est être social déployé dans l’espace. Il est en effet impossible de distinguer l’homme de son « environnement ». L’homme est pour autant qu’il s’inscrit dans l’espace, pour autant qu’il est un habitant. En ce sens, l’être précède le faire : précéder, c’est montrer le chemin. C’est pourquoi l’habiter précède le bâtir. « Bâtir n’est pas seulement un moyen de l’habitation. Bâtir est déjà de lui-même habiter » (1) . Ainsi l’homme habite quelque part dans la mesure où il prend soin d’un lieu; il bâtit parce que sa nature est d’être un habitant. « Wohnen, « demeurer en » est « la structure fondamentale du Dasein » (2).

Etre, c’est d’abord, être là Ici et maintenant. Un être-là qui est marqué par des traces. Le lieu est la trace de l’homme, la trace qui fait sens pour l’homme. L’architecte Antoine Grunbach dit : « la trace est le premier pas vers le sens ». Il s’agit donc de transformer, de rassembler les éléments constitutifs de l’espace - concept arithmétique - pour en faire un lieu, concept anthropologique.

Ainsi, un pont, « rassemble, à sa manière, auprès de lui, la terre et le ciel, les divins et les mortels » indique Heidegger (3) . Il reconstitue ainsi le Quadriparti. A ces éléments, le pont accorde une place. « Car seul ce qui est lui-même un lieu peut accorder une place » (Heidegger). Ainsi, c’est le pont qui crée le lieu. Sans pont, pas de lieu. Le lieu est tel en tant qu’il est un espace aménagé, dont l’aménagement n’est autre qu’un mode de son paraître, et aussi un espace « ménagé ». Lieu aménagé - et « à ménager » - , le pont ne met pas seulement « en place » le Quadriparti. Il le garde, « C’est le passage du pont qui seul fait exister les rives comme rives (...), le pont rassemble autour du fleuve la terre comme région » (4) .


L’essence de l’acte de bâtir est ainsi de produire des choses qui soient des lieux, qui mettent en place, « ménagent » une place, et tiennent sous leur garde la terre et le ciel, les divins et les mortels. En somme, bâtir est répondre à l’appel du Quadriparti en attente de modes de paraître. Ainsi, bâtir est pro-duire (producere, mettre en avant), et au plus haut point. Et bâtir est : assembler et rassembler. Assembler ce qui ne passe pas avec le temps - le Quadriparti -, avec ce qui passe - les oeuvres humaines. Ainsi le pont, ou toute autre bâtisse, qui rassemble l’intemporel : le paysage, et le temporel : la construction humaine. Tel est ce qui définit un lieu habitable par l’homme.

Tout lieu humain a aussi pour fonction de permettre le recueil de la parole, l’élaboration de l’expérience, la participation à la société tout autant que sa mise à distance : le maintien de l’altérité. La question qui se pose à propos de l’architecture moderne est ainsi : peut-il y avoir un espace de recueillement, et à quelles conditions ? (5) . Nombre de constructions modernes semblent avoir pour unique projet la visibilité. Comme si ce qui était visible était forcément habitable. Comme si la transparence et l’impudeur était condition de l’existence. Or, au contraire, la visibilité transforme la chose en monnaie, en objet « aliénable et manipulable », écrit Cacciari.

Dans le cas d’une maison, la visibilité de celle-ci tue sa possibilité d’être un intérieur. L’architecture de verre et d’acier constitue une illustration contemporaine frappante du refus du principe même d’intérieur. La volonté de rendre tout transparent postule, remarque Cacciari, une équivalence entre l’humain et le logos. L’homme doit toujours être à la fois à l’écoute (le parlé) et toujours le parlant. L’écoute doit donc être purement intentionnelle et immédiate. Dans cette perspective, « tout secret doit être parlé », résume Cacciari. Alors, le verre, la culture de la transparence -Glaskultur - mettent à nue l’expérience. Et, le cas échéant, la misère de l’expérience.

C’est pour une écoute moins immédiate, laissant sa place aux médiations que plaide justement Massimo Cacciari. Que l’écoute laisse sa place à l’expérience. « Que l’homme ne soit pas toujours déjà le parlant, qu’il ait été et qu’il soit encore l’ « in-fans », c’est cela l’expérience », précise de son coté Giorgio Agamben (6) . L’expérience d’avant le récit, cette expérience « frappé de mutisme », est celle qui peut, dans les silences, perdurer dans le recueillement, dans l’attente qui est attention, et qui est aussi ressourcement. Cette expérience d’avant le récit est le non-dicible qui, pour cela même, donne sa forme (tel un réceptacle) au dicible qu’est le récit. C’est pourquoi l’expérience d’avant le récit s’initie dans « le silence, la mémoire et l’enfance » (Massimo Cacciari). Et c’est pourquoi, afin de préserver l’écart entre le dit et le reçu, entre l’énoncé et le compris, la non transparence des habitats est nécessaire.


Jean-Marie LEGRAND


L’auteur : Urbanisme et formateur d’élus locaux dans le domaine de l’aménagement et des finances locales.


(1) - Martin Heidegger, « Bâtir, habiter, penser », Essais et conférences, Trad. A. Préau, « Gallimard, 1958 et 1980.

(2) - Heidegger, in Essais et conférence, op. cit..

(3) - Essais et conférences, op. cit., p. 181.

(4) - Essais et conférences, op. cit., p. 180.

(5) - (f. Massimo Cacciari, « Intérieur et expérience. Notes sur Loos, Roth et Wittgenstein », Critique, janvier-février 1985.

(6) - Giorgio Agamben, Enfance et histoire, Payot, 1989.

Par Jean-Marie Legrand - Publié dans : Analyses
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Mercredi 1 mars 2006


Les banlieues flambent, les systèmes de transports s'asphyxient.

L'exil des classes moyennes et populaires s'accélère hors des centres. Ceux-ci sont en voie de tertiairisation ou de touristification. Les mégapoles polluées et cahotiques sont frappées d'apoplexie. La ville va de plus en plus mal et elle représentera bientôt 80% de la population du globe. Ici et là, certains ne voient plus d'autres solutions que d'en détruire les parties les plus malades...

Mais à quoi bon détruire ces monstruosités si l'on n'a pas découvert les causes profondes du mal, les raisons qui ont permis le développement de ce cancer, afin de ne pas enfanter des monstruosités identiques sous d'autres habits ?

Depuis un demi siècle, la découverte de causes partielles, des démarches superficielles ne font même plus illusion face à une dégradation qui ira de plus en plus en s'aggravant.

Le diagnostic sérieux et les prescriptions pour la guérison prendront de plus en plus le goût de purges amères. C'est pourtant le ticket minimal à payer si nous voulons un jour cesser d'avoir mal à nos villes.Michel de Sablet, architecte, urbaniste et plasticien, prend la parole.



Contrairement à une confusion de vocabulaire qui réduit le terme écologie à tout ce qui est végétal (vert) ou naturel, l’écologie, du mot “Oïkos” (habitat) signifie l’étude des interactions entre l’homme et son habitat ou son environnement au sens large du terme.

 

 

L'abandon de la ville


Les luttes justifiées contre les destructions et outrances opérées par l’homme sur le milieu “naturel” ont fait qu’aux yeux des médias et du public l’écologie est devenue l’étude des destructions de l’homme sur la nature. Le béton et les pollutions sonores et chimiques étant devenus les symboles abhorrés de l’anti-nature, la ville n’est donc pas considérée ”naturelle”.

 

Ecologistes, bureaucrates ou lobbys industriels qui se sont emparés de l’”environnement” ont donc marginalisé les réflexions sur la ville, impure par nature, sauf pour protéger celle-ci des miasmes les plus facilement mesurables. Tout au plus s’accordent-ils tous pour considérer, les premiers avec enthousiasme et aveuglement, les autres avec condescendance, comme un os à ronger, que la végétation allait nous soigner des maladies urbaines. On peut ainsi, probablement, expliquer la faiblesse des programmes, analyses et écrits écologistes sur la ville.


On remarquera aussi que le fait que la ville soit essentiellement évolutive n’a pas favorisé l’intérêt de gens qui ont trop souvent tendance à considérer un écosystème comme un état statique. Comment dés lors accepter d’abandonner, ce qui constituera bientôt près de 80 % de la population mondiale, une population, dont le milieu, l’environnement “naturel”, le biotope, est précisément la ville ?

 

Une sorte de cordon sanitaire hygiénique et moral a été édifié autour de celle-ci: les décors bucoliques et esthétiques voisinant avec des technologies aseptiques sophystiquées. D’un côté des hygiénistes, de l’autre des intérêts financiers façonnant la ville selon leur logique, et protégés par des technocrates qui font de la Charte d’Athènes - toujours insidieusement en pratique - une justification claire et d’apparence rationnelle.

 

Le principal défaut de ces principes d’organisation de la ville est d’avoir simplifié de façon primaire le fonctionnement urbain sans considération pour sa complexité enchevêtrée et indissociable, organique en somme.

 

Pourtant, la ville est source de la civilisation. Sa complexité en fait la richesse. Son évolution historique est une marque de son dynamisme.

 

La non-culture urbaine


Tout autant que les écologistes, les intellectuels prenant part à cet abandon portent une lourde responsabilité dans la dévitalisation urbaine Mais n’est-on pas habitué depuis quelques décennies à les voir prendre toujours plusieurs trains de retard sur les réels enjeux de leur époque ?

Cette responsabilité est d’autant plus gênante que c’est aujourd’hui malgré tout sur les mouvements d’opinion dynamisés par les élites intellectuelles qu’il faut compter pour obliger les décideurs et “responsables” politiques de la cité à prendre en compte des phénomènes - ici les phénomènes urbains - qui leur échappent .

 

Le dernier avatar de la question urbaine, est illustré par l’idée que l’origine du mal urbain se trouve dans la question sociale, le sous-emploi, l’exclusion . C’est un travers idéologique et démagogique qui aboutit à laisser la ville se dépêtrer seule de ses problèmes, puisqu’on ne voit pas de solutions pour l’améliorer à partir d’une analyse de sa nature profonde, évidemment plus difficile.

Car, aujourd’hui, ce “cordon sanitaire idéologique” n’agit que sur le superficiel. Les litanies sur la spéculation immobilière et le profit sauvage laissent finalement le citadin démuni face aux déséquilibres que lui impose une ville façonnée par ces mécanismes essentiellement marchands. Car c’est bien parce qu’il y a aujourd’hui déséquilibre, et non parce que la ville est mauvaise, ou n’est plus” comme avant”, que le citadin s’y sent mal, proteste de façon désordonnée, sans véritable conscience des causes de son mal, et par conséquent des moyens pour y remédier.


Quels sont les éléments qui concourent aujourd’hui le plus clairement à créer des déséquilibres spectaculaires, dans des villes où l’on n'a plus le temps de corriger les imperfections entraînées par les constructions humaines ?


Elles n’ont plus le temps, non seulement parce que ces villes sont construites ou transformées avec une rapidité inexistante dans l’histoire sur une pareille échelle, mais également parce que des transformations technologiques, qui sont loin d’être négatives par elles-mêmes, transforment les relations de l’homme avec sa ville, et des citadins avec les autres, sans que les constructions y prennent une part essentielle. Le rôle de l’écologie urbaine est d’examiner comment fonctionnent ces déséquilibres. L’écologie urbaine appliquée tente de donner des réponses pratiques visant à favoriser de nouveaux équilibres par une façon différente de réaliser la ville. Quelques exemples parmi bien d’autres montrent la nature et la force de ces déséquilibres.


Les mécanismes du déclin relationnel


Autrefois les fontaines, abreuvoirs, bains publics et lavoirs constituaient, au-delà des nécessités fonctionnelles de la vie, des lieux de rencontres, d’échanges divers, des parties fortes de la sociabilité urbaine. Personne n’ira remettre en question les avantages offerts par l’introduction de l’eau courante dans les immeubles et qui ont rendu obsolète les fonctions sociales de ces équipements urbains.

Insidieusement, et comme naturellement, puisque la disparition de ces pratiques paraissait un progrès, seule a survécu la fontaine, mais comme simple objet de décor: bien souvent, celles qui ont pu être conservées ne coulent même plus. Les relations entre les utilisateurs, ont disparu avec la nécessité pratique de ces fontaines.

C’est un travers aujourd’hui courant de considérer ces relations comme secondaires par rapport aux fonctions utilitaires primaires que ces points d’eau assuraient. Seules les fonctions “gestuelles” ont été retenues par une pensée hâtivement qualifiée d’utilitariste. Pourtant, ces usages relationnels sont un des éléments fondamentaux de la vie collective ou communautaire urbaine. L’objet de l’écologie urbaine est aussi de rechercher, et de trouver comment de tels déficits relationnels, multipliés à l’infini dans la vie urbaine, peuvent être compensés.


L’envahissement automobile


L’envahissement automobile est un de ces phénomènes plus spectaculaires encore. Cet aspect spectaculaire n’a pourtant pas empêché, et n’empêche toujours pas chez trop de gens, une extraordinaire absence de critique des déséquilibres ainsi causés. La fascination pour le fantastique progrès que cela constitue par rapport aux déplacements à cheval, ainsi que la liberté et les facilités pratiques que cela offre, expliquent partiellement cet aveuglement obstiné et les excès destructifs que cela a causé à la vie urbaine. Les villes modernes ont été façonnées à partir de ces seuls progrès. Les villes anciennes ont été défoncées, disloquées pour favoriser cette explosion technologique. Il faut remarquer en passant que des exemples semblables avaient déjà été donnés au cours de l’histoire par les dislocations du tissu urbain traditionnel effectuées par les princes et privilégiés : roulant en carosse à grande vitesse pour l’époque, ils trouvaient déja malcommodes les rues tortueuses et étroites des villes anciennes.

Le succès de cette philosophie de la prééminence de cette apparente amélioration du fonctionnement méca-nique fut d’ailleurs tel qu’il a conduit aujourd’hui à sa propre asphyxie, s’ajoutant ainsi aux bruits, aux accidents mortels d’un nombre supérieur à bien des guerres, et à l’asphyxie chimique causés par les moteurs à explosion. Comment compenser l’étouffement de la sociabilité qui en résulte ? Comment permettre la renaissance des autres moyens de communications étouffés par la prise de pouvoir monopolistique du terrain par ces véhicules ?


Moins spectaculaire, mais des plus insidieux, et par là même peut-être encore plus grave dans une époque où n’existe que ce qui fait spectacle visuel, l’apparition de ces merveilleuses techno-logies que l’on amalgame aujourd’hui sous le nom d’informatique multimédias. On peut penser que le Minitel rose est un fantastique outil de communication.

Mais on peut aussi se demander si “faire l’amour par minitel” n’est pas plutôt un facteur de frustration supplémentaire plutôt qu’une réponse au déficit de communication et d’amour qui semble être la dominante de notre époque pourtant “placée sous le signe de la communication” ! Donc ce merveilleux engin qu’est la télévision contribue grandement à renfermer les gens chez eux dans une hypnose passive qui tue, non seulement toute relation hors de la boîte du foyer, mais aussi à l’intérieur du foyer, accentuant cette sorte de schyzophrénie que le psychiatre Alexander Mitscherlich constatait déja dans “la psychanalyse de l’urbanisme”, où tout ce qui était le monde extérieur au cocon du logis devenait ennemi.

Depuis, comment ne pas voir que l’apparition du surgelé diminue les occasions de sorties dans les rues commerçantes, surtout s’il est livré à domicile. Il s’ajoute aux pratiques d’achats groupés dans les supermarchés, dans les centres commerciaux anonymes, puis au téléachat et aux ventes par correspondance


Il est aujourd’hui possible de mener des affaires extrêmement importantes ou non depuis un local isolé en pleine campagne, mais bien informatisé et relié à des réseaux variés de communication, de travail, d’information ou de télé-conférences. Enfin, nous ne sommes pas loin de disposer de systèmes de simulations tactiles sensibles capables de nous donner les sensations les plus variées, “plus vraies et plus jouissives que nature” , mais seul dans son coin.


Ces transformations modifient les relations des citadins avec les autres dans les seuls espaces où peut se dérouler la vie collective de leur ville. Il est essentiel de se rappeler quelle est la vraie nature de cette ville, de se rappeler les conditions de l’équilibre de l’homme dans celle-ci. Nous sommes au coeur des questions qui se posent sur l’avenir de l’homme face au développement univoque du productivisme technologique et financier. Contrairement à ce que pensent des gens encore dominés par la critique marxiste (autre avatar du productivisme) et leurs alliés objectifs du capitalisme conquérant, nous sommes ici au coeur du débat qui, par ailleurs se focalise uniquement sur le chômage, la pollution, les déséquilibres Nord-Sud, l’exploitation et l’exclusion.


Le citadin voit ainsi se rétrécir comme une peau de chagrin le nombre d’occasions et de nécessités de se rendre dans la rue, l’espace public urbain. Par conséquent, puisque de moins en moins de gens y vont pour autre chose que pour se déplacer, ou admirer le décor publicitaire (“l’image de la ville”), les décideurs voient de moins en moins de raisons de s’y intéresser. Ils se contentent d’en faire un décor de théatre (mais pas trop pour ne pas distraire l’automobiliste !), désuet ou bucolique si possible, pour, croient-ils, compenser psychologiquement les effets d'un modernisme aseptisé. Et les citadins les moins à l’aise chez eux n’y voient plus que l’occasion de s’y défouler de leurs frustrations en cassant ou en y commettant des délits divers.

 

L'Espace Collectif, âme de la ville et lieu de l'équilibre urbain


Autrefois lieux de la vie collective urbaine, rues, places, abords d’immeubles, espaces verts, ce que les spécialistes appellent de façon générale l’espace collectif, marquant ainsi à la fois son unité organique et son caractère, perdent leur rôle fédérateur et communautaire. Les cités qui sont le plus soumises à ces mécanismes technologiques et sociaux n’ont pas la moindre idée de ce que veut dire cette vie collective; c’est le cas notamment des non-villes américaines; les technocrates, et leur clientèle, parmi lesquels les architectes, les ingénieurs de voiries, et, bien obligés, bien des “artistes urbains”, ont aujourd’hui oublié ce que signifie pratiquement cette vie collective et sociale, occupés qu’ils sont à rendre

visuellement acce-ptable cette dévita-lisation inscrite dans le béton.

Les écologistes n’ont pas pris garde que cette inscription dans le béton est infiniment plus dangereuse que bien des pollutions chimiques : on a pu réparer rapidement les dégats de ces dernières, dès l’instant que les mécanismes biologiques ont pu générer des anticorps. Quand le béton est là, et quand il est mal foutu, il risque bien de rester en place pour des siècles, aussi persistant que les déchets atomiques. Pire peut-être, puisqu’il imprime dans les âmes l’idée que ces errements sont une loi universelle et intangible. De ce point de vue, les européens et d’autres peuples qui vivent dans des cités façonnées au cours de l’histoire ont l’avantage, sur les habitants de cités récentes façonnées selon des principes destructeurs, de pouvoir sentir confusément, sinon de toujours comprendre, que les villes sont vraisemblablement autre chose que des logiques financières et technologiques développpées sans souci des autres critères de vie. Sans autre référent, les habitants des “non-villes” américaines, peuvent-ils imaginer une alternative ?

Car, cet espace public, les vies qui se déroulent dans les rues, les places, les parcs et les jardins, sont le poumon, l’AME DE LA VILLE, le sang qui doit l’irriguer, ce qui en façonne le caractère.

Ce ne sont pas les formes anciennes, impossibles d’ailleurs à copier correctement aujourd’hui, ni les architectures, qui font cette âme, mais tout ce qui permet aux citadins de se livrer à un certain nombre de comportements attachés à la vie humaine; plus ces comportements sont variés, plus la vie urbaine est riche, et façonne une personnalité qui fait qu’une ville n’est plus un accolage d’objets, de boîtes à usages monovalents, et trouve ainsi sa nature comme sa justification de

source de civilisation. Que ces “boîtes” permettent des relations sociales (clubs de rencontre ou maisons de jeunes), ou soient bien reliées entre elles par des réseaux circulatoires convenables (l’idéal

urbain libéral), ne contribue pas à faire des villes

Ce qui fait la ville, c’est la capacité de permettre la satisfaction intimement enchevêtrée, de ces d’aspirations ou de besoins sensoriels ou psychologiques. C’est aussi son désordre apparemment, puisque chacune de ces aspirations ne se déroule pas dans son coin, qui fait son charme, qui fait que la ville est un lieu de liberté : ainsi entendre des sons ou pouvoir s’en protéger, sentir les odeurs (fleurs, boulangerie) ou s’en protéger (voitures), trouver la fraicheur de l’eau ou à l’ombre des arbres, ou la chaleur d’une place au soleil, rêver, regarder, lire, manger, être surpris étonné, intéressé, regarder les autres et les choses; comment pouvoir faire tout cela, choisir tout cela à chaque instant, si chacun le fait à une place affectée, séparée des autres ?

C’est aussi , denrée devenue aujourdhui la plus rare sur la place publique (!), rencontrer les autres, discuter, jouer, apprendre, parader, revendiquer, draguer, des connus ou des inconnus, seul, à deux ou à plusieurs dans les positions les plus variées, et non pas toujours en étant isolé sur un banc l’un à côté de l’autre, banc lui-même aligné de façon répétitive et monotone à côté des autres.

C’est encore échanger des informations, des activités économiques ou des denrées (magasins, échoppes, marchands ambulants), et enfin, ce qui est l’activité la plus communément proposée, se déplacer, la voiture étant le moyen le plus favorisé.

Il est primordial de remarquer, qu’à la différence des locaux où se déroule également une vie collective (écoles, stades, restaurants, cinémas, administra-tions, etc..), mais dont les fonctions sont généralement très étroitement limitées, la vie collective des espaces publics urbains présente la particularité de ne pouvoir assigner aux usagers d’autres règles d’utilisation que celles dictées par la bienséance et la sécurité. La vie collective des espaces publics est fondamentalement un ESPACE de VIE en LIBERTE. Cette liberté est déterminée par les choix qui sont offerts aux citadins à se livrer à ces divers comportements. C’est le mélange complexe de ces divers comportements qui tisse la trame du ciment psychologique qu’est cet espace public, pour une cité. Et ce ciment est d’autant plus fort que tous peuvent s’y reconnaître dans une diversité qui ne contraint pas les autres, ou d’autant moins fort que chacun s’y sentira “obligé” à avoir un comportement déterminé, au moins par absence de choix.

En effet, contrairement à ce que professent certains professionnels qui marchent sur la tête, une grande dalle vide ne laisse aucune liberté. Qu’est-il possible d’y faire d’autre que de la traverser en hâte, d’y faire du patin à roulettes, et dans le moins mauvais des cas de contempler avec plus ou moins d’enthousiasme les façades des bâtiments qui la cernent ? Quelle liberté y trouve une personne âgée qui voudrait s’y reposer ou des personnes qui voudraient profiter de tant de place pour bavarder tranquillement ou y lire ?

Qui aura envie d’y venir ? L’absence ne crée aucune liberté, comme on peut relativement la trouver dans un appartement vide, qu’on a liberté d’aménager selon ses envies. Pour faire un espace urbain, pour donner de la personnalité à une ville, il ne suffit évidemment pas plus de faire des “reconquêtes piétonnes” en chassant les voitures d’espaces aujourd’hui livrés aux initiatives privées et au développement inconsidéré des terrasses de cafés et des étals de commerces envahissants, seules “animations “ de voiries piétonnes touristiques semblables les unes aux autres. Laisser-faire général plus ou moins décoré d’enluminures modernistes, mais qui a pour propriété commune de ne pas se préoccuper de déterminer les axes du rôle double de l’espace public d’aujourd’hui :


Favoriser une vie extérieure aux bâtiments qui rassemble les citadins dans une vision, et des sensations communes de leur ville, et être ainsi aujourd’hui un lieu plus fondamental encore aujourd’hui qu’hier de compensation de l’isolement dans lequel les individus sont de plus en plus enfermés par certains aspects de l’évolution technologique.


Les potions dérisoires


Dès lors, comment ne pas être affligé par les dérisoires mesures qui sont prises par les concepteurs, et les décideurs pour “améliorer” la ville? Améliorer quoi, d’ailleurs, si une ville n’est pas considérée comme un organisme vivant mais comme l’occasion de rentabiliser des investissements, ou de semer ça et là quelques décorations et quelques phantasmes nostalgiques supposés ancrer la ville d’aujourd’hui dans des symboles superficiels et morts ? Les symboles d’aujourd’hui ne sont plus du tout des “monuments” à voir, mais des pratiques sociales. A moins qu’on ne trouve des objets monumentaux qui figurent la spéculation financière en temps réel, la consommation touristique, ou la communication virtuelle !

En ces temps de crise, la pratique la plus courante consiste évidemment à considérer que l’espace public est de l’argent perdu. Le mieux serait de se contenter de dérouler sur les trottoirs des rubans d’asphalte noir. Tout le reste ne serait que niaiseries aux relents sociologiques .Le réalisme économique et le souci de préserver les électeurs de dépenses peu populaires , dissuaderait bien les bons gestionnaires urbains de mettre de l’argent dans le futile ( c’est-à-dire tout ce qui n’est pas uniquement circulation d’une boîte architecturale à un autre).

Après s’être livré dans les années de la reconstruction aux errements conceptuels que l’on connait, et que l’on met aujourd’hui sur le compte de l’urgence et de la survie, voilà qu’on recommence sur un terrain un peu différent, l’espace public. Les conséquences pourtant visiblement désastreuses n’ont donc pas servi de leçon à ces “responsables” à la vue des plus courtes, qui disposent de la ville comme d’une épicerie. Il est vrai que les leçons de l’holocauste n’ont guère servi à éviter la servilité devant les impérialismes idéologiques sanguinaires qui lui ont succédé, avec des techniques améliorées !

Autre démagogie, issue de ce dernier impérialisme idéologique, le discours social prend la tête de la désertion du terrain urbain. La ville n’irait mal qu’à cause de la pauvreté, de l’exclusion, du racisme, du chômage, de l’acculturation.


Singulier aveuglement qui, après avoir réduit la ville à des formes, et non à des mécanismes de vie, déclare donc que les formes urbaines ne sont pas des effecteurs sociaux. Cela est certainement vrai pour l’art public ou pour l’architecture, mais ne l’est plus si l’on étudie les rapports simples entre le choix des composants urbains et de leurs dispositions réci-proques dans l’espace urbain. En somme, si l’on est pauvre, peu importe de n’avoir pas de chaises ni de tables pour vivre dans son pauvre logis, peu importe si le logis est un capharnaum dans lequel il faut passer par les toilettes pour entrer dans la cuisine, puis traverser la chambre à coucher pour entrer dans la salle à manger!


l'incompétence urbanistique


Car est-ce autrement que l’on réalise des espaces publics?

Les mobiliers sont réduits à quelques bancs et bacs à plantes mis n’importe où, les aires de jeux se trouvent au Nord loin des cheminenements courants et les parkings bouchent les entrées du logement. Des sommes énormes sont aujourd’hui transférées de la ville vers une distribution

généreuse mais à fonds perdus, vers des associations et des actions “sociales” qui ont le mérite provisoire et non dépourvu d’intentions électorales, de calmer ici ou là, et très provisoirement des incendies allumés par le déséquilibre urbain. Ceci n’a pas plus de rapport direct avec la question urbaine à proprement parler que l’outil de l’écrivain n’a à voir avec la qualité de son texte: ce n’est pas faire avancer la littérature que de changer le stylo par l’ordinateur.


La ville simulacre


Comment qualifier enfin ces pauvres obsessions qui font planter ici ou là des théatres de verdure, des squares classiques vidés de tout ce qui auparavant en faisait la vie, quelques lampadaires de style (dérisoires casseroles aux lumières blafardes), des kiosques à musique censés apporter une note de poésie à des villes inhumaines, ou des architectures fagotées de colonnes classiques censées apporter au peuple la magnificence des châteaux d’une époque fort peu républicaine et en tous cas révolue ? Il n’y manque guère que l’installation de terrains de croquet et l’obligation de circuler en crinolines dans ces nouveaux espaces de parade nostalgique.

Comment se fait-il que l’on se soit si peu rendu compte que, non seulement la ville a été dépossédée de sa vie relationnelle, mais que les pratiques sociales et culturelles ne laissent plus la moindre chance à de tels équipements de donner lieu à des usages vivants correspondant à des attentes contem-poraines ?

L’industrie du disque et de l’audiovisuel ne donne plus la possibilité d’espérer voir les foules se réunir pour écouter une fois par an des orphéons improbables posés sous les toitures de ces kiosques, pas plus que les hypothétiques représentations dans de bucoliques amphithéatres, signes muséographiques de pratiques et d’habitudes anciennes ; non plus que la pratique des sports et des loisirs ne peut se satisfaire seulement de stades onéreux, éloignés des lieux de vie quotidiens, soumis à règlements stricts et, plutôt réservés à la compétition.


L'alternative relationnelle


Ainsi se précise la double vocation de l’écologie urbaine :


- Faire de l’espace public urbain le lieu essentiel de la sociabilisation urbaine, le lieu compensateur de l’isolement de chacun dans une série de “bulles” ou de boîtes architecturales affectées à des usages sommaires et précis, reliées entre elles par des tuyaux circulatoires.


- Rechercher les nouveaux types d’équipements et de dispositions relatives entre eux capables de générer les comportements les plus variés et susceptibles de répondre aux aspirations des citadins du XXI°siècle.


Elle y parviendra par une double démarche née de ce que nous appelons :


L'étude comportementale urbaine appliquée


Celle-ci consiste à :


- Observer les comportements des usagers dans les espaces publics encore un peu vivants, et en tirer suffisamment d’enseignements de façon empirique pour trouver des nouvelles formes d’aménagements générateurs de la plus grande richesse de comportements possibles .


- Etudier les tendances, les aspirations nouvelles qui amèneront à penser d’autres types de relations, de localisations et de fonctionnements entre les équipements que cela suggère et la ville.


Il ne s’agit évidemment pas de supprimer l’ordinateur, le surgelé la télévision ou l’automobile pour retourner à un âge d’or urbain... d’un autre âge, et qui n’a d’ailleurs jamais existé. Dans certains cas il peut s’agir de remettre certains abus de pouvoir à leur place (automobile au détriment des transports en commun , du vélo, des piétons, etc..centres commerciaux en boîtes isolées et décentrées au détriment d’autres formes commerciales plus relationnelles, ...). Peut-être même, sur ce dernier point s’agira-t-il de revoir les heures d’ouvertures permises, plus seulement en fonction de la protection sociale, mais aussi de la capacité de certains d’entre eux à vitaliser la ville.


Il ne s’agit pas là de défendre le petit commerce contre les affreux centres commerciaux, mais de voir selon quelles formes de relations avec l’espace urbain les implantations commerciales sont ou non favorables à la meilleure vie urbaine.

 

L’écologie urbaine commencera évidemment par poser plus de questions qu’il ne trouvera de solutions immédiates. De ce point de vue, elle aura des points communs et des méthodes d’investigation qui pourront sembler proches de la sociologie. Mais le grand défaut de cette technique est de fournir un simple état des lieux sans autre perspective que d’insister sur certains constats, au lieu de proposer des actes créateurs basés sur une connaissance des mécanismes relationnels dynamiques de la vie urbaine. L’écologie urbaine, elle, est d’abord dynamique. Quelques exemples, quelques pistes, montrent que, malgré nos connaissances encore embryonnaires, des voies pratiques se dégagent dès à présent :


l'éthologie urbaine


LNous avons observé les choix que font les gens au jardin du Luxembourg à Paris pour placer des éléments aussi simples que les sièges à leur disposition. Les usages et les relations qui en découlent, donnent déja une beaucoup d’indications sur les dispositions que l’on pourrait faire de bancs, sièges, tabourets, chaise-longues, tables,etc... dans les espaces publics. Il est intéressant de constater qu’ils ne les disposent JAMAIS spontanément comme le leur imposent systématiquement les concepteurs d’espaces publics dans les rues et places, c’est-à-dire alignés géométriquement, en carré, en rond ou en file indienne. La multiplication de telles observations dans les espaces plus ou moins aménagés des cités du monde entier avec des composants urbains plus complexes, nous donnent déjà un ensemble de connaissances suffisamment riche pour réaliser avec un taux d’erreur très faible et au contraire un taux de prévisibilité très fort des aménagements qui “marchent” , c’est-à-dire qui génèrent un indice de richesse comportementale élevé qui tranche avec les équipements, ou les assainissements de voirie que sont trop souvent les espaces publics de ces dernières décennies.


De nombreuses autres observations sont déjà faites sur les comportements des adolescents, et si l’on voulait bien en tenir compte, bien des ennuis seraient évités dans les quartiers dégradés. On sait , par exemple que le jeu ne se réduit pas aux jeux d’enfants parqués dans des aires, elles-mêmes souvent parquées dans des espaces verts enclos.


De nombreuses observations ont été également faites sur les rapports entre les commerces , la vie de l’espace public et les aménagements qu’il serait convenable de faire aux abords de ceux-ci pour qu’ils se renforcent les uns les autres et dynamisent la vie urbaine au lieu de transformer les rues piétonnes et commerçantes en centres commerciaux à ciel ouvert pour activités particulièrement rentables. Certaines applications sont pour le moment plus difficiles à mettre en pratique dans ce domaine, car elles obligent à aller plus loin que de faire réaliser des plans par des entreprises. Des mesures sont à prendre visant à considérer les implantations commerciales, artisa-nales, culturelles, de loisirs, et de services comme d’utilité publique avec les contraintes règlementaires et les incitations nécessaires . Elles dépassent les simples plans de concepteurs et demandent une implication très forte de la part des décideurs. Elles n’ont rien d’exceptionnel. Il suffit de mettre en place des mécanismes qui s’aparentent aux opérations concertées d’aménagement et aux principes des déclarations d’utilité publique aujourd’hui classiques en urbanisme.

 

Cela demande évidemment à réfléchir plus sérieusement sur les dommages créés par les grandes surfaces commerciales excentrées, comme de centres ville, boîtes isolées de la vie urbaine.

 

Cela demande de réfléchir également sur divers types de décisions urbaines qui ne sont pas vraiment discutées sérieusement aujourd’hui : intérêt et transformation des dalles uniquement conçues pour séparer piétons et circulation automobile, ce qui n’est certes pas une panacée, ou formes que doit revêtir l’introduction du végétal en ville: l’espace vert n’est pas l’espace idyllique que l’on continue à rêver. Il est même trop souvent un trou de vitalité dans l’espace urbain, parfois même un lieu d’agressions et de dangers non négligeables.

 

L’écologie urbaine pose la question de l’opportunité de certains équipements installés en certains endroits simplement parce que l’on y dispose de la surface pour placer un équipement nécessaire, en négligeant les conséquences que cela peut avoir sur les déplacements de flux urbains vitaux, et parfois sur la dispersion des points d’attraction d’une ville Elle pose également la question de la forme de ces équipements polarisants dans leur capacité à dynamiser les rues qui y mènent ou au contraire à créer des vides dans la continuité urbaine.


L’écologie urbaine se demande si la pratique du sport et des loisirs sportifs en ville ne passe pas par la création d’une myriade de spots sportifs ouverts, plutôt que par la seule création d’enclos sportifs étroitement codifiés. Elle se demande également, si, comme les jeux, ces équipements sportifs seront utiles tant qu’ils ne seront pas intégrés dans une série de composants qui sont indispensables à une pratique attractive (fontaines pour boire, sièges pour regarder, lumières pour jouer la nuit, abris pour attendre et poser ses affaires en cas de mauvais temps, etc..).

L’écologie urbaine se demande si les pistes cyclables, considérées comme une des alternatives à la seule pratique des déplacements automobiles, doivent être de nouvelles voiries spécialisées pour cyclistes ou doivent être des “parcours cyclables” réintégrées dans un ensemble d’espaces aménagés non automobiles, semés d’étapes faites de lieux offrant des comportements variés.

 

La mise en scène de l'espace par les usagers (ci-contre, les jardins du Luxembourg), contredit souvent les dispositions offertes par les aménageurs. (ci-dessus).



Dans de nombreux cas, poser les questions, c’est déjà avoir des réponses, en l’état de nos connaissances; dans d’autres cas, c’est un long travail d’analyse, de propositions, et de mesures propres à les mettre en oeuvre reste à faire. Parmi ces réflexions, la question de la compétence des concepteurs aptes à traiter ces problèmes est fondamentale, donc celle des décideurs appelés à déterminer les critères de choix, ainsi que les procédures pour les déceler. Aujourd’hui, il faut bien dire que personne de ceux qui font la ville ne se les pose, ou s’il se les pose, c’est avec une telle pudeur que rien n’en transparait pour les autres et cela ne se traduit pas dans le concret en tous cas.

 


Indifférence ou hostilité


Pourquoi l’aménagement des espaces publics ainsi fondés sur les etudes comportementales urbaines, et à la base de ce que nous nommons l’URBANISME RELATIONNEL (voir le “Manifeste de l’Urbanisme relationnel), a le plus grand mal à être mis en pratique, malgré les pistes et les applications évidentes dont il fait la preuve ? Certaines raisons ont déjà été effleurées précédemment. Citons les plus affirmées :


-Ceux qui font l’urbanisme aujourd’hui, sont fort peu les urbanistes, les architectes ou même les décideurs. C’est le monde financier et des affaires. Par nature, ils cherchent à optimiser au plus vite chaque petit secteur d’activités qui est entre leurs mains. Si aucune force d’inspiration collective ne vient soumettre les conditions du profit maximal que ces agents économiques cherchent à obtenir, quel intérêt y a-t-il pour eux à améliorer des espaces qui ne leur rapportent rien ? L’urbanisme est donc au coeur d’un problème classique et majeur de société : où se situe l’équilibre entre la liberté et la nécessité de favoriser les dynamismes individuels, tout en créant une dynamique collective basée sur une philosophie communément partagée et nécessitant des contraintes d’intérêt public. Le déséquilibre est aujourd’hui manifeste. La ville se fabrique aujourd’hui comme si l’élaboration d’une maison pouvait être la somme des interventions désordonnées de chaque corps de métier : la ville ne peut être la somme des intérêts individuels de ses utilisateurs et de ses acteurs. Quelques uns ont voulu mettre un peu d’ordre dans l’inorganisation qui préludait à la fabrication des villes avant le saut quantitatif qui a commencé avec la révolution machiniste et le productivisme, aggravée par les débordements démographiques. On a cherché à classer plus proprement certaines des activités les plus “évidentes”. C’est la charte d’Athènes qui ne fait que donner une apparence de logique à ce productivisme et en assied donc plus durablement le pouvoir. C’est cette classification qui fait éclater l’espace public en de multiples domaines ou hiérarchies qui travaillent chacun dans leur coin sans réflexion ni action globale : voirie, espaces verts, mobilier urbain, art public, éclairage, signalisation, police, service des eaux, entretien, territoires municipaux, étatiques, communautaires (communautés urbaines), ministères et missions diverses qui se succèdent au gré des changements de gouvernements. La ville est construite comme un ensemble de maisons qui seraient constituées de tours de salles de bains, puis de chambres à coucher, à côté de tours de cuisines, puis de WC ,etc.. le tout relié par des tuyaux qui assurent les fonctionnalités mécaniques principales. C’est l’ordre urbain actuel issu du marché , et mis en oeuvre par quelques suiveurs de dossiers d’opérations.


- La puissance publique ne joue guère son rôle. Sans philosophie urbaine, désorientés de voir que les quelques potions magiques du moment ne fonctionnent pas, les élus font de temps à autre appel à quelques “sorciers” ,qui, par quelques mots magiques, une bonne technique de communication comme on dit, (pour leur carrière, pas celle dont nous parlons pour les gens !), et de solides alliances politiques , s’offrent à sauver la ville. Le soufflé s’effondre très vite.

Plus grave, l’élu a été doté avec la décentralisation d’un pouvoir quasi féodal. Quelques publicitaires bien intentionnés et à la recherche de nouveaux terrains d’influence et de profits, ont montré à certains, sous couvert de lutte économique avec d’autres cités, que l’espace urbain pouvait leur servir individuellement d’image pour asseoir leur pouvoir personnel. L’espace théoriquement public a ainsi été réintégré de façon détournée dans la logique du profit pour particuliers, sans que cela se traduise le moins du monde par des améliorations pratiques pour les citadins. La société du simulacre qui dirige aujourd’hui à peu près tout, a investi un secteur qui lui échappait encore, et conforte de façon enfin “rentable” les tendances marquées de notre fausse culture urbaine à considérer la ville comme une accumulation de décors. Le marché de l’art n’a pas laissé passer cette occasion de sortir des galeries, on en voit les dégats dans la politique des grands travaux, comme dans les “aménagements” du Palais Royal, ou l’axe majeur de Cergy Pontoise, pour ne citer que les plus médiatisés en France à ce jour. Un des handicaps de l’espace public à passer dans les médias pour faute de vie quotidienne ne faisant pas événement, vient enfin de trouver un moyen de faire publicité, mais en y perdant son sens. Aucune ligue de consommateurs ne semble intéressée à combattre cette dénaturation comme des ligues de vertu combattent la pornographie publicitaire ou la dégradation de l’image de la femme traitée comme un objet par les publicitaires.

Ce déraillage s’apparente absolument au "détournement de fonds publics pour l’intérêt personnel". Et on a atteint un degré de manipulations qui fait que les élus paraissent agir comme s’ils ne voulaient pas réussir les espaces urbains pour des raisons stratégiques électorales : rater un aménagement permet à peu de frais de faire semblant d’améliorer avec une fois, la plantation de quelques arbres, l’élection suivante le changement des lampadaires par de nouveaux plus “beaux”, le coup d’après par l’installation de quelques bancs ou jeux , puis un jour, comme tout cela ne marche pas, et qu’on a oublié qui est à l’origine de ces replâtrages sur un terrain anémié, on casse et on recommence. Ce n’est peut-être pas conscient chez chacun d’eux, mais tout se passe “comme si”!

Chez les moins malhonnêtes et les moins incompétents, on assiste à des mécanismes mentaux qui sont probablement dûs aux statégies de prise et de conservation du pouvoir. Ou bien, l’on demande aux gens ce qu’ils veulent, consultations, participations, enquêtes de sociologues. Comme si les malades devaient donner les ordonnances au médecin de la collectivité, laquelle choisirait inéluctablement le médicament le moins cher pour ses finances. Seules les études comportementales peuvent fonder solidement la connaissance de ce qui est souhaitable pour que la ville malade fonctionne mieux.

 

Un autre travers qui est souvent la continuation du précédent consiste à fonder une décision urbaine sur un consensus majoritaire basé sur la négociation , le compromis et l’idée d’une sorte de contrat d’adhésion semblable à celui d’un vote ou d’un traité qui engage chaque membre de la collectivité. Ainsi, pour contenter ceux qui veulent vivre la ville dans le calme, et ceux qui la veulent dans l’animation, le compromis majoritaire mène à réaliser un espace à moitié calme et à moitié bruyant, mécontentant tout le monde et parfois les mêmes personnes car celle-ci peut avoir envie des deux types d’ambiance, mais à des moments différents. Enfin, aucun “contrat” ne reliera jamais les comportements multiples des citadins, qu’un vote, simpliste par essence, serait tenté de “verrouiller” par logique démocratique. L’espace public ne fonctionne que lorsque sont satisfaits les multiples comportements minoritaires qui en font la vie, logique sans rapport avec un vote ou une somme d’opinions quelconques .

Dernière déviance enfin, pour en finir avec quelques pratiques décisionnelles, celle qui consiste à se soumettre aux pressions de certaines personnes ou groupes minoritaires pour déplacer ici un banc sur lesquels dorment les clochards, pour les faire remettre plus tard sous la pression de gens qui veulent pouvoir attendre, par exemple, à la sortie des écoles. Les travaux de Sisyphe appliqués au niveau urbain.

Devant ces fonctionnements, il n’existe aujourd’hui aucun groupe de pression ou représentatif qui puisse défendre la problématique urbaine. Ce ne sont évidemment pas les syndicats professionnels des métiers du bâtiment qui pourraient prétendre à cette légitimité. Les pistes ouvertes par la réflexion écologique et comportementale ouvre des pistes certes balbutiantes sur certains aspects, mais parfaitement rentables dans d’autres cas. Qui voudra bien se servir de cet outil pratique extrêmement riche à leur disposition?

Michel de Sablet

 

Bibliographie non exhaustive de l'auteur :


Manifeste de l'urbanisme relationnel, chez l'auteur (19, rue du docteur Finlay, 75019 Paris),1991.


Des espaces urbains agréables à vivre, éditions du Moniteur, Paris, 1990.


On trouvera ci-dessous, les articles de réflexion les plus marquants sur ce sujet, réalisés par Michel de Sablet.


-l'espace libre urbain, (chez l'auteur), (5p).


-Le drame des grands ensembles, (2p).


-La grande provocation américaine, (4p).


-Rues piétonnes, mode ou alibi?, (4p).


-Espaces verts, pour quoi faire ?, (6p).


-Loisirs parqués pour rire au U.S.A., (5p).


-Vers une signalétique urbaine moderne, (5p).


-La participation à la trappe ?; (6p).


-La longue marche de l'unité voisinale, (7p).


-Une autre façon d'habiter, (5p).


-L'art contre la ville, (5p).


-Rendre l'eau aux citadins, (6p).


-La couleur dans l'espace urbain, (7p).


etc.




Par Michel de Sablet - Publié dans : Analyses
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Lundi 20 février 2006

 


intervention de François Terrasson (1939-2006) au second colloque de la revue le recours aux forêts sur le thème « l'écologie contre le progrès ? » - 1998.

 

L’année dernière, nous étions au bord de l’abîme. Depuis, nous avons fait un grand pas en avant. Si les décideurs politiques n’ont pas fait cette déclaration, en tout cas ils l’ont mise en pratique. Parce qu’en effet, ils continuent de penser qu’avancer, c’est toujours bien, et que passer la marche arrière ou s’arrêter, c’est toujours mal. Si on arrêtait l’expansion, le progrès, l’innovation, ce serait terrible. Un certain nombre d’individus présents ici ont choisi de douter de l’idée toute faite, qu’il est presque impossible de contester, que tout ce qui est nouveau, c’est bien mieux.


« Le progrès contre l’écologie ? » : il y a un point d’interrogation. Mais trop souvent, on n’ose pas passer de la question à l’affirmation. J’ai envie de dire qu’il faut oser affirmer que l’écologie est contre le progrès, si on considère qu’il y a des choses qui nous sont présentées comme un progrès alors qu’elles sont anti-écologiques. Je me souviens d’un maire, dont la commune avait été complètement ravagée par le remembrement, qui me présentait avec des trémolos dans la voix le remembrement comme un progrès. Admirons ce brave homme déjà âgé, qui s’accrochait à son micro pouvoir municipal et qui n’avait comme espoir qu’une planète où il n’y a plus un poil qui dépasse, avec d’immenses machines permettant de faire de l’agro-business. Pour lui, c’était un progrès, mais pas pour moi. On éclaircira justement le problème en comprenant que ce qui est progrès pour les uns est régression pour les autres. Notre problème actuel, ce n’est pas la différence d’opinion sur le progrès, mais l’impossibilité de concevoir autre chose que le progrès, ou différents scénarios de progrès. Tout se passe comme s’il y avait une fois pour toutes un scénario bien tracé, qui n’aurait pas pu être autre. C’est bien dommage s’il y a des forêts dévastées, mais on ne peut pas faire autrement. Il y a un côté totalitaire dans cette idéologie. Dans tous mes essais pour mettre un peu d’écologie dans les aménagements, j’ai assez souvent buté contre cette affirmation que de toutes façons, il faudra bien que ça se fasse. Aussi vit-on actuellement dans un rêve de technocrate. On vit dans ce qui, pour nous, est peut-être un cauchemar, mais qui pour certains est un rêve réalisé. Nous avons aujourd’hui tout ce qui a été fantasmé il y a à peu près cinquante ans : des autoroutes à x voies, des villes gigantesques, les machines agricoles hautes comme des maisons. Mais est-ce qu’on aurait pu faire autrement ?


Pour le savoir, il faudrait au préalable chercher à comprendre ce qui se passe dans la tête des gens. Les affirmations idéologiques ou les appels à plus de moralité ne suffisent pas, il faut essayer de comprendre l’être humain. Nous sommes dans un problème typique de relation de l’homme à la nature. Ce qui m’intéresse, c’est l’intégration de l’homme à la nature. J’ai l’impression que la civilisation dont je suis issu n’a pas eu avec la nature que des relations très mauvaises. On peut dire en tout cas que certaines sociétés traditionnelles avaient un meilleur rapport à la nature que maintenant. Et pourquoi ? Dans le déroulement de l’histoire humaine, il y a eu de grosses différences entre les sociétés, mais dans leur attitude vis-à-vis du milieu naturel, elles peuvent se rassembler en deux grandes catégories, entre celles qui ont dit à la nature : « ôte-toi de là que je m’y mette ! », et celles qui ont dit : « pousse-toi un peu que je m’y mette ». Le combat entre ces deux conceptions est toujours d’actualité. S’il y a une grande civilisation américano-nippo-européenne, que j’appelle anti-nature et qui est en train de tout recouvrir, il demeure quand même quelques petits îlots de résistance, cherchant à mieux intégrer les êtres humains dans leur écosystème. Cependant ces derniers îlots sont en train de changer. J’ai parlé des civilisations paysannes de poly cultures-élevages que l’on a démolies pour des raisons apparemment de technique agricole et qui, en fait, ont été détruites pour des motifs idéologiques. J’ai essayé d’améliorer pendant trente ans le remembrement, et maintenant, je me demande comment je ne me suis pas rendu compte plus tôt qu’il ne s’agissait pas d’une opération de technique ou d’économie, mais d’une question idéologique, selon laquelle l’artificialisation vaut mieux que le fonctionnement naturel. On peut discuter cette question : il y a en effet des artificialisations qui sont meilleures que le fonctionnement naturel. Il y en peut-être aussi qui sont moins bonnes. Mais ce qu’il faut, surtout, c’est revenir sur cette idée que tout ce qui est artificiel est meilleur. On pourrait dresser une longue liste pour montrer que l’écologie est contre le progrès, contre le progrès tel qu’il nous est présenté. On verra après si on ne peut pas être pour un progrès conçu différemment.


Prenons le cas des rivières. Les rivières sont en progrès : il y a maintenant des nettoyages et des aménagement de rivières, des chantiers écologiques sur les rivières. Mais qu’est-ce qu’on fait ? On les déboise, on les nettoie, pour les faire couler plus vite et empêcher les inondations. Avec cet exemple, on va comprendre à quel point la notion de progrès est fondée sur des images mentales qui sont des fantasmes. La ligne droite est le symbole du progrès. Dans notre civilisation, tout ce qui est géométrique est valorisé. Une rivière toute droite et bien tendue, c’est quand même mieux qu’une rivière qui tourne et bordée d’une végétation magnifique. Tout ce qui pousse sans contrôle, tout ce qui se déploie sans présence humaine est dévalorisé et rejeté. On s’aperçoit à quel point ces questions relèvent de la psychiatrie. L’élimination de caractère organique de la nature, c’est cela qui fait avancer les aménageurs de rivières, et tous les aménageurs du territoire en général. Si l’on considère l’aménagement forestier, et en particulier l’ONF, administration qui gère les forêts domaniales, en les transformant progressivement en champs d’arbres, on s’aperçoit que cet organisme produit une forêt de plus en plus quadrillée par des allées, avec des arbres très espacés et des sous-bois nettoyés, et des techniques de plus en plus intensives, qu’il justifie pour des raisons économiques. Or ces raisons ne tiennent pas debout, puisque plus il y a d’allées, plus il y a de surface sans arbres, donc moins de production, plus les arbres sont espacés, moins il y a d’arbres et donc de branches sur les côtés.


Bref, derrière les soi-disant progrès, il y a des images symboliques et des fantasmes, le fantasme d’une société bien nettoyée, qui élimine les aspects spontanés, naturels et organiques. Mais il ne faut pas croire que le problème s’arrête aux forêts et à l’agriculture, cela touche aussi à notre psychologie ; c’est pourquoi la nature est un grand problème géopolitique, mais aussi un grand problème mental. Ce que les gens appellent « nature », c’est tout ce qui est spontané. La civilisation anti-nature se déploie comme une machine à contrôler tout ce qui est spontané. Émotions, désirs, pulsions, cela aussi doit être recalibré. Tout ce qui fait que l’homme n’est pas un ordinateur sur pattes est dans le collimateur des aménagements dit de progrès.


Ce qu’il faut comprendre, c’est le ressort fondamental qui est derrière ce phénomène. Il faut comprendre qu’il s’agit là d’une religion, d’une religion qui distingue ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas. Les questions ne sont pas d’ordre économique ou technique, ce sont des questions de valeurs. Les aménageurs utilisent une échelle de valeurs inconsciente. On peut dire du mal de tous ceux qui croient de façon aveugle à ces pseudo-progrès, mais il faut comprendre à quel point ils sont eux aussi le produit d’un système. Cette notion de progrès, on ne peut certes pas y échapper ; cependant dans tous les domaines il y a une petite critique qui pointe. Stephen Jay Gould, dans son dernier ouvrage sur l’évolution, met en cause l’idée que l’on serait nécessairement plus évolué ou meilleur que l’amibe ou le pissenlit. La complexité est-elle mieux que la simplicité ?


Il est extrêmement salutaire d’en douter. Quand on nous dit qu’on avance, il faut commencer par douter et se poser des questions. Alors, faut-il rester sur place ? Faut-il reculer ? Mais qui voudrait monter dans une voiture qui n’aurait pas de marche arrière – du reste, vous me direz qu’on ne sait pas où est le volant, ni même s’il y a des freins. Dans ces conditions, on vit dans une situation qui se prétend objective et qui est empreinte de la plus grande subjectivité. Ce qui est grave, ce n’est pas que ce soit subjectif, c’est qu’on ne le sache pas. Pour se rendre compte de ce phénomène, il faudrait explorer des domaines de connaissance auxquels on ne pense pas d’habitude. Il m’arrive de faire des stages qu’on appelle « communication et nature », ou « communication et environnement », et dans ces stages, il y a un exercice extrêmement bizarre dans lequel je donne une liste de mots aux malheureux cobayes, qui doivent noter chacun de ces mots entre moins dix et plus dix. Il y a des mots qui sont tout à fait anodins comme « océan », « étoile », il y en a qui sont peut-être un peu plus connotés, comme « scorpion ». A la fin de l’analyse de cet exercice, on s’aperçoit que tout le monde n’a pas donné la même note. Il y en a qui voit « océan » avec plus dix , et d’autres avec moins dix. Et c’est parce qu’ils n’ont pas la même échelle de valeurs. Qu’est-ce qui a de la valeur ? Est-ce que c’est de pouvoir changer de voiture tous les six mois, ou est-ce que c’est d’avoir des voitures dont on ne change jamais ? Est-ce que c’est, comme on nous le propose dans le cadre de la protection de la nature, d’avoir des échantillonnages de milieux naturels, ou est-ce que c’est d’avoir une surabondance de nature presque partout ? Quelle est la valeur ? La valeur, c’est ce qui nous plaît. Mais est-ce que le progrès nous plaît tel qu’il nous est présenté ? Après tout, on a peut-être été trop méchant quand on a dit : le progrès contre l’écologie. Dans le progrès, on n’est pas obligé de mettre les autoroutes à x voies, l’exode rurale et les villes gigantesques. Qu’est-ce qu’on peut y mettre ? Cela, c’est du ressort de la proposition. Tous les orateurs présents aujourd’hui vont avoir la dent dure contre l’idée de progrès. Mais ils sont peut-être très différents quant à ce qu’ils veulent mettre à la place. Qu’est-ce que l’écologie, définie comme la science appliquée du fonctionnement des écosystèmes de la planète, et du fonctionnement des interactions entre les hommes et la planète, qu’est-ce que l’écologie peut proposer dans ce domaine ?


On peut dire une première chose : si on considère les aspects de la civilisation concernant la production d’êtres vivants à notre bénéfice, l’écologie peut changer considérablement la notion de progrès. L’agriculture, la pêche, les forêts, ce sont des domaines qui sont fondamentaux pour l’économie. D’abord manger. Pour cela, il faut une certaine structure du sol qui dépend de la vie du sol, il faut que les terres agricoles ne soient pas érodées, on doit donc les protéger du vent. Tous ces facteurs doivent entrer dans une combinatoire où aucun ne doit saboter tous les autres. C’est le conditionnement écologique de la production agricole, contre lequel on travaille depuis quelques décennies de manière forcenée. Un système complètement antiéconomique se prétend à la pointe de l’économie en agriculture, en aménagement des forêts et dans quelques autres domaines. Dès qu’on a à toucher aux écosystèmes, il ne peut pas y avoir de base économique saine sans écologie. Cela veut donc dire que le progrès que nous vivons maintenant, c’est le progrès vers la famine, le progrès vers des conflits pour des territoires, vers l’affrontement pour l’eau, qui a déjà commencé. L’écologie aurait une autre réponse. Dans le domaine industriel, c’est plus délicat, dans la mesure où les industries propres sont plus chères. Mais en ce qui concerne les domaines agricole et para-agricoles, cela coûte moins cher de faire de l’écologie que de ne pas en faire. Là, le choix est relativement facile, du moins il le serait si on était rationnel. Et même, il le serait si on était passionnel au sens où l’on trouverait belle et harmonieuse l’idée que l’homme ne travaille pas contre son milieu. On aurait la clef du développement durable en agriculture. En industrie, le choix ne sera pas aussi simple. Est-ce que, selon notre échelle de valeurs, une industrie propre a assez de valeur pour que notre industrie nous coûte plus ? Il faut au moins ne pas occulter le débat et la possibilité de choisir. On doit pouvoir dire : polluer, ou ne pas polluer, c’est une valeur. Il faut pouvoir discuter et négocier. Il faut au moins qu’on ait le droit de discuter. Que l’on ne nous oblige pas à croire que le progrès, c’est la ville de Mexico, parce qu’il y a plus d’habitants, ou que c’est la diminution des agriculteurs. Dernièrement, je lisais que 70 % de la population du Viêt Nam est encore dans le secteur agricole. Tout le problème est là : le jugement de valeur invisible, mais puissant.


Si on voulait changer les jugements de valeur, si on voulait qu’ils soient plus en faveur d’une intégration de l’homme dans les écosystèmes, il faudrait d’abord démasquer des affirmations qui ont l’air politiques, idéologiques, économiques. On en est loin. En attendant, malgré les discours de protection de la nature, la nature ne cesse de reculer. On a une procédure européenne en ce moment qui s’appelle « Natura 2000 », selon laquelle on choisit dans chaque pays des parties de nature qu’on va protéger. Voilà une façon de présenter comme un progrès ce qui, en réalité, est une régression. Car en effet, on ne peut pas en choisir beaucoup de ces parties de nature. On sacrifie toute la nature, et on prend des mesures pour protéger quelques parcelles. On nous explique ainsi comment faire passer une perte pour un gain. Or, le problème, c’est que ces pseudo-progrès vont même se nicher chez les défenseurs de la nature.


François TERRASSON

Par François Terrasson - Publié dans : Analyses
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Vendredi 17 février 2006

   

"Penser à l'eau, aux sols, aux animaux et aux personnes en termes de ressources les réduit au statut d'objets de la planification des planificateurs ou des tarifications des économistes." W.S.

Les rapports sur l'état de la planète prolifèrent. L'Atlas Gaia et "L'Etat du monde" publié par le Worldwatch Institute sont disponible en plus d'une dizaine de langues, le rapport annuel du World Resources Institute est aisément accessible aux fonctionnaires les plus éclairés des Nations unies, et les écologistes du monde entier saluent dans le rapport de la commission Brundtland un témoignage indiscutable du bien-fondé de leurs positions. Je devrais en éprouver de la reconnaissance et du soulagement. Le mur du silence qui empêchait de percevoir la crise générale de la survie est enfin démantelé et toute une serie de chiffres et de tableaux révèlent l'ampleur des menaces et des périls de l'heure. Les faits ne sont plus guère discutables. Les appels à une action responsable et urgente ont été trop longtemps différés pour qu'on n'y souscrive pas. Et pourtant mon admiration pour tous ces rapports se double d'une méfiance croissante quant à leurs effets possibles. J'ai bien peur que les politiques de gestion des ressources qu'on nous propose n'ignorent l'option d'une autolimitation raisonnée et ne réduisent l'écologie à une forme supérieure de recherche de l'éfficacité. Il me semble que ce réductionnisme repose sur l'affirmation implicite de la valeur universelle de la vision économique du monde et qu'il fort d'étendre encore davantage l'occidentalisation des esprits et des moeurs. Or, si tel devait être le cas, il est probable que l'évolution culturelle compromettrait dans le long terme l'objectif d'ensemble, celui de la survie et de l'autosuffisance générale.


Par exemple, chacun des 80 articles, à peu près, du Rapport Worldwatch, nous dresse un tableau qui ressemble sensiblement à ce qui suit : d'un côté, on nous montre comment dans une population croissante, au sein de laquelle certaines inégalités s'amenuisent, de plus en plus de gens exigent la reconnaissance et une satisfaction accrue de leurs besoins de nourriture, de logement, de soins médicaux ou d'énérgie. De l'autre, comment les économies sont contraintes, pour répondre à ces éxigences, d'outrepasser leurs limites, d'épuiser les ressources disponibles, de dégrader l'environnement et de se heurter à des coûts toujours plus élevés. Les moyens disponibles diminuent alors même que les besoins se font plus pressants. Ce qui se profile à l'horizon, ,de façon évidente, c'est une impasse généralisée. Les énergies fossiles, par exemple, consomment en une année ce qu'il avait fallu un million d'année pour produire ; elles surchargent l'atmosphère en dioxyde de carbone et elles se révèlent moins rentable qu'un investissement dans les économies d'énergie. La mauvaise utilisation des ressources en eau prive les humains, les animaux ou les plantes d'un moyen élémentaire de survie, pollue les réserves pour un temps considérable, alors qu'à l'inverse les grands travaux hydrauliques récents coûtent des milliards de dollards. Les exemples abondent. Heureusement, nous disent les experts du Worldwatch Institute, le tableau n'est pas totalement sombre et laisse apparaître un rayon de lumière dans le lointain. L'issue, selon eux, réside dans l'adoption de moyens moins nocifs et dans l'attention donnée à l'efficacité. Les énergies renouvelables et une politique de fine tuning qui se manifesterait par des choix de conservation et de gestion attentive, telles sont les voies du salut - celui-ci a un nom : l'efficacité des ressources (resource efficiency). S'il fallait suggérer une devise à inscrire au fronton du Worldwatch Institute, ce serait certainement : "Plus avec moins."

 

Je ne mets pas en doute la nécessité d'une telle approche, pas plus que je ne discute du bien-fondé des alternatives suggérées. Mais j'aimerais attirer l'attention sur le réductionnisme latent qui fait dériver l'écologie politique de l'appel à un renouveau des vertus civiques vers un plaidoyer pour des strategies "managériales". Pour sortir du hiatus dangereux qui s'instaure entre une demande croissante et des moyens insuffisants pour y répondre, deux types de solution se présentent : le premier passe par une restriction éclairée de la demande, le second par une gestion diligente des ressources existantes. A l'évidence, ces deux types de solution doivent être envisagés simultanément. Or les "observateurs du monde" ne s'intéressent qu'au second et laissent sombrer l'autre dans l'oubli. Dans leurs rapports, ils insistent sur la nécessité d'accroitre l'efficacité des moyens et de faire des règles de l'analyse micro-économique un impératif national, voire davantage. Assurément ils contribuent ainsi à la transformation d'économies obnubilées par la production en économies soucieuses des ressources, où tout n'est pas sacrifié au gonflement du PNB et où régnerait une efficacité si poussée qu'elle permettrait une croissance sans à-coups. Selon les nouvelles prescriptions, plutôt que d'ajouter toujours plus de muscles en vue de battre quelque record, comme il était courant dans les décennies d'aprés guerre, l'objectif des économies est celui de l'adéquation globale. Le maître mot n'est plus la maximisation mais l'optimisation, économistes et ingénieurs retrouvent plaisir à leur profession en traquant les mille et une manières de minimiser les inputs nécessaires à l'obtention d'un output donné. Cependant, le dédain pour le premier terme de l'alternative - l'autolimitation éclairée de la demande - enferme les observateurs du monde dans l'économisme.


A les en croire, toutes les sociétés placeraient la production en premier au hit-parade des valeurs et rechercheraient la bonne vie dans le déploiement de l'appareillage économique. Comme les rapports ne s'interrogent guère sur la place prédominante occupée par l'économie, ils tiennent implicitement pour acquis que toutes les cultures communient dans le désir constant d'une production matèrielle sans cesse accrue. Ce préjugé bloque à la racine toute tentative de réfléchir sur les possibilités qu'ouvrirait - même pour les pays surdéveloppés du Nord ! - une politique intelligente d'autolimitation, une politique qui tenterait d'adapter le niveau, le volume, la structure et la vitesse du cycle production/consommation aux objectifs supérieurs de la société. Du coup, l'ensemble des rapports semble tenir pour intraséquement déficientes des sociétés qui seraient moins mercantilisées, moins professionnalisées et moins rapides. Comme ils sont incapables d'imaginer que diverses cultures puissent choisir déliberement de se contenter d'un niveau de satisfaction des besoins matériels, ils ne peuvent que croire à la naturalité du mode de vie fondé sur l'économie. En conséquence de quoi, la vision du monde qu'ils nous proposent (dans le cadre de la théorie du "développement") continue à présupposer que de tout il doit être jugé en fonction des impératifs de la production, quand bien même il s'agirait d'une production rationnelle par rapport à l'environnement. C'est ainsi que l'écologie politique, parce qu'elle prend la tendance à l'accroissement de la demande pour acquise et parce qu'elle se borne à la propagation des moyens efficaces, tombe dans le piège de pousser à un approfondissement de la rationalisation du monde au nom de l'écologie.


La myopie des économistes traditionnels est devenue proverbiale. Les yeux rivés sur le rôle du capital et du travail, ils ignorent la plupart des autres sources de richesse et de bien-être : du travail gratuit des femmes à l'arrière-plan du monde de la production au travail silencieux de la nature qui reconstitue les sources d'eau, de nourriture et d'énergie. Les éco-dévellopeurs partent à l'assaut de la myopie. ILs explorent le vaste domaine de tout ce qui contribue au maintien de la vie de façon à garantir les rendements à long terme. Vues à travers leurs lorgnettes, nombre de choses qui semblaient jusque-là évidente et anodines acquièrent soudain une tonalité dramatique. Les bouses de vaches, par exemple, que le paysan sénégalais fait brûler pour chauffer l'eau de la marmite deviennent tout à coup une ressource énergétique. La ferraille utilisée par un squatter péruvien pour agrandir sa hutte accède à la dignité d'input récupérable. On découvre que les femmes kéyanes qui cultivent les champs du village représentent des ressources humaines susceptibles de multiplier la production alimentaire. Sous le regard des observateurs du monde des pans entiers du même monde se voient attribuer un statut tout nouveau; décontextualisés (disembedded), ils sont redéfinis comme des ressources.


A quoi ressemblent des activités, des gens et des choses qui sont définis comme des "ressources"? Manifestement ils gagnent en importance puisqu'on les considère comme utiles à quelques objectifs plus élevé. Ils comptent non pour ce qu'ils sont mais pour ce qu'ils peuvent devenir. Privés de leur valeur propre et actuelle, ils n'en retrouveront que dans l'usage qu'en fera quelqu'un d'autre plus tard. Une ressource, en effet, n'a pas de valeur aussi longtemps qu'elle n'a pas été transformée en quelque chose d'autre. Quelle que soit sa valeur intraseque, celle-ci s'estompe aussitôt qu'elle est confrontée à l'affirmation d'intérêts supérieurs. Pendant plus de cent ans le terme "ressources" a servi à se demander ce qui dans le monde pouvait servir à l'industrie. C'est ainsi que le regard a été éduqué à voir dans les forêts du bois de construction, dans les rochers du minerai, dans les paysages la propriété foncière, et dans les gens des ressources humaines. Baptiser quelque chose de ressource, cela signifie la placer sous l'autorité de la production. Le synonyme devenu obsolète du mot ressource révèle clairement à quel point le language peut façonner le destin : que faire avec des "matières premières" sinon leur faire finir leurs jours dans un processus de production industrielle quelconque ? Mais tout usage productif ne fait pas d'une chose une ressource. La bouse de vache séchée dont le paysan de Gujarat se sert pour fertiliser son champ ne devient une ressource que dans le cadre de la production nationale (ou globale) que les ressources sont spécifiées, mesurées et ordonnées en fonction de leur productivité relative. Seule la capacité à accroitre le PNB constitue une ressource. Transformer une chose en ressource, c'est la rendre capable d'être exploitée par l'intérêt national. Dans une perspective non économique, les choses revêtent fréquemment une signification qui les rend incapables de disponibilité générale. Dans un village hindou, il y a toujours un arbre sacré auquel il est interdit de toucher. On dit que les dieux vivent à son ombre. Les abattre pour en faire du bois de construction priverait le village de protections puissantes. Prenons un autre exemple. En Bolivie comme chez les anciens Germains, les mines étaient considérées comme des utérus de la Terre-Mère où les métaux croissaient lentement. Pénétrer dans ce domaine chtonien chargé de mystère signifiait franchir le seuil d'un monde qui n'appartient pas aux hommes... Il y fallait un sens de la responsabilité et du soin ; des rites étaient célébrées pour obtenir la générosité de la Mère. De même la coopération de la nature était nécessaire aux Indiens Cree lorsqu'ils chassaient le daim. Pour eux les animaux n'étaient pas un simple gibier attendant d'être tué. Il fallait les convaincre, à travers un dialogue fait de rites et d'offrandes, de se présenter eux-mêmes aux chasseurs. La chasse était une forme d'échange entre les animaux et les hommes et, en tant que telle, elle était régie par l'amitié, la coercition ou l'amour comme toutes les relations humaines ordinaires. Bref, le fait de concevoir les arbres, les rochers ou les animaux comme des êtres animés faisant partie d'un vaste cosmos au sein duquel chaque élément possède une identité propre mais néanmoins reliée aux autres imposait des limites intrasèques à l'exploitation.


Etiqueter les choses comme des ressources les prive de toute identité protectrice et les laisse désarmées face aux interventions du dehors. Penser à l'eau, aux sols, aux animaux et aux personnes en termes de ressources les réduit au statut d'objets de la planification des planificateurs ou des tarifications des économistes. Même si leur nouvelle dénomination ne leur est attribuée qu'en vue de maximiser l'efficacité globale de leur usage, le nuage économique qui recouvre toutes les cultures rendra à l'avenir de plus en plus difficile d'éprouver le moindre respect pour eux.


La pendule, nous avertit-on marque minuit moins cinq. Au mieux. Qu'il s'agisse de Gaia, de Worldwatch ou de Brundtland, tous sonnent l'alarme et nous alertent face aux menaces qui planent sur la survie de la planète. Le message est pleinement crédible. Mais la conclusion est hautement ambiguë. "Garantir la survie", tel est l'objectif assigné à toute planification responsable. Mais a-t-il jamais existé une société dont le souci primordial ait été celui de sa propre survie ? Probablement pas. Des nomades ont bien pu fuir la sécheresse, des citoyens florentins de mettre à l'abri de la peste ou des soldats à Verdun mobiliser leurs dernières ressources, mais a-t-il jamais été proposé que la structure d'une société soit modelée en fonction des objectifs de survie ? Bien sûr les cultures du passé n'ont jamais négligé délibérément les impératifs de la survie, mais elles ne leur ont jamais consacré beaucoup d'attention non plus. Quelles que fussent leurs coutumes ou leurs règles, leurs obsessions ou leurs fantasmes, la solution aux problèmes de l'éxistence physique était trouvée dans le cadre des valeurs culturelles supérieures. La survie n'était que le sous-produit de réalisations plus importantes. Elle ne représebtait pas une préoccupation implicite mais une simple banalité. Or c'est justement aujourd'hui, à une époque où les richesses accumulées sont plus considérables que jamais, que les éco-développeurs de tous poils élèvent la voix pour convier les peuples et leurs gouvernements à placer la survie au premier plan de leurs préoccupations. Il suffit de jeter un coup d'oeil aux divers rapports disponibles pour que revienne à l'ésprit l'histoire récente au terme de laquelle l'abondance a disparu pour céder la place à la rareté. Il n'y a pas longtemps encore, on pouvait tenir pour certain que le grand cycle de l'évaporation, de la condensation et des precipitations assurerait le renouvellement de nos sources d'eau. Mais les excés de l'irrigation qui font baisser le niveau de l'eau, et la pollution industrielle qui la rend peu sûre ont transformé l'eau fraîche en un bien rare. Durant des temps immémoriaux des légions d'insectes et de vers ont permis au sol superficiel de se reproduire. L'usage des pesticides et la surcharge des terres marginales accélèrent désormais le taux d'érosion. Et il en va de même pour la pluviometrie globale (forêts), pour les radiations solaires (rupture de la couche d'ozone) ou la temperature (effet de serre)). L'abondance est devenue pénurie à mesure que se sont intensifiées et généralisées à la planète les productions agricoles et industrielles. Les menaces qui pèsent sur la survie - on est gêné de rappeler des évidences - sont le resultat de l'identification croissante de la bonne vie à l'obtention des biens matèriels. La rareté n'est qu'une des faces de la médaille dont le revers n'est autre que la production sans limites.


Mais la tribu naissante des éco-experts définit son champ d'expertise en braquant le projecteur sur une seule des faces de la médaille et laisse l'autre dans l'ombre. A la première page de son rapport pour 1987, le Worl Resources Institute déclare : "L'environnement global est un réseau interconnecté [...]] l'espèce humaine repose sur cet environnement, il faut donc gérer celui-ci de façon avisée." Il est clair que tout le problème réside dans ce "donc". La rareté, qui était autrefois abondance, est officialisée et devient le support d'un nouveau type de gestion. Parce que l'hypothèse est censée valoir pour toutes les cultures, la conclusion qui en découle met en lumière l'axiomatique économiciste qui sous-tend la vision du monde : aucune frontière ne s'opposera au progrès matèriel. Or ce n'est qu'aussi longtemps que cette axiomatique domine que l'eau, l'air et le sol deviennent et restent rares. Symétriquement la croyance en la naturalité de la pénurie des richesses matèrielles est au fondement de l'intervention des éco-développeurs. Leur tâche est de protéger et de gérer ce qui est devenu ressources rares. Et il faudra tout leur savoir-faire professionnel pour ne pas dévier de la voie de l'exploitation optimale, celle qui ne met pas en danger la croissance future. La mobilisation pour la survie ne peut survenir que dans une société qui juge impératif de tester sans cesse les limites de la nature. Les autre sociétés ne s'en soucient guère.


Parce qu'ils chaussent les lunettes de l'analyse micro-économique, c'est-à-dire la technique qui permet de choisir les moyens les plus efficaces pour une fin donnée, les éco-développeurs ne sont pas en mesure d'échapper à la logique de la croissance infinie. Depuis l'époque de Jevons et Walras, les moyens sont considérés par les économistes comme essentiellement insuffisants. Leur rareté est réputée participer de l'ordre naturel des choses et non pas d'une conjoncture particulière et transitoire caractérisée par l'excés des fins sur les moyens. Partout où les économistes essaient de tirer le meilleur parti de moyens supposés rares, la croyance présomptueuse du XIXeme siècle européen selon laquelle, conformément à l'évolution décrétée linéaire de l'histoire, les besoins doivent croître indéfiniment et rendre les moyens notoirement insuffisants, devient un article de foi. Jamais les économistes ne vous diront quelles fins vous réaliserez en "gérant judicieusement" vos moyens. Pour eux les fins n'ont pas de visage. Seule les spécifie une caractéristique formelle : celle d'être infinies.


Pour la vision économique du monde, les besoins ne peuvent pas être autre chose que des revendications sur le produit matériel. Dans cette perspective, le bien-être est remodelé en bien-avoir. Le bien-être d'une société, par conséquent, dépend au premier chef de la production matérielle. Par leur décision de gérer les "ressources globales", les observateurs du monde posent la victoire mondiale de cette représentation spécifiquement moderne comme un fait accompli. Ce qui les distingue des économistes conventionnels, c'est la reconnaissance explicite du fait qu'il existe des limites écologiques à la production. Ce qui les rattache néanmoins à la vision économique du monde, c'est leur incapacité à percevoir les limites culturelles à la prédominance de la production, ces limites qui rendent la production moins importante et qui, du même coup, font retomber la pression de l'environnement. Pour eux comme pour les économistes conventionnels, les richesses de la nature sont vouées à l'insuffisance parce qu'aussi bien la partie riche que la partie pauvre du monde doivent inévitablement devenir de plus en plus attachées à la croissance matérielle. La conssidérable diversité des voies de la bonne vie est implicitement réduite à la seule course d'obstacles vers un meilleur niveau de vie. Or si toutes les sociétés avaient effectivement consacré toutes leurs énergies au développement de la production, jamais n'auraient existé ni les merveilleuses fabriques colorées du Sénégal, ni les extravagants jardins du Moghol en Inde, ni aucune cathédrale gothique en France. Par-delà toutes leurs différences, ces sociétés avaient quelque chose en commun : elles aspiraient à davantage que produire et elles affectaient leur surplus à une forme ou à une autre de grand dessein. L'Occident a décidé de se consacrer à la multiplication de la production. Les éco-développeurs acceptent tacitement l'idée que la formule vaut pour le monde entier.


A parcourir les articles du Worldwatch Report, on fait fréquemment la rencontre de personnes particulièrement vertueuses. L'utopie d'un monde viable et auto suffisant s'incarne dans une version toute récente d'Homo sapiens, l'individu conscient des problèmes d'efficacité. On nous conseille de réunir les bouteilles de verre usagées dans des containers spéciaux, de remplacer les feux ouverts par des poêles fermés, d'éviter l'usage des charrues qui detruisent les sols et de les remplacer par celui de la houe, de renoncer aux canaux pour des formes d'irrigation plus économiques. Or toutes ces suggestions, pou raisonnables qu'elles puissent être par ailleurs, contribuent à la propagation de la bible de l'efficacité. Létat d'esprit des éco-développeurs a été parfaitement illustré par Amory Lovins lorsqu'il a présenté à son auditoire deux ampoules électriques. Les deux étaient aussi brillantes l'une que l'autre, mais le modèle conventionnel consommait 75 watts tandis que le modèle nouveau se contentait de 18 watts. Et A. Lovins d'expliquer : "Nous devrions nous habituer à voir dans l'acquisition d'une invention qui permet d'économiser de l'électricité l'équivalent de la construction d'une petite centrale domestique. En fait la nouvelle ampoule produit 57 négawatts, c'est-à-dire 57 watts non utilisés. Et cette éléctricité économisée peut-être vendue à un autre client et rendre de nouvelles centrales superflues." On pourrait ainsi condenser l'éthos de l'efficacité en trois mots : "Produisez des négawatts."


Incontestablement le message est charmant dans son élégance. Mais cette élégance tend à masquer le glissement qui s'est opéré de l'éthos de l'économie domestique à celui de l'éfficacité. Savoir bien gérer la maisonnée représente l'idéal traditionnel des économies domestiques orientées vers la subsistance. Qu'est-ce qui n'est collectionné, préservé, réutilisé ! La nourriture est mise à l'abri, les outils sont soigneusement entretenus, les meubles passent de génération en génération. Tout ce qui est nécessaire est utilisé à plein et on évite le plus possible d'acheter à l'éxterieur. On y réfléchit à deux fois avant de dépenser de l'argent, chaque transaction éxige de la prudence quand ce n'est pas de l'appréhension. Néanmoins l'objectif d'une bonne gestion domestique n'est pas d'économiser pour investir mais d'économiser par souci d'indépendance. Le choix de moyens efficaces, au contraire, n'a rien à voir avec la minimisation des dépenses, mais vise à l'obtention d'un meilleur rendement en vue de libérer des fonds pour d'autres investissements. Le sens de l'économie, à l'inverse, cherche à rendre minimale l'implication dans le marché afin de proteger l'économie domestique des pressions de l'économie englobante. L'efficacité est à la recherche d'opportunités, l'économie à celle de la sécurité. Là où la première débouche sur une progression indéfinie, la seconde repose sur un sentiment de suffisance. Les deux attitudes peuvent facilement entrer en conflit aussitôt qu'un gain d'efficacité exige de l'argent. C'est pour cette raison qu'il est possible qu'un paysan hindou préfère brûler des monceaux de bouses de vache séchée plutôt qu'acheter un bio-digesteur plus économe en matière première pour une même chaleur, simplement parce qu'il s'évite ainsi des dépenses monétaires.

Plus fondamentalement, il est également possible que le même paysan ne désire pas se soucier de tout ça parce qu'il a autre chose à faire dans la vie. L'impératif d'efficacité exige de faire travailler toute chose et de choisir la manière la moins coûteuse - en termes de monnaie, d'efforts et de conséquences sur l'environnement - d'atteindre un objectif. Or il est concevable que notre paysan ne se satisfasse pas du toit parfaitement étanche que l'agence pour le développement lui a fourni et qu'il le remplace par un toit traditionnel en branches et en feuilles qui exige pourtant d'importantes réparations chaques années. Après tout, la reparation de la toiture n'est-elle pas l'occasion de la fête du village qui dure une semaine entière ? Il veut bien être effectif mais pas efficace. Comme les gens ne sont pas des imbéciles, ils désireront toujours être effectifs et agir de façon à obtenir un certain résultat. Mais il est possible que la recherche de l'efficacité maximale soit hors de question parce que l'activité considérée est insérée dans tout un réseau d'autres préoccupations. Par exemple, de longues heures peuvent être consacrées chaque jour à rendre des visites coutumières aux membres de la famille, la plus grande part de l'argent disponible peut être affectée à des fêtes raffinées. L'exhortation à l'efficacité entre en contradiction avec les autres priorités qui infléchissent ou retardent les solutions (techniquement) optimales. La plupart des activités sociales sont surdéterminées et servent à un ensemble complexe de fins. Métamorphoser l'éffectivité en efficacité implique la déconsidération de toutes les autres fins et un privilège excessif accordé à la relation fins/moyens sans phrases. Une fois ce privilège affirmé, les moyens ne valent plus que comme moyens. Toute considération relative au contexte, à la qualité, au style ou à l'esthetique, tend à devenir non pertinente. En fait, le modèle du choix rationnel est fondé sur l'hypothèse que les moyens ont été purifiés de leur contexte originel, puisqu'ils doivent être tenus pour interchangeables en termes de rentabilité et calculables dans un etalon de mesure simple, qui est généralement soit l'argent soit l'énergie.


L'action rationnelle et efficace se répand au détriment de l'action guidée par la culture. Elle sape toutes les représentations non économiques de ce qu'est une vie bonne et correcte. Juger de l'état du monde en termes de "ressources", de "gestion" et "d'efficacité" doit nécessairement sonner agréablement aux oreilles des planificateurs et des économistes. Mais cela revient à faire du développement une mission culturelle et à modeler le monde à l'image de l'Occident. Les rapports sur l'état du monde font plus que proposer de nouvelles stratégies ; ils disent aussi aux gens comment ils doivent voir la nature, la société et le sens de leur propres actions. Plus leur language sera adopté de par le monde et plus il deviendra difficile de respecter la nature, d'y voir autre chose qu'une ressource, de penser la société en termes de bien commun et non de production, et de rechercher dans l'action la vertu plutôt que l'efficacité. Pour le dire abruptement : ces rapports se font les avocats de la sauvegarde de la nature mais ils attentent à la sauvegarde de la culture. Il est douteux que cette attitude soit bénéfique, même pour la nature.


Wolfgang Sachs


Traduit par Pierre Eliac, cet article de Wolfgang Sachs est paru dans le numéro 3 (1er trimestre 1989), de la revue du Mouvement Anti Utilitariste dans les Sciences Sociales, (MAUSS). Nous le reproduisons avec l'autorisation de Alain Caillé, directeur de la Revue.

Par Wolfgang Sachs - Publié dans : Analyses
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Jeudi 16 février 2006

1 - Le bien-être et l’épanouissement de la vie humaine et non humaine sur terre possèdent une valeur inhérente ou intrinsèque, une valeur en soi. La valeur des formes de vie non humaines est indépendante de l’utilité instrumentale que représente le monde non humain par rapport aux objectifs de l’humanité.

2 - La richesse et la diversité des formes de vie sont elles-mêmes des valeurs en soi. Elles contribuent à l’épanouissement de la vie humaine et non humaine sur terre. « Richesse » veut dire ici abondance de la vie dans chacune de ses formes.

3 - Les hommes n’ont pas le droit de réduire cette richesse et cette diversité ni d’interférer de façon destructrice avec la vie non humaine, sauf pour satisfaire des besoins vitaux.

4 - L’épanouissement des cultures et de la vie humaine est compatible avec une substantielle diminution de la population humaine. L’épanouissement de la vie non humaine exige une telle diminution. Le volume de la population humaine devrait toujours rester compatible avec le maintien de la richesse et de la diversité des formes de vie non humaines. Mais l’épanouissement de la vie humaine et la diversité des cultures ne doivent pas non plus être menacés par cette limitation. Celle-ci n’exclut donc pas le point de vue optimiste fréquemment exprimé selon lequel des politiques écologiques appropriées seront bientôt mises en place, de sorte qu’on pourra voir alors si une réduction de la population s’avère ou non nécessaire.

 

5 - La façon dont les hommes interfèrent aujourd’hui avec le monde non humain est excessive et nuisible, et la situation s’aggrave rapidement.

6 - Les programme en vigueur doivent donc être modifiés. Les changements doivent affecter les structures économiques, technologiques et idéologiques de base. Plus on attendra avant de les mettre en œuvre, plus on sera finalement obligé de recourir à des mesures draconiennes. La situation qui résulterait de ces changements serait profondément différente des conditions présentes et nous permettrait de faire une expérience plus joyeuse de la relation entre tout ce qui existe.

7 - Le principal changement idéologique consisterait à mettre en valeur la qualité de la vie (en s’intéressant d’abord aux situations dans lesquelles se révèle une valeur inhérente) plutôt qu’à rechercher un niveau de vie moyen toujours plus élevé. Cela implique de se pénétrer de la différence qui existe entre « gros » et « grand ».

8 - Ceux qui sont en accord avec les points précédents ont l’obligation directe ou indirecte, de contribuer aux efforts qui visent à aboutir aux changements nécessaires.

 


Arne Naess

Philosophe norvégien, théoricien du mouvement de l’Ecologie profonde



Par Arne Naess - Publié dans : Histoire des idées
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Mercredi 15 février 2006
 

Que peut-on attendre de la subsidiarité aujourd’hui ? Ce principe qui soulève de nombreuses interrogations a été remis à l’ordre du jour par le Traité de Maastricht, comme en témoignent les nombreux ouvrages qui lui sont consacrés. Il nous a donc paru utile d’étudier d’un peu plus près ce concept qui tient aujourd’hui une place centrale dans le corpus doctrinal des éco-fédéralistes européens.



Durant l’Antiquité le subsidium était une méthode d’organisation militaire : une ligne de troupe se tenait en alerte, derrière le front de bataille, prête à porter secours en cas de défaillance. Avec le temps, cette méthode devint un principe plus large d’ordre philosophique, juridique, social et politique. Ses racines sont donc très anciennes, même si le terme « subsidiarité », (à la consonance quelque peu barbare), paraît récent. Les écrits d’Aristote, de Thomas d’Aquin, d’Althusius, de Proudhon, l’Encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII (1891), puis le Quadragesimo Anno de Pie XII (1931) s’en inspirent. Plus tard encore, le pape Pie XII dans son Discours aux Cardinaux, le 20 février 1946, précisera : « toute autorité sociale est par nature subsidiaire  ».


Aux origines de la subsidiarité


Dans Les Politiques, Aristote décrit une société organique - la Cité - au sein de laquelle s’emboîtent hiérarchiquement des groupes : familles - villages. Chacun de ces groupes essayant d’être autosuffisant, mais n’y parvenant jamais totalement ; à l’exception de la Cité, considérée comme un espace politique total. Celle-ci, en effet, est l’unique corps autonome - donc parfait (l’autonomie, Autarkeia étant chez les anciens Grecs, synonyme de perfection) - dans lequel le citoyen puisse déployer ses potentialités, en vue du bien commun. Cet « entier naturel », permet aux groupes dont il est constitué, d’être « capables de se survivre dans le domaine de leurs activités propres  »1; activités qui se complètent mais ne se recoupent pas. Ainsi, la Cité respecte l’autonomie (auto nomos : qui se donne à soi-même ses propres lois) des groupes qui sont compétents pour assumer eux-mêmes leurs affaires propres. Thomas d’Aquin reprendra à son compte cet antique principe, avec cette nuance importante : La personne succède à la Cité comme « Substance première » (Boèce). La personne est à l’image de Dieu, seule, au travers de sa volonté, de sa conscience, de ses actes et de son libre jugement . « L’idée de personne, issue de la pensée chrétienne et à certains égards de la culture scandinave, consacre la dignité de cette ‘substance’ autonome, à laquelle nulle autorité ne saurait voler l’existence en l’utilisant comme moyen »2. L’homme transcende alors son appartenance de par son rapport intime et individuel à Dieu,. « Il est membre de la société en tant qu’être dépendant, obligé de puiser autour de lui dans son milieu social, les éléments de sa vie et de son développement physique, intellectuel et moral. Mais pour autant qu’il est un être spirituel, dont les opérations propres sont immanentes, il transcende le milieu social dans lequel il plonge »3. Pour la pensée thomiste, le principe de subsidiarité est au service de la personne (appartenant malgré tout à une collectivité) alors que chez Aristote, elle se trouve au service direct des multiples groupes - spatiaux: « les clans » et temporels: les « lignées » - formant la Cité.


Althusius, précurseur du fédéralisme


Au début du XVII° siècle, un juriste germanique et calviniste, Althusius (1557-1638), recteur du Collège de Herborn depuis 1602, écrit un ouvrage majeur Politica methodice digesta (1603) qui va le rendre célèbre et faire de lui, aujourd’hui, un des précurseurs de la « doctrine » fédéraliste.

Homme de décision et d’action, il est amené à mettre en pratique ses idées au sein du Syndic de la ville d’Emden, en Frise orientale, afin de lutter contre l’autorité du comte-suzerain Enno. Il restera à ce poste jusqu’à sa mort. Althusius est un homme de son temps, défendant la tradition communaliste et les corps intermédiaires qui sont très nombreux à l’époque (familles, corporations, ligues, guildes, cités, provinces...).

Considérant que pour être solidaire, il faut, par-dessus tout, être libre et autonome, Althusius défend farouchement ces communautés dont les membres respectent les lois au travers du « pacte juré ». Pour lui, « la politique est la science qui consiste à unir les hommes entre eux pour les amener à la vie sociale, de sorte que celle-ci soit effective et mieux conservée entre les associés ». C’est ce qu’il nomme la « symbiotique ». Dans cette phrase transparaît l’héritage d’Aristote. Comme lui, Althusius considère que la société humaine n’est pas formée d’individus mais de communautés s’articulant autour d’un principe d’harmonie. Ces communautés organiques, en tant que persona repraesentata (personnes morales) sont, comme chaque citoyen, sujets de droits, et jouissent des mêmes libertés. Pour subsister, prospérer, se déployer et se projeter, les hommes s’associent volontairement afin de palier à des besoins que seuls, ils n’auraient jamais pu satisfaire. Si l’association s’avère alors insuffisante, plusieurs associations se réunissent et prêtent serment via un jus foederis (ou confoederationis) pour le bien commun. Cette alliance ne tient pas forcément compte de la proximité géographique. Deux communautés éloignées l’une de l’autre peuvent se trouver des intérêts et des idéaux communs. Dans la perspective d’Althusius, le peuple seul détient la souveraineté « parce-qu’il vit dans des sphères déjà souveraines et presque autosuffisantes. La participation au pouvoir ne se justifie que par l’autonomie sociale, qui est d’abord un fait, et devient un droit par sa nécessité naturelle ». Rappelons qu’à l’époque l’Allemagne est une mosaïque de petits Etats, de villes franches et de minuscules royaumes (environ 350). L’Etat, à l’époque, ne doit pas intervenir à l’intérieur de ces communautés; mais doit s’occuper des tâches qui relèvent de ses compétences, à savoir la paix, la défense, la police, la monnaie. Le principe de subsidiarité étant un instrument juridique ; il est un frein à sa dérive totalitaire potentielle.

Son appartenance au Syndic d’Emden, permit à Althusius de concrétiser socialement ce principe qui était resté purement philosophique chez Aristote et Thomas d’Aquin. Cette pensée allait de nouveau se perpétuer à l’époque contemporaine chez Proudhon.


La subsidiarité chez Proudhon


En effet, le principe de subsidiarité est au centre même de la théorie fédéraliste de Proudhon, la subsidiarité équilibrant selon lui les rapports souvent conflictuels entre l’Autorité et la Liberté. Trop d’autorité conduit au despotisme, trop de liberté à l’anarchie.


Dans son ouvrage : « Du Principe Fédératif » paru en 1862, il affirmait : « Le problème politique (...), ramené à son expression la plus simple, consiste à trouver l’équilibre entre deux éléments contraires, l’Autorité et la Liberté. Toute fausse balance se traduit immédiatement pour l’Etat, en désordre et en ruine, pour les citoyens, en oppression et en misère. En d’autres termes, les anomalies ou perturbations de l’ordre social résultent de l’antagonisme de ses principes ; elles disparaîtront quand les principes seront coordonnés de telle sorte qu’ils ne puissent plus nuire ». Cette « coordination » idéale se trouve être la subsidiarité. Le citoyen évolu entre ces deux pôles (autorité et liberté), avec ses compétences, au service des communautés simples (familles, ateliers, syndicats) et des communautés plus complexes (communes, cantons, régions, Etats). Le but recherché à chacun des échelons restant toujours l’autosuffisance. Le citoyen conserve, à chaque degré, une parcelle de souveraineté qui fait de lui un acteur responsable au sein d’une Cité fédéraliste, non plus naturelle - le pacte - mais contractuelle - le contrat -. La forme du contrat prime celle du régime. Pour Proudhon, l’ennemi primordial reste avant tout le centralisme étatique, niveleur, qu’il soit démocratique ou monarchique. Le centralisme profitant de « l’incapacité  des citoyens » (critère des plus subjectifs ) tentera progressivement de s’ingérer dans toutes les affaires sociales privées ou publiques, transformant ainsi le citoyen-acteur en sujet-passeur. La pensée proudhonienne nous avertit que la société doit, dans la mesure du possible, se passer de l’Etat si elle entend vivre bien.


A la même époque, les papes s’inspirèrent principalement des écrits de l’italien Taparelli, de l’évêque allemand Ketteler et du français La Tour du Pin, afin d’élaborer la « doctrine sociale de l’Eglise ». Or, tous les trois ont pour point commun de réhabiliter les corps intermédiaires. Pour Ketteler (1848) : « tant que la famille, la commune peuvent se suffire pour atteindre leur but naturel, on doit leur laisser la libre autonomie ... Le peuple régit lui-même ses propres affaires: il fait une école pratique de politique dans l’administration communale, où se reproduisent en petit les questions qui sont traitées en grand dans les parlements. C’est ainsi que le peuple acquiert la formation politique et la capacité qui donnent à l’homme le sentiment de son indépendance ».et l’auteur aurait pu ajouter les bases nécessaire à la pratique d’une « citoyenneté ascensionnelle ». Taparelli suggère que : « Le tout doit venir en aide à la partie et la partie au tout, c’est-à-dire que la partie ne disparaît pas dans le tout et que le tout ne doit pas absorber la partie dans son unité ». La Tour du Pin, quant à lui, propose de bâtir un  ordre organique, naturel et hiérarchisé, fondé en grande partie sur les corporations. Il faut, disait-il, sortir l’homme perverti par la souveraineté de l’argent et l’usure en rétablissant une moralité de la solidarité et en injectant  « du Moyen-Age » dans une société de plus en plus industrielle. La nostalgie sociale de La Tour du Pin allait inspirer le régime fortement corporatiste de Salazar, au Portugal; et dans une moindre mesure, de Mussolini, en Italie.


« L’Etat neuf » de François Perroux


L’économiste français François Perroux a bien vu les défauts que présentaient ces régimes excessivement corporatistes, inadaptés pour l’époque contemporaine, il écrivait « sans intervention rigoureuse de l’Etat, un système corporatif conduit en droiture à la formation d’une féodalité économique »4. Pourtant Perroux proposait un « Etat neuf », car il estimait l’Etat libéral incapable de surmonter les graves crises sociales des années Trente. Fondant, en partie, sa théorie économico-sociale sur les communautés de travail, composées d’élus, de patrons, de salariés, Perroux jugeait qu’il fallait avoir un exécutif fort et une décentralisation des fonctions sociales : « de nombreuses tâches présentement confiées à l’Etat seront assurées aussi correctement, avec autant d’efficacité et à moindre frais dans le cadre de la région, dotée d’une existence, de moyens d’action effectifs et dans celui de la communauté de travail. Ces organes comme les rouages administratifs proprement dits sont en situation d’assurer la régularité et la continuité des échanges entre l’Etat et la s La Révolution française détruisit les corps intermédiaires, derniers vestiges de la féodalité. Le 4 août fit table rase des institutions médiévales afin de leur substituer les rouages de la République. Petit à petit, le récent citoyen se retrouva seul en face de la toute puissance d’un Etat de plus en plus centralisateur. Le XIX° siècle vit l’avènement du libéralisme triomphant, responsable de nombreux maux sociaux, dont l’exode vers les villes est le plus marquant. L’homme n’était plus la pierre angulaire, la « clef de voûte » - pour reprendre les mots de Saint-Exupéry - de la société, l’argent l’avait remplacé. Pour contrecarrer cette involution, les papes vont élaborer la « doctrine sociale de l’Eglise ». Oscillant entre l’ingérence et la non-ingérence de l’Etat, l’Eglise critique les excès du matérialisme qui dissout la dignité, et donc la liberté de l’homme. L’encyclique Quadragesimo Anno, fait de la subsidiarité le pilier de sa réflexion : « On ne saurait ni changer, ni ébranler ce principe si grave de philosophie sociale : de même qu’on ne peut enlever aux particuliers pour les transférer à la communauté les attributions dont ils sont capables de s’acquitter de leur initiative et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice en même temps que troubler d’une manière très dommageable l’ordre social, que de relier aux groupements d’ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d’un rang plus élevé les fonctions qu ’ils sont en mesure de remplir eux-mêmes (...) L’objet naturel de toute intervention en matière sociale est d’aider les membres du corps social, et non pas de les détruire ni de les absorber ».


Une « troisième voie » spirituelle


Les papes, et en particulier Léon XIII, ne voulaient pas d’un utopique nouveau Moyen-Age, mais désiraient un projet chrétien face à l’industrialisation d’une société, une nouvelle attitude face au matérialisme et à l’individualisme qui touchaient de plein fouet les classes défavorisées ; une « troisième voie » spirituelle entre capitalisme et socialisme au travers d’un humanisme théocentrique, respectueux de la diversité et de la richesse du corps social. Précédant Rerum Novarum, l’encyclique Hominium Genus (1884) précisait : « comme ils n’ont pas tous les mêmes ressources d’intelligence et qu’ils diffèrent les uns des autres soit par les facultés de l’esprit, soit par les énergies physiques, comme ainsi il existe entre eux mille distinctions, de moeurs, de goûts, de caractère, rien ne répugne tant à la raison que de prétendre les ramener tous à la même mesure et d’introduire dans les instructions de la vie civile une égalité rigoureuse et mathématique. De même, en effet, que la parfaite constitution du corps humain résulte de l’union et de l’assemblage des membres qui n’ont ni les mêmes forces, ni les mêmes fonctions, mais dont l’heureuse association et le concours harmonieux donnent à tout l’organisme sa beauté plastique, sa force et son aptitude à rendre les services nécessaires, de même au sein de la société se trouve une variété presque infinie de parties dissemblables. Si elles étaient toutes égales, rien ne serait plus difforme qu’une telle société. Si au contraire, par une sage hiérarchie des mérites, des goûts, des aptitudes, chacune d’elles concourt au bien général, vous voyez se dresser devant vous l’image d’une société bien ordonnée et conforme à la nature ».


Ainsi, longtemps véhiculé par l’Eglise catholique à travers la doctrine sociale, le principe de subsidiarité retournera dans la sphère du politique en ce XX°siècle par la place que lui donneront dans leurs corpus doctrinal les groupes fédéralistes militants pour une nouvelle Europe démocratique. Le terme était en effet déjà familier dans les Etats dotés de statuts de type fédéral ou confédéral tels que l’Allemagne (Länder), la Suisse (Cantons), ou l’Espagne (Communautés autonomes)...Seul l’Etat français, unitaire et centraliste depuis plusieurs siècles semble allergique à ce concept ; au point que le terme même de subsidiarité se trouve encore absent de la plupart de nos dictionnaires. De nos jours ce principe réapparaît donc corrélativement avec la construction de l’Espace européen et sur la question de la répartition des compétences entre la Communauté et ses Etats-membres (notamment dans le fameux article 3b du Traité de Maastricht), et vient à point pour rassurer certains « eurosceptiques » effrayés par la dérive centralisatrice et bureaucratique bruxelloise.


Vers un nouveau subsidium ?


Pour notre part, nous pensons toutefois qu’il convient d’éviter de considérer le principe de subsidiarité comme le remède miracle à notre état de déficience démocratique. Nous estimons aujourd’hui que les conditions minimales nécessaires à une bonne application de ce principe ne sont pas remplies à la base. En effet, les sociétés modernes industrialisées souffrent d’une fragmentation du corps social en une myriade d’individus regroupés en structures antagonistes et défendant leurs intérêts à court terme. Consubstantiellement à cette atomisation et à la perte de repères identitaires qui en résulte, disparaît progressivement le sentiment naturel d’appartenance communautaire, le plus souvent au profit d’une culture d’entreprise artificielle et pauvre. Ajoutons à cela la perte de la réflexion et de l’esprit critique de nos contemporains distraits de leurs devoirs de citoyens par les médias. De plus, les structures stato-nationales sont contraintes de s’intégrer (et de se désintégrer) dans la « Mégamachine » (Mumford, Bahro, Latouche) de l’économie-monde dont les principaux corollaires sont : la naissance des macro-régions économiques (ALENA -MERCOSUR - U.E. - ANSEA), l’intensification des transferts de marchandises, de personnes et de capitaux, la délocalisation des industries, la surproduction, l’accélération des transferts d’informations, la diminution des coûts de transport, et la montée en puissance des organisations internationales (ONU -OTAN - etc...).

Prise en tenaille entre la planétarisation des enjeux et l’individualisation des servitudes, une telle société n’est plus en mesure de préserver son autonomie et sa souveraineté. Dans ce contexte, les institutions de Bruxelles ont beau jeu de réclamer l’utilisation de ce principe qui, s’il s’appliquait aujourd’hui, entrainerait de fait, l’instauration d’un droit d’ingérence insupportable et sans contrepartie dans les affaires nationales, régionales et locales des pays européens. Le principe de subsidiarité nécessite en effet pour s’appliquer la recomposition préalable du corps social autour de principes mutualistes. Cette recomposition est d’ores et déjà en cours, mais elle se heurtera de plus en plus souvent aux institutions légales stato-nationales et européennes. La légitime volonté des peuples à se prendre en charge via l’apparition de ces nouvelles communautés génératrices de solidarités concrètes et de convivialités véritables, se heurtera inexorablement au système des partis et des lobbys porteurs d’idéologies obsolètes, et qui sont aujourd’hui, les seuls bénéficiaires du système oligarchique en place.


Stéphane GAUDIN





Bibliographie sommaire


* Aristote, Les politiques, Flammarion (Poche), N°490.


* Pierre-Joseph Proudhon, Du principe fédératif, Editions Marcel Rivière, 1959, non réédité.


* Chantal Millon-Delsol, L’Etat subsidiaire, PUF, Collection Léviathan, 1992.


* Claude du Granrut, Europe, le temps des régions, Editions L.G.D.J., Collection Décentralisation et développement local, 1994.


* Michel Bouvier, L’Etat sans politique (tradition et modernité), Editions L.G.D.J., 1986.


*Bernard Voyenne, Histoire de l’idée fédéraliste (3 volumes), Editions Presses d’Europe (10, avenue des Fleurs, 06000 Nice), 1973/1976/1981.


*Frédéric Baudin-Cerllière, Principe de subsidiarité et administration locale, L.G.D.J. / Travaux et Recherches Pantheon-Assas, Paris II, 1995, 120 pages, 110FF.

*Actes du XII° colloque national de la Confédération des juristes catholiques de France, France, Paris, 20-21 novembre 1993, sous la direction de Joël-Benoit d’Onorio, La Subsidiarité, de la théorie à la pratique, Pierre Tequi éditeur (82, rue Bonaparte, 75006 Paris), 1995, 193 pages, 90 FF.



Notes de lecture :


  1. et (2) Chantal Millon-Delsol, Le principe de subsidiarité, P.U.F., collection Que sais-je? N° 2793

  1. Jean Weydert, Une contribution à l’idée fédéraliste de la pensée sociale catholique: le principe de subsidiarité, in Le fédéralisme est-il pensable pour une Europe prochaine ? Editions Kimé, 1994, p. 103 à 112.

  2. et (5) François Perroux, Capitalisme et communautés de travail, Editions Sirey, 1938.

Par Stéphane Gaudin - Publié dans : Histoire des idées
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Mardi 14 février 2006
   

Pour le créateur du néologisme « mégamachine », l’urbaniste et critique social américain Lewis Mumford (1895-1990), celle-ci est un mode d’organisation sociale caractérisé par un pouvoir centralisé reposant sur une monotechnologie autoritaire « basée sur l’intelligence scientifique et la production quantifiée, orientée principalement vers l’expansion économique, la satiété matérielle et la supériorité militaire ».(Le mythe de la machine II : le pentagone de la puissance, Paris, Fayard, 1974.). Le penseur écologiste et « fondamentaliste » allemand Rudolf Bahro reprenant la définition de Mumford considérait dans son dernier livre Pour une logique du Salut (Logik der Rettung. Stuttgart & Wien  1989) que nous vivons dorénavant et à bien des égards dans un monde dominé par cette mégamachine. Il en appelait à une rupture radicale avec l’environnementalisme et le combat d’arrière garde de « la protection de la nature » qui ne sert selon lui « qu’à placer quelques pavés décoratifs sur la large route qui mène en enfer, non à nous réconcilier avec la Terre ». Bahro en appelait à une « révolte froide  et consciente» à un boycott de tous les comptoirs de la mégamachine : supermarchés, usines à enseigner, hôpitaux géants, usines chimiques, industries agro-alimentaires etc. « Il nous faut réfléchir d’urgence à la manière de nous nourrir, nous chauffer, nous vêtir, nous former, nous soigner sans recourir à la mégamachine ». Le penseur français Serge Latouche dans ses derniers ouvrages et singulièrement dans son livre (La mégamachine, la Découverte, 1994) a repris à son tour ce concept en affinant l’étude de ses prédécesseurs. Sur un ton moins passionnel mais tout aussi énergique, il nous invite dans cet article à questionner la « machine sociale occidentale », la réalité de son caractère universel ainsi que les conséquences de sa généralisation à la planète entière : réquisitoire.

LO

 


J’ai coutume de dire que nous sommes embarqués sur un bolide qui fonce à toute allure mais qui a perdu son chauffeur. Cet engin me paraît condamné à se fracasser sur un obstacle ou à disparaître dans un précipice, à un moment, ou un autre de sa course folle. Cette situation n’est pas dûe à la technique seulement, ni au système technicien au sens étroit du terme, aussi je me propose d’élargir le sujet qui m’était proposé à la fois du côté de la cause et du côté des effets : du côté de la cause en glissant de la technique à la mégamachine techno-socio-économique, du côté des effets en voyant les conséquences destructrices non seulement sur les cultures nationales mais aussi sur le politique, et finalement sur le lien social aussi bien au Nord qu’au Sud.


La mégamachine infernale


Lewis Mumford, et plus encore Cornélius Castoriadis, nous ont appris que la plus extraordinaire machine inventée par le génie humain n’est autre que l’organisation sociale elle-même. Après la métaphore de l’organisme, celle de la machine a été reprise ad nauseam pour parler de la société. Au vrai, avec la vision cartésienne de l’animal machine, les deux métaphores renvoient à une même vision mécaniste de la société.

L’entreprise de rationalisation a toujours visé de manière ultime, à travers l’ordre technique ou l’ordre économique, l’organisation de la Cité. Franck Tinland remarque, à juste titre, à propos de la technoscience, qu’on a toujours à faire en fait à un triangle techno-économico-scientifique1. La dynamique techno-économique planétaire a pris l’allure d’un macrosystème décentralisé assez différent de la mégamachine centralisée (comme l’Etat pharaonique ou la phalange macédonienne visés par Lewis Mumford), mais que je qualifierais volontiers d’infernale. Ceci mérite d’être précisé. Il s’agit d’une part d’identifier cette machine, d’en spécifier les caractéristiques et d’autre part de montrer en quoi peut se justifier le qualitatif d’infernal.


La machine humaine


Le caractère machinique du fonctionnement du monde contemporain se manifeste à la fois par la montée de la société technicienne et du système technicien, mais aussi par le fait que les hommes eux-mêmes sont devenus des rouages d’un gigantesque mécanisme. De plus en plus on peut parler d’une cybernétique sociale2. Cela se marque dans un premier temps par l’émancipation par rapport au social de la technique et de l’économie, puis, dans un deuxième temps, par l’absorption du social dans le techno-économique.


L’émancipation et le déchaînement de la technique et de l’économie


Si la technique est, dans son essence abstraite et, comme telle, insignifiante, aussi vieille que le monde, l’apparition d’une société où la technique n’est plus un simple moyen au service des objectifs et des valeurs de la collectivité mais devient l’horizon indépassable du système, un but en soi, ne date que de la période de l’ « émancipation » des régulations sociétales traditionnelles, c’est-à-dire de la modernité. Elle ne prend toute son ampleur qu’avec l’effondrement du compromis entre marché et espace de socialité réalisé dans le nation, soit la fin des régulations nationales, substituts provisoires et finalement séquelles ultimes du fonctionnement communautaire. On peut dater très précisément ce saut, passage de la quantité à la qualité, de ce qu’on appelle la troisième révolution industrielle. Le coût des techniques, leurs effets positifs ou négatifs (pensons à Tchernobyl), leurs dynamiques sont immédiatement transnationales. Si le monde obéit aux lois du système technicien, telles que les a analysées Jacques Ellul, la capacité du législateur s’en trouve réduite d’autant. Cela veut dire que le souverain, qu’il s’agisse du peuple ou de ses représentants, se trouve dépossédé très largement de son pouvoir au profit de la science et de la technique. Les lois de la science et de la technique sont placées au-dessus de celles de l’Etat. C’est en grande partie pour l’avoir oublié que les totalitarismes de l’Est, qui étaient en contradiction avec les lois de la science et de la technique telles qu’elles fonctionnaient dans le monde moderne, se sont effondrés. Parmi les conséquences de cette montée en puissance de la technique il y a l’abolition de la distance, la création de ce que Paul Virilio appelle une télécité mondiale et l’émergence du village-monde, d’où un effet d’effondrement immédiat de l’espace politique. « A partir du moment, déclare Paul Virilio, où le monde est réduit à rien en tant qu’étendue et durée, en tant que champ d’action, de ce fait, réciproquement, rien peut être le monde, c’est-à-dire que moi, ici, dans mon donjon, dans mon ghetto, dans mon appartement (cocooning), je peux être le monde ; autrement dit, le monde est partout mais nulle part. C’est cela que la féodalité, puis la monarchie, puis la République ont cassé » 3.

Une des conséquences de ce repli sur soi est la réapparition des guerres privées. Le féodal et le privatif vont de pair. Il a fallu la monarchie, puis l’Etat-nation et la Révolution pour que l’on dépasse cette notion de conflit privé. Elle a resurgi hier au Liban, aujourd’hui en Yougoslavie ou en Ukraine. La disparition des distances qui crée cette télécité mondiale crée aussi immédiatement la disparition de l’espace national et la réémergence de ce chaos qui détruit la base de l’Etat-nation et engendre ces phénomènes de décomposition dont les médias nous entretiennent à longueur de journée.

La transnationalisation de l’économie est le complément indispensable de l’émancipation de la technique. Il s’agit aussi de quelque chose d’extrêmement ancien qui réapparaît sous des formes nouvelles. Dès l’origine, le fonctionnement du marché est un fonctionnement transnational, voire mondial. Pendant plusieurs siècles, il y eut concubinage entre le marché et l’Etat-nation. Partie d’une base locale, et en partie déjà transnationale (ligue hanséatique, fonctionnement des places financières entre Gênes et l’Europe du Nord dès les 12-13 ème siècles), il a fallu que l’économie se crée progressivement un marché national. La nation a été l’espace de compromis sur lequel s’est développé le marché. Toutefois, une fois achevée la conquête de l’espace national, le marché a continué sa course. Depuis la fin des années 70 surtout, l’économie s’est fondamentalement transnationalisée. Il y a toujours eu des firmes transnationales dans le capitalisme (les Fugger, Jacques Coeur, Les Médicis). Ce qui est nouveau, c’est que la production elle-même et non plus seulement la finance ou le commerce est transnationale. Renault fait fabriquer ses moteurs en Espagne. Les ordinateurs IBM sont fabriqués en Indonésie, montés à Saint Omer, vendus aux Etats-Unis, etc. La division du travail s’est internationalisée. Les entreprises se sont totalement transnationalisées.


Lorsque j’ai commencé mes études d’économie, on distinguait deux types d’économies : les économies autocentrées et les économies extraverties. Les économies développées étaient des économies nationales ayant un tableau d’input-output « noir », c’est-à-dire que les branches nationales étaient interdépendantes (les industries chimiques françaises consommaient des matières premières françaises, etc.). On disait qu’il y avait un tissu industriel cohérent et très fort. Par opposition, les économies du tiers-monde avaient des tableaux vides, c’est-à-dire que ce qu’elles consommaient était importé et ce qu’elles produisaient était exporté. On disait que ces économies étaient extraverties alors que les économies occidentales étaient autocentrées.

Tout a changé. La dynamique même des économies autocentrées les a amenées à s’extravertir. Ce que nous produisons (produits agricoles, armements, etc.), nous l’exportons. Ce que nous consommons (électroménager) est très largement importé. Statistiquement, nos économies sont aussi extraverties que celles du tiers-monde. L’un des enjeux de Maastricht est non seulement de pousser plus avant cette transnationalisation au niveau européen, mais aussi de permettre aux firmes japonaises, américaines, etc. de coloniser l’espace européen et d’accroître la fluidité des échanges économiques, c’est-à-dire d’obéir aux lois de l’économie. C’est bien sûr le principal objectif du GATT et de l’Uruguay Round que d’étendre cette libéralisation des échanges à l’agriculture et aux services. Comme la science et la technique, les lois de l’économie dépossèdent le citoyen de l’Etat-nation de la souveraineté, puisqu’elles apparaissent comme une contrainte que l’on ne peut que gérer et en aucun cas contester. Si on ne peut plus faire autre chose que gérer des contraintes, le gouvernement des hommes est remplacé par l’administration des choses ; le citoyen n’a plus de raison d’être. On peut le remplacer par une machine à voter, c’est-à-dire à dire toujours oui, et on aura le même résultat.


La machinisation du social


L’émancipation du technique et de l’économique ne signifie pas que le social reste en dehors des mécanismes, qu’il conserve son autonomie, que le politique, en particulier, pourrait et devrait utiliser ces machines en fonction de projets propres. Tout au contraire, comme on l’a déjà suggéré, l’autonomisation du technique et de l’économique, leur désenchâssement du social vident celui-ci de toute substance. L’autonomisation ne peut se produire qu’au prix d’une incorporation et d’une absorption du social dans les machines, et, finalement, d’un effondrement de celui-ci. Les hommes, leur volontés, leurs désirs, sont captés, détournés, par la logique du tout. Les citoyens sont transformés en usagers. Certains aspects de cette mégamachine sont bien connus et ont été analysés depuis longtemps déjà. Marx, en particulier, analysait le monde moderne comme un système dont le noyau, le mode de production capitaliste, était une véritable mécanique. Il parle même d’un double moulinet qui reproduit les prolétaires comme force de travail toujours condamnée à s’offrir pour être broyée par le capital, en même temps que se trouve reproduit par le même mécanisme le capital lui-même, prêt à utiliser toujours plus de force de travail. Adam Smith, avec la main invisible, est le grand prophète de la grande machinerie moderne, avec la mise en évidence des merveilleux automatismes du marché. Les hommes des Lumières, fascinés par les automates, ont sciemment voulu que le social soit ainsi régulé de manière machinique. Cette machinisation participe du projet de la modernité, d’une rationalisation totale du social. Elle a été réalisée au delà de leurs espérances.

A ces mécanismes et automatismes, déjà anciens, des perfectionnements nouveaux ont été apportés et de nouveaux rouages ont permis de donner plus d’ampleur encore à la machine. Les consommateurs, conditionnés par la publicité, répondent aux sollicitations du système de production, comme les producteurs réagissent aux contraintes et aux signaux du marché. Les ingénieurs, en faisant leur travail au mieux, contribuent, à leur insu le cas échéant, à la croissance illimitée des techniques. Ces techniques fournissent des moyens toujours nouveaux et toujours plus raffinés pour déposséder les citoyens de la maîtrise de leur propre vie. Elles accroissent par ailleurs les inégalités entre le Nord et le Sud, et alimentent la course aux moyens de destruction. Les responsables politiques, eux-mêmes, fonctionnent comme des rouages du mécanisme. Ils se font les exécutants de contraintes qui les dépassent. La médiatisation de la politique politicienne accentue le phénomène de façon caricaturale. La dimension essentielle actuelle du jeu politique n’est plus le savoir-faire mais le faire-savoir. La politique se transforme de plus en plus en marché (développement du marketing politique). Cela est relativement nouveau et tient au caractère désormais transnational du fonctionnement de la machine. La mondialisation de la machine et sa mécanisation totale sont des phénomènes récents et en cours d’achèvement. Les nouvelles technologies accélèrent un processus de déterritorialisation enclenché par l’abstraction du marché dès le XIIe siècle. Les satellites de télécommunication, l’interconnexion des banques de données, des ordinateurs de gestion des bourses et des agences de toutes sortes créent des sphères immédiatement transnationales. D’ores et déjà, la vitesse des moyens de communication rend toujours plus archaïques les réglementations nationales et exige une organisation mondiale. L’espace aérien européen morcelé constitue un véritable casse-tête pour les responsables du trafic et représente un gaspillage financier énorme. L’anonymat généralisé de la mégamachine techno-sociétale démoralise les rapports sociaux et politiques des collectivités humaines. Les contraintes qui pèsent sur l’homme politique, comme sur l’ingénieur, sur le producteur ou sur le consommateur aboutissent à un renoncement à toute considération éthique. L’efficience est la seule valeur reconnue par tous qui circule dans la machine. Cependant, cette efficience devenue une fin en soi est autodestructrice et fait de la machine une machine infernale.


Le caractère "infernal" de la mégamachine


Une machine peut être qualifiée d’infernale quand elle échappe au contrôle de ses constructeurs. Or c’est très exactement ce qui s’est produit avec la machine sociale dont nous parlons. Anonyme et irresponsable, elle est devenue pratiquement non maîtrisable. Cette rébellion de la machine se manifeste de trois manière différentes et complémentaires : elle échappe à toute régulation politique, elle mène à une impasse et elle est profondément injuste.


Elle échappe à toute régulation

Lorsque la dynamique économique fonctionnait au sein des espaces nationaux, il était encore concevable de soumettre la machine au contrôle des forces sociales et politiques et de maintenir un minimum de surveillance des autorités politiques, bref une emprise relative de la société sur la marche et l’utilisation des techniques comme sur la vitesse, l’orientation et les modalités de l’accumulation nationale du capital. Avec la mondialisation de l’économie et la transnationalisation de plus en plus poussée des forces sociétales, depuis les télécommunications jusqu’à la culture, l’illusion d’une maîtrise de la mégamachine n’est plus possible. Les logiques de fonctionnement se situent à des niveaux qui dépassent celui des organisations sociales. Celles-ci n’ont d’autre choix que de se soumettre ou se démettre, et font généralement les deux. Déjà dans son ouvrage Que la crise s’aggrave, François Partant écrivait : « L’économie française n’a pas beaucoup plus de réalité et d’indépendance que l’économie bretonne, corse ou languedocienne... L’appareil productif français est indissociable de l’appareil mondial de production. L’économie française n’a plus d’existence propre » 4.


L’une des conséquences de ce fait est une certaine « fin de politique », c’est -à- dire la perte de la maîtrise de son destin par des collectivités citoyennes au profit d’une hypercroissance d’une administration technocratique et bureaucratique. Les autorités politiques des plus grands Etats-nations industriels sont désormais dans la situation des sous-préfets de province naguère : tout puissants contre leurs administrés dans l’exécution tatillonne de règlements oppressifs, mais totalement soumis aux ordres et étroitement dépendants du pouvoir central et hiérarchique, révocables « ad nutum », à tout moment. Simplement, et ce n’est pas rien, ce pouvoir central de Big Brother est devenu complètement anonyme et sans visage.


L’impasse


La course au progrès dans laquelle nous sommes piégés est proprement délirante. L’accumulation illimitée du capital, la croissance indéfinie des techniques, la production pour la production, la technique pour la technique, le  progrès pour le progrès , ce toujours plus qui constitue la loi des sociétés modernes ne peuvent se poursuivre éternellement. Cette fuite en avant, nécessaire à l’équilibre dynamique du système, vient buter sur la finitude relative du monde. Les limites naturelles sont en passe d’être franchies comme en témoignent la crise de l’environnement et la montée des préoccupations écologiques. Peut-être est-ce plus fondamentalement la pertinence même de cette tension entre besoin et rareté, au coeur même du système, qui est atteinte quand un taux de croissance annuel du niveau de vie de 10%, pendant un siècle, multiplie celui-ci par 736 ! Peut-on continuer à s’aveugler durablement et ne pas voir que le mieux est l’ennemi du bien ? Entendons-nous, il ne s’agit pas de témoigner une nostalgie romantique pour un univers pré-technique. En elles-mêmes les techniques actuelles , même les plus audacieuses comme les projets de cyberanthropes, de cyborg, les mutations génétiques, la colonisation de l’espace, ne sont pas délirantes, ni plus ni moins que l’invention de la roue, du feu, de la machine à vapeur ou la découverte de l’Amérique. L’inquiétude naît de l’inéquation entre le niveau technique atteint et la machine humaine chargée de fabriquer socialement les citoyens. On peut concevoir de fabriquer socialement des personnes saines incorporant des tas de prothèses dans un monde sain peuplé de machines. Il est angoissant de voir des techniques hyperpuissantes utilisables sans contrôle par des entreprises n’ayant d’autre loi que le profit, des seigneurs de la guerre ne rêvant que de leur domination, des bureaucrates ne recherchant que l’efficacité, dans un monde sans âme, sans cohérence et sans projet.


L’injustice


La dynamique de la machine sociale planétaire est infernale, enfin, en ce qu’elle est gravement injuste. Programmée pour réaliser le plus grand bonheur pour le plus grand nombre, elle est en passe de réaliser le malheur de la plupart, sinon de tous, après avoir scandaleusement favorisé le bien-avoir de quelques uns. Le milliard d’habitants le plus fortuné de la planète, d’après la Banque Mondiale elle-même, dispose de cent fois plus de ressources que le milliard le plus pauvre ! Dans ces conditions, l’universalisme, que l’Occident a tant mis en avant, est une escroquerie. « Le processus d’enrichissement dont les nations industrielles ont jusqu’ici bénéficié, écrit François Partant, ne peut pas se généraliser et bénéficier à l’humanité entière. Les peuples du tiers-monde ne peuvent en aucun cas combler l’écart qui les sépare de ces nations, c’est-à-dire produire autant qu’elles et consommer autant qu’elles »5. Ils ne sont pas en retard, car le retard implique qu’on peut suivre le peloton, ils sont carrément en dehors de la course. On touche là à l’une des conséquences les plus dramatiques de la mégamachine, le fait qu’elle fonctionne non seulement à l’uniformisation, mais aussi à l’exclusion.

La mégamachine uniformise, déracine et finalement détruit le politique


L’uniformisation/conformisation


Le processus d’uniformisation planétaire, je l’ai longuement décrit et analysé dans l’occidentalisation du monde 6. La Mégamachine techno-scientifique, le rouleau compresseur occidental, écraserait les cultures, laminerait les différences et homogénéiserait le monde au nom de la Raison. Ce processus a des effets déculturants au Sud et entraîne un danger de conformisme pour tous par la mondialisation de la culture ou de ce qui en tient lieu, par la perte des repères moraux et leur remplacement par les modes et les sondages. On assiste à une universalisation planétaire des modes de vie et de consommation, en même temps qu’à une dictature de la médiocrité, avec la banalisation de l’exceptionnel et l’exaltation du banal. Cela encore n’est que la réalisation du programme de la modernité, dans la mesure où la modernité conçoit l’humanité comme une collection abstraite d’hommes identiques, l’homme universel des lumières. Il n’y a donc plus de raison de manger, de s’habiller et de consommer différemment : tout le monde porte un jean et boit du Coca-Cola. Les événements « culturels deviennent des événements mondiaux (Dallas, les J.O.). L’universalisation culturelle n’exclut pas l’émergence de rivalités entre égaux, au contraire. Plus les hommes se ressemblent, plus les haines apparaissent, plus les différences persistent au sein de l’identité. On observe toujours que les conflits surviennent non pas quand les différences sont au maximum, mais quand les conditions se rapprochent (québécois et anglophones au Canada, décomposition de l’empire ottoman, Serbes, Croates et Bosniaques aujourd’hui).


Le déracinement


La dynamique techno-économique mondiale déracine les peuples et entraîne une déculturation dramatique de toutes les sociétés « traditionnelles ». La perte des identités culturelles, le désenchantement du monde et l’exclusion économique et sociale, par la dévalorisation des compétences, la délégitimation des statuts et l’impossible accès au niveau de vie américain, favorisent un déchaînement désespéré d’explosions identitaires, dont l’ex-Yougoslavie offre le tragique et lamentable témoignage.


Coupés de leur souche originelle (l’histoire européenne), l’Etat moderne et l’ordre national-étatique sont des greffes artificielles. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes sur lequel repose la Société des Nations aboutit à la destruction de cette même société, du fait du vide de la notion de peuple. Un peuple, en effet, ne peut se définir que par le sentiment subjectif d’appartenance. Chaque groupe humain, lié par un trait quelconque, langue, religion, terroir, coutume...peut revendiquer le label de « peuple » et réclamer la reconnaissance étatique, condition de son existence comme sujet de droit au sein du concert international des puissances. On aboutit à la dégénérescence « nationalitaire » ou au « tribalisme », et souvent aux deux à la fois.


La revendication nationale se confond avec une revendication particulariste et donne naissance à un Etat tout à la fois fantoche et fanatique, sans maturation d’une société civile de citoyens. L’individualisme, qui ronge les sociétés modernes, et la mondialisation de l’économie font voler en éclats les rassemblements antérieurs de l’histoire en groupuscules de plus en plus microscopiques. Il n’y a pas de limite à cette tendance inévitable que l’union sacrée des Etats déjà reconnus qui cherchent à bloquer par tous les moyens l’accès au club très fermé de la Société des Nations. Chaque tribu, chaque clan, chaque chapelle peut arguer de son particularisme comme seul fondement légitime du lien social. L’île de Nauru, dans le Pacifique, avec ses sept mille habitants est un Etat, même si l’exploitation des phosphates vide l’île de sa substance et condamne à terme sa population à vivre en Australie.


La destruction du politique


La transformation des problèmes par leurs dimensions et leur technicité, la complexité des intermédiations et la simplification médiatique des mises en scène ont dépossédé les électeurs, et souvent les élus, de la possibilité de connaître et du pouvoir de décider. La manipulation combinée à l’impuissance ont vidé la citoyenneté de tout contenu. Le fonctionnement même de la mégamachine implique cette abdication pour des raisons très terre à terre : la dépossession productive et l’absence du désir de citoyenneté.


La dépossession productive


L’abondance au moindre coût, condition du plus grand bien-être pour le plus grand nombre, suppose que l’énergie maximale est déployée et captée dans le maniement des techniques et grâce à elles. En devenant travailleur, consommateur et usager, le citoyen se soumet corps et âme à la machine. Taylor avait le mérite de la clarté cynique. « On ne vous demande pas de penser ; il y a des gens qui sont payés pour ça ! » aurait-il répondu un jour à un ouvrier. En séparant les tâches de conception des tâches d’exécution, le fordisme/taylorisme réalise la production de masse, condition de la consommation de masse, au prix de la réduction du travailleur à l’état de serviteur aveugle de la machine. Les nouvelles technologies redonneront-elles la citoyenneté dans l’entreprise ? Peut-être, mais au prix d’une exclusion de la vie de la cité. Elles réclament, en effet, un engagement actif des travailleurs, une attention volontaire et, si possible, intelligente. Dans l’atelier flexible, la machine-outil à commande numérique ne laisse plus aucune liberté de décision à son serviteur. Là comme dans le reste du système, il n’y a même plus de gens payés pour penser, les machines s’en chargent ! Quant au travailleur, il devient son propre « garde-chiourme, gérant son auto-exploitation, et autogérant son exploitation »7. Le travailleur des cercles de qualité obtient sans doute le sentiment d’une reconnaissance dans son collectif d’entreprise, mais c’est au prix d’une renonciation à une part importante de sa vie privée. Au Japon, comme on le sait, la seule citoyenneté est déjà celle de l’entreprise, pour laquelle 40 000 cadres mourraient chaque année d’une forme de stress baptisé karoshi.


Ainsi, à l’usine, au bureau, sur le marché, dans la vie quotidienne, le citoyen, devenu agent de production, consommateur passif, électeur manipulé, usager des services publics, est le pur rouage de la grande machine techno-bureaucratique. Même si sa souveraineté n’était pas frappée d’impuissance par tous les mécanismes que nous avons analysés, comment pourrait-il avoir encore le loisir et le désir de l’exercer ?


L’absence de désir de citoyenneté


Au terme de journées de travail ou d’occupations nerveusement harassantes, le citoyen rentre chez lui pour trouver d’innombrables problèmes à régler, entre les études des enfants, les impôts à payer, les feuilles de Sécurité Sociale à remplir, etc. Il pense se détendre en regardant les jeux télévisés plutôt que les informations. Quel temps lui reste-il, quelle disponibilité a-t-il pour aller sur l’agora ou le forum s’informer des affaires de la cité, soupeser les arguments, démonter les rhétoriques et se livrer à une délibération prudente pour décider de ses choix ? L’avalanche médiatique des messages, dont la qualité n’est pas ici en question, aboutit à une désinformation de fait. Cela concerne tout autant le haut responsable que l’électeur de base. J’ai procédé autour de moi à une enquête lors du vote de la loi sur la contribution sociale généralisée (C.S.G.). La question avait donné lieu exceptionnellement à un débat public à la Chambre, à la parution de nombreux articles, et même à des manifestations de rue. J’ai demandé à mes étudiants de maîtrise de Droit public, ainsi qu’à mes étudiants de troisième cycle, tous électeurs : qui avait pris connaissance des textes votés, qui avait compris les mécanismes du prélèvement ? Il ne s’en est pas trouvé un seul 8 ! Et pourtant la question concerne le point, ô combien sensible ! du portefeuille. Les logiques de la mégamachine n’incitent pas le citoyen à remplir ses devoirs ni à exercer ses droits. Le beau projet de la démocratie se trouve ainsi privé de toute substance au profit d’une technocratie anonyme ; celle-ci fait un usage modéré d’un despotisme que nous croyons éclairé parce qu’elle est inconsciente d’elle-même et que nous sommes satisfaits d’être ainsi débarrassés, à moindre frais, de soucis supplémentaires. Je voudrais me contenter de soulever deux problèmes : les limites de la mégamachine, et les perspectives ouvertes.


Les limites de la mégamachine


La mégamachine n’est pas sans faille, elle n’est pas totalement homogène. Les analyses de Jacques Ellul sur la société technicienne sont justes dans l’ensemble, mais son aboutissement très pessimiste me paraît un peu excessif. L’effondrement du monde soviétique montre que la société technicienne et le totalitarisme « dur » ne constituent pas le meilleur mélange pour assurer la permanence du système technicien. S’il faut un totalitarisme pour assurer l’essor de la société technicienne, il s’agit plutôt d’un totalitarisme « mou ». Le conditionnement en souplesse des consommateurs-usagers dans la société de marché convient mieux que la bureaucratie rigide. Il ne faut pas non plus surestimer les performances de la technique. Les échecs et les failles des grands systèmes techniques sont nombreux. Certes, il s’agit de catastrophes, et le risque majeur n’est pas à écarter. Toutefois ces catastrophes sont aussi des occasions de remise en cause, au moins partielles de la technique et des croyances sous-jacentes dans la science et dans le progrès. Il y a une pédagogie des catastrophes. Les doutes déjà considérables qui ont ébranlé la foi techniciste pourraient bien tourner à une crise profonde.


C’est bien sûr dans la technicisation de l’homme et dans le fonctionnement de l’ingénierie sociale que les défaillances sont le plus flagrantes. La machine technobureaucratique soviétique, qui s’était approchée le plus du mythe de la cybernétique sociale, s’est révélée tout-à-fait contre-performante, et finalement très fragile en dépit des apparences. Il faut prendre très aux sérieux les critiques des machines sociales, même si elles sont présentées sous des formes humoristiques, comme la loi de Parkinson ou le principe de Peter. Ces phénomènes guettent effectivement toute organisation sociale, même dans une économie de marché ultra-libérale. C’est dans la machinisation du social que les grains de sables les plus nombreux pénètrent dans les rouages et menacent de casser la mécanique globale.


Ainsi peut-on expliquer en partie les incroyables défaillances de certaines réalisations techniques, du fait des négligences et des erreurs humaines. Tchernobyl est un exemple spectaculaire des ravages que peuvent faire l’incompétence combinée à l’irresponsabilité bureaucratique. Alexandre Zinoviev, dans l’avenir radieux, avait mis en scène avec brio ce fonctionnement ubuesque. Dans la société libérale, là où persiste un minimum de démocratie formelle, les organisations citoyennes peuvent questionner la conception et surtout l’usage de la technique, y compris en s’appuyant sur des techniciens. On peut en voir une illustration (y compris avec ses limites) avec ce qui se passe dans le débat écologique. La manipulation de l’opinion avec le développement foudroyant des médias, n’est pas (pas encore ?) intégrale, ni surtout irréversible. Les crises économiques, les drames écologiques, les catastrophes techniques peuvent susciter des remises en cause de l’omniprésence et de l’omnipuissance de la technique. Cette remise en cause pourrait peut-être être facilitée si le mécanisme analysé par Nicholas Rescher sous le nom de principe de Planck, s’avérait confirmé. Sous sa forme faussement rigoureuse, ce principe s’énonce ainsi : le rendement de la recherche scientifique ne correspond qu’au logarithme de la quantité des ressources allouées. Cela signifie qu’on assisterait à une décélération inéluctable du progrès scientifique lourd. Tôt ou tard, on se heurterait à une croissance zéro du progrès scientifique, quel que soit le montant des investissements 9. Cette baisse du rendement de la recherche scientifique est généralement admise par les savants. Les grandes découvertes du XXème siècle ont été faites avec de petits moyens. Les énormes budgets dont sont dotés les laboratoires ont surtout débouché sur des progrès du « software », c’est-à-dire des applications déduites des grandes découvertes. Là le champ est loin d’être épuisé. Toutefois, si ce principe s’avérait fondé, la fuite en avant technicienne ne serait pas illimitée.


Les perspectives ouvertes


En évoquant ces perspectives de sortie de la société technicienne, je suis loin de verser dans les rêves optimistes d’une « technodémocratie » chère à Pierre Levy 10. L’émancipation de la technique par rapport à l’économie, sur laquelle il fonde son analyse, paraît bien problématique. Elle ne serait pas nécessairement porteuse de liberté, loin de là.


A partir de tout cela, je veux simplement suggérer que la technicisation totale du monde relève plus de la science fiction et du fantasme que de la réalité observable et prévisible. Il est raisonnable de tabler sur la défaillance de l’organisation sociale à prendre en charge le projet d’un meilleur des mondes, le pousser à la limite et même le faire fonctionner. Le hiatus entre système technique et société peut être la source de dysfonctionnements tragiques, mais ce peut être aussi l’occasion d’une reprise en main de la technique par les hommes pour construire une authentique postmodernité, c’est-à-dire une société qui réenchâsserait l’économique et le technique dans le social, qui réenchaînerait Prométhée, qui remettrait l’économique et le technique à la place subalterne qui doit être la leur, plutôt que de confier à une domination illimitée de la nature et à une concurrence généralisée et aveugle la solution de tous les problèmes humains.


Serge LATOUCHE


Serge Latouche est professeur à l’université de Paris IV , animateur du Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (MAUSS).



Notes de lecture :


1 - Franck TINLAND, L’autonomie technique, in « La technoscience », sous la direction de Jacques PRADES, L’Harmattan, 1992.


2 - En tant que projet, cette cybernétique sociale n’a sans doute nulle part et jamais été poussée aussi loin que dans l’ex-URSS. L’écrivain communiste, Léon Feuchtwanger, exilé par les nazis et devenu assistant-procureur en URSS au second procès de Moscou, écrit dans son ouvrage MOSCOU 1937, (publié à Amsterdam en 1937) à propos des 17 accusés trotskistes autour de N. Bouckharine, après les délibérations : « Les accusés ne sont pas de véritables accusés, mais des scientifiques mis en demeure d’expliquer leurs erreurs techniques relativement à la théorie scientifique en cours d’application en URSS. Juges, procureurs et accusés sont liés par un but commun. Ils étaient comme des ingénieurs ayant à tester un nouveau genre compliqué de machine. D’aucuns, les accusés, ont détérioré la machine, non par méchanceté, mais par obstination à éprouver leurs conceptions visiblement fausses. Leurs méthodes se sont avérées fausses : voilà pourquoi ils sont condamnés. Et comme la machine ne leur tient pas moins à cœur qu’aux juges, ils acceptent leur condamnation. C’est pourquoi aussi ils délibèrent sincèrement avec les autres. Ce qui les solidarise tous c’est l’amour de la machine, l’amour de la machine de l’Etat et leur idolâtrie de l’efficacité ».


3 - Paul VIRILIO, Entretien dans le Monde, 12 janvier 1992.


4- François PARTANT, Que la crise s’aggrave, Solin, 1978, p. 107.


5 - Op. Cit. P. 77.


6 - Serge Latouche, L’occidentalisation du monde, essai sur la signification, la portée et les limites de l’uniformisation planétaire, La découverte, Paris, 1989.

7 - Michel PERRAUDEAU, cité dans le livre de Michel KAMPS, Ouvriers et robots, ed. Spartakus, Paris, 1983, p. 36.



8 - Et pourtant, nemo censetur ignorare legem ! (nul n’est censé ignorer la loi !)


9 - Ce serait la mise en forme d’une remarque de Max PLANCK : « Chaque avancée de la science accroît la difficulté de la tâche. »


10 - Pierre LEVY, Vers une citoyenneté cosmopolite, in « La technoscience », op. Cit.


Par Serge Latouche - Publié dans : Analyses
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Vendredi 10 février 2006

 

 

L.R.A.F. En ouverture de la troisième partie de votre livre « La Mégamachine », vous citez cette phrase de Heidegger : « Seulement, un dieu peut encore nous sauver. Il nous reste pour seule possibilité de préparer dans la pensée et la poésie une disponibilité pour l’apparition du dieu ou pour l’absence du dieu dans notre déclin ». En même temps, vous avancez une « éthique du raisonnable », que vous opposez à la rationalité purement instrumentale et qui serait susceptible de nous sortir de l’impasse représentée par la Mégamachine. Pourriez-vous donc préciser votre pensée. Si l’on se range à votre critique de la rationalité, de la rationalité économique en particulier, et que l’on souhaite amorcer une sortie des impasses de la Mégamachine, Que reste-t-il de la raison ? Plaidez-vous pour une nouvelle rationalité ou en faveur d’une prise de conscience de ses limites intrinsèques et donc en faveur d’une reconnaissance du caractère permanent et fondamental du Sacré et d’un nécessaire réenchentement du monde?


Serge Latouche : Je ne pose pas la question dans les termes où vous la posez, même si votre formulation est pertinente. En fait, dans mon dispositif théorique, je n’oppose pas la rationalité à une autre rationalité, mais la rationalité au raisonnable. En simplifiant beaucoup, on peut dire que la raison avait deux voies chez les grecs, le logos et la phronésis, cette dernière étant la sagesse. Le logos a pris un développement fantastique qui a complètement éliminé la phronésis, en devenant la raison rationnelle, c’est-à-dire la raison calculatrice. La rationalité a trouvé son domaine d’épanouissement fantastique dans l’économie, c’est-à-dire dans le calcul économique. Et il est tout à fait remarquable que, à partir de l’épanouissement du calcul économique, toutes les références au rationnel sont toujours avec en arrière fond une pensée d’économique. C’est d’ailleurs tout à fait normal puisque la raison s’est d’abord épanouie dans les mathématiques et la mathématisation du social s’est faite dans l’économie. Pour Max Weber « Le droit bourgeois est un droit rationnel » par opposition au droit des autres sociétés. C’est-à-dire un droit sur lequel on peut compter comme sur du calcul économique, le droit rationnel devrait ainsi être un droit calculable, John Rawls parle quant à lui d’une justice rationnelle au sens de la rationalité économique, et la rationalité économique c’est la rationalité quantifiante.

Alors, il peut être légitime d’obéir à un calcul rationnel lorsqu'on achète des actions à la bourse, mais lorsqu'on fait de même pour régler des problèmes qui concernent les hommes, il est déraisonnable de se fier uniquement au calcul. Parce qu'on a toujours affaire dans le social à des valeurs, de justice, de liberté etc. On ne peut plus se fier au calcul, puisque cela suppose que l’on ait éliminé les valeurs ou que l’on situe son action à l’intérieur d’une valeur unique. Pour prendre un problème concret : faut-il ouvrir le marché français et européen sans limites à la concurrence extérieure ?. Il y a des arguments pour et d’autres contre, on les connait depuis trois siècles. Or, tout d’un coup, par une espèce de coup de force, la pensée unique économique nous impose sa rationalité, c’est l’ouverture totale, le libre-échange absolu. C’est tout à fait déraisonnable : on va ruiner des milliers de gens, on va détruire des centaines de savoirs, de traditions pour ne les remplacer par rien ou par peu de choses. C’est donc une décision que l’on doit délibérer démocratiquement en soupesant le pour ou le contre.

Alors, la Mégamachine techno-économique fonctionne à la rationalité, une rationalité à la fois économique et technicienne, qui finalement est déraisonnable, puisque la raison ne peut pas se donner à elle-même ses propres fins. Et cela les Grecs l’avaient très bien compris : la raison raisonnable, c’est celle qui considère que l’on ne peut pas ultimement trancher de façon démonstrative et définitive. On ne peut trancher que de façon provisoire et délibérative en soupesant les arguments contradictoires. Ceci amène à développer un savoir - qui est totalement différent de ce savoir technocratique qu’est l’économie - et qui était la rhétorique, c’est-à-dire l’art de convaincre et de persuader de la vérité, de rechercher la vérité, de soupeser les arguments de manière à faire aboutir la solution la plus raisonnable dans l’espace des connaissances.

Alors le deuxième problème soulevé par votre question, c’est le désenchantement du monde. La modernité dans sa prétention à construire la société sur la seule base de la raison rationnelle, amène à créer un monde totalement désenchanté. Et là, bien sûr, les deux aspects de votre question se rejoignent, car les sociétés antérieures pensaient qu’il était raisonnable de suivre la tradition, et éventuellement la révélation. Est-ce que les Grecs croyaient à leurs mythes, à leurs dieux ? Peut-être bien que oui, ou peut-être bien que non. Quand on lit Platon et Aristote on peut être sceptique sur la réalité de leur foi, mais je crois qu’ils pensaient raisonnable de faire mine d’y croire. Ils faisaient un pari pascalien, en se disant que même si les dieux n'existent pas, les civilisations reposent sur des préjugés. Ils savaient que cet enseignement que les anciens avaient déjà suivis avait été amélioré marginalement au cours du temps, et qu’il n’y avait pas de raison de bouleverser radicalement cette tradition. A partir du XVIIIème siècle, en particulier en Europe, on a voulu tout bouleverser, répudier la tradition sous prétexte qu’elle n’était pas démontrée rationnellement. Les sociétés humaines doivent aujourd’hui affronter et supporter une indétermination fondamentale, une espèce de vide au centre. Alors au MAUSS on dit quelque fois qu’il faudrait au fond une transcendance immanente (rire). C’est-à-dire qu'il faut accepter cette indétermination fondamentale. Il y a en effet une espèce d’indétermination fondamentale du social, dont il faut reconnaître qu’elle nous dépasse. Il faut accepter par conséquent, le fait que nous vivons dans des sociétés qui ne seront jamais totalement rationnelles, et qui doivent chercher leurs racines dans des traditions particulières. Evidemment, l’imaginaire démocratique dont nous avons hérité nous donne certaines bases pour affronter cette indétermination. En fin de compte la solution la plus raisonnable, c’est d’en débattre collectivement et de se ranger à la solution qui satisfait provisoirement le plus grand nombre, quitte à ce que cette solution soit remise en question lorsque le plus grand nombre a changé d’idée, a évolué.


L.R.A.F. A l’instar de vos précédents travaux et de ceux de vos amis du MAUSS, vous insistez sur le réenchassement de la technique et de l’économie dans le social. Vous entendez par là que la technique et l’économie doivent rester « contextualisées » (embedded, selon la terminologie de Karl Polanyi), c’est-à-dire insérées dans une unité sociale, politique, géographique, historique et culturelle aux valeurs de laquelle elles se subordonnent. Mais précisément, et concrètement, à quelle catégorie contemporaine peut correspondre ce « contexte », cette identité collective, sachant que l’Etat-nation, est aujourd’hui en crise?


Serge Latouche : Elle est à inventer. Je pense que pour le meilleur et pour le pire le monde est devenu un village planétaire. Je pense que l’universalisme actuel est un universalisme imposé par un impérialisme culturel occidental et qu’il ne peut mener qu’à un chaos. Mon ami Bertrand Badie dit que l’on s’oriente peut-être vers de nouvelles formes impériales, avec des souverainetés emboîtées. Je pense d’abord que l’on s’avance vers un immense chaos, mais au delà de ce chaos, comme dans la trilogie d’Isaac Asimov, on irait vers un nouvel empire, qui je l’espère ne serait pas un nouvel empire du mal, mais une organisation où il-y aurait une articulation successive de niveaux de souveraineté. Je crois que la démocratie ne peut fonctionner qu’à un niveau local. Platon donnait 5040 citoyens pour la république idéale, je serais presque encore plus restrictif que lui. J’observe qu’un grand nombre de décisions de la vie quotidiennes devraient être prises au niveau des communautés de base : maisons, immeubles, quartiers.


L.R.A.F. Votre ouvrage contient une critique sans appel de la notion de développement durable qui reste la clef-de-voûte de nombreux programmes écologistes. Je crois aussi que la formule selon laquelle il faudrait initier non pas, « un développement alternatif mais des alternatives au développement » est de vous. Mais quel type d’alternatives au développement la réflexion écologiste peut-elle proposer d’après vous ?


Serge Latouche : Votre question est étonnante, même si vous n’êtes pas le premier à me la poser. Notre imaginaire est à ce point colonisé que nous nous posons une question qui si on y réfléchit bien n’a pas vraiment de sens. Depuis toujours, les hommes ont cherché à vivre conformément aux lois de ce que les Grecs appelaient « la bonne vie ». Dans la notion de « développement durable », il y a une contradiction dans les termes. C’est un oxymoron parce que le développement c'est forcément la démesure et que nous sommes dans un monde limité. On chasse la démesure par la porte et elle revient par la fenêtre. La décolonisation de l’imaginaire, c'est vraiment le changement des bases imaginaires sur lesquelles repose le système.

 


Par Serge Latouche - Publié dans : Entretiens
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Mercredi 8 février 2006
 

 

6 heures sur un quai souterrain de la gare de Lyon, les gueules tordues, la lie des villes sourit à la lumière des néons crasseux. La machine est arrêtée grâce à la volonté d’un groupe d’hommes comme eux. C’est trop de bonheur. Le géant déchaîné, la mécanique réglée, huilée, oppressive, ne fonctionne plus.

La joie, la liberté sur les visages. Et à chaque annonce triomphale de la grève par haut parleur, sur ce quai sale et laid, on frise l’orgasme.

On pourrait tout envoyer au diable, être libre, boire le coup et se laisser pousser la moustache. On batifolerait si il y avait des femmes. Bref, on reprend goût à la vie. On le sent, l’air sacré de la liberté, sur ce quai puant et gris.

Même les gueules les plus inhumaines semblent sympathiques, on veut des amis pour parler, on échange des clins d’oeil. Complices et en retard.

Parfois quand les bruits des rails se font entendre, quand le monstre nous rappelle qu’on n’en a pas encore fini avec lui, l’angoisse remonte. Et si c’était mon train ?

Mais finalement non, il ne viendra pas. On repartira vers un troquet, le clope au bec et la sacoche sur l’épaule, regarder Paris s’éveiller.


Laurent OZON

Par Laurent Ozon - Publié dans : Humeurs
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Mardi 7 février 2006

 


De la mise à nu des corps et des âmes à l'impératif de Vivre d’Abord

Kienne de Mongeot fut l’initiateur en France du Naturisme ou plus précisément de la Gymnosophie, la sagesse du corps, ce mouvement qui compta avant-guerre en Europe près de 6 millions de pratiquants (ce qui représente beaucoup plus que ce que comptent l’ensemble des partis écologistes d’aujourd’hui !). Le naturisme gymnique, fait de l’acceptation de notre nature biologique, de notre corps, la propédeutique de toute démarche écologiste. Michel Pivert, ancien ami et « disciple » de Kienné de Mongeot nous présente dans l’article suivant les fondements de la gymnosophie au travers d’une biographie consacrée à son initiateur.


« Il faudra choisir un jour entre le matérialisme économique assoiffé de jouissances vulgaires, sans idéal, et l’amour de la Vie qui réclame une Organisation Sociale simple et naturelle. Car le progrès véritable réside dans l’amélioration de la personne humaine. Pas dans les « créations » plus ou moins étonnantes, plus ou moins merveilleuses, de l’homme économique. »

Marcel Kienné de Mongeot


Dans cet espace d'éternité où la pensée naturiste se devrait d’établir ses assises, quel sens donner au temps qui passe? Et à toutes ses mornes ponctuations que sont les anniversaires, les commémorations et autres jubilés? Autrement dit, y a-t-il une façon "naturiste", pleine et novatrice, de célébrer la fuite des ans ? A ma question, vous savez que ma réponse sera oui. Et, en cela comme en toute autre chose, c'est la nature qui nous porte conseil. Le temps, certes, n'épargne jamais l'individu. Mais il lui ménage néanmoins une porte certaine vers l'infini. Par le truchement de sa semence, tant physique que psychique. A travers elle non seulement ses gènes se perpétuent, mais son esprit accède à ces régions métaphysiques où « un jour vaut mille ans et mille ans valent un jour ». Je suis donc convaincu que la moins vaine façon de marquer le 100ème anniversaire de la naissance de Kienné de Mongeot est encore d’essayer de raviver (autant que j'en suis capable), l'essence de la pensée qu'il a déployée sur les 60 premières années de ce Siècle. En espérant que, telles les graines de l'érable elle soit emportée là où elle aura quelque chance de trouver des points de germination et d'où son génie pourra de nouveau s'élancer, s'épanouir et se propager. Et elle en vaut la peine. Je suis en effet fermement convaincu qu'elle est de celles dont nous allons avoir l’extrême besoin pour éclairer la route des dures années qui viennent. Vous ne serez donc pas étonné que j'emploie, pour en parler, indifféremment le temps présent et le futur antérieur !

Retour sur mémoire

Donc, qui est Kienné de Mongeot? Le culte des ancêtres n'étant pas le fort du mouvement naturiste français (voir notre encadré), il y a peu de chance que ce nom évoque plus, dans votre esprit, cher lecteur, que la vague réminiscence d'un lointain précurseur du nudisme. Et encore, nous savons gré de ce « bagage » historique minimum, tant la mémoire est un lieu déserté chez nous.

Oui, c’est non pas l'un des, mais le père de cette liberté qui vous paraît aujourd'hui toute simple et toute naturelle de pouvoir aller nu sous le grand Soleil de vos vacances. Ce n'est pas négligeable quand on sait qu'elle profite bon an mal an à quelques 2 millions de Français et qu'elle permet d’accueillir chez nous près de 5 millions d'européens, tous porteurs de sonnantes et trébuchantes devises... Liberté fragile si vous tenez compte qu'elle n'est encore le privilège que d'une infime parcelle de l'Humanité contemporaine.


Non, personne ne conteste sérieusement à De Mongeot d'avoir été le géniteur et aussi, très largement, le père nourricier du mouvement gymnique en France. Mais c'est toujours du bout des lèvres! Comme si une honte s'attachait à cette filiation... Nous allons voir les raisons de cette gêne. Et quand je dis "en France", je donne la mesure du combat qu'il a dû mener pour greffer sur notre Culture imbue de scientisme et de progressisme un rameau aussi hérétique! Car, si notre cher vieux Pays est peut-être, comme on se plaît à le dire, la patrie des Lumières, il est aussi celle du clair-obscur, pour ne pas dire de l'obscurantisme le plus opaque en matière de moeurs et de comportements. Et l'on en a la preuve chaque jour. C'est donc bien parce qu'elle est le pays de Descartes, de Voltaire, de Saint-Simon (pas celui des Mémoires, l'autre), d'Auguste Comte et... du Père Dupanloup, que la France fait figure de "terre de mission" pour tout ce qui a un rapport quelconque avec la Nature, avec le Corps, et surtout - horreur des horreurs - avec l'Eros! Il suffit pour s'en convaincre de voir avec quelle virulence se mobilisent les défenses immunitaires nationales contre la pensée écologiste.


Il se trouve qu'étant jeune militant naturiste, j'ai eu le privilège d'écouter le vieux guerrier me conter ses batailles et me décompter ses blessures de guerre. C'est donc en connaissance de cause que puis affirmer ici que sa vie aura été tout entière placée sous le signe du combat et de l'audace. Mais du combat de l'esprit et de l'audace du coeur. Pacifiste donc, par nature. Ce qui ne surprendra pas pour un natif du Verseau et un descendant, en ligne directe, de Jeanne d'Arc.

Une pensée en action

Le maître-mot pour ce brasseur d'idées aura, paradoxalement, été celui de "réalisation". Il ne concevait pas qu'une pensée, dès lors qu'on la vit sincèrement et intensément au tréfonds de son âme, ne génère pas l'énergie nécessaire à sa concrétisation et sa propagation. A cet égard, son existence est exemplaire de cette exigence militante. Ne vous attendez donc pas à ce que ses oeuvres complètes occupent des mètres linéaires dans les bibliothèques. Pourtant, il ne cessa pas d'écrire pendant près de 60 ans! Mais plus à la manière d'un correspondant de guerre, toujours sous le feu en première ligne des combats, qu'en philosophe tranquille.


Editorialiste dans l’âme, c'est au coup par coup qu'il développera sa vision existentielle, trouvant dans l'actualité la matière première la plus propre à lui donner forme et corps et, surtout, à l'enraciner dans le vécu des femmes et des hommes du temps présent. Il s'engagera donc totalement dans la voie la plus périlleuse qui soit : à la fois poser les bases d'une nouvelle éthique et créer simultanément les conditions matérielles de sa diffusion et de son expérimentation. Un épisode méconnu de sa vie illustre ce trait : abasourdi par le carnage imbécile de la Grande Guerre, il ne réfugiera son mal-être ni dans le mutisme amnésiant des politiciens, ni dans l’héroïsme hagard des Anciens Combattants, ni même dans le ressassement justificateur (« La Guerre du Droit! ») ou élégiaque des littérateurs (Dorgelès, Maria-Remarque)... Il fondera une revue pacifiste militante au titre sans ambages : VOULOIR! - Paix, Travail, Santé". Ainsi commença sa longue croisade contre la bêtise au front de taureau.


Son second « chemin de Damas » - moins dramatique, heureusement - prendra l'occasion d'un procès intenté au chorégraphe Malkowsky pour avoir osé danser nu sur la scène du Théâtre des Champs Elysées. Non content de prendre vigoureusement sa défense dans Vouloir!, il décidera aussitôt de créer un second magazine pour courir au secours de ce nouvel espace de liberté, perçu par lui comme fondamental, et menacé d'étouffement à peine né. Ce sera le légendaire VIVRE D'ABORD! (1926-1962). Né d'un coup de coeur, hors de tout calcul - notamment mercantile -, cette revue prestigieuse sera récompensée par une longévité inégalée.


A peine ce levain provocateur jeté dans la pâte intellectuelle de ces années de passion, il crée coup sur coup le premier club de France destiné à rassembler ceux et celles qui éprouvent la même exigence de sincérité vis-à-vis de la Vie ainsi que le premier centre gymnique où 36 ans durant sera « expérimentée »- c'est son mot -, testée, psychanalysée, la révolution du vivre-nu. Et ce sera cette fois le mythique Sparta-Club, ainsi dénommé en hommage à la simplicité de moeurs des Lacédémoniens. Voilà comment, d'indignations positivées en intégrations constructives, il édifiera, pierre par pierre, un univers philosophico-existentiel radicalement original et tellement englobant qu’il ne pouvait qu'appeler une synthèse sociétale de plus grande ampleur et un engagement encore plus total. En 1932, convaincu que le Politique est fondamentalement noble quand il a pour fin de créer les meilleures conditions collectives à l'épanouissement et au bonheur de l'individu, il passera outre sa répugnance viscérale pour la politique, qui en est la perversion, et lancera le « Mouvement Social Vivre ». Il fédérait ainsi, dans une perspective d'alternative - tout comme le mouvement des Verts dans les années 80 - les diverses sections des Organisations sociales et autres Sociétés Gymnosophiques qu'il avait constituées sur tout le territoire national1 Il participa activement à la campagne électorale du sénateur Justin Godard, animateur du Parti de la Santé Publique. Et bien qu'elle ne se soit pas conclut par sa propre élection, elle accoucha néanmoins du premier Ministère de la Santé en France. Ce qui n'est pas rien! Raisonnablement, on peut dire qu'au milieu des années 30, grâce à l'action de De Mongeot allié au docteur Durville, le triomphe des idées naturistes était à portée de main. Gardons toujours présent à l'esprit que deux écoles publiques furent crées dans la Région Parisienne selon les principes et les enseignements naturistes. Il fallut la crise économique et politique que l'on sait, puis le cataclysme de la Seconde Guerre Mondiale, pour couper net l'élan du Mouvement gymno-naturiste fort mal vu des milieux traditionalistes et de la vielle Droite qui s’installèrent aux commandes du pays après le Front Populaire.


Il ne faut donc pas commettre l'erreur de penser qu'en raison du dénigrement public dont il fit constamment l'objet de la part de ces milieux réactionnaires, Kienné de Mongeot n'aurait été considéré que comme un illuminé marginal et solitaire, une sorte de Ferdinand Lop ou d'Aguigui Mouna folklorique. Son comité de soutien compte les plus brillants esprits de l'époque: médecins d'avant garde, universitaires iconoclastes, hommes et femmes de lettres, artistes, journalistes de renom... De nombreux hommes politiques, tel Pierre Mendès-France, l'assureront de leur soutien moral. Et les innombrables procès qu’il eut à soutenir, souvent avec un retentissant succès, lui valurent une notoriété proprement inimaginable aujourd'hui.


Après 1945, même si les « reconstructeurs » puisèrent à pleines mains dans le vivier du Naturisme Politique, ils n'allèrent pas, loin s'en faut, jusqu'à en faire la pierre angulaire de leur entreprise. Ce qui ôtait toute cohésion aux éléments qu'ils lui empruntèrent sur le triple plan social, éthique et culturel.. La nudité restait, pour l'opinion publique et la plupart des cénacles dirigeants, une folie douce inassimilable et qui retirait, tout « sérieux » au projet naturiste de Société. De Mongeot sera donc relégué au rayon des curiosités mondaines, quelque part entre Boris Vian, Lanza del Vasto et Raymond Duncan! D’autant qu'une presse imbécile continua à lui enfoncer sur la tête sa tiare dérisoire de "Pape des Nudistes" Ce qui a de quoi, convenez-en, occire toute prétention à la respectabilité et casser le mieux trempé des caractères. La fureur de De Mongeot contre les « crétins et les salauds » qui feignirent tout au long des années 50-60 de ne voir dans cette nudité que fantaisie salace, ne trouva d'apaisement qu'avec l’avènement d'une nouvelle génération qui redécouvrira avec enthousiasme dans l'indestructible Vivre d'Abord! l'immense portée sociétale de sa pensée et la mine de bonheur, de joie de vivre, qu'il avait creusée à ciel ouvert.


Pressé de reprendre le flambeau par quelques uns de ces jeunes dont je suis fier d'avoir d'avoir fait partie, le vieux baroudeur réactivera sa verve polémiste à partir de 1966 avec parfois une pointe d'amertume bien compréhensible ; il rejoindra l'équipe « d' agitateurs de méninges » de la Revue Naturiste Internationale, animée entre autres par Jean Albert Foex, Robert Frédérick, le Pr Herscovici, Robert Courtine, Alain Bombard et d'autres encore, tel votre obscur serviteur! Ce n'est qu'au seuil des années 70 qu'il rendra son dernier souffle épistolaire. Les titres des trois dernières « copies » qu'il nous remit en disent long sur son inébranlable pugnacité: « Le progrès contre la nature » (Décembre 69), « J'accuse » (Janvier 70) et « Sus à la bêtise humaine » (Février 70).

Une pensée pour le présent de tous les temps

Mais en quoi consiste donc la pensée de De Mongeot pour qu'une poignée d'obstinés se remuent tant pour la faire redécouvrir aux "nouveaux naturistes" ?

Pour être actuel et compris en raccourci, j'emploierai un mot très New Age pour qualifier ce qui la rend si importante à mes yeux : son caractère holiste. Elle intègre en effet de façon naturelle et harmonieuse toutes les dimensions du phénomène humain. Elle tisse entre elles un subtil réseau de connexions qui s'avèrent évidentes une fois énoncées. L'oeuvre du « Docteur » De Mongeot peut s'analyser comme un diagnostic au scanner des dissonances multiples qui affectent le complexe psychophysiologique et socio-environnemental constitué par l'être humain. Et cela investit autant ses relations avec son corps qu'avec la nature, ou encore avec ses semblables, avec ses fantasmes, avec son Moi profond. Et pour chacune d'elles, De Mongeot prescrit une "thérapie" où la "Sainte Nudité" occupe la place centrale du jeûne et des dépuratifs dans les médecines orientales et holistiques, je prends soin de le préciser, le holisme est une notion aux antipodes de tout totalitarisme. Car bien que « globale » et profondément « écologiste », la pensée de De Mongeot ne véhicule aucun dogme. Elle n'impose aucun carcan salvateur. Elle dit simplement: « Laissez venir la nature! Laissez-la monter jusqu'à votre conscience, sans la déformer, sans la nier, sans la vouloir autre. La Nature, qui porte votre vie de l'extérieur comme de l'intérieur et qui tend au Bonheur et à la plénitude en dépit des apparences ». Pénétrante, iconoclaste, sans tabous, optimiste, inclassable, elle ferait le désespoir des étiqueteurs patentés pour qui n’existent que les catégories de pensée reconnues par l'Université et ses multiples officines de censure.


Lui, sa pensée, il l'appelle « Gymnosophie ! » La Sagesse Nue ! Prenant cette "nudité" philosophique comme une torche au milieu de la nuit de la conscience, il la pointe sur tout ce que l'actualité fait tomber sous son regard vigilant et passionné. Il dépouille toute chose de ses apparences, de ses hontes de ses camouflages, de ses non-dits, de ses hypocrisies accumulées, et il la restitue nue, dans la pleine lumière de sa réalité. Alors, de proche en proche, le miracle de la Vérité s'accomplit : tout devient simple, dé-fantasmé, décomplexé, dé-angoissé. Les "choses de la vie" sortent héberluées des mirages douloureux, des labyrinthes de contradictions où notre mental les retient et elles retrouvent leur juste place dans la symphonie du Monde. Et nous y reprenons alors , en toute liberté, notre partition de soliste, enfin accordée ! C'est tout simplement cela l'essence du Naturisme. Et c'est en cela qu'il rejoint triomphalement le grand fleuve de la Sagesse universelle, telle que l'expriment et la véhiculent toujours les grandes traditions de la Culture et de la Spiritualité humaines aux quatre coins de la planète. Mais attention aux simplifications bêtasses ! Cette nudité n'est pas seulement celle du "slip tombé" ! Si cette dernière est nécessaire, sinon tout reste enclos dans la bulle intellectuelle, elle n'est pas suffisante. Loin s'en faut. La nudité qu'a en vue De Mongeot, comme moi-même à sa suite, le gumnos des Grecs, c'est l'être-en-soi. Ce qui implique avant toute autre démarche premièrement l'acceptation - ne pas nier!- puis la libre soumission - dire "oui" -, et à l'arrivée, l'adhésion joyeuse à la vérité de la vie, telle qu'elle sort jour après jour du droit fil de l’évolution ou, si l'on est déiste, des mains du Créateur. « Sa négation, dit De Mongeot, fait de nous des inquiets, des obsédés, des insatisfaits, en un mot: des refoulés. Et si ce n'était que cela ! En fin de compte : des malades qui, non contents de se gâcher l'existence et celle de nos prochains - qui nous le rendent d'ailleurs bien !-, gangrènent le corps social tout entier et font vaciller la Planète ». En toute logique, la Gymnosophie appelle à s'affranchir de tous les préjugés et de toutes les complexifications - ses deux bêtes noires!- que la soi-disant Civilisation amoncelle diaboliquement sur le chemin du Bonheur. On ne sera donc pas surpris que De Mongeot milite pour la "divine simplicité" avec une fraîcheur qui n'est pas sans rappeler Thoreau, Gandhi ou encore le Saint-Francois des Fioretti, cet autre apôtre de la Vérité-toute-nue. On ne s'étonnera pas non plus qu'un tel cheminement l'ait amené à croiser la voie de la Tolérance. Mais ici encore, attention aux quiproquos. L'originalité de ses vues le place derechef en marge des autres courants de pensée, notamment maçonnique. On ne trouvera nulle trace de béni-ouiouisme niveleur dans cette tolérance-là. S'accepter, accepter l'autre, accepter la nature, c'est d'abord faire taire sincèrement au fond de soi et non refouler les sujets de discorde. Et certainement pas pour en rester là, comme si l’on avait atteint le sommet de toute Sagesse! Chez De Mongeot, la tolérance est active. Elle est un outil pour « dégager le terrain », pour nous alléger, nous rendre disponibles d'esprit afin de s'engager et inciter les autres à s'engager également par notre exemple, dans le processus de connaissance - « Connais-toi toi-même! » - de maîtrise et de bonification - « Soyez parfaits comme le père est parfait! » -, qui seul fait de nous des êtres réellement accomplis, sereins, paisibles, fraternels, heureux, en bonne santé et beaux.


Sur ce terrain de la Beauté qui lui valut paradoxalement tant de mépris, De Mongeot campe sur une position encore une fois très originale, à la fois stimulante et pédagogique. Il fait de la Beauté, c'est à dire de l'harmonie manifestée, la marque de tout accomplissement « architectonique ». Avec la Santé et la Nudité, elle forme un troisième point d'ancrage capital de la Gymnosophie: « Le vêtement dissimule nos difformités, nos faiblesses, nos signes extérieurs de mauvaise santé, de dysharmonie vitale, tant aux autres qu’à nous mêmes. Ce qui amoindrit en nous le désir nécessaire d’y remédier ». Tout De Mongeot est, vous l'avez compris, dans ce « nécessaire d'y remédier ». Pas question de se résigner à nos débilités, qu'elles soient physiques ou mentales! Quels soins n'apporte-t-on pas en effet à notre visage et à nos mains, ces parties dévoilées par nécessité de notre anatomie ( sauf chez les islamistes, et encore : pour la femme seulement!)

Dernier pan incontournable de l'édifice : l'Eros.

Ce serait faire injure à la logique de sa pensée que de taire - et pourquoi donc ? - ce qui est sans aucun doute la cause de ce que les instances naturistes officielles d'aujourd'hui battent plutôt froid la statue du Commandeur De Mongeot...


Ses investigations sagaces dans les arrière-cours de la motivation « nudiste » ont de quoi décoiffer tous ceux qui ont érigé en article de foi canonique l'assertion péremptoire que « nudité et sexualité n'avaient rien, mais vraiment rien à voir ensemble. ». « Allons donc ! » tonne De Mongeot qui traque notre fascination/répulsion vis-a-vis du nu dans toutes ses manifestations, « naturistes », certes, mais aussi libidinales, érotiques, voire pornographiques!

En 1971 encore, à l'occasion d'un hommage à deux compagnons de route disparus, Léo Poldès (animateur du Club du Faubourg, le Jean-Marie Cavada d'avant-guerre et Louis-Charles Royer, écrivain et journaliste)- car il était fidèle, lui !-, il s'insurge contre l'évangélisme bêlant des officiels du Mouvement naturiste : « 50 ans d'expérience quotidienne de la nudité me font dire que dissocier la pratique du nu, hommes, femmes, enfants réunis en plein air, d'une réforme profonde de l’éthique sexuelle, c'est tout simplement faire preuve d'une ignorance crasse, d'un manque total d'expérience, d'inconscience ou d'hypocrisie! ». Et son autre vieux complice, Charles-Auguste Bontemps, d'abonder : « Présenter la nudité en commun comme une manière de castration psychologique est proprement aberrant ». C’est pourtant le discours dominant de ceux qui ont monopolisé la représentativité du Naturisme en France. Mais qui veut faire l'ange fait la bête! Alors un obsédé, De Mongeot? J'affirme qu'il fut sur cette question capitale tout simplement vrai, humble, honnête : humain en un mot. Qui niera, avec des arguments dignes d'écoute, qu' Eros est bien le flux créateur de toute manifestation de Vie sur cette Planète? Et même, sans doute, de l’univers tout entier, si l'on en croit Platon autant que les Veda ou de nos jours les physiciens de l’extrême! La libido est comme la fleur parfumée qui éclôt et s'épanouit au coeur de toute âme comme de toute chair. Et le sexe, point axial de toute cette énergie en nous, est le lieu merveilleux de l’amour incarné, de la fusion fécondante des êtres comme de la jubilation radieuse des corps heureux! Celui que les coteries « pudolâtres et nudophobes » - comme il les appelait - ceignirent du titre infamant de « Prince des pornographes », ne craignit pas d'associer activement le Mouvement naturiste - suivi en cela par les autres Pères fondateurs comme le Docteur Durville - aux travaux et aux actions militantes de la "Ligue mondiale pour la réforme sexuelle" du Pr. Magnus Hirschfeld qui oeuvrait pour l'édification d'une éthique réellement libératrice sur la base des recherches d'autorités comme Havelock Ellis, Auguste Forel, Norman Hair ou encore Pierre Vachet. N'ira-t-il pas jusqu'à lancer à la face rubiconde des « naturistes » plus adeptes du Pastis que du Tantra : « Il est encore plus anti-naturel de boire un - même pas deux ! - verre d’alcool que de se livrer aux jeux de l’amour! Même avec excès! » En effet, en gymnosophie, l'excès de Vie n'est jamais néfaste! Son testament spirituel auquel il porta la dernière touche trois ans avant sa disparition, portait d'ailleurs comme titre : La Révolte des Sexes. On en ignorera sans doute à jamais la teneur puisqu'il s'est mystérieusement volatilisé depuis lors (voir encadré ci-après)

Visionnaire de nos apocalypses et de nos espérances

S’il fallait résumer la richesse des analyses prophétiques de De Mongeot quant au destin tragique que la société productiviste réserve à notre belle Terre et aux générations futures, un livre n'y suffirait pas. L’acuité de sa réflexion dans ce domaine comme dans les autres me fait dire qu'il mérite, en toute équité, de figurer au Panthéon de la pensée écologiste, au même titre qu'un Edouard Bonnefous, Robert Hainard, Edouard Goldsmith, René Dumont ou Jacques-Yves Cousteau. Je vous livre, pour vous en convaincre, quelques extraits pris au hasard des milliers de pages lancées par lui sur ce thème, durant 50 ans, au plus fort de la Mer des sarcasmes :


« En réalité, nous sommes les esclaves inconscients et douloureux de l'orientation du progrès et de la civilisation matérialiste de l'Occident, qui ne sait nous offrir qu'un seul vain et stupide espoir : celui que la Bombe atomique pacifiera le Monde par la peur. La peur, ce sentiment dégradant et avilissant ! » (1938).


« Jour après jour, nous détruisons tous les éléments indispensables à la vie. Sans autre but que de faire progresser la matière inerte à laquelle nous donnons une vie artificielle qui brime la nôtre. » (1966)


«  Les lois de la Nature sont immuables et éternelles. Elles ont toutes une fin juste et déterminée. Elles peuvent s'opposer à nos ambitions, à nos fantasmes, mais elles sont toujours en harmonie avec la Sagesse du Monde. Tôt ou tard, il faut bien avoir l'humilité d'en convenir. » (1969)


« Notre civilisation guérit d'une main et tue de l'autre! » (1970)


« Je préfère de loin la barbarie primitive que nos instincts animaux finissent toujours par modérer, à la barbarie scientifique, bien plus cruel et toujours sans autre frein que le désastre. » (1970)


Et il ne répugne pas, lui le rebelle, à se dire proche de la sensibilité de l'ex-bagnard Henri Charrière ( tout en déplorant avec humour que l'absence d'un titre aussi « excitant » lui vaille une notoriété infiniment moindre! ) : « Papillon » a raison! L'extrême confort tue l'âme! Mais c'est tout l'artificiel mode de vie moderne qui tue l'âme! En nous éloignant de la nature qui est notre élément de Vie". A travers De Mongeot, c'est la Jeunesse éternelle qui parle, comme le dit avec toute sa poésie Khalil Gibran, à notre vieillesse. Car nous sommes vieux de tous nos renoncements à la vraie vie, voulus, acceptés ou subis. Dans son ultime article éditorialiste (février 1970), il apostrophe par delà le temps, ses enfants naturels : les naturistes: « Votre devoir est de vous élever sans cesse et sans répit contre tous les faux progrès qui ruinent la Nature, vous privant ainsi, vous et vos enfants, des éléments indispensables non seulement à votre santé, mais aussi à votre vie. Ne vous laissez pas leurrer par les mirages de la civilisation industrielle, mécanisée et dé-spiritualisée ! Elle est abominable! Elle vous tient en esclavage, vous robotise corps et âme et prépare vos enfants à une existence de termites! Elle ne peut prétendre à aucune circonstance atténuante. La « dernière » guerre et celles à venir dont elle est la cause, la condamnent sans appel. Il faut être gymnosophe, c'est à dire un homme nu, un homme réel qui reconnaît sa nature et qui, dans toutes ses actions, veut y trouver le sens vrai, juste, qui le mettra en résonance harmonieuse avec tout l’univers et avec ses semblables. Elevez-vous audacieusement, courageusement contre le mercantilisme qui avilit non seulement la nature, mais la nature humaine, dans sa chair, dans son sang. Et même dans son esprit. Fustigez l'hypocrisie, les préjugés, et toutes les laideurs, physiques et morales, comme je l'ai fait toute ma vie. Notre mouvement était nécessaire avant la Guerre. Il est indispensable aujourd'hui. Et c'est moi qui vous le dit, qui n'a jamais su que chanter la Santé, la Beauté et l’Amour! ».


Tel était l'homme qui vous permet, cher lecteur, chère lectrice, de vous préparer à partir prochainement vous ressourcer dans l'un ou l'autre de la centaine de centre de villégiature naturiste, que compte aujourd'hui, 70 ans après le début de l'aventure gymnique, notre beau pays de France. Voilà l'homme qui vous invite aussi à dépasser cet intermède revivifiant pour entreprendre de réformer de fonds en comble votre vie, transmuter votre esprit et renouer avec votre être véritable.


Cet homme injustement relégué, dont le Pr. Herscovici (vice président de l'Académie des Sciences Humaines) dit pourtant : « De Mongeot est un de ces éclaireurs de l'humanité dont l'oeuvre n'est qu'un ardent combat contre l'hypocrisie, l'injustice, l'intolérance, la misère et tout ce qui entrave l'épanouissement de la vie humaine, à seule fin de faire découvrir à tous que le monde n'est qu'une confuse aspiration vers la Beauté, la Liberté et la Bonté. » (Revue Naturiste Internationale, avril 1966.)


Michel PIVERT

 


 

 



 




Marcel kienné de MONGEOT (1897-1977) : une biographie



par Michel PIVERT



Marcel Kienné De Mongeot est né le 19 février 1897 à RETHEL (Ardennes), aux confins de deux cultures. Pour conjurer la malédiction familiale d'une prédisposition à la tuberculose, sa mère l'éleva selon les préceptes de la médecine hygiéniste naissante : plein air, nature, sport, alimentation saine et équilibrée. Il en résulta un grand jeune homme vigoureux qui fut l'élève assidu du Collège d'athlètes de REIMS, dirigé par le fameux George Hébert, initiateur de la méthode de gymnastique naturelle qui porte son nom : l'Hébertisme. Des études littéraires classique brillantes - il citait les auteurs grecs et latins couramment !- un père journaliste, le conduisent rapidement à embrasser cette profession. Et, compte tenu de ses passions, on ne s'étonne pas de retrouver le jeune De Mongeot chroniqueur sportif au quotidien Le Gaulois. Ceci naturellement, après l'intermède tragique de la Guerre de 14-18 qu'il fit comme .pilote! Affectation volontaire qui en dit long sur la témérité de ce jeune homme.


Epris de paix, douloureusement marqué par la barbarie imbécile du conflit, par l'injustice sociale encore plus mise à nu, par les déficiences physiques et morales d'une population rongée par le manque stupéfiant d'hygiène, par l'indigence culturelle relevée, il résolut de consacrer sa vie à l'avènement d'une humanité plus digne, plus accomplie et seul gage, selon lui, d’un « rapprochement fraternel entre les peuples et les races ». Seule condition aussi de paix durable. Cet engagement prit d'abord la forme d'une aventure de presse avec les titres déjà cités de Vouloir!  (1920), et de Vivre d‘Abord! (1926), puis d'un mouvement structuré qui rayonna sur toute la France et jusque dans nos plus lointaines colonies : les Organisations Sociales Vivre. Un petit tour par la politique (candidat-député du Parti de la Santé Publique en 1932) le convainquit de l'impasse de la voie électoraliste pour entreprendre une réforme en profondeur des mentalités. Il tourna alors toutes ses énergies et tous ses moyens vers le militantisme et les réalisations « de terrain ». Il ne su jamais calculer ce que lui coûtait ce combat. Il le mena dans le plus pur esprit chevaleresque et c'est, à mes yeux, ce qui en fait peut-être la suprême valeur. Le fait est qu'il se ruina, financièrement parlant, à jeter les fondations sur lesquelles pu prendre durablement assise le Mouvement naturiste français. Après-guerre, en effet, les Clubs du Soleil, colonne vertébrale du Mouvement, furent créés par Albert Lecocq sur le modèle et avec l'apport de la plus part des Sections Vivre de De Mongeot. Mais surtout, ce dont nous lui sommes tous le plus redevables, c'est d'avoir ouvert une sorte de « zone franche » psychologique irréversible dans l'opinion publique à partir d'où l'idée gymnique allait pouvoir prendre racine et faire muter les consciences.


La force de ses convictions et de ses démonstrations exercèrent une influence décisive, quoique totalement méconnue, sur toute l’intelligentsia française, jusqu'au milieu des années 60. Son beau frère, le peintre Fernand Leger, intégra à son oeuvre la substance de sa vision d'un Homme pris au piège de la Société mécaniste. Nombre d'artistes, de chorégraphes (Isadora Duncan, Colette Andris, Malkowsky, etc.), des universitaires, des médecins, des sociologues, des hommes politiques (Léo Lagrange) ont reçu l'empreinte de ses vues élevées et audacieuses sur le débridage nécessaire des carcans qui mutilent inutilement l'âme et le corps humains. Pourtant, il dut sa notoriété plus aux opprobres et aux procès qu'aux honneurs qui s'attachent normalement à un tel ascendant sur les esprits. La société ne lui manifesta que tardivement, et encore : du bout des lèvres, une reconnaissance symbolique et bien mineure : en 1966, il fut fait Chevalier du Mérite Sportif ! « C’est mieux qu'un coup de pied au c...! » me confia-t-il alors. Et c'était bien le moins pour un tel marathonien! Après la fermeture du Sparta-Club en 1962 (Château d'Aigremont-Yvelines), il s'installa à St Germain en Laye, à l'orée de la forêt, et il entreprit la synthèse de sa longue pratique en une oeuvre qu'il voulait monumentale : La Révolte des Sexes. A partir de 1966, il commença vraiment à désespérer devant l'incompréhension grandissante qu'il ressentait de la part de ses "héritiers présomptifs, mais surtout présomptueux" comme il aimait à dire, totalement obnubilés par les perspectives de développement immobilier et spéculatif qu'offrait au Naturisme estival l’avènement de la Société des Loisirs. Il confia donc le flambeau de la Gymnosophie à l’un de ses plus jeunes disciples, alors animateur du Mouvement des Jeunesses naturistes et collaborateur de la revue Naturiste Internationale que les instances officielles du Mouvement fédéral inscrivirent illico sur la « liste noire » des indésirables ! Les dernières années de sa vie furent donc partagées entre l'amertume et des sursauts de rébellion contre la bêtise et la barbarie galopantes du monde moderne. De sa dernière résidence à Rouen, il m'écrivait en 1973 : "J'étouffe! J'aspire tellement à la lumière, au grand air ! Les grands espaces me manquent!" Le 24 avril 1977, le Grand Sachem, prit sereinement le chemin des Célestes Prairies.

Michel PIVERT.

Par Michel Pivert - Publié dans : Histoire des idées
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Dimanche 5 février 2006

 

Racines, branches ou limon sommes unis

par notre appartenance commune au fleuve du vivant.


Les hommes et ce qu’ils savent d’eux-mêmes

sont emportés sur ce fleuve.

 

Notre conscience nous tient la tête hors de l’eau,

hors du bouillonnement de la nécessité pure,

simplement la tête dans le néant du pourquoi

et du comment,

nourrie par ce corps qui ne sort jamais

du tourbillon et des cycles de la matière.

 

C’est pourquoi ce que nous appelons la mort n’existe pas,

il n’y a que notre oubli.

Perte de la conscience et retour à la matière du fleuve

qui nourrit d’autres rêves et s’élance

vers les chutes entropiques, le destin fatal.

 

C'est ainsi que nous continuons ce chemin,

ensemble, François.

Pour longtemps encore par nos héritiers,

la tête dans les étoiles.

 


Laurent Ozon

Par Laurent Ozon - Publié dans : Poèmes
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Samedi 4 février 2006
 

Tout écrivain porte un masque. Giono ne fait pas exception. Plus encore, il semble en avoir porté deux. Avant 1944 et après 1944. Le premier Giono, c'est celui du sentiment existentiel. "Le monde est là : j'en fais partie. (...) Je n'ai d'autre but que de le comprendre et de le goûter avec mes sens." Notons bien : non pas seulement goûter le monde, mais aussi le comprendre. Toutefois, le comprendre avec les mêmes outils qu'on le goûte : avec les sens. Il s'agit d'être à l'écoute du chant du monde (Walt Whitman). De comprendre et de sentir qu'une même loi régit le vivant, des végétaux à l'homme, la sève, la fécondité. "Il y a le mystère de la vie et du monde. C'est un peu de jus vert comme une glu entre mes doigts. Ce que je serai un jour moi-même dans le cours de ma transformation entre chair et plante, entre plante et pierre, entre pierre et ciel, entre poussière d'astre et spermatozoïde en marche dans les épines dorsales."

La rondeur des jours


Le monde se recrée chaque jour. "Pour que l'homme supporte le fait que le monde a été créé, il est obligé, chaque jour, parfois chaque heure, à tout moment, de refaire en lui-même la création du monde." (Triomphe de la vie). C'est pourquoi les jours sont ronds. Ils sont ronds parce qu'ils sont pleins et ils sont ronds parce qu'ils sont sages. Auguste Anglès écrivait qu'il s'agissait là d' "une sagesse de la vie, une sagesse de la “rondeur des jours” (c'est le titre d'une partie de L'eau vive), une sagesse de la sphère toujours parfaite et toujours pleine quel que soit son diamètre, opposée à une morale de la route, de la flèche, du but."1


La sage innocence contre la folie des hommes


Cette conception sage du monde exclut le péché, la faute. Le vivant est innocent au sens de Giraudoux : "L'innocence est la rigoureuse adaptation d'un être au milieu dans lequel il vit." L'innocence n'est donc pas innée. Elle ne va pas de soi. Elle n'est pas "naturelle". Elle est un effort. Presque un miracle. Pour les humains, s'entend. Le contraire de l'innocence, c'est l'arraisonnement du monde et c'est aussi l'esclavage de l'homme. Esclavage par la machine et par la technique. Mais aussi par les folies collectives et anonymes : la guerre (on sait à quel point Giono a été marqué par son expérience de combattant de 1914-1918).

Libérer l'homme et libérer la terre sont donc une seule et même question. "Ce n'est pas seulement l'homme qu'il faut libérer, c'est toute la terre... La maîtrise de la terre et des forces de la terre, c'est un reste de rêve bourgeois chez les tenants des sociétés nouvelles. Il faut libérer la terre et l'homme pour que ce dernier puisse vivre sa vie de liberté sur la terre de liberté. (...) Ce champ n'est à personne. Je ne veux pas de ce champ ; je veux vivre avec ce champ et que ce champ vive avec moi, qu'il jouisse sous le vent et le soleil et la pluie, et que nous soyons en accord. Voilà la grande libération païenne"2 Cet état de communion avec le monde fait sa place à la mort, qui paraît à Giono "une chose normale et régulière". Mais elle n'admet pas la souffrance, qui lui fait l'effet d'un "scandale". Pour la même raison peut-être que ce refus de la souffrance, l'univers de Giono ne comporte pas de place pour Dieu, que Giono écrivait sans majuscule, dieu, simple convention sociale ou borne témoin. Car le monde selon Giono ne comporte pas de manque. Dieu, en tant qu'extérieur au monde, n'a ainsi pas lieu d'être.




Un humanisme païen


Absence de Dieu. Encore ne s'agit-il pas de nier Dieu, mais de s'attacher à comprendre et à accueillir ce qui peut naître à la place qui lui était donnée par le monde moderne. "L'athée dit non ; il se contente de refuser. Mais le païen désire, veut, et donc renverse et reconstruit. Le vrai monde sera un monde de païens. L'humanisme païen est la grande affirmation de l'homme vivant."3 Le premier Giono est donc l'homme qui chante l'unité du monde vivant. L'homme est dans le monde, et il tient tout du monde. "On ne peut isoler l'homme. Il n'est pas isolé. Le visage de la terre est dans son coeur." (Le chant du monde). L'homme, porté par ses désirs, ressent une ivresse légitime à goûter le monde. "Il y a dans la sensualité une sorte d'allégresse cosmique." Si l'homme ne goûte pas assez le monde, c'est qu'il n'est pas à la hauteur de ses fruits. "Si ce que tu manges ne te grise pas, c'est que tu n'avais pas assez faim." Mais le mouvement vers la pénitude, l'appropriation en soi de l'être du monde, l'accord avec le monde, en un mot, la sagesse, sagesse qui est aussi joie profonde, cela n'est pas un mouvement "naturel". La recherche de la joie, souligne Giono, n'est plus une disposition d'esprit (en quoi Giono pense un monde, celui des années vingt et trente, qui a déjà commencé à changer). La recherche de la joie est un travail. "Il faut l'entreprendre comme on entreprend une oeuvre matérielle, car c'est une oeuvre matérielle."


L'autre Giono


Apparaît après 1944 un "second" Giono. Différent au point que certains lecteurs ne connaissent que l'un des deux, celui d'avant-guerre ou celui d'après-guerre. Les points communs aux deux ne manquent pourtant pas. Dans toute l'oeuvre de Giono, la condition humaine, c'est d'abord la confrontation avec un paysage. De même, la séduction des commencements parcourt tous ses livres. "C'était une nuit extraordinaire"...; "C'est le temps de l'étoile"... . L'ivresse des commencements, c'est l'art de savoir nommer les moments inauguraux. Enfin, la franchise face aux désirs est présente du début à la fin du travail d'écriture. Le critique Henri Godard note : "Nous avons tous les mêmes désirs, y compris ceux que la morale réprouve, et aussi ceux par rapport auxquels nous ne trouvons pas le monde à notre mesure. D'homme à homme, la différence est entre ceux qui font ce qu'ils peuvent pour oublier ce genre de désirs, et ceux qui au contraire les mettent au centre de leur vie. Tous les héros des Chroniques de Giono sont de cette seconde espèce."