Mercredi 21 juin 2006 3 21 /06 /Juin /2006 12:37

En effet, avant que d’être une crise de notre mode de production, de redistribution des richesses ou de la dégradation de nos biotopes, la crise écologique est bien une crise relationnelle avec les mondes dans lesquels nous évoluons. En cela, intégrer la culture écologique dans notre champ de réflexion et d’action, c’est reconnaître que, parallèlement à la destruction des écosystèmes, c’est à la dégradation de notre humanité que nous assistons.

Cette dévastation sans équivalent nous bouleverse parce qu’elle nous montre en quoi nous ne nous retrouvons plus dans le monde, en quoi il nous est devenu étranger, en quoi, finalement, notre existence s’est appauvrie. Et puisque c’est au travers de sa culture qu’un peuple, qu’un homme, comprend le monde et lui est relié, c’est bien sur le chemin d’une véritable révolution culturelle que nous devons nous engager.

Nous devons nous interroger, non pas tant sur les remèdes à apporter à des pollutions que sur ce qui a permis qu’elles adviennent. La catastrophe serait que, ignorant les causes profondes de ces phénomènes, à savoir l’état de notre culture et les liens que nous établissons avec le monde, nous nous contentions de n’apporter qu’une réponse technique à des problèmes qui sont d’abord des signes.

Comme une maladie est le signe d’une inadéquation entre une manière de vivre et les lois naturelles, nos pollutions sont les signes d’une inadéquation entre la civilisation industrielle et capitaliste et les lois du monde.

Il est illusoire de croire que nous arriverons à limiter la grande destruction à laquelle nous assistons, en instituant des réglementations de protection environnementales, qu’elle soit d’inspirations libérales, socialistes ou mêmes prétendument écologistes. Car c’est le contrôle technocratique qui s’accentuera alors, sans que soient remises en question les causes fondamentales des problèmes. Le remplacement des normes technocratiques de gestion capitaliste par celle des normes technocratiques de gestion pseudo-écologiste, ne nous réconciliera pas avec le monde.

Si l’écologie n’était qu’une science, même une aristo-science - et puisqu’il est entendu pour nous que la science ne produit pas de valeurs mais fournit des moyens - on pourrait juger abusif l’utilisation qu’en font de nombreux penseurs ou encore des mouvements politiques culturels et associatifs pour définir leur démarche. On pourrait alors penser que nous ne devons cette situation qu’à la confusion des idées qui règne dans notre société et au caractère particulièrement polysémique de ce mot. Mais l’écologie précisément n’est pas une science. Ou plutôt, comme l’a bien montré Antoine Waechter tout à l’heure, l’écologie préexiste à l’apparition du mot que l’on a créé pour la désigner à la fin du XIXe siècle en Europe.

Elle est une méthode au sens étymologique du terme méthodos, un cheminement, quelque chose comme le retour d’une démarche que je qualifierais de traditionnelle dans les sciences occidentales. L’écologie est selon nous, le nom moderne (et toujours problématique ) qu’a emprunté la pensée « cosmique », propre à toutes les cultures traditionnelles, au moment de refaire surface au coeur même de la modernité.

L’écologie, nous l’avons vu, est une culture qui nous porte à vouloir connaître les lois à l’oeuvre dans le monde afin de mieux penser, de mieux comprendre et donc de mieux agir sur les problèmes auxquels nous sommes confrontés. Aux antipodes des utopies économiques du XVIIIe, des utopies sociales du XIXE et des utopies politiques du XXe siècle, l’écologie s’oppose à toute réflexion décontextualisée.

Comme le déclarait récemment Frédéric BELLANGER sur les ondes radiophoniques, « Pour les écologistes et au contraire des libéraux, l’économie n’est pas une sphère d’activité humaine autonome, fonctionnant selon ses propres lois et pour ses propres fins, indépendamment des nécessités et des lois qui gouvernent tous les autres processus à l’oeuvre dans la nature. »

Nous nous inscrivons en rupture avec l’économisme dans sa prétention à réduire notre rapport au monde, notre rapport aux autres et à soi, à une somme d’intérêts matériels, à une marchandise et donc à une quantité de cet équivalent universel qu’est l’argent, et à l’aune duquel on veut saisir, mesurer, maîtriser, réquisitionner, instrumentaliser, bref, « arraisonner » la totalité du vivant.

Évidemment, nous ne nions pas pour autant l’importance et la nécessité des fonctions de production, d’échange et de consommation. Mais ces fonctions restent pour nous indissociables des rapports sociaux, politiques et culturels, bref d’une identité collective dans laquelle elles s’enracinent, se subordonnent et s’harmonisent.

Ainsi, la fonction économique reste « contextualisée » (embedded selon la terminologie de Karl POLANYI22), c’est-à-dire insérée dans un espace social, politique, culturel, mais aussi plus largement naturel et vivant que nous nommons écosystème ou Biosphère. De cette manière holiste, nous envisageons l’économie, non pas comme l’avoir ou le paraître individuel, mais bien comme participant et devant participer de l’être ensemble d’une communauté vivante. »23

Contrairement au libéralisme qui s’appuie sur un corpus scientifique obsolète, l’écologie cherche à établir des lois pour l’organisation des sociétés humaines en s’inspirant et en s’instruisant de l’observation scrupuleuse des lois de la biosphère. L’écologie comme mouvement culturel, est donc en quelque sorte un mouvement « topique » qui consiste en une valorisation a priori de la diversité organisée du vivant (la biocomplexité), cette diversité menacée des espèces, des paysages et des cultures qui font la beauté et la richesse du monde que nous aimons. L’écologie ne consiste pas en une simple succession de revendications à caractère environnemental ou en on ne sait quel projet d’unification planétaire sous les auspices d’une spiritualité de pacotille. Elle est un mouvement de décolonisation intégral qui se propose de mettre fin à la colonisation multiforme (économique, culturelle et technologique) du monde par la civilisation industrielle et l’idéologie libérale pour que reprenne la poursuite de la différenciation et du perfectionnement de la vie sous toutes ses formes.
 
 



Sources et notes de lectures :
 

1 - Louis DUMONT, Homo aequalis I, Genèse et épanouissement de l’idéologie économique. éd. Gallimard, coll. Bibliothèque des sciences humaines, 1977.

2 - Thomas KUHN, La structure des révolutions scientifiques, éd. Flammarion, coll. Champs, N°115, 1983.

3 - Pascal ACOT, Histoire de l’écologie, P.U.F., coll. Que sais-je ?, N°2870, p.5.

4 - Ernst HAECKEL, Generelle Morphologie der Organismen, Berlin, 1866.

5 - Victor-Emile SHELFORD, Animal Communities in Temperate America, Chicago University Press, 1913.

6 - Werner HEISENBERG, La nature dans la physique contemporaine, NRF, coll. idées, 1962, p.145.

7 - Jacques GRINEVALD, A propos de la naissance de l’écologie, La bibliothèque naturaliste N°10, p. 10, mars 1990, éd. CEDEC, Sisteron.

8 - Vladimir Ivanovich VERNADSKY, La Biosphère, Paris, 1924. Cité par J. Grinevald, op. cit. p.9.

9 - Charles DARWIN a par exemple, mis en lumière le principe de l’évolution par sélection du monde vivant. Cette définition n’implique pas nécessairement une vision linéaire de l’histoire du phénomène vivant (évolutionnisme dit « darwinisme »), mais est compatible avec une vision « buissonnante », ou circulaire et interactive des processus de transformation du vivant. Le sélectionnisme de Darwin ne nie pas la dimension intentionnelle, et donc adaptative et instructiviste de l’évolution ontogénétique (évolution de l’organe partie de l’organisme), mais la distingue de l’évolution phylogénétique (l’évolution de l’espèce partie de la biosphère). Il faut en effet distinguer ce qui relève du comportement adaptatif valable pour l’organisme sur des laps de temps courts et le rôle de la sélection, qui intervient dans l’évolution phylogénétique de façon déterminante. Le processus évolutif est fondamentalement sélectionniste à long terme et accessoirement instructiviste (au sens de LAMARK) à court terme.

10 - Roberto FONDI, La révolution organiciste, éd. du Labyrinthe, 1986, p.74.

11 - Edward GOLDSMITH, Les vrais résultats de la croissance, in Le recours aux forêts N°6 p.47. (22 rue Jules Ferry, 95240 Cormeilles.

12 - Serge LATOUCHE, Métaphysique du progressisme, intervention au 1er colloque du recours aux forêts, le dimanche 11 janvier 1998.

13 - Nicholas GEORGESCU-ROEGEN, La Décroissance, rééd. 1996 par les éditions Sang de la terre, Paris. avec une préface de Jacques GRINEVALD et Ivo RENS.

14 - Cf. sur ce point voir Nicholas GEORGESCU-ROEGEN, La dégradation entropique et la destinée prométhéenne de la technologie humaine, in La décroissance, op. cit., p. 180, et passim.

15 - Edward GOLDSMITH, La loi de l’entropie s’applique-t-elle au monde réel ?, in Le défi du XXIe siècle, une vision écologique du monde, éd. du Rocher, p.402, Paris, 1994.

16 - Jean DORST, professeur au Muséum d’histoire naturelle de Paris in Géopolitique n°27, entretien, p. 63.

17 - En particulier : Edgar MORIN, La complexité humaine, éd. Flammarion, coll. Champs, N°189, 1994.

18 - Edward GOLDSMITH, Le défi du XXIe siècle, une vision écologique du monde, éd. du Rocher, p.402, Paris, 1994.

19 - Voir à ce sujet l’article de Wolfgang SACHS, Le culte de l’efficience absolue dans la revue MAUSS N°3, nouvelle série.

20 - Luc FERRY, Le nouvel ordre écologique, éd. Grasset, 1992.

21 - Voir pour une introduction à ce sujet les livres de Jean-François GAUTHIER, L’univers Existe-il ?, éd. Actes Sud, 1995. Patrick TROUSSON, Le recours de la science au mythe, éd. l’Harmattan, coll. Conversciences, 1995. Fritjof CAPRA, Le tao de la physique, éd. Tchou, Paris, 1979.

22 - Karl POLANYI, La grande transformation, Aux origines politiques et économiques de notre temps, (1944.), Gallimard, 1983.

23 - Frédéric BELLANGER Rédacteur-en-chef du recours aux forêts, Radio Enghien, émission de Louis Pasquier du 5 mars 1997

Par laurent ozon - Publié dans : Analyses
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Lundi 12 juin 2006 1 12 /06 /Juin /2006 17:03
 
« La société, jusque dans ses représentations scientifiques les plus élaborées, parle souvent de la nature par analogie avec sa propre organisation. Il est fréquent que la façon dont elle discourt sur l’ordre de la nature soit aussi une manière de légitimation de sa structure propre.»
Paul FEYERABEND in, Adieu à la raison, Paris, Le Seuil,1989, p.38
 
Fondés en 1944 à Bretton Woods aux États-Unis, la Banque mondiale et le fonds monétaire international (FMI), puis l’Organisation Mondiale du Commerce, l’OMC qui a succédé au GATT en 1996, sont les instruments d’une logique planétaire de développement économique et de libéralisation des échanges voulus par les firmes transnationales. Leur modèle de développement prétend apporter le bien-être général et le dogme du libéralisme économique qu’elles défendent exalte les vertus du marché sans entraves comme « valeur universelle », et fondement de la démocratie.
Or, après plusieurs dizaines d’années de croissance et d’expansion du système techno-économique occidental, il nous est bien permis d’apprécier ses résultats et en définitive de juger de sa désidérabilité . Pour toute personne lucide, le constat est facile à faire. Edward Goldsmith nous en livre une synthèse qui se passe de commentaires : « Le commerce mondial a été multiplié par onze depuis 1950 et la croissance économique par cinq et pourtant au cours de cette période, il y a eu un accroissement sans précédent de la pauvreté, du chômage, de la désintégration sociale et de la destruction de l'environnement. Il n'y a donc pas de preuve que le commerce ou le développement économique soient d'une grande valeur pour l'humanité..». En cela, rien d’étonnant donc à ce que les valeurs libérales soient, prioritairement à tout autre, la cible des critiques que les écologistes ont adressé à la société.

Le but de mon intervention est de vous présenter ce que postulent l’écologie et le libéralisme, à mon sens de façon inconciliable, à l’heure où certains politiciens prétendent éclairer les électeurs sur leur démarche en se réclamant de l’une et de l’autre.

Le libéralisme n’est pas simplement une conception du monde reposant sur une valorisation de la liberté sous toutes ses formes (économique, politique, morale ou religieuse). Cette définition dont certains libéraux peuvent user pour définir leur démarche ne nous permettrait en effet pas de comprendre ce qu’est historiquement le libéralisme et ce qui le distinguerait par exemple de l’anarchisme ou du libertarisme, même si, de l’avis de nombreux commentateurs, ces doctrines ne sont pas sans rapports. Pour être bref, nous dirons que le libéralisme est, au même titre que le socialisme, une doctrine de gestion du capitalisme, de la « richesse matérielle» générée par l’activité industrielle. La vulgate libérale qui se ramène aujourd’hui plus prosaïquement en économie à un éloge de la croissance et de la libre-entreprise peut se résumer ainsi : Chaque homme en poursuivant librement la satisfaction de son intérêt propre contribue, si tous les autres hommes en ont la même liberté, à la satisfaction de l’intérêt collectif. Pour les libéraux, « la liberté pour l’individu de concourir à son propre bien-être est la condition nécessaire et suffisante du bien-être social » c’est ce qu’on appelle la coïncidence naturelle des intérêts.
Pour les libéraux, l’individu est intégré à un monde régi par des lois mécaniques et complexes, qui ne doivent directement rien, ni au Dieu chrétien, ni au Cosmos des Anciens.
La cause de toute action humaine serait ainsi la recherche de la satisfaction individuelle, et l’activité de l’homme conformément à la recherche de son intérêt reposerait toujours sur un processus de comparaison comptable (exact ou non, conscient ou non) et donc in fine sur un calcul coût - profit.
La possibilité d’un calcul économique rationnel reposerait enfin sur la possibilité d’une interprétation objective préalable du résultat des actions humaines en termes d’utilité et impliquerait donc une évaluation mathématique du résultat de ces actions (en fonction du rapport coût-profit).
Pour finir, le Produit National Brut (PNB) mesurant ce que chacun peut, en moyenne, acquérir serait le concept le plus réaliste et le plus pratique pour évaluer le bien-être collectif. Il en ressortirait alors que « plus le PNB est élevé et plus le bien-être général est important ».
Pour un libéral, l’objectif poursuivi par la société doit être la Croissance du PNB ou du Produit National Net réel par tête d’habitant. Parce que l’organisation de l’économie selon les principes de la libre concurrence des individus (liberté de circulation des biens et des valeurs sans intervention de l’Etat), est , selon lui, la seule qui permette la Croissance du PNB, les politiques qui ont en charge les intérêts de la collectivité doivent prioritairement se donner pour objectif d’assurer une croissance la plus importante possible. Il leur incombe donc de veiller à maintenir la paix sociale, sans laquelle il n’y a pas de liberté économique, tout en se gardant d’intervenir en tant que « agent économique » sur un marché en voie de planétarisation.
L’influence des valeurs de la modernité sur la formation épistémologique de la science économique orthodoxe dont le libéralisme est l’émanation est admis par tous ou presque. Le libéralisme est une doctrine qui n’est tout simplement pas pensable sans les valeurs de la modernité. Certains ont même vu à l’instar de Louis DUMONT1 dans l’idéologie économique contemporaine l’incarnation la plus aboutie des valeurs modernes. Le libéralisme prend appui sur un système de valeurs, ce que Thomas KUHN2 a appelé un paradigme, le paradigme moderne, pour partie déjà constitué au XVIIIe siècle, au moment où le philosophe écossais Adam SMITH, fondateur de l’économie politique anglaise fait publier en 1776 son fameux Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, considéré encore aujourd’hui comme un livre-manifeste pour les libéraux
L’écologie comme science apparaît à la fin du XIXe siècle au carrefour de plusieurs disciplines scientifiques (la pédologie, la botanique, l’agrochimie, la phytogéographie et la biologie) de la nécessité d’étudier les espèces vivantes en contexte, c’est-à-dire sur leur lieu de vie et dans le réseau de liens qui les lient aux autres espèces. Cette méthode sera spontanément adoptée par les scientifiques qui, à partir du XVIIe siècle se lancent dans l’exploration du monde pour étudier et découvrir ce que ne pouvait leur révéler l’étude d’individus isolés dans des espaces artificiels. Il parut clair que cette approche offrait beaucoup plus de potentialités. Elle impliquait que les individus en question étant fortement dépendants de leurs communautés multiples d’appartenance, il n’était possible de comprendre certaines de leurs particularités physiologiques ou comportementales, qu’en les replaçant dans le système naturel de relations complexes au sein duquel ils remplissaient des fonctions particulières et dont ils dépendaient par ailleurs pour leur survie, à savoir leur milieu:, Leur milieu, c’est-à-dire le contexte le plus approprié pour leur fournir les informations nécessaires à l’adoption d’un comportement conforme à la préservation de leur équilibre.
Le mot « Oekologie » sera forgé par le biologiste allemand Ernst HAECKEL (1834-1919), et utilisé pour la première fois en 1866 dans la première édition de sa Morphologie générale des organismes . Il est formé de deux racines grecques : oïkos et logos, la science.
Le mot, « écologie » est construit comme « économie » et dérive comme le note Pascal ACOT3 , « pour une partie, du thème indo-européen weik, qui désigne une unité sociale immédiatement supérieure à la maison familiale. Ce thème donna, entre autres, le sanskrit veçah (maison), le latin vicus qui désigne un quartier, et le grec oïkos, l’habitat, la maison ».
L‘écologie signifie donc littéralement « la science de l’habitat » . Haeckel la définit ainsi : « par écologie, nous entendons la totalité de la science des relations de l’organisme avec l’environnement, comprenant au sens large toutes les conditions d’existence »4. Cette définition constitue encore le fond de la plupart des définitions actuelles de l’écologie scientifique. L’écologie est une science tout entière tournée vers l’étude des relations entre les groupes. On pourrait presque dire que, pour les écologistes, et du point de vue de la priorité donnée dans l’approche de leur objet d’étude : la relation précède l’essence.
Victor Émile SHELFORD, pionnier de l’écologie américaine la définira lui comme “la science des communautés” et écrira : « Une étude des rapports d’une seule espèce donnée avec son environnement, qui ne tient pas compte des communautés et, en définitive, des liens avec les phénomènes naturels de son milieu et de sa communauté, ne s’inscrit pas correctement dans le champ de l’écologie »5. Ce seront les théories organicistes de l’américain Frédéric CLÉMENT et plus tard la systémique de Ludwig VON BERTALLANFFY qui fourniront des éléments de compréhension des communautés biotiques, qui seront désormais considérées comme des systèmes vivants.
Cette comparaison de la communauté à un organisme biologique sera si bien établie que Daniel SIMBERLOFF la considère comme « le premier paradigme de l’écologie ».
C’est en réaction à cette théorie qu’il jugeait excessive que le biologiste Sir Arthur TANSLEY élaborera son concept d’écosystème à savoir « l’ensemble formé par une communauté, son substrat géologique et son environnement atmosphérique. » pour désigner ce qu’il considère lui comme un quasi-organisme.
Cette théorie des écosystèmes (ou biorégion) intégrant des règnes différents, sera validée ultérieurement dans les années 20 par les travaux de l’école d’Uppsala fondée par le botaniste suédois EINAR DU RIETZ, grâce à la méthode dite des “aires minima”, puis par ceux de l’Ecole de Zurich Montpellier de Josias BRAUN-BLANQUET.
Après une éclipse d’une cinquantaine d’années, l’organicisme fit un retour en force dans la pensée écologiste grâce aux travaux de James LOVELOCK qui étudiera le caractère autorégulé et autocréateur de la Biosphère dans son fameux livre « l’hypothèse Gaïa », qu’il fera sous-titrer « la Terre est un être vivant », et par l’effort de vulgarisation entrepris par le courant culturel écologiste baptisé par le philosophe Norvégien Arne NAESS « Deep Ecology », écologie profonde.
A l’opposé de cette approche, les modernes, se représentent la nature de façon mécaniciste. Rompant avec la physique aristotélicienne et organiciste d’un Cosmos, d’une nature ordonnée, hiérarchisée et finalisée, la physique de GALILÉE, mettait en scène un espace infini de masse-énergie, mathématisable et géométrisable, une nature obéissant à des lois présentant partout les mêmes propriétés (isotropes) et où la cause déterministe et retardée d’un phénomène est seule efficace (causalistes). Repris par tous les tenants de la modernité occidentale, ce nouveau paradigme scientifique postule, à l’inverse de toute perspective organiciste, que « La nature ne peut s’expliquer que par elle-même et ses lois sont identiques à celles de la mécanique » 6.
De plus, pour les libéraux, la seule unité naturelle et originaire est l’individu et c’est en lui que réside toute souveraineté. Il faut qu’il la transfère momentanément à la société pour que celle-ci puisse s’en prévaloir. L’individu (naturel, premier et principiel) préexiste à la collectivité (artificielle dérivée et conventionnelle) qui n’en est que la simple addition à un moment donné. En conséquence de quoi, l’intérêt de la totalité sociale est - pour les libéraux - secondaire, car constitué de la somme des intérêts particuliers qui la composent.
Découlant de l’organicisme, le holisme (du grec holos entier), se fonde sur le constat que « l’organisme vivant est un tout, et que ce tout est plus et autre que la somme de ses parties ». Que l’individu ne peut-être vraiment compris dans ses aptitudes et ses besoins sans le contexte des communautés et des écosystèmes auxquels il est adapté. Le systémisme écologiste s’inspire des principes dégagés par la théorie des systèmes et la cybernétique et récuse les doctrines atomistes (subordination de l’intérêt collectif aux intérêts individuels) pour lui préférer les doctrines holistes (subordination des intérêts individuels à l’intérêt collectif).
Ces points de vue contiennent respectivement une part de vérité lorsqu’ils sont pensés complémentairement. Et, dans ce cadre là, de notre point de vue, l’intérêt individuel est de faire primer l’intérêt général uniquement lorsque celui ci s’identifie aussi à celui de la préservation de l’intégrité de la Biosphère.
Pour être clair, le holisme écologiste a ceci de spécifique qu’il considère que l’ensemble à respecter s’étend au-delà de la communauté humaine d’appartenance ou d’identification pour s’étendre à la hiérarchie des systèmes vivants, dont l’intégrité est une condition sine qua non de la préservation à terme de l’intérêt collectif.
Pour reprendre une sentence du célèbre savant Russe et précurseur de l’écologie Vladimir Ivanovich VERNADSKY « L’homme en tant qu’être vivant est indéfectiblement lié aux phénomènes matériels et énergétiques d’une des enveloppes géologiques de la Terre : la Biosphère. Et il ne peut en être physiquement indépendant un seul instant ».
Autres point de divergence entre écologistes et libéraux, leurs visions des lois du monde et les bases de leurs naturalismes.
Les écologistes affirment le caractère « coopératif, ordonné et évolutif » de tous les systèmes vivants par opposition à une interprétation strictement « compétitive, aléatoire et non directive » portée par les élites économiques acquises à une interprétation superficielle des travaux de DARWIN. Pour l’écologie, les relations entre les êtres vivants sont essentiellement coopératives et accessoirement compétitives lorsque le système, (la communauté ou l’organisme) parvient à préserver son Homéostase, c’est-à-dire ses capacités à préserver sa stabilité face aux agressions internes et externes.
Cette situation peut changer, et généraliser la compétition et les comportements d’agressions (qu’il faut distinguer de la prédation), lorsque l’ensemble ne parvient plus à faire face aux discontinuités qui le menace. C’est à la généralisation des perturbations sociales et naturelles que nous devons la montée des comportements relevant d’une lutte de tous contre tous, et qui ne sont qu’exceptionnels en situation normale.
Cette divergence d’appréciation, de perception de la nature, dominée par, la diversité, l’adaptabilité et la stabilité, pour les écologistes et l’isotropie, le chaos et la compétition pour les libéraux traduit bien, au-delà des différences d’opinions et de valeurs, des différences de sensibilité. Différences de sensibilité et donc différences dans l’appréciation des finalités ultimes, pour l’individu, le groupe, la vie ou la matière.
Les Anciens à l’instar d’ARISTOTE distinguaient, à côté d’une notion de cause efficace de nature déterministe et se déroulant du passé vers l’avenir, une notion de cause finale, de nature téléologique se déroulant de l’avenir en direction du passé. Comme le note Roberto FONDI10 : « Cette théorie introduisait l’idée selon laquelle les phénomènes naturels ne dépendent pas seulement de causes situées dans le passé, mais aussi de causes situées dans le futur ». Pour nous, l’intentionnalité est la caractéristique essentielle du comportement des êtres vivants. Les organismes vivants sont conçus et se développent « comme s’il leur fallait poursuivre intentionnellement un dessein conscient »11. L’évolution d’un être vivant est téléologique (de telos, le but), c’est à dire orientée vers un but, qui est de prendre une place particulière dans un ensemble dynamique. Il n’est donc pas là par hasard, et ne se développe pas (s’il est sain) de façon aléatoire.
Or, d’une façon générale, les libéraux comme les socialistes en tiennent pour ce que Serge LATOUCHE a appelé la métaphysique du progressisme. L’idée de progrès, qui nous l’avons vu l’année dernière, lors de notre premier forum, repose sur une conception linéaire et orientée du temps, sur une interprétation profondément optimiste du mouvement des sciences et des techniques et sur une valorisation intrinsèque de la nouveauté. A cette conception fondamentalement optimiste, les écologistes préfèrent une perception plus réaliste et moins teintée de métaphysique, qui s’inspire d’une autre grande loi du monde, physique celle-là, l’Entropie.
L’Entropie désigne le second principe de la thermodynamique né d’un mémoire de Sadi CARNOT amélioré par l’autrichien Rudolf CLAUSIUS, qui s’inspire d’un fait élémentaire : la chaleur s’écoule naturellement du corps le plus chaud au corps le plus froid. Carnot en déduit que, inversement, le passage de la chaleur d’un corps froid à un corps chaud ne peut se faire sans l’intervention d’un travail. La conséquence la plus générale est qu’il y a une dégradation continuelle et irréversible de l’énergie dans n’importe quel système clos.
Désignant la mesure de la dissipation ou du désordre, la loi de l’Entropie est aussi l’énoncé général à partir duquel peuvent se comprendre tous les phénomènes de dégradation d’énergie, ainsi que leur caractère irréversible.
Nicholas GEORGESCU-ROEGEN, mathématicien et théoricien d’une bioéconomie, demande, quant à lui, que l’on ne restreigne pas l’entropie au seul domaine de l’énergie, mais qu’on en étende aussi l’application à la matière : car qu’est-ce que l’usure des matériaux, sinon une forme particulière d’entropie?
Georgescue-Roegen publiera en 1973 son livre « La décroissance »13, une analyse thermodynamique appliquée à l’économie et démontrant l’irréversibilité du cycle de transformation des énergies et des matières et donc les limites matérielles de la croissance économique prônée par les libéraux. Le processus économique consistant pour l’essentiel selon lui en un prélèvement de matières à basse entropie dans les stocks de ressources « libres » ou accessibles mais limitées et en un rejet de matière à haute entropie, aggravant ainsi le phénomène de dissipation de ressources indispensables mais non-renouvelables14.
Edward GOLDSMITH, le directeur de la revue The Ecologist, met pour sa part, en doute la viabilité de l’entropie pour rendre compte des lois du vivant15, tout en admettant sa pertinence pour rendre compte des lois physiques de l’inerte. Au regard des lois physiques la vie constitue ainsi un phénomène de boucles syntropiques qui compense temporairement par son « travail », l’inéluctabilité de la dégradation entropique de l’énergie et la matière inerte. Le phénomène vivant est désormais perçu comme une exception, une formidable mais fragile exception dont les caractéristiques contredisent temporairement l’entropie fondamentale de l’énergie et de la matière. La vie, se maintient à l’intérieur d’ensembles organisés et diversifiés en compensant temporairement la mort, l’Entropie, le processus fatal et continuel de dissipation de désorganisation et d’homogénéisation des masse-énergies abandonnées par la vie.
Précisément, la biosphère, semble, à bien des égards engagée dans un processus dominant menant à une progressive et mortelle entropie sous la pression croissante de l’impact des activités humaines. Les exemples qui en témoignent sont nombreux :
La France comptait plus de 4000 espèces de pommes au début du siècle, Il est devenu difficile d’en recenser une centaine et 5 espèces assurent à elles seules 95 % de la consommation. En France, là où étaient répertoriées au XIXe siècles 88 variétés de melons, on n’en trouve plus guère que 5. Jacques Barrau, un ethnobotaniste, écrit, qu’en 1853, les frères Audibert, pépiniéristes provençaux offraient à la vente 28 variétés de figues, alors qu’on n'en trouve plus guère que 2 ou 3 aujourd'hui. On pourrait continuer comme cela durant des heures.
Le biocide est aussi à l’oeuvre pour écraser la diversité interspécifique et intraspécifique des communautés humaines. Je pense aux cultures, régionales, locales, en France, mais aussi partout en Europe et dans le monde. Je pense à ces communautés chassées de leurs terres par des projets pharaoniques imposés par les multinationales et leurs relais, en Inde, ou ailleurs. Je pense à ces peuples broyés par la mécanique implacable de la colonisation occidentale : Les indiens guaranis parqués comme du bétail et qui ne survivent plus qu’en louant leurs bras aux industries d’alcool qui les empoisonnent comme avant eux plus de 90% des indiens d’Amazonie ont déjà disparu. Ailleurs, ce sont Les Bushmen chassés de leur territoire pour faire place aux industries touristiques, Les Aborigènes déplacés de leurs terres ancestrales pour y effectuer des essais nucléaires, les paysans en Europe en Afrique ou ailleurs. Pensons encore aux tibétains dont les autorités chinoises organisent méthodiquement le génocide par l’assimilation, l’acculturation et la terreur policière, pendant que le chef de l’Etat français se fait en Chine le VRP d’une industrie qu’il croit encore nationale.
Pensons encore aujourd’hui aux indiens Wayampi, Emerillon et Wayanna qui luttent contre la colonisation et la normalisation imposée simultanément par l’état français au nom de la mise en valeur du territoire, les médias au nom du droit à l’information, et des firmes au nom de la liberté du commerce. Car en Guyane dans ce département du bout du monde L’Etat français y poursuit l’occidentalisation et la normalisation des indiens dans la continuité des grands ancêtres qui ont appliqué les méthodes d’assimilation et de destruction des peuples en Bretagne, en Corse, en Alsace, en Provence, au Pays Basque et ailleurs. Le carnet de commande y a remplacé la Bible ou le Code Civil, mais la logique coloniale reste la même.
Cette homogénéisation culturelle conduit, précisément, par un significatif phénomène de rétroaction à l’accélération de l’homogénéisation et de la standardisation des paysages. Car les paysages que nous connaissons, en Europe en particulier sont le résultat d’une longue interaction entre les communautés humaines et l’ensemble des autres espèces vivantes qui composent son milieu, comme de la nature de ses sols et de son climat.
Et parce que l’homme est un être qui intervient sur son milieu, à la diversité des écosystèmes répond la diversité des cultures et des modes de représentation du monde et rétroactivement, à la diversité des modes de représentations du monde répond la diversité des écosystèmes.
Pour le dire autrement, lorsque les hommes vivent, parlent et pensent différemment, ils interviennent différemment sur leurs milieux, et leurs activités peuvent ainsi contribuer à renforcer la typicité d’un paysage.
La diversité des cultures participe ainsi de et à la diversité des écosystèmes. En conséquence, dans une vision écologiste qui reconnaît l’humanité comme espèce et comme partie de la nature, la diversité culturelle - et l’organisation spécifique qui lui correspond - sont à la fois une valeur et une nécessité.
Aujourd’hui, de nombreux penseurs écologistes défendent bien la thèse selon laquelle, un système, en augmentant sa diversité, élargit la gamme des pressions écologiques auxquelles il est capable de faire face. En un mot que la biodiversité accroît la stabilité d’un système en augmentant ses possibilités d’adaptation aux discontinuités qui le menacent.
Nous dirons plutôt que c’est l’accroissement de la complexité (à ne pas comprendre avec la diversité), qui augmente la stabilité du vivant. Même si, évidemment, la diversité des parties d’un ensemble est la condition sine qua non de sa capacité de complexification. Il faut comprendre le terme « complexe » dans son sens étymologique, « ce qui est tissé ensemble » (voir sur ce sujet l’œuvre d’Edgard MORIN17), non pas les parties différentes d’un conglomérat aléatoire, mais les parties ordonnées d’un système vivant.
Pour être plus clair, la diversité n’est facteur de stabilité pour les systèmes vivants que si les parties sont complémentaires, homéothéliques c’est-à-dire de simplement différenciées, deviennent « complexes », organisées en écosystème, à l’intérieur duquel ils remplissent tous une fonction compatible avec la préservation de l’écosystème tout entier.
Jean DORST écrivait « Le maintien de la diversité de la nature et des espèces est la première loi de l’écologie »16.
Les valeurs modernes postulent quant à elles, un humanisme anthropocentrique, c’est-à-dire la conception d’un homme à qui son statut d’être rationnel confère une valeur morale rendant ses intérêts moralement plus importants que les intérêts de la nature dans son ensemble. Une nature qui n’est plus perçue que comme ressource tout entière dévolue au bien-être du genre humain., avec la valeur utilitaire que lui confère ce statut19.
Or, les écologistes les plus conséquents portent contre la civilisation universaliste et anthropocentriste occidentale, une critique comparable à celle qui fut adressée aux nationalismes durant le XXe siècle. Cette critique s’articulait autour d’un processus de relativisation des appartenances nationales et ethniques par le dessus, en valorisant l’appartenance zoologique à l’espèce humaine. Et par le dessous en défendant les communautés locales, les petits peuples opprimés par les regroupements et les annexionnismes nationaux.
De la même manière les écologistes radicaux relativisent l’appartenance à l’espèce humaine et dénoncent l’attitude spéciste (l’égoïsme d’espèce comparable en tout point au racisme) en rappelant qu’au-delà de l’humanité nous appartenons à la communauté biotique planétaire, la Biosphère et que notre solidarité doit s’exercer à l’endroit des animaux, des plantes et de toute vie en général.
Cette Biosphère est organisée à la base en communautés peuplant des écosystèmes et nous sommes reliés par notre culture, notre ethnie, ou notre histoire à des communautés intermédiaires, à l’intérieur desquelles notre existence sociale prend une signification. C’est donc dans ses formes d’organisation que nous devons chercher à comprendre, puis respecter et aimer la nature. Non pas de façon abstraite et globale, mais de façon concrète en respectant sa diversité et son organisation.
L’écologie postule que tout être vivant mérite le respect moral. Ce postulat contrairement à ce qu’écrit Luc FERRY20, n’implique a priori aucun égalitarisme. Il est compatible avec une attitude différencialiste dans l’esprit de ce qu’écrivait Claude LÉVI-STRAUSS, dans son livre Le Regard éloigné en 1983. Ce point de vue consistant à considérer comme normale une attitude de « préférence » ou de sur-valorisation d’une espèce plutôt qu’une autre, liée à des phénomènes d’identification, d’utilité, de co-appartenance ou de rareté.
Ce biocentrisme n’est pas incompatible, à la rigueur, avec un humanisme châtié, protégeant l’homme dans sa totalité, non pas seulement comme être pensant, comme être rationnel, mais aussi et d’abord comme être vivant complet, dans toutes ses dimensions, y compris physiques et spirituelles.
Par Laurent Ozon - Publié dans : Analyses
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Mardi 21 mars 2006 2 21 /03 /Mars /2006 18:05

 

 « Un jour, le gauchisme s’en prendra, dans son désir d’effacer les structures, aux espèces et le malentendu au sujet de la protection de la nature sera éclaircie ».
 
Robert Hainard, Vertu de l’isolation, 1982

 

Robert Hainard aurait fêté le 11 septembre ses 100 ans. Son oeuvre a suscité de nombreuses vocations pour l’art, le naturalisme et l’écologie en Europe. Il n’est pas exagéré de dire que son influence fut décisive sur la formation et l’engagement de nombreux militants écologistes. Antoine Waechter fut de ceux-ci. Il est en outre, l’un des meilleurs connaisseurs de l’oeuvre de Robert Hainard en France. Nouslui avons demandé de présenter les aspects philosophiques de son oeuvre.

LO

 

Une oeuvre source

Robert Hainard est un auteur central dans les origines de la pensée écologiste. Bien que relativement modeste, son oeuvre philosophique a eu une grande influence parmi les milieux naturalistes francophones.

Dès 1946, Robert Hainard trace, dans "Nature et Mécanisme", les grandes lignes du discours des années 80 : l'éloge de la diversité, la critique du productionnisme et de l'anthropocentrisme, l'appel à limiter notre emprise sur le Monde. Il incarne la racine naturaliste de l’écologisme, celle qui fournit, avec la non-violence, les principaux points de divergence avec le socialisme et le libéralisme, celle qui l’identifie le mieux face aux idéologies matérialistes des XIXe et XXe siècles.

La particularité de cet artiste-philosophe réside dans son expérience unique : c’est en attendant l’ours dans une forêt vierge slovène, en guettant les loutres dans une anse du Rhône inondée par la lumière de la lune, ou en écoutant le brâme du cerf, qu’il forme sa réflexion. Il voit la ville de la lisière sauvage, il observe l’Humanité à partir d’un territoire où l’Homme ne règne pas, il est face au bulldozer et non derrière. Ce point de vue, au sens littéral du terme, lui donne du recul par rapport à la mêlée humaine.

Sa sensibilité, la révolte qu’il exprime face au recul inexorable du monde merveilleux qu’il observe, connaît et dessine, lui a valu l’affection de plusieurs générations de militants engagés contre les effets dévastateurs de la seconde révolution industrielle. Par contre, son discours ne pouvait que susciter l’incompréhension, sinon l’hostilité, des chantres de la croissance et des partisans de la civilisation universelle.

De fait, Robert Hainard est inconnu du grand public. Peut être parce qu’il a le tort d’être Suisse, et de fréquenter les sous-bois au lieu des salons parisiens, sûrement parce qu’il a exprimé des idées iconoclastes pour son époque.

Affirmant que « l’entente est préférable à la compétition » mais que « l’exploitation de l’Homme par l’économie est plus choquante que celle de l’Homme par l’Homme », il échappe à toute classification politique. Critiquer le gaspillage au moment où l’Europe se reconstruit après la guerre, démontrer l’impuissance de la science à saisir la vie alors que le rationalisme scientifique entre dans une phase conquérante sans précédent dans l’Histoire, demander que l’Humanité limite son expansion alors qu’elle explore les confins de la planète et rêve de marcher sur la Lune, ne laissait guère de chance à Robert Hainard d’être entendu de ses contemporains.

D’autant plus qu’il n’a pas annoncé de catastrophes comme Rachel Carlson, qu’il ne s’est pas positionné sur les rapports de pouvoir entre l’Etat nucléaire et le citoyen, et qu’il n’a pas d’avantage envisagé la libération du salarié par la réduction de la durée du temps de travail, toutes thèses mobilisatrices des années 70 et 80.

Le concept de Nature

La Nature, c’est la vie sauvage, « le Monde agissant par lui-même », existant et évoluant indépendamment de l’Homme. C’est l’état de la planète tout entière avant le Néolithique, c’est à dire avant l’invention de l’agriculture.

Robert Hainard demande que l’Humanité tire tout ce dont elle a besoin d’un minimum de surface, pour laisser au sauvage le plus vaste espace possible, quitte à créer une dualité extrêmement contrastée entre le territoire de l’Homme et celui de la Nature. Cette conception a été fortement contestée par Bernard Charbonneau, par exigence d’une nature proche et quotidienne, par refus d’une dichotomie entre milieux respectés et milieux altérés. Elle est aussi très différente de celle d’Edward Goldsmith qui, sans faire le choix explicite d’une naturalité élevée, plaide pour le retour au niveau d’impact des sociétés vernaculaires. 

Ces trois positions expriment trois stratégies de sortie de la crise vitale : exploiter toutes les ressources du progrès technologique pour accroître la productivité et libérer une partie de la Terre de l’emprise humaine, sélectionner les techniques les moins dommageables pour aboutir à une heureuse interpénétration de l’Homme et de la Nature, abaisser le niveau de prétention technologique pour revenir à un niveau de prédation compatible avec les équilibres naturels. Ces stratégies ne sont contradictoires qu’à vouloir les appliquer en même temps en un même lieu ; elles peuvent devenir complémentaires comme étapes d’une séquence temporelle ou mises en oeuvre dans des espaces différents. Elles sont l’expression d’expériences et de cultures différentes (le « point de vue » évoqué plus haut). Bernard Charbonneau, homme du Sud-Ouest, est d’une région où l’occupation humaine est diffuse et totale, où la cohabitation de l’ours et des bergers s’est prolongée jusqu’à nos jours. Edward Goldsmith, grand voyageur, traduit son pessimisme quant à l’avenir des écosystèmes tropicaux et équatoriaux confrontés à l’occidentalisation des économies africaines et sud-américaines. 

Robert Hainard, lui, est un homme des bois suisse et un artiste genevois. En HelvÈtie comme dans toute l’Europe du Nord, le sauvage a été repoussé dans les montagnes, et au mieux dans les dernières grandes forêts, les plaines étant le domaine de l’urbanisation dense et de l’agriculture intensive. La position initiale du village, entouré de champs et de pâturages et localisé au milieu d’une clairière, a inscrit, dans les mentalités comme dans les légendes, une limite concrète entre la civilisation (le monde des humains) et le sauvage (le monde des bêtes et des génies).

Or, Robert Hainard est exigeant : il ne saurait se satisfaire d’une nature édulcorée, sans doute inévitable s’il s’agit de concilier sur un même territoire ambitions humaines et vie sauvage. L’ingénierie écologique est certes capable, aujourd’hui, de faire cohabiter de nombreuses espèces animales et végétales avec les autoroutes, les zones industrielles, les complexes de loisirs, voire la céréaliculture intensive. Des castors vivent dans les contre-canaux du Rhône canalisé, à l’ombre des tours de la centrale nucléaire de Cruas, des hardes de cerfs paissent, la nuit, dans les prés du Val de Villé (Alsace), éclairées par les lumières blafardes de la zone d’activités de Lièpvre, et certains hiboux grands ducs se nourrissent volontiers sur les décharges d’ordures ménagères ...!

L’exigence de Nature est d’une autre nature. Elle est le désir de l’autre, c’est à dire d’une dimension non humaine, sans trace de domestication, sans marque de propriété, où la monumentalité, la complexité et l’étendue créent le mystère et un sentiment d’intemporalité et de liberté.

Pour satisfaire son exigence, Hainard accepte la technologie. Il ne la discute même pas. « Je pense qu’il importe peu qu’une exploitation soit violente - toute vie n’est-elle pas violence ? - si elle est restreinte » . Sans doute juge-t-il inutile de tenter d’en modifier l’évolution. Mais, les progrès technologiques doivent servir à réduire l’emprise des sociétés humaines, en satisfaisant les besoins alimentaires par l’exploitation d’un minimum de terres agricoles, en réduisant la taille des usines, en limitant l’emprise des villes ... « Je veux non seulement le plus de nature possible, mais avec le plus possible de civilisation ».

Une mutation culturelle

Admettre qu’une partie significative du territoire ne soit pas « mise en valeur » pour être abandonnée au libre jeu de la vie sauvage, suppose une mutation culturelle, car cette conception est à contre-courant de la pensée dominante.

Pour certains philosophes des Lumières, la réalisation de l’Homme passait par l’accomplissement d’une oeuvre civilisatrice, consistant à domestiquer la nature, à éradiquer le sauvage et à propager les vertus universelles du Progrès. Le discours de nombre d’élus en faveur du désenclavement a aujourd’hui encore les mêmes accents que celui des Saints-Simoniens plaidant, au XIXe siècle, le développement du rail pour civiliser la France. L’idée de borner la mainmise de l’Humanité sur le Monde se heurte nécessairement à la religion de la croissance et au projet de dominer les « forces de la Nature », consubstantiels de la notion de Progrès.

Les sociétés vernaculaires et médiévales ont vécu dans la Nature, à son rythme et en exploitant au mieux ce qu’elle pouvait leur apporter. A partir du XVIIe siècle, les sociétés européennes se positionnent contre la Nature, avec la volonté de s’en affranchir, et se lancent dans de grands travaux d’aménagement, comme l’assèchement des marais, la canalisation des fleuves, la construction de routes et de canaux. Cette période de l’Histoire aura connu la plus forte expansion de l’espèce, et, en corollaire, la dégradation la plus brutale de l’environnement planétaire. Mais, elle a aussi permis l’émergence d’un nouveau regard, curieux et admiratif, à l’origine d’un courant d’opinion favorable à la protection de la Nature, qui s’est amplifié dans tous les pays industrialisés dans la deuxième moitié du XIXe siècle. La période suivante devrait voir l’Humanité apprendre à vivre avec la Nature.

Cette évolution remet implicitement en cause l’anthropocentrisme hautain qui imprègne nombre de nos concitoyens. Luc Ferry a fourni récemment un exemple significatif de ce sentiment de supériorité, qui a justifié, au temps où les « sauvages » étaient assimilés à des animaux, le massacre des indiens nord-américains et des aborigènes sud-américains et australiens.

Robert Hainard rappelle en des termes crus que nous sommes faits de la même pâte que les plantes et les bêtes, et que notre destinée commune est la réintégration de notre corps dans les cycles de l’azote et du carbone. Au nom de quelle différence de nature pourrions nous justifier l’asservissement et la destruction de tout ce que les hommes n’ont pas créé?

La Terre ne nous appartient pas : elle ne peut être accaparée par notre seule espèce pas plus qu’elle ne peut servir les seules générations de la révolution industrielle. Au nom de quel principe refuserions nous à nos arrières petits enfants de connaître les éléphants, les baleines ou les ours ? La vie foisonnante a droit à l’existence dans la mesure où nous n’avons pas le droit de la détruire.

 

Notre capacité à prévoir et notre puissance nous confèrent une responsabilité singulière, et notamment un devoir de respect. Seul l’exercice de cette responsabilité distingue notre espèce du reste du monde vivant.

Mettre une limite à notre expansion heurte tous les projets existentiels qui prétendent se réaliser dans la croissance. Voici la source de résistance la plus forte, car elle est profondément ancrée dans la culture occidentale.

Je suis convaincu que la résolution de la crise écologique passe par l’apprentissage d’un art de vivre, un art qui fait appel à nos sens et à notre esprit. Robert Hainard évoque l’investissement dans le « développement supérieur ». Seul un but supérieur, un désir impérieux, ordonnera, équilibrera l’activité humaine et ce but sera hors d’elle. Donc, il sera la nature. Car toute richesse, toute diversité, toute matière assimilable et vivifiante... vient de la nature... Bien des gens trouveront cette richesse dans la littérature, la science, la musique, les arts ». Il en conclut, en forme d’orientation politique, que « l’organisation sociale serait limitée à la satisfaction des besoins physiques. Ces besoins sont très limités parce que le développement corporel est limité ».

Le développement supérieur, quant à lui, offre des perspectives illimitées qui, à aucun moment, ne peuvent empiéter sur celles des autres. « L’essor vers les conquêtes libres délivrera seul de la compétition. Je dis que l’exploitation sans mesure de la terre enfonce les hommes dans la nécessité ».

« C’est par amour de la liberté que je souhaite la réglementation la plus stricte de l’activité économique, et c’est le désir lucide de liberté, l’horreur de l’uniformisation, qui le fera accepter ».

Pourquoi sauvegarder la nature ?

 

Les plaidoyers en faveur du respect de la Terre puisent le plus souvent dans le registre catastrophiste, dans un argumentaire utilitaire qui trahit la timidité des plaideurs à parler de la nature. Le ministère de la protection de la nature en 1970 est devenu le ministère de l’environnement en 1981, et cette évolution n’est pas que sémantique.

Robert Hainard ne croit pas que l’Homme puisse être menacé dans son existence. Le pire consisterait en la disparition du sauvage, en une domestication totale de la planète. C’est le caractère totalitaire de l’occupation humaine qui suscite son angoisse. L’Humanité se retrouverait seule, dans un monde sans surprise. Aucun espace ne serait exempt des marques de propriété, privées ou collectives. Partout, les artifices de l’Homme seraient visibles comme la machinerie d’une scène sans mystère. La Terre serait dès lors incapable de susciter notre émerveillement et de combler le désir de découverte qui nous habite tous.

Tous ceux qui ont connu la plénitude des grands espaces vierges où ne résonne que le chant de la vie, la fascination de paysages sous-marins intacts ou des fleuves sauvages aux eaux de cristal, le sentiment d’intemporalité qu’inspire la voûte d’une forêt primaire aux piliers plusieurs fois centenaires, partagent cette angoisse, car tant de richesses ont déjà été perdues.

La très grande majorité de nos concitoyens n’ont pas eu le privilège d’une telle expérience et n’ont conscience de la perte de substance de notre planète qu’au travers de ce qu’on leur dit. Cela ne suffit pas à alimenter une révolte... et le monde se dégrade avec l’assentiment implicite du plus grand nombre, chloroformé par le discours des nécessités : l’emploi, le pouvoir d’achat, l’économie...

L’artiste prend alors le relais du philosophe : ses gravures, qui témoignent magnifiquement de l’autre territoire plaident avec sensibilité pour la beauté du monde.

Sans compromis

Robert Hainard ne peut adhérer aux formations écologistes et encore moins aux partis verts gouvernementaux, qui ont oublié l’essence de leur combat. Si la politique est l’art du compromis, il ne peut en être. L’actualité du message du philosophe naturaliste maintenant qu’une partie de son discours a été repris et enrichi, tient dans ce rappel à l’essentiel : la civilisation ne se réalisera au bénéfice de l’Homme qu’à la condition de faire une place à la Nature. La tendance de l’Humanité à tout occuper, tout exploiter, tout agencer à son image, ne peut être contrecarrée en en discutant les modalités, mais en posant la question centrale des finalités.

Je partage avec Bernard Charbonneau la revendication d’une nature proche et d’un territoire humain qui conserve une forte identité culturelle. Elle ne peut aboutir qu’en modulant les formes d’exploitation pour les rendre compatibles avec la vie sauvage. Je partage avec Robert Hainard l’exigence d’une nature pleine, de territoires sans empreinte humaine, une rivière libre de ses mouvements, une parcelle de montagne sans moutons et sans télésiège, un coeur de forêt sans exploitation...

La synthèse de ces deux exigences aboutit à un territoire mosaïque fait de parcelles aux degrés de naturalité variés, où se côtoient des espaces très humanisés, des territoires vierges et tous les degrés intermédiaires. Mais aucune région ne devrait être dépourvue d’espaces sauvages laissés à leur dynamique propre.

L’exigence de Nature est la revendication la plus radicale de l’histoire contemporaine, la plus riche d’évolution sociale, la plus pleine de sens.

Antoine Waechter - Publié dans le recours aux forêts N° 8 - 1999

 

Bibliographie de Robert Hainard :

1943 - Et la Nature ? Réflexions d’un peintre. Éditions Gérard de Buren, Genève, 1943. Réédité en 1994 par les éditions Hesse, Genève.

1946 - Nature et mécanisme. », préface de Ferdinand Gonseth Éditions du Griffon, Neuchâtel, 1946. Épuisé. Réédition sous le titre « Le miracle d’être », en 1986 et 1996, préface originale de Ferdinand Gonseth et de Philippe Lebreton, par les éditions du Sang de la terre, 62 rue Blanche, 75009 PARIS. Prix 98 FF. Tél. 01 42 82 08 16.

1949 - Les Mammifères sauvages d’Europe (en 2 volumes). Éditions Delachaux et Niestlé, Neuchâtel, 1949 (2e éditions en 1961 et 1962). Réimpression en 1972. Nouvelle édition augmentée en 1986. Épuisé.

1966 - « Jagd mit dem Skizzenblock » Rotapfel Verlag, Zurich, 1966. Traduction française : Chasse au crayon. En dessinant les bêtes sauvages. Éditions de La Baconnière, Neuchâtel, 1969.

1967 - Défense de l’image. Éditions de La Baconnière, Neuchâtel, 1967. Nouvelle édition augmentée en 1986. Épuisé.

1970 - Une morale à la mesure de notre puissance, expansion et nature. Ouvrage à compte d’auteur, distribué par le Mouvement Homme et Nature, Bernex (Genève), 1970. Édité par Le Courrier du livre, Paris, en 1972.

1973 - Les réserves naturelles de Suisse, éditions Avanti, André Eisele, Lausanne, 1973. Épuisé.

1975 - Croquis de terrain. Éditions Payot, Lausanne, 1975. (Prix Suisse du meilleur livre de l’année).

1979 - Quand le Rhône coulait libre ... Éditions Tribune, Genève, 1979. (Prix Jean-Sainteny en 1980).

1980 - Philippe et Eugénie Hainard. (En collaboration avec son fils et ses soeurs). Éditions de La Baconnière, Neuchâtel, 1980. Épuisé.

1983 - Images du Jura sauvage. Éditions Tribune, Genève, 1983.

1986 - Le guetteur de lune. Choix de textes. Préface de Jean-Philippe Grillet et Jacques Hesse. Éditions Hermé-Tribune, Paris - Genève, 1986.

1989 - Croquis d’Afrique. Éditions Hesse, Lausanne, 1989.

1991 - Le monde plein, Éditions Melchior, Genève, 1991.

Par Antoine Waechter - Publié dans : Analyses
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Dimanche 19 mars 2006 7 19 /03 /Mars /2006 00:00

 

 

D’une façon générale, la fonction d’un lieu est d’échapper à tout accaparement et de permettre le déploiement de notre être-au-monde. « Un lieu est quelque chose qui est susceptible de porter du lien », écrit Jean-Pierre Le Dantec. Un lieu est ainsi par nature ce qui échappe à l’appropriation privée. Le lieu s’adresse donc à l’homme en tant qu’il est être social déployé dans l’espace. Il est en effet impossible de distinguer l’homme de son « environnement ». L’homme est pour autant qu’il s’inscrit dans l’espace, pour autant qu’il est un habitant. En ce sens, l’être précède le faire : précéder, c’est montrer le chemin. C’est pourquoi l’habiter précède le bâtir. « Bâtir n’est pas seulement un moyen de l’habitation. Bâtir est déjà de lui-même habiter » (1) . Ainsi l’homme habite quelque part dans la mesure où il prend soin d’un lieu; il bâtit parce que sa nature est d’être un habitant. « Wohnen, « demeurer en » est « la structure fondamentale du Dasein » (2).

Etre, c’est d’abord, être là Ici et maintenant. Un être-là qui est marqué par des traces. Le lieu est la trace de l’homme, la trace qui fait sens pour l’homme. L’architecte Antoine Grunbach dit : « la trace est le premier pas vers le sens ». Il s’agit donc de transformer, de rassembler les éléments constitutifs de l’espace - concept arithmétique - pour en faire un lieu, concept anthropologique.

Ainsi, un pont, « rassemble, à sa manière, auprès de lui, la terre et le ciel, les divins et les mortels » indique Heidegger (3) . Il reconstitue ainsi le Quadriparti. A ces éléments, le pont accorde une place. « Car seul ce qui est lui-même un lieu peut accorder une place » (Heidegger). Ainsi, c’est le pont qui crée le lieu. Sans pont, pas de lieu. Le lieu est tel en tant qu’il est un espace aménagé, dont l’aménagement n’est autre qu’un mode de son paraître, et aussi un espace « ménagé ». Lieu aménagé - et « à ménager » - , le pont ne met pas seulement « en place » le Quadriparti. Il le garde, « C’est le passage du pont qui seul fait exister les rives comme rives (...), le pont rassemble autour du fleuve la terre comme région » (4) .


L’essence de l’acte de bâtir est ainsi de produire des choses qui soient des lieux, qui mettent en place, « ménagent » une place, et tiennent sous leur garde la terre et le ciel, les divins et les mortels. En somme, bâtir est répondre à l’appel du Quadriparti en attente de modes de paraître. Ainsi, bâtir est pro-duire (producere, mettre en avant), et au plus haut point. Et bâtir est : assembler et rassembler. Assembler ce qui ne passe pas avec le temps - le Quadriparti -, avec ce qui passe - les oeuvres humaines. Ainsi le pont, ou toute autre bâtisse, qui rassemble l’intemporel : le paysage, et le temporel : la construction humaine. Tel est ce qui définit un lieu habitable par l’homme.

Tout lieu humain a aussi pour fonction de permettre le recueil de la parole, l’élaboration de l’expérience, la participation à la société tout autant que sa mise à distance : le maintien de l’altérité. La question qui se pose à propos de l’architecture moderne est ainsi : peut-il y avoir un espace de recueillement, et à quelles conditions ? (5) . Nombre de constructions modernes semblent avoir pour unique projet la visibilité. Comme si ce qui était visible était forcément habitable. Comme si la transparence et l’impudeur était condition de l’existence. Or, au contraire, la visibilité transforme la chose en monnaie, en objet « aliénable et manipulable », écrit Cacciari.

Dans le cas d’une maison, la visibilité de celle-ci tue sa possibilité d’être un intérieur. L’architecture de verre et d’acier constitue une illustration contemporaine frappante du refus du principe même d’intérieur. La volonté de rendre tout transparent postule, remarque Cacciari, une équivalence entre l’humain et le logos. L’homme doit toujours être à la fois à l’écoute (le parlé) et toujours le parlant. L’écoute doit donc être purement intentionnelle et immédiate. Dans cette perspective, « tout secret doit être parlé », résume Cacciari. Alors, le verre, la culture de la transparence -Glaskultur - mettent à nue l’expérience. Et, le cas échéant, la misère de l’expérience.

C’est pour une écoute moins immédiate, laissant sa place aux médiations que plaide justement Massimo Cacciari. Que l’écoute laisse sa place à l’expérience. « Que l’homme ne soit pas toujours déjà le parlant, qu’il ait été et qu’il soit encore l’ « in-fans », c’est cela l’expérience », précise de son coté Giorgio Agamben (6) . L’expérience d’avant le récit, cette expérience « frappé de mutisme », est celle qui peut, dans les silences, perdurer dans le recueillement, dans l’attente qui est attention, et qui est aussi ressourcement. Cette expérience d’avant le récit est le non-dicible qui, pour cela même, donne sa forme (tel un réceptacle) au dicible qu’est le récit. C’est pourquoi l’expérience d’avant le récit s’initie dans « le silence, la mémoire et l’enfance » (Massimo Cacciari). Et c’est pourquoi, afin de préserver l’écart entre le dit et le reçu, entre l’énoncé et le compris, la non transparence des habitats est nécessaire.


Jean-Marie LEGRAND


L’auteur : Urbanisme et formateur d’élus locaux dans le domaine de l’aménagement et des finances locales.


(1) - Martin Heidegger, « Bâtir, habiter, penser », Essais et conférences, Trad. A. Préau, « Gallimard, 1958 et 1980.

(2) - Heidegger, in Essais et conférence, op. cit..

(3) - Essais et conférences, op. cit., p. 181.

(4) - Essais et conférences, op. cit., p. 180.

(5) - (f. Massimo Cacciari, « Intérieur et expérience. Notes sur Loos, Roth et Wittgenstein », Critique, janvier-février 1985.

(6) - Giorgio Agamben, Enfance et histoire, Payot, 1989.

Par Jean-Marie Legrand - Publié dans : Analyses
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Mercredi 1 mars 2006 3 01 /03 /Mars /2006 18:26


Les banlieues flambent, les systèmes de transports s'asphyxient.

L'exil des classes moyennes et populaires s'accélère hors des centres. Ceux-ci sont en voie de tertiairisation ou de touristification. Les mégapoles polluées et cahotiques sont frappées d'apoplexie. La ville va de plus en plus mal et elle représentera bientôt 80% de la population du globe. Ici et là, certains ne voient plus d'autres solutions que d'en détruire les parties les plus malades...

Mais à quoi bon détruire ces monstruosités si l'on n'a pas découvert les causes profondes du mal, les raisons qui ont permis le développement de ce cancer, afin de ne pas enfanter des monstruosités identiques sous d'autres habits ?

Depuis un demi siècle, la découverte de causes partielles, des démarches superficielles ne font même plus illusion face à une dégradation qui ira de plus en plus en s'aggravant.

Le diagnostic sérieux et les prescriptions pour la guérison prendront de plus en plus le goût de purges amères. C'est pourtant le ticket minimal à payer si nous voulons un jour cesser d'avoir mal à nos villes.Michel de Sablet, architecte, urbaniste et plasticien, prend la parole.



Contrairement à une confusion de vocabulaire qui réduit le terme écologie à tout ce qui est végétal (vert) ou naturel, l’écologie, du mot “Oïkos” (habitat) signifie l’étude des interactions entre l’homme et son habitat ou son environnement au sens large du terme.

 

 

L'abandon de la ville


Les luttes justifiées contre les destructions et outrances opérées par l’homme sur le milieu “naturel” ont fait qu’aux yeux des médias et du public l’écologie est devenue l’étude des destructions de l’homme sur la nature. Le béton et les pollutions sonores et chimiques étant devenus les symboles abhorrés de l’anti-nature, la ville n’est donc pas considérée ”naturelle”.

 

Ecologistes, bureaucrates ou lobbys industriels qui se sont emparés de l’”environnement” ont donc marginalisé les réflexions sur la ville, impure par nature, sauf pour protéger celle-ci des miasmes les plus facilement mesurables. Tout au plus s’accordent-ils tous pour considérer, les premiers avec enthousiasme et aveuglement, les autres avec condescendance, comme un os à ronger, que la végétation allait nous soigner des maladies urbaines. On peut ainsi, probablement, expliquer la faiblesse des programmes, analyses et écrits écologistes sur la ville.


On remarquera aussi que le fait que la ville soit essentiellement évolutive n’a pas favorisé l’intérêt de gens qui ont trop souvent tendance à considérer un écosystème comme un état statique. Comment dés lors accepter d’abandonner, ce qui constituera bientôt près de 80 % de la population mondiale, une population, dont le milieu, l’environnement “naturel”, le biotope, est précisément la ville ?

 

Une sorte de cordon sanitaire hygiénique et moral a été édifié autour de celle-ci: les décors bucoliques et esthétiques voisinant avec des technologies aseptiques sophystiquées. D’un côté des hygiénistes, de l’autre des intérêts financiers façonnant la ville selon leur logique, et protégés par des technocrates qui font de la Charte d’Athènes - toujours insidieusement en pratique - une justification claire et d’apparence rationnelle.

 

Le principal défaut de ces principes d’organisation de la ville est d’avoir simplifié de façon primaire le fonctionnement urbain sans considération pour sa complexité enchevêtrée et indissociable, organique en somme.

 

Pourtant, la ville est source de la civilisation. Sa complexité en fait la richesse. Son évolution historique est une marque de son dynamisme.

 

La non-culture urbaine


Tout autant que les écologistes, les intellectuels prenant part à cet abandon portent une lourde responsabilité dans la dévitalisation urbaine Mais n’est-on pas habitué depuis quelques décennies à les voir prendre toujours plusieurs trains de retard sur les réels enjeux de leur époque ?

Cette responsabilité est d’autant plus gênante que c’est aujourd’hui malgré tout sur les mouvements d’opinion dynamisés par les élites intellectuelles qu’il faut compter pour obliger les décideurs et “responsables” politiques de la cité à prendre en compte des phénomènes - ici les phénomènes urbains - qui leur échappent .

 

Le dernier avatar de la question urbaine, est illustré par l’idée que l’origine du mal urbain se trouve dans la question sociale, le sous-emploi, l’exclusion . C’est un travers idéologique et démagogique qui aboutit à laisser la ville se dépêtrer seule de ses problèmes, puisqu’on ne voit pas de solutions pour l’améliorer à partir d’une analyse de sa nature profonde, évidemment plus difficile.

Car, aujourd’hui, ce “cordon sanitaire idéologique” n’agit que sur le superficiel. Les litanies sur la spéculation immobilière et le profit sauvage laissent finalement le citadin démuni face aux déséquilibres que lui impose une ville façonnée par ces mécanismes essentiellement marchands. Car c’est bien parce qu’il y a aujourd’hui déséquilibre, et non parce que la ville est mauvaise, ou n’est plus” comme avant”, que le citadin s’y sent mal, proteste de façon désordonnée, sans véritable conscience des causes de son mal, et par conséquent des moyens pour y remédier.


Quels sont les éléments qui concourent aujourd’hui le plus clairement à créer des déséquilibres spectaculaires, dans des villes où l’on n'a plus le temps de corriger les imperfections entraînées par les constructions humaines ?


Elles n’ont plus le temps, non seulement parce que ces villes sont construites ou transformées avec une rapidité inexistante dans l’histoire sur une pareille échelle, mais également parce que des transformations technologiques, qui sont loin d’être négatives par elles-mêmes, transforment les relations de l’homme avec sa ville, et des citadins avec les autres, sans que les constructions y prennent une part essentielle. Le rôle de l’écologie urbaine est d’examiner comment fonctionnent ces déséquilibres. L’écologie urbaine appliquée tente de donner des réponses pratiques visant à favoriser de nouveaux équilibres par une façon différente de réaliser la ville. Quelques exemples parmi bien d’autres montrent la nature et la force de ces déséquilibres.


Les mécanismes du déclin relationnel


Autrefois les fontaines, abreuvoirs, bains publics et lavoirs constituaient, au-delà des nécessités fonctionnelles de la vie, des lieux de rencontres, d’échanges divers, des parties fortes de la sociabilité urbaine. Personne n’ira remettre en question les avantages offerts par l’introduction de l’eau courante dans les immeubles et qui ont rendu obsolète les fonctions sociales de ces équipements urbains.

Insidieusement, et comme naturellement, puisque la disparition de ces pratiques paraissait un progrès, seule a survécu la fontaine, mais comme simple objet de décor: bien souvent, celles qui ont pu être conservées ne coulent même plus. Les relations entre les utilisateurs, ont disparu avec la nécessité pratique de ces fontaines.

C’est un travers aujourd’hui courant de considérer ces relations comme secondaires par rapport aux fonctions utilitaires primaires que ces points d’eau assuraient. Seules les fonctions “gestuelles” ont été retenues par une pensée hâtivement qualifiée d’utilitariste. Pourtant, ces usages relationnels sont un des éléments fondamentaux de la vie collective ou communautaire urbaine. L’objet de l’écologie urbaine est aussi de rechercher, et de trouver comment de tels déficits relationnels, multipliés à l’infini dans la vie urbaine, peuvent être compensés.


L’envahissement automobile


L’envahissement automobile est un de ces phénomènes plus spectaculaires encore. Cet aspect spectaculaire n’a pourtant pas empêché, et n’empêche toujours pas chez trop de gens, une extraordinaire absence de critique des déséquilibres ainsi causés. La fascination pour le fantastique progrès que cela constitue par rapport aux déplacements à cheval, ainsi que la liberté et les facilités pratiques que cela offre, expliquent partiellement cet aveuglement obstiné et les excès destructifs que cela a causé à la vie urbaine. Les villes modernes ont été façonnées à partir de ces seuls progrès. Les villes anciennes ont été défoncées, disloquées pour favoriser cette explosion technologique. Il faut remarquer en passant que des exemples semblables avaient déjà été donnés au cours de l’histoire par les dislocations du tissu urbain traditionnel effectuées par les princes et privilégiés : roulant en carosse à grande vitesse pour l’époque, ils trouvaient déja malcommodes les rues tortueuses et étroites des villes anciennes.

Le succès de cette philosophie de la prééminence de cette apparente amélioration du fonctionnement méca-nique fut d’ailleurs tel qu’il a conduit aujourd’hui à sa propre asphyxie, s’ajoutant ainsi aux bruits, aux accidents mortels d’un nombre supérieur à bien des guerres, et à l’asphyxie chimique causés par les moteurs à explosion. Comment compenser l’étouffement de la sociabilité qui en résulte ? Comment permettre la renaissance des autres moyens de communications étouffés par la prise de pouvoir monopolistique du terrain par ces véhicules ?


Moins spectaculaire, mais des plus insidieux, et par là même peut-être encore plus grave dans une époque où n’existe que ce qui fait spectacle visuel, l’apparition de ces merveilleuses techno-logies que l’on amalgame aujourd’hui sous le nom d’informatique multimédias. On peut penser que le Minitel rose est un fantastique outil de communication.

Mais on peut aussi se demander si “faire l’amour par minitel” n’est pas plutôt un facteur de frustration supplémentaire plutôt qu’une réponse au déficit de communication et d’amour qui semble être la dominante de notre époque pourtant “placée sous le signe de la communication” ! Donc ce merveilleux engin qu’est la télévision contribue grandement à renfermer les gens chez eux dans une hypnose passive qui tue, non seulement toute relation hors de la boîte du foyer, mais aussi à l’intérieur du foyer, accentuant cette sorte de schyzophrénie que le psychiatre Alexander Mitscherlich constatait déja dans “la psychanalyse de l’urbanisme”, où tout ce qui était le monde extérieur au cocon du logis devenait ennemi.

Depuis, comment ne pas voir que l’apparition du surgelé diminue les occasions de sorties dans les rues commerçantes, surtout s’il est livré à domicile. Il s’ajoute aux pratiques d’achats groupés dans les supermarchés, dans les centres commerciaux anonymes, puis au téléachat et aux ventes par correspondance


Il est aujourd’hui possible de mener des affaires extrêmement importantes ou non depuis un local isolé en pleine campagne, mais bien informatisé et relié à des réseaux variés de communication, de travail, d’information ou de télé-conférences. Enfin, nous ne sommes pas loin de disposer de systèmes de simulations tactiles sensibles capables de nous donner les sensations les plus variées, “plus vraies et plus jouissives que nature” , mais seul dans son coin.


Ces transformations modifient les relations des citadins avec les autres dans les seuls espaces où peut se dérouler la vie collective de leur ville. Il est essentiel de se rappeler quelle est la vraie nature de cette ville, de se rappeler les conditions de l’équilibre de l’homme dans celle-ci. Nous sommes au coeur des questions qui se posent sur l’avenir de l’homme face au développement univoque du productivisme technologique et financier. Contrairement à ce que pensent des gens encore dominés par la critique marxiste (autre avatar du productivisme) et leurs alliés objectifs du capitalisme conquérant, nous sommes ici au coeur du débat qui, par ailleurs se focalise uniquement sur le chômage, la pollution, les déséquilibres Nord-Sud, l’exploitation et l’exclusion.


Le citadin voit ainsi se rétrécir comme une peau de chagrin le nombre d’occasions et de nécessités de se rendre dans la rue, l’espace public urbain. Par conséquent, puisque de moins en moins de gens y vont pour autre chose que pour se déplacer, ou admirer le décor publicitaire (“l’image de la ville”), les décideurs voient de moins en moins de raisons de s’y intéresser. Ils se contentent d’en faire un décor de théatre (mais pas trop pour ne pas distraire l’automobiliste !), désuet ou bucolique si possible, pour, croient-ils, compenser psychologiquement les effets d'un modernisme aseptisé. Et les citadins les moins à l’aise chez eux n’y voient plus que l’occasion de s’y défouler de leurs frustrations en cassant ou en y commettant des délits divers.

 

L'Espace Collectif, âme de la ville et lieu de l'équilibre urbain


Autrefois lieux de la vie collective urbaine, rues, places, abords d’immeubles, espaces verts, ce que les spécialistes appellent de façon générale l’espace collectif, marquant ainsi à la fois son unité organique et son caractère, perdent leur rôle fédérateur et communautaire. Les cités qui sont le plus soumises à ces mécanismes technologiques et sociaux n’ont pas la moindre idée de ce que veut dire cette vie collective; c’est le cas notamment des non-villes américaines; les technocrates, et leur clientèle, parmi lesquels les architectes, les ingénieurs de voiries, et, bien obligés, bien des “artistes urbains”, ont aujourd’hui oublié ce que signifie pratiquement cette vie collective et sociale, occupés qu’ils sont à rendre

visuellement acce-ptable cette dévita-lisation inscrite dans le béton.

Les écologistes n’ont pas pris garde que cette inscription dans le béton est infiniment plus dangereuse que bien des pollutions chimiques : on a pu réparer rapidement les dégats de ces dernières, dès l’instant que les mécanismes biologiques ont pu générer des anticorps. Quand le béton est là, et quand il est mal foutu, il risque bien de rester en place pour des siècles, aussi persistant que les déchets atomiques. Pire peut-être, puisqu’il imprime dans les âmes l’idée que ces errements sont une loi universelle et intangible. De ce point de vue, les européens et d’autres peuples qui vivent dans des cités façonnées au cours de l’histoire ont l’avantage, sur les habitants de cités récentes façonnées selon des principes destructeurs, de pouvoir sentir confusément, sinon de toujours comprendre, que les villes sont vraisemblablement autre chose que des logiques financières et technologiques développpées sans souci des autres critères de vie. Sans autre référent, les habitants des “non-villes” américaines, peuvent-ils imaginer une alternative ?

Car, cet espace public, les vies qui se déroulent dans les rues, les places, les parcs et les jardins, sont le poumon, l’AME DE LA VILLE, le sang qui doit l’irriguer, ce qui en façonne le caractère.

Ce ne sont pas les formes anciennes, impossibles d’ailleurs à copier correctement aujourd’hui, ni les architectures, qui font cette âme, mais tout ce qui permet aux citadins de se livrer à un certain nombre de comportements attachés à la vie humaine; plus ces comportements sont variés, plus la vie urbaine est riche, et façonne une personnalité qui fait qu’une ville n’est plus un accolage d’objets, de boîtes à usages monovalents, et trouve ainsi sa nature comme sa justification de

source de civilisation. Que ces “boîtes” permettent des relations sociales (clubs de rencontre ou maisons de jeunes), ou soient bien reliées entre elles par des réseaux circulatoires convenables (l’idéal

urbain libéral), ne contribue pas à faire des villes

Ce qui fait la ville, c’est la capacité de permettre la satisfaction intimement enchevêtrée, de ces d’aspirations ou de besoins sensoriels ou psychologiques. C’est aussi son désordre apparemment, puisque chacune de ces aspirations ne se déroule pas dans son coin, qui fait son charme, qui fait que la ville est un lieu de liberté : ainsi entendre des sons ou pouvoir s’en protéger, sentir les odeurs (fleurs, boulangerie) ou s’en protéger (voitures), trouver la fraicheur de l’eau ou à l’ombre des arbres, ou la chaleur d’une place au soleil, rêver, regarder, lire, manger, être surpris étonné, intéressé, regarder les autres et les choses; comment pouvoir faire tout cela, choisir tout cela à chaque instant, si chacun le fait à une place affectée, séparée des autres ?

C’est aussi , denrée devenue aujourdhui la plus rare sur la place publique (!), rencontrer les autres, discuter, jouer, apprendre, parader, revendiquer, draguer, des connus ou des inconnus, seul, à deux ou à plusieurs dans les positions les plus variées, et non pas toujours en étant isolé sur un banc l’un à côté de l’autre, banc lui-même aligné de façon répétitive et monotone à côté des autres.

C’est encore échanger des informations, des activités économiques ou des denrées (magasins, échoppes, marchands ambulants), et enfin, ce qui est l’activité la plus communément proposée, se déplacer, la voiture étant le moyen le plus favorisé.

Il est primordial de remarquer, qu’à la différence des locaux où se déroule également une vie collective (écoles, stades, restaurants, cinémas, administra-tions, etc..), mais dont les fonctions sont généralement très étroitement limitées, la vie collective des espaces publics urbains présente la particularité de ne pouvoir assigner aux usagers d’autres règles d’utilisation que celles dictées par la bienséance et la sécurité. La vie collective des espaces publics est fondamentalement un ESPACE de VIE en LIBERTE. Cette liberté est déterminée par les choix qui sont offerts aux citadins à se livrer à ces divers comportements. C’est le mélange complexe de ces divers comportements qui tisse la trame du ciment psychologique qu’est cet espace public, pour une cité. Et ce ciment est d’autant plus fort que tous peuvent s’y reconnaître dans une diversité qui ne contraint pas les autres, ou d’autant moins fort que chacun s’y sentira “obligé” à avoir un comportement déterminé, au moins par absence de choix.

En effet, contrairement à ce que professent certains professionnels qui marchent sur la tête, une grande dalle vide ne laisse aucune liberté. Qu’est-il possible d’y faire d’autre que de la traverser en hâte, d’y faire du patin à roulettes, et dans le moins mauvais des cas de contempler avec plus ou moins d’enthousiasme les façades des bâtiments qui la cernent ? Quelle liberté y trouve une personne âgée qui voudrait s’y reposer ou des personnes qui voudraient profiter de tant de place pour bavarder tranquillement ou y lire ?

Qui aura envie d’y venir ? L’absence ne crée aucune liberté, comme on peut relativement la trouver dans un appartement vide, qu’on a liberté d’aménager selon ses envies. Pour faire un espace urbain, pour donner de la personnalité à une ville, il ne suffit évidemment pas plus de faire des “reconquêtes piétonnes” en chassant les voitures d’espaces aujourd’hui livrés aux initiatives privées et au développement inconsidéré des terrasses de cafés et des étals de commerces envahissants, seules “animations “ de voiries piétonnes touristiques semblables les unes aux autres. Laisser-faire général plus ou moins décoré d’enluminures modernistes, mais qui a pour propriété commune de ne pas se préoccuper de déterminer les axes du rôle double de l’espace public d’aujourd’hui :


Favoriser une vie extérieure aux bâtiments qui rassemble les citadins dans une vision, et des sensations communes de leur ville, et être ainsi aujourd’hui un lieu plus fondamental encore aujourd’hui qu’hier de compensation de l’isolement dans lequel les individus sont de plus en plus enfermés par certains aspects de l’évolution technologique.


Les potions dérisoires


Dès lors, comment ne pas être affligé par les dérisoires mesures qui sont prises par les concepteurs, et les décideurs pour “améliorer” la ville? Améliorer quoi, d’ailleurs, si une ville n’est pas considérée comme un organisme vivant mais comme l’occasion de rentabiliser des investissements, ou de semer ça et là quelques décorations et quelques phantasmes nostalgiques supposés ancrer la ville d’aujourd’hui dans des symboles superficiels et morts ? Les symboles d’aujourd’hui ne sont plus du tout des “monuments” à voir, mais des pratiques sociales. A moins qu’on ne trouve des objets monumentaux qui figurent la spéculation financière en temps réel, la consommation touristique, ou la communication virtuelle !

En ces temps de crise, la pratique la plus courante consiste évidemment à considérer que l’espace public est de l’argent perdu. Le mieux serait de se contenter de dérouler sur les trottoirs des rubans d’asphalte noir. Tout le reste ne serait que niaiseries aux relents sociologiques .Le réalisme économique et le souci de préserver les électeurs de dépenses peu populaires , dissuaderait bien les bons gestionnaires urbains de mettre de l’argent dans le futile ( c’est-à-dire tout ce qui n’est pas uniquement circulation d’une boîte architecturale à un autre).

Après s’être livré dans les années de la reconstruction aux errements conceptuels que l’on connait, et que l’on met aujourd’hui sur le compte de l’urgence et de la survie, voilà qu’on recommence sur un terrain un peu différent, l’espace public. Les conséquences pourtant visiblement désastreuses n’ont donc pas servi de leçon à ces “responsables” à la vue des plus courtes, qui disposent de la ville comme d’une épicerie. Il est vrai que les leçons de l’holocauste n’ont guère servi à éviter la servilité devant les impérialismes idéologiques sanguinaires qui lui ont succédé, avec des techniques améliorées !

Autre démagogie, issue de ce dernier impérialisme idéologique, le discours social prend la tête de la désertion du terrain urbain. La ville n’irait mal qu’à cause de la pauvreté, de l’exclusion, du racisme, du chômage, de l’acculturation.


Singulier aveuglement qui, après avoir réduit la ville à des formes, et non à des mécanismes de vie, déclare donc que les formes urbaines ne sont pas des effecteurs sociaux. Cela est certainement vrai pour l’art public ou pour l’architecture, mais ne l’est plus si l’on étudie les rapports simples entre le choix des composants urbains et de leurs dispositions réci-proques dans l’espace urbain. En somme, si l’on est pauvre, peu importe de n’avoir pas de chaises ni de tables pour vivre dans son pauvre logis, peu importe si le logis est un capharnaum dans lequel il faut passer par les toilettes pour entrer dans la cuisine, puis traverser la chambre à coucher pour entrer dans la salle à manger!


l'incompétence urbanistique


Car est-ce autrement que l’on réalise des espaces publics?

Les mobiliers sont réduits à quelques bancs et bacs à plantes mis n’importe où, les aires de jeux se trouvent au Nord loin des cheminenements courants et les parkings bouchent les entrées du logement. Des sommes énormes sont aujourd’hui transférées de la ville vers une distribution

généreuse mais à fonds perdus, vers des associations et des actions “sociales” qui ont le mérite provisoire et non dépourvu d’intentions électorales, de calmer ici ou là, et très provisoirement des incendies allumés par le déséquilibre urbain. Ceci n’a pas plus de rapport direct avec la question urbaine à proprement parler que l’outil de l’écrivain n’a à voir avec la qualité de son texte: ce n’est pas faire avancer la littérature que de changer le stylo par l’ordinateur.


La ville simulacre


Comment qualifier enfin ces pauvres obsessions qui font planter ici ou là des théatres de verdure, des squares classiques vidés de tout ce qui auparavant en faisait la vie, quelques lampadaires de style (dérisoires casseroles aux lumières blafardes), des kiosques à musique censés apporter une note de poésie à des villes inhumaines, ou des architectures fagotées de colonnes classiques censées apporter au peuple la magnificence des châteaux d’une époque fort peu républicaine et en tous cas révolue ? Il n’y manque guère que l’installation de terrains de croquet et l’obligation de circuler en crinolines dans ces nouveaux espaces de parade nostalgique.

Comment se fait-il que l’on se soit si peu rendu compte que, non seulement la ville a été dépossédée de sa vie relationnelle, mais que les pratiques sociales et culturelles ne laissent plus la moindre chance à de tels équipements de donner lieu à des usages vivants correspondant à des attentes contem-poraines ?

L’industrie du disque et de l’audiovisuel ne donne plus la possibilité d’espérer voir les foules se réunir pour écouter une fois par an des orphéons improbables posés sous les toitures de ces kiosques, pas plus que les hypothétiques représentations dans de bucoliques amphithéatres, signes muséographiques de pratiques et d’habitudes anciennes ; non plus que la pratique des sports et des loisirs ne peut se satisfaire seulement de stades onéreux, éloignés des lieux de vie quotidiens, soumis à règlements stricts et, plutôt réservés à la compétition.


L'alternative relationnelle


Ainsi se précise la double vocation de l’écologie urbaine :


- Faire de l’espace public urbain le lieu essentiel de la sociabilisation urbaine, le lieu compensateur de l’isolement de chacun dans une série de “bulles” ou de boîtes architecturales affectées à des usages sommaires et précis, reliées entre elles par des tuyaux circulatoires.


- Rechercher les nouveaux types d’équipements et de dispositions relatives entre eux capables de générer les comportements les plus variés et susceptibles de répondre aux aspirations des citadins du XXI°siècle.


Elle y parviendra par une double démarche née de ce que nous appelons :


L'étude comportementale urbaine appliquée


Celle-ci consiste à :


- Observer les comportements des usagers dans les espaces publics encore un peu vivants, et en tirer suffisamment d’enseignements de façon empirique pour trouver des nouvelles formes d’aménagements générateurs de la plus grande richesse de comportements possibles .


- Etudier les tendances, les aspirations nouvelles qui amèneront à penser d’autres types de relations, de localisations et de fonctionnements entre les équipements que cela suggère et la ville.


Il ne s’agit évidemment pas de supprimer l’ordinateur, le surgelé la télévision ou l’automobile pour retourner à un âge d’or urbain... d’un autre âge, et qui n’a d’ailleurs jamais existé. Dans certains cas il peut s’agir de remettre certains abus de pouvoir à leur place (automobile au détriment des transports en commun , du vélo, des piétons, etc..centres commerciaux en boîtes isolées et décentrées au détriment d’autres formes commerciales plus relationnelles, ...). Peut-être même, sur ce dernier point s’agira-t-il de revoir les heures d’ouvertures permises, plus seulement en fonction de la protection sociale, mais aussi de la capacité de certains d’entre eux à vitaliser la ville.


Il ne s’agit pas là de défendre le petit commerce contre les affreux centres commerciaux, mais de voir selon quelles formes de relations avec l’espace urbain les implantations commerciales sont ou non favorables à la meilleure vie urbaine.

 

L’écologie urbaine commencera évidemment par poser plus de questions qu’il ne trouvera de solutions immédiates. De ce point de vue, elle aura des points communs et des méthodes d’investigation qui pourront sembler proches de la sociologie. Mais le grand défaut de cette technique est de fournir un simple état des lieux sans autre perspective que d’insister sur certains constats, au lieu de proposer des actes créateurs basés sur une connaissance des mécanismes relationnels dynamiques de la vie urbaine. L’écologie urbaine, elle, est d’abord dynamique. Quelques exemples, quelques pistes, montrent que, malgré nos connaissances encore embryonnaires, des voies pratiques se dégagent dès à présent :


l'éthologie urbaine


LNous avons observé les choix que font les gens au jardin du Luxembourg à Paris pour placer des éléments aussi simples que les sièges à leur disposition. Les usages et les relations qui en découlent, donnent déja une beaucoup d’indications sur les dispositions que l’on pourrait faire de bancs, sièges, tabourets, chaise-longues, tables,etc... dans les espaces publics. Il est intéressant de constater qu’ils ne les disposent JAMAIS spontanément comme le leur imposent systématiquement les concepteurs d’espaces publics dans les rues et places, c’est-à-dire alignés géométriquement, en carré, en rond ou en file indienne. La multiplication de telles observations dans les espaces plus ou moins aménagés des cités du monde entier avec des composants urbains plus complexes, nous donnent déjà un ensemble de connaissances suffisamment riche pour réaliser avec un taux d’erreur très faible et au contraire un taux de prévisibilité très fort des aménagements qui “marchent” , c’est-à-dire qui génèrent un indice de richesse comportementale élevé qui tranche avec les équipements, ou les assainissements de voirie que sont trop souvent les espaces publics de ces dernières décennies.


De nombreuses autres observations sont déjà faites sur les comportements des adolescents, et si l’on voulait bien en tenir compte, bien des ennuis seraient évités dans les quartiers dégradés. On sait , par exemple que le jeu ne se réduit pas aux jeux d’enfants parqués dans des aires, elles-mêmes souvent parquées dans des espaces verts enclos.


De nombreuses observations ont été également faites sur les rapports entre les commerces , la vie de l’espace public et les aménagements qu’il serait convenable de faire aux abords de ceux-ci pour qu’ils se renforcent les uns les autres et dynamisent la vie urbaine au lieu de transformer les rues piétonnes et commerçantes en centres commerciaux à ciel ouvert pour activités particulièrement rentables. Certaines applications sont pour le moment plus difficiles à mettre en pratique dans ce domaine, car elles obligent à aller plus loin que de faire réaliser des plans par des entreprises. Des mesures sont à prendre visant à considérer les implantations commerciales, artisa-nales, culturelles, de loisirs, et de services comme d’utilité publique avec les contraintes règlementaires et les incitations nécessaires . Elles dépassent les simples plans de concepteurs et demandent une implication très forte de la part des décideurs. Elles n’ont rien d’exceptionnel. Il suffit de mettre en place des mécanismes qui s’aparentent aux opérations concertées d’aménagement et aux principes des déclarations d’utilité publique aujourd’hui classiques en urbanisme.

 

Cela demande évidemment à réfléchir plus sérieusement sur les dommages créés par les grandes surfaces commerciales excentrées, comme de centres ville, boîtes isolées de la vie urbaine.

 

Cela demande de réfléchir également sur divers types de décisions urbaines qui ne sont pas vraiment discutées sérieusement aujourd’hui : intérêt et transformation des dalles uniquement conçues pour séparer piétons et circulation automobile, ce qui n’est certes pas une panacée, ou formes que doit revêtir l’introduction du végétal en ville: l’espace vert n’est pas l’espace idyllique que l’on continue à rêver. Il est même trop souvent un trou de vitalité dans l’espace urbain, parfois même un lieu d’agressions et de dangers non négligeables.

 

L’écologie urbaine pose la question de l’opportunité de certains équipements installés en certains endroits simplement parce que l’on y dispose de la surface pour placer un équipement nécessaire, en négligeant les conséquences que cela peut avoir sur les déplacements de flux urbains vitaux, et parfois sur la dispersion des points d’attraction d’une ville Elle pose également la question de la forme de ces équipements polarisants dans leur capacité à dynamiser les rues qui y mènent ou au contraire à créer des vides dans la continuité urbaine.


L’écologie urbaine se demande si la pratique du sport et des loisirs sportifs en ville ne passe pas par la création d’une myriade de spots sportifs ouverts, plutôt que par la seule création d’enclos sportifs étroitement codifiés. Elle se demande également, si, comme les jeux, ces équipements sportifs seront utiles tant qu’ils ne seront pas intégrés dans une série de composants qui sont indispensables à une pratique attractive (fontaines pour boire, sièges pour regarder, lumières pour jouer la nuit, abris pour attendre et poser ses affaires en cas de mauvais temps, etc..).

L’écologie urbaine se demande si les pistes cyclables, considérées comme une des alternatives à la seule pratique des déplacements automobiles, doivent être de nouvelles voiries spécialisées pour cyclistes ou doivent être des “parcours cyclables” réintégrées dans un ensemble d’espaces aménagés non automobiles, semés d’étapes faites de lieux offrant des comportements variés.

 

La mise en scène de l'espace par les usagers (ci-contre, les jardins du Luxembourg), contredit souvent les dispositions offertes par les aménageurs. (ci-dessus).



Dans de nombreux cas, poser les questions, c’est déjà avoir des réponses, en l’état de nos connaissances; dans d’autres cas, c’est un long travail d’analyse, de propositions, et de mesures propres à les mettre en oeuvre reste à faire. Parmi ces réflexions, la question de la compétence des concepteurs aptes à traiter ces problèmes est fondamentale, donc celle des décideurs appelés à déterminer les critères de choix, ainsi que les procédures pour les déceler. Aujourd’hui, il faut bien dire que personne de ceux qui font la ville ne se les pose, ou s’il se les pose, c’est avec une telle pudeur que rien n’en transparait pour les autres et cela ne se traduit pas dans le concret en tous cas.

 


Indifférence ou hostilité


Pourquoi l’aménagement des espaces publics ainsi fondés sur les etudes comportementales urbaines, et à la base de ce que nous nommons l’URBANISME RELATIONNEL (voir le “Manifeste de l’Urbanisme relationnel), a le plus grand mal à être mis en pratique, malgré les pistes et les applications évidentes dont il fait la preuve ? Certaines raisons ont déjà été effleurées précédemment. Citons les plus affirmées :


-Ceux qui font l’urbanisme aujourd’hui, sont fort peu les urbanistes, les architectes ou même les décideurs. C’est le monde financier et des affaires. Par nature, ils cherchent à optimiser au plus vite chaque petit secteur d’activités qui est entre leurs mains. Si aucune force d’inspiration collective ne vient soumettre les conditions du profit maximal que ces agents économiques cherchent à obtenir, quel intérêt y a-t-il pour eux à améliorer des espaces qui ne leur rapportent rien ? L’urbanisme est donc au coeur d’un problème classique et majeur de société : où se situe l’équilibre entre la liberté et la nécessité de favoriser les dynamismes individuels, tout en créant une dynamique collective basée sur une philosophie communément partagée et nécessitant des contraintes d’intérêt public. Le déséquilibre est aujourd’hui manifeste. La ville se fabrique aujourd’hui comme si l’élaboration d’une maison pouvait être la somme des interventions désordonnées de chaque corps de métier : la ville ne peut être la somme des intérêts individuels de ses utilisateurs et de ses acteurs. Quelques uns ont voulu mettre un peu d’ordre dans l’inorganisation qui préludait à la fabrication des villes avant le saut quantitatif qui a commencé avec la révolution machiniste et le productivisme, aggravée par les débordements démographiques. On a cherché à classer plus proprement certaines des activités les plus “évidentes”. C’est la charte d’Athènes qui ne fait que donner une apparence de logique à ce productivisme et en assied donc plus durablement le pouvoir. C’est cette classification qui fait éclater l’espace public en de multiples domaines ou hiérarchies qui travaillent chacun dans leur coin sans réflexion ni action globale : voirie, espaces verts, mobilier urbain, art public, éclairage, signalisation, police, service des eaux, entretien, territoires municipaux, étatiques, communautaires (communautés urbaines), ministères et missions diverses qui se succèdent au gré des changements de gouvernements. La ville est construite comme un ensemble de maisons qui seraient constituées de tours de salles de bains, puis de chambres à coucher, à côté de tours de cuisines, puis de WC ,etc.. le tout relié par des tuyaux qui assurent les fonctionnalités mécaniques principales. C’est l’ordre urbain actuel issu du marché , et mis en oeuvre par quelques suiveurs de dossiers d’opérations.


- La puissance publique ne joue guère son rôle. Sans philosophie urbaine, désorientés de voir que les quelques potions magiques du moment ne fonctionnent pas, les élus font de temps à autre appel à quelques “sorciers” ,qui, par quelques mots magiques, une bonne technique de communication comme on dit, (pour leur carrière, pas celle dont nous parlons pour les gens !), et de solides alliances politiques , s’offrent à sauver la ville. Le soufflé s’effondre très vite.

Plus grave, l’élu a été doté avec la décentralisation d’un pouvoir quasi féodal. Quelques publicitaires bien intentionnés et à la recherche de nouveaux terrains d’influence et de profits, ont montré à certains, sous couvert de lutte économique avec d’autres cités, que l’espace urbain pouvait leur servir individuellement d’image pour asseoir leur pouvoir personnel. L’espace théoriquement public a ainsi été réintégré de façon détournée dans la logique du profit pour particuliers, sans que cela se traduise le moins du monde par des améliorations pratiques pour les citadins. La société du simulacre qui dirige aujourd’hui à peu près tout, a investi un secteur qui lui échappait encore, et conforte de façon enfin “rentable” les tendances marquées de notre fausse culture urbaine à considérer la ville comme une accumulation de décors. Le marché de l’art n’a pas laissé passer cette occasion de sortir des galeries, on en voit les dégats dans la politique des grands travaux, comme dans les “aménagements” du Palais Royal, ou l’axe majeur de Cergy Pontoise, pour ne citer que les plus médiatisés en France à ce jour. Un des handicaps de l’espace public à passer dans les médias pour faute de vie quotidienne ne faisant pas événement, vient enfin de trouver un moyen de faire publicité, mais en y perdant son sens. Aucune ligue de consommateurs ne semble intéressée à combattre cette dénaturation comme des ligues de vertu combattent la pornographie publicitaire ou la dégradation de l’image de la femme traitée comme un objet par les publicitaires.

Ce déraillage s’apparente absolument au "détournement de fonds publics pour l’intérêt personnel". Et on a atteint un degré de manipulations qui fait que les élus paraissent agir comme s’ils ne voulaient pas réussir les espaces urbains pour des raisons stratégiques électorales : rater un aménagement permet à peu de frais de faire semblant d’améliorer avec une fois, la plantation de quelques arbres, l’élection suivante le changement des lampadaires par de nouveaux plus “beaux”, le coup d’après par l’installation de quelques bancs ou jeux , puis un jour, comme tout cela ne marche pas, et qu’on a oublié qui est à l’origine de ces replâtrages sur un terrain anémié, on casse et on recommence. Ce n’est peut-être pas conscient chez chacun d’eux, mais tout se passe “comme si”!

Chez les moins malhonnêtes et les moins incompétents, on assiste à des mécanismes mentaux qui sont probablement dûs aux statégies de prise et de conservation du pouvoir. Ou bien, l’on demande aux gens ce qu’ils veulent, consultations, participations, enquêtes de sociologues. Comme si les malades devaient donner les ordonnances au médecin de la collectivité, laquelle choisirait inéluctablement le médicament le moins cher pour ses finances. Seules les études comportementales peuvent fonder solidement la connaissance de ce qui est souhaitable pour que la ville malade fonctionne mieux.

 

Un autre travers qui est souvent la continuation du précédent consiste à fonder une décision urbaine sur un consensus majoritaire basé sur la négociation , le compromis et l’idée d’une sorte de contrat d’adhésion semblable à celui d’un vote ou d’un traité qui engage chaque membre de la collectivité. Ainsi, pour contenter ceux qui veulent vivre la ville dans le calme, et ceux qui la veulent dans l’animation, le compromis majoritaire mène à réaliser un espace à moitié calme et à moitié bruyant, mécontentant tout le monde et parfois les mêmes personnes car celle-ci peut avoir envie des deux types d’ambiance, mais à des moments différents. Enfin, aucun “contrat” ne reliera jamais les comportements multiples des citadins, qu’un vote, simpliste par essence, serait tenté de “verrouiller” par logique démocratique. L’espace public ne fonctionne que lorsque sont satisfaits les multiples comportements minoritaires qui en font la vie, logique sans rapport avec un vote ou une somme d’opinions quelconques .

Dernière déviance enfin, pour en finir avec quelques pratiques décisionnelles, celle qui consiste à se soumettre aux pressions de certaines personnes ou groupes minoritaires pour déplacer ici un banc sur lesquels dorment les clochards, pour les faire remettre plus tard sous la pression de gens qui veulent pouvoir attendre, par exemple, à la sortie des écoles. Les travaux de Sisyphe appliqués au niveau urbain.

Devant ces fonctionnements, il n’existe aujourd’hui aucun groupe de pression ou représentatif qui puisse défendre la problématique urbaine. Ce ne sont évidemment pas les syndicats professionnels des métiers du bâtiment qui pourraient prétendre à cette légitimité. Les pistes ouvertes par la réflexion écologique et comportementale ouvre des pistes certes balbutiantes sur certains aspects, mais parfaitement rentables dans d’autres cas. Qui voudra bien se servir de cet outil pratique extrêmement riche à leur disposition?

Michel de Sablet

 

Bibliographie non exhaustive de l'auteur :


Manifeste de l'urbanisme relationnel, chez l'auteur (19, rue du docteur Finlay, 75019 Paris),1991.


Des espaces urbains agréables à vivre, éditions du Moniteur, Paris, 1990.


On trouvera ci-dessous, les articles de réflexion les plus marquants sur ce sujet, réalisés par Michel de Sablet.


-l'espace libre urbain, (chez l'auteur), (5p).


-Le drame des grands ensembles, (2p).


-La grande provocation américaine, (4p).


-Rues piétonnes, mode ou alibi?, (4p).


-Espaces verts, pour quoi faire ?, (6p).


-Loisirs parqués pour rire au U.S.A., (5p).


-Vers une signalétique urbaine moderne, (5p).


-La participation à la trappe ?; (6p).


-La longue marche de l'unité voisinale, (7p).


-Une autre façon d'habiter, (5p).


-L'art contre la ville, (5p).


-Rendre l'eau aux citadins, (6p).


-La couleur dans l'espace urbain, (7p).


etc.




Par Michel de Sablet - Publié dans : Analyses
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