Entretien avec Jean-François Gautier

Publié le par laurent ozon

 

Repenser l’écologie


entretien avec Jean-François GAUTIER



L.R.A.F. - Votre livre  l’Univers existe t-il ? développe un thème central : l’Univers n’existe pas en tant qu’objet d’une science. Peut-on l’amplifier ainsi : la Nature n’existe pas en tant qu’objet d’une science ?


J-F.G. - La Nature, la phusis en tant que généralité, n’existe effectivement à l’horizon d’aucune science. C’est une denrée métaphysique, une abstraction du même genre que la Matière ou la Vie. Une science établit des rapports, des relations, le plus souvent métriques, entre plusieurs objets d’expérience ; dès lors, du fait des méthodes employées, des techniques de mesure, des concepts fondateurs tel que celui de déterminisme, une science ne peut évidemment se donner pour objet d’enquête un singulier universel qui serait « la Nature ». Le singulier interdit toute relation, et donc toute science. La Nature, c’est comme la Licorne, personne ne l’a jamais vue, même si chacun en a beaucoup entendu parler.


L.R.A.F. - Faut-il en conclure que l’écologie n’existe pas, ou qu’elle n’a pas d’objet propre ?


J-F.G. - Surtout pas. Dire que l’Univers n’est pas un objet, ce n’est pas vider d’un coup la scène cosmique de ses objets propres, qui sont toujours là : les planètes, les étoiles doubles, les amas galactiques. Il en va de même pour « la Nature ». Dire que ce n’est pas un objet de science, ce n’est pas faire disparaître les corps naturels. L’écologie scientifique a pour dessein l’observation des milieux vivants et, dans ses milieux, l’étude des relations entre des singularités végétales, animales, minérales, etc. L’écologie brosse le tableau du travail de la durée, du temps passé qui a conduit à des équilibres dynamiques entre différentes formes vivantes, les matériaux dont elles se nourrissent, les régions où elles prospèrent.


Il s’agit, en chaque cas, de milieux particuliers, avec des équilibres particuliers. Le milieu des grands fonds sous-marins n’est pas celui de la montagne pyrénéenne ni de la rivière solognote. Chaque observation requiert une attention particulière à tel détail, à la pression, à la température, à la lumière, aux qualités de l’eau, de l’air, aux différentes espèces présentes dans l’écosystème, à leurs saisons migratoires. Qu’est-ce que « la Nature » dans cette diversité ? Répondre « rien » n’est offensant pour personne. Cela relève du simple constat : en retirant cette idée générale, vous ne changez pas un iota aux études de milieux que vous pouvez mener ici et là, vous les débarrassez simplement d’une métaphysique encombrante.


L.R.A.F. - Quelle peut-être, dans cette perspective, la tâche de l’écologie entendue comme mouvement politique ?


J-F.G. - Ce problème est difficile à examiner parce que les données sont très souvent biaisées. Partons d’un exemple simple. Une rivière traverse votre jardin depuis...disons, trois siècle. Jusqu’au début des années soixante-dix, douze à quinze générations ont bu l’eau de cette rivière, et depuis vingt ans elle est imbuvable à cause des nitres dilués. L’écologie va étudier les causes pratiques de cette pollution et tenter de formuler des solutions. Son travail s’arrêtera là. Pour des raisons de coûts, et d’autorité à exercer sur les pollueurs, c’est au politique de prendre le relais pour que des solutions résolutives soient appliquées. On voit clairement ici que l’écologie n’est pas politique. Elle est technique. Ce qui est politique, c’est l’autorité à exercer pour que cesse une pollution considérée par l’opinion comme dommageable. Vous avez là deux composantes originaires du politique : l’opinion, et l’autorité.

Il y en a une troisième qui se cache : la hiérarchie des valeurs. Considérer qu’une eau non polluée est préférable à une eau polluée, c’est hiérarchiser des valeurs qui, initialement privées, deviennent publiques . De là, vous êtes renvoyé au politique en général : avec ou sans écologie, il y aura toujours des instances de pouvoir à conquérir, à organiser, pour se donner les moyens de protéger des valeurs partagées, exprimées par une opinion. Et ce politique-là a bien d’autres tâches à son horizon que la pollution et la non pollution, notamment l’ordre interne et la sécurité externe, qui sont essentiels, c’est-à-dire relatifs à l’essence du politique pour reprendre les catégories de Carl Schmitt et de Julien Freund.


L.R.A.F. - Vous voulez dire que l’écologie n’est pas politique ?


J-F.G. - Ce qui est politique dans l’écologie, c’est l’opinion publique, mais pas l’écologie en tant que telle.


L.R.A.F. Il y a tout de même des pollutions désastreuses, Tchernobyl par exemple, qui demandent des décisions politiques.


J-F.G. - Certes, mais un pareil désastre ne devient politique que par opinion interposée, et parce qu’il s’agit de conséquences publiques d’une réalité industrielle privée, ce que ne sont pas, par exemple, une crue du Gange ou une éruption de l’Etna. En ce sens, les thèmes écologiques peuvent devenir politiques : c’est une demande d’autorité pratique, de réglementation, adressée par l’opinion au pouvoir en place. Mais la politisation des thèmes de l’écologie ne veut pas dire que l’écologie soit essentiellement politique. Elle est essentiellement scientifique et technique. C’est pourquoi les mouvements écologistes ont tort d’entrer dans le débat politique en tant qu’écologistes.

Faire de la politique, c’est se donner pour but la conquête du pouvoir. Une fois au pouvoir, la tâche est d’en assumer les contraintes selon les fins propres du politique. La dépollution, ici, est un moyen du politique, mais pas sa fin, laquelle, pour le dire en grec, est la survie harmonieuse de la Cité. Dans les états critiques du type Tchernobyl, la dépollution, ou la prévention de la pollution, est un des moyens d’une telle survie. Vous constaterez que dans l’ex-URSS, si rien n’est fait pour redresser les déséquilibres des milieux, alors que les moyens techniques existent, c’est bien parce que la Cité est déjà politiquement implosée.


L.R.A.F. - Quels sont, à votre avis, les défauts de l’écologie politique ?


J-F.G. - Le principal défaut, qui est aussi le principal danger, réside dans ce qu’elle véhicule : une mythologie de la Nature initiale, une, bonne et indivisible ; c’est un Total mi-poétique, mi-religieux, qui requiert l’aide des bonnes volontés contre les assauts des incroyants. Et nous revoilà dans la lutte des anges contre les démons. Il n’est pas indifférent de constater que cette manière de comprendre le devenir de la Cité réapparaît dans des moules idéologiques connus, avec des universaux coadjucateurs de « la Nature » : le Bien, le Beau, le Vrai. C’est l’essence même des politiques totalitaires. Chez les marxistes début de siècle, le mot d’ordre était sequere historiam, suivre les lois de la vérité de l’Histoire. Remplacer cela par un sequere naturam fonctionnant de la même manière, c’est, sous un autre thème, avec une autre imagerie, la même utopie du Total qui se profile.


L.R.A.F. - Il existe tout de même une écologie plus réservée...


J-F.G. - Vous me parliez de l’écologie politique, je vous ai répondu là-dessus. Mais il y a effectivement d’autres écologies, notamment celle du groupe de pression « écolo » qui rassemble une diversité d’opinions extraordinaire, qui va des antinucléaires manipulés ou non par EDF et Westinghouse, aux simples aménageurs de jardins en passant par les urbanistes et les paysagistes. Avec, au milieu, une organisation planétaire comme Greenpeace, qui va sa carrière médiatique en racontant n’importe quoi, notamment sur le devenir des plates-formes pétrolières, ce qui n’empêche pas les moutons de suivre par millions. Et ce qui « fait suivre » les moutons n’a aucun rapport avec l’information scientifique. Il s’agit d’autre chose.


L.R.A.F. - De quoi, précisément ?


J.F.G. : En même temps que Guy Debord publiait sa Société du Spectacle en 1967, Etienne Gilson développait des thèses équivalentes dans la société de masse et sa culture. Personne n’a relevé cette collusion, d’autant plus surprenante que Debord passait pour le pape de la contestation soixante-huitarde, tandis que Gilson, considéré comme une vieille baderne catholique et académique, représentait le modèle du néo-aristotélicien égaré dans le siècle. Gilson était pourtant le plus clair, et finalement plus moderne que Mac Luhan : la communication de masse lamine tout contenu de message au profit de sa seule forme, laquelle ne peut s’appuyer que sur des mots d’ordre simplistes, sur des idéologies frustres, qui sont les conditions nécessaires à l’universalisation du message.

L’écologie planétaire à la mode de Greenpeace tombe dans les mêmes travers, et nécessairement. L’affirmation d’une urgence, d’un désastre, vaut pour elle-même , quel que soit son contenu. Quand vient la rétractation, si elle vient (ce fut tout de même le cas pour les plates-formes pétrolières, dont l’immersion favorisait le milieu au lieu de le détruire), nul le l’entend. Dans les faits, ce sur quoi prospère une telle organisation, c’est un mixte d’humanitarisme et de naturalisme utopiques. L’écologie initiale est largement oubliée, laissée pour compte au profit d’une cantilène désolée transformant le monde en spectacle, et la simple opinion potentielle en simulacre d’action réelle. Ce qu’on veut vous arracher, c’est votre soutien, et non vous inciter à vivre et à agir par vous même. La vie selon Greenpeace, c’est la tranquillité du troupeau : bêlez, on s’occupera du reste. Au mieux de vos intérêts, bien sûr, c’est-à-dire des leurs : pieds et poings liés, et l’intelligence asservie.

Comme le notait Debord, on ne se révolte plus contre le système, mais en faveur de l’extension de son autorité et de ses interventions.


L.R.A.F. - Ce n’est pas le procès de l’écologie, mais celui de la modernité en général.


J-F.G. - Pas de la modernité, mais de la technique planétaire. Rappelez-vous le mot trop célèbre de Heidegger : l’essence de la technique n’est rien de technique. C’est applicable aussi à la Nature : l’essence de cette Nature n’est rien de naturel, au sens de la source claire ou de la fleur de printemps. Ce qu’on appelle nature, c’est le monde sur fond de quoi chaque homme s’apparaît en tant qu’homme. La nature change avec chaque individu, elle change aussi d’un groupe à l’autre, d’une culture à l’autre. Imaginer une Nature épurée, conceptualisée, identique pour chaque homme, c’est postuler un homme-en-soi, un archétype universel dont chaque être particulier tendrait à devenir le décalque, au plus près du modèle.

Le problème, c’est que cette Nature est un leurre. Elle n’existe pas. Traversez la France de Nantes à Grenoble, le paysage infiniment varié que vous verrez défiler est toujours aménagé. La main de l’homme a posé le pied partout, dans les montagnes et les vallées, les forêts, les rivières, les plaines, les fleuves. Où est « la Nature » ? Nulle part. La Suisse a d’autres paysages, et la Belgique, et l’Espagne ou l’Italie. Des réalités géographiques différentes, bien sûr, mais surtout des manières de les habiter différentes. En d’autres termes, il n’existe pas de milieu inconditionné. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont tous détruits au sens de l’écologie.


L.R.A.F. - Qu’en concluez-vous ?


J-F.G. - Qu’il est inutile de faire de l’écologie politique, c’est une duperie, même si, à l’inverse, il faut faire pression pour que le politique ait souci des écosystèmes, puisque l’état du milieu conditionne le devenir de la Cité et de ses habitants. L’écologie politique restera toujours une variante du spectacle, au sens de Gilson et Debord, tandis que la politique écologique peut, quant à elle, être très efficace. Mais si des écologistes se sentent une fibre politicienne, il faut que leur entrée en politique soit initiée par des motifs politiques, et non par des opinions écologiques. Que dirait-on de biologistes, de physiciens ou d’électroniciens qui feraient de la politique au nom de leur science ? Ils paraîtraient - au mieux - un peu benêts...


L.R.A.F. - Pour vous résumer : l’écologie est pleine de mythes.


J-F.G. - Une magnifique collection d’utopies, dont la plus évidente est dans l’intitulé même de l’organisation Greenpeace. La paix verte. La Nature=les végétaux=la paix. C’est absurde. La paix est un état politique particulier, celui de la guerre surmontée. Pour maintenir un tel état, il faut déployer des moyens politiques et non des mots d’ordre iréniques. La guerre est inscrite dans l’histoire des hommes depuis la nuit des temps, elle fait partie de leur nature. Sequere naturam, dans ce cas, ce n’est pas la paix, mais le retour de la guerre. Qui se prend pour un végétal abolit du même coup le recours potentiel au droit et à la force, qui sont les deux garants de la paix. La seule promesse de Greenpeace, c’est greenwar.


L.R.A.F. - Comment, à votre avis, peut-on distinguer le « naturel » à sauvegarder, du non-naturel à rectifier ?


J-F.G. - C’est effectivement l’un des problèmes centraux de l’écologie, qu’elle a du mal à résoudre - et même à comprendre - à cause de la Nature mythique et originaire dont elle est encombrée, et comme alourdie : la Nature, considérée comme concept initial et fondateur, empêche de penser. Tentons d’éclairer le débat. Les milieux « originaires », disons : non transformés par l’homme, n’existent plus sur notre planète. Nous avons, en vivant, tout modifié. Pour autant, notre habitat planétaire n’est pas contraire à la nature, ou du moins pas contraire à notre nature d’inventeurs.

Le paradoxe, c’est que nous modifions notre milieu de manière telle que nous mettons parfois en jeu notre survie. Des situations comme celle de Tchernobyl sont à cet égard exemplaires : la technique se retourne contre le technicien. Cela est vrai de toutes les techniques issues de la physique, de la chimie, de la biologie. Mais cela est vrai aussi des techniques issues de l’écologie considérée comme science, dont on ne voit pas pourquoi et comment elles échapperaient à la règle générale de l’imprévisibilité des conséquences. Qui vous garantit que vous avez tout compris d’un milieu, d’un écosystème ? Et qu’un retour à l’état antérieur est souhaitable ?


L.R.A.F. - Vous ne répondez pas à ma question...


J-F.G. - J’y viens. Pas plus que la physique ne vous dit de vérité sur l’ordre du monde, l’écologie ne vous dit de vérité sur l’ordre des milieux. En d’autres termes, il n’y a pas de naturel à sauvegarder, ni d’antinaturel à rectifier. Vous ne pouvez agir qu’au coup par coup, rectifier ce qui est à l’évidence négatif, une eau imbuvable par exemple, ou anticiper ce qui va le devenir, par exemple réglementer les industries polluant l’eau ou l’air.


L.R.A.F. - Vous avez répondu à la question en disant que ce n’était pas une question. Alors, essayons de la traduire en termes concrets : comment agir à propos de Tchernobyl, ou de la pollution de la rivière que vous citiez tout à l’heure ?


J-F.G. - Des problèmes généraux de « naturalité », qui n’ont pas de solution empirique du fait de leur abstraction, on revient donc à des problèmes pratiques. Et par votre question : « que faire ? », vous regagnez le terrain du politique : qui arbitre, dans une si

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