Entretien avec Eugen Drewermann

Publié le par laurent ozon

 

Entretien avec Eugen Drewermann



Dans cet entretien exclusif, Le théologien et philosophe catholique allemand rappelle la responsabilité historique des religions issues de l'Ancien Testament dans l'apparition d'une mentalité hétérotélique à l'égard de la vie non humaine. Pour Drewermann, il est indéniable que les religions de l’Ancien Testament ont été les premières à déraciner l’être humain et à s’élever avec véhémence contre la divination mythique du monde. 



Le recours aux Forêts : Dans votre livre Le progrès meurtrier, vous avez mis en évidence la responsabilité du judéochristianisme dans la dégradation de nos rapports avec la nature. Pour quelles raisons ?


Eugen Drewermann : Il y a une différence entre le christianisme et les autres religions : le christianisme met l’homme au centre de l’univers. Le monde n’est que la scène dressée pour l’apparition de l’être humain. La nature n’est devenue une question dans le cadre de la Bible qu’en rapport avec les religions de la fertilité de Canaan. La relation de Dieu au monde est une relation de volonté de pouvoir. Seul l’être humain est choyé par le Bon Dieu. Les souffrances ne s’expliquent que comme des punitions ou des conséquences du dérangement de l’ordre naturel par les péchés de l’homme. Les sciences naturelles, avec Darwin, ont fait descendre l’homme de son piédestal. La biologie et les sciences exactes désillusionnent ceux qui croyaient en un Dieu miséricordieux et bon, qui avait organisé le monde selon son plan. Le christianisme est de plus en plus en retrait. Le monde est devenu athée. Mais on se sent toujours le centre du monde. La technique sert désormais à conquérir la position promise par la religion. Ce que Darwin nous a appris devrait servir à mettre au point une nouvelle éthique, une nouvelle piété mondiale. Si tous les animaux savent ressentir les mêmes choses que les hommes, nous devrions les traiter comme nos congénères. Les sciences naturelles nous montrent partout cette grande unité entre les hommes et le monde. Et nous devrions arrêter d’utiliser la technique pour des objectifs contraires à ceux que nous devrions atteindre. Le sens de la religion doit être plus profond que l’utilité pour l’espèce humaine.


Le recours aux Forêts : Dans quelle mesure avons-nous à nous réconcilier avec notre nature intérieure, en particulier nos sentiments, pour vivre en harmonie avec le monde ?

 

Eugen Drewermann : Il faut constater que nous traitons la nature au-dehors tout comme nous nous traitons nous-mêmes au-dedans. Nos sentiments sont le produit d’une évolution – celle des mammifères – se mesurant en millions d’années. Et ces sentiments nous lient encore avec les créatures qui vivent à nos côtés. Notre position dominatrice rend impossible tout sentiment à leur égard. L’Occident chrétien a également établi une domination sur les sentiments : on n‘a pas le droit d’éprouver n’importe quel sentiment. La manière évidente dont nous nous traitons nous-mêmes, nous la projetons dans nos relations avec la nature. En prononçant des mots comme « mer », « montagne », etc, nous parlons comme les poètes. Parce que toutes ces choses de la nature parlent tout droit à notre âme. Nous ne pouvons pas retourner dans la jungle et vivre comme les indigènes. Mais dans nos rêves et dans la poésie, nous pouvons retrouver la nature. Et si nous permettions à nos sentiments d’intervenir, nous ne serions plus capables de traiter les animaux comme nous le faisons. Il suffirait de montrer un film avec un élevage de 700 000 poulets pour que les hommes ne mangent plus d’oeufs ou de poulets. Si l’on voyait vraiment les conséquences de la destruction de la forêt vierge, on comprendrait qu’on n’a pas le droit de détruire en 50 ans ce que la nature a mis 50 millions d’années à faire. Un peu de compassion pourrait éviter beaucoup de ces aberrations commises parce qu’on se croit obligés par les lois du marché. Ce qui me torture le plus, ce sont les expériences sur les animaux, surtout à des fins militaires. Aucun Etat démocratique ne contrôle le sadisme professionnel de ceux qui expérimentent des sévices et des tortures mortelles, d’abord avec les animaux, pour les appliquer ensuite aux hommes. C’est bien la preuve que nous allons un jour traiter les hommes comme nous traitons aujourd’hui les animaux. Aujourd’hui, nous faisons des clones de moutons – et demain ? De toutes façons, Tolstoï a raison : « tant qu’il y a des abattoirs, il y aura des champs de batailles ».


Le recours aux Forêts : Que pensez-vous de l’évolution de l’écologie, et de la deep ecology en particulier ?


Eugen Drewermann : Notre survie dépend d’une unité plus profonde de la nature et de la culture. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que nous devons limiter nos propres aspirations afin que les singes, les léopards, les lézards, etc, aient une chance de survivre. Le risque est immense qu’un jour avec 15 milliards d’êtres humains, nous ne puissions plus avoir ce que nous appelons aujourd’hui la nature. L’écologie est devenue une question fondamentale pour l’avenir. La nature a pu vivre des milliards d’années sans l’homme, mais l’homme ne peut pas vivre un jour sans elle. Il faudra surtout faire fi de ce compromis pourri entre écologie et économie. Parce que la pression de l’économie fait que les êtres vivants n’ont qu’une valeur marchande. Et les prix sont hypocrites ! Par exemple, si le prix d’une voiture tenait compte des dommages que la voiture inflige à l’environnement, on ne pourrait plus la payer. Le calcul du PNB ne tient pas du tout compte de la production de la nature, mais seulement de la production de l’homme. Et sous cet angle, l’amazonie ou la grande barrière de corail n’ont aucune valeur - à moins que quelqu’un ne les achète ou ne les transforme en sites touristiques. D’ailleurs, dans le PNB on ne trouve pas non plus trace d’une femme qui donne naissance à un enfant et l’élève. Mais si quelqu’un construit une digue pour retenir le Nil ou la Loire, il fait quelque chose d’utile. Donc il est urgent de réfléchir à la manière dont nous pourrions définir la protection de l’environnement comme une partie de programme économique. L’agriculture biologique pourrait créer des centaines de milliers d’emplois, tandis que l’agriculture industrielle met en danger la subsistance des deux tiers des agriculteurs. Il y a ainsi beaucoup d’erreurs que l’homme pourrait corriger. La renaturalisation pourrait créer des millions d’emplois – pour redonner aux fleuves et aux rivières leur cours naturel, pour recréer des marécages qui ont été asséchés, pour protéger la faune et la flore du littoral ou de la haute montagne. Il devrait y avoir des lieux où l’homme n’a pas le droit de mettre le pied. Ce serait une hérésie culturelle que de faire traverser une autoroute en plein Vatican. Mais quid d’une autoroute qui traverse l’amazonie ? Pour créer cette forêt vierge, il a fallu 60 millions d’années. Le vatican n’existe que depuis 400 ans. Et les protestants ne savent toujours pas s’il a été voulu par le Bon Dieu !


Propos recueillis par Stéphane BARBIER et Laurent OZON

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