Bonjour ma Maison !

Publié le par François Terrasson

 

Bonjour ma maison !

par François Terrasson (1939-2006)

 

 

 

Rentrant chez lui au fond de la Bretagne, un de mes amis journalistes s’adressait en ces termes à une vieille bâtisse de pierre grise : « Bonjour ma maison ! ». A l’intérieur on était chez lui. C’est-à-dire que chaque objet, chaque meuble ou ustensile lui ressemblait. Non pas qu’il ait eu des traits se rapprochant de ceux de son armoire ou l’air aussi sombre que sa cheminée. Et pourtant, cette maison et lui partageaient la même âme, irradiaient dans l’espace des ondes similaires.

Bien sûr, ces ondes n’existent pas ! On pourrait apporter tous les appareils ultrasensibles des meilleurs laboratoires et revenir bredouilles. J’en vois des qui diront tout de suite que ce sont des choses qu’on n’a pas encore découvertes et qu’un jour on mesurera de nouveaux paramètres physiques inconnus.

Certains prétendent même qu’on les a déjà trouvés. Mais que la science officielle ... Moi, je crois que surtout, on n’a pas cherché au bon endroit.

Il y a bien longtemps - et on n’a pas besoin d’avoir à le découvrir - qu’on sait qu’il ne faut pas mettre les maisons n’importe où et les aménager n’importe comment. Ces données éparpillées de l’ancienne Chine aux Papous de Nouvelle Guinée, en passant par nos vieilles traditions, nous arrivent sous la forme d’un vocabulaire symbolique, qui, pris au pied de la lettre, fait rigoler les technocrates de la modernité. Le symbole parle à la partie de nous-mêmes qui ne comprend pas le monde. Celle qui s’étonne, s’inquiète, s’émeut. Et au lieu de penser « je suis au numéro « tant » de la rue « machin » », trouve la clef du contact avec les choses en disant « Bonjour, ma maison !».

La zone de notre esprit qui ne comprend pas le monde fait quelquefois tout autre chose. Aussi bien, et peut-être mieux. Elle le ressent, se l’incorpore, s’y incorpore, s’y relie, s’identifie, se mêle à la réalité pour en faire intimement partie. Mais il y a des conditions à ça. C’est qu’on laisse le mécanisme symbolique et intuitif fonctionner. Sinon, « ma maison » ne sera pas à moi. Ni moi à elle. Simplement un objet technique, une machine à habiter. N’est ce pas là l’idéal que toute une civilisation a cru pouvoir promouvoir ? La  fonctionnalité intégrale et exclusive comme idéal de l’architecture. Et de baver d’admiration pour des ensembles où on est bien sûr à l’abri du vent et de la pluie. Où on peut manger, boire, dormir, etc. Mais pas impunément. Tuer l’élan sensible par la technicité pure a un prix. Celui du séjour en hôpital psychiatrique. C’est d’ailleurs en regardant du côté pathologie de l’esprit qu’on a inventé un nouveau secteur de recherche : l’anthropologie de l’espace. Ou, autrement dit, la science du rapport de l’homme avec les espaces dans lesquels il se trouve. Plus ou moins longtemps et à des occasions diverses. ça peut-être des lieux naturels. On y voit se déployer une panoplie d’images mentales, de perceptions et de comportements qui répondront aux mêmes lois internes dans d’autres espaces également. Car ces habitations construites pour se soustraire aux rigueurs de la Nature nous touchent dans nos profondeurs avec la même efficacité sensible que la forêt, le désert ou la montagne. Parce que l’homme y est, dans sa réactivité toujours le même.

« Qu’est ce qu’il y a de commun entre la grotte de Lascaux et une salle d’opération à l’hôpital de la Salpêtrière ? » me demandait récemment un auditeur de conférence. Mais je connaissais la réponse. Ce qu’il y a de commun, c’est le singe qui est à l’intérieur. Emotif, rêveur, jaloux de son territoire, plutôt dingue en général, et complètement perdu quand il lui manque... Quand il lui manque quoi ? Certains appellent ça la religion, d’autres l’art, ou bien la philosophie. En tout cas, le subtil déclic mental qui l’intègre à l’univers. Toujours le même, le vieux primate ! Dans sa maison, il a enfin un espace à lui, où il peut se laisser aller. Dans ces temples, ces maisons de Dieu ou de la Nature, il projettera aussi toutes ces forces intérieures, ces énergies bizarres qui font la couleur des sentiments et la valeur de la vie.

Mais encore une fois il y a des conditions. La plus implacable c’est qu’il faut que les lieux soient suffisamment modelables pour que la projection symbolique s’y exprime. Attention ! Pas modelables par la pelle, la pioche ou le bulldozer. Mais par les passions internes, qui peuvent se servir des outils ou des machines, mais seulement en temps qu’ustensiles au service d’une manière de voir le monde. Et qui peuvent modeler fortement en déplaçant un simple clou sur le mur, si ce déplacement a un sens symbolique fort pour celui qui le déplace. Suspendez vos vêtements ! A quoi, où, comment ? Posez votre couteau sur la table ! Dans quel sens ? Sous quel angle par rapport au morceau de pain ? Mettez du bois dans la cheminée! Faudra que ce soit fait comme ci et pas comme ça chez certains. Un jeu maniaque d’accord. Mais faire les choses n’importe comment est impossible. Chaque geste, chaque modulation de l’espace a un sens qui va plus loin que sa littéralité et modifie les esprits.

C’est ce que les plus maniaques ressentent trop fort. C’est ce que les architectes modernes ne ressentent pas assez. Car le deuxième principe implacable pour l’organisation non pathologique de la maison c’est que, lorsque l’habitant arrive, il n’existe pas déjà une organisation symbolique contradictoire à la sienne, ou simplement impérialiste ou fortement contraignante. Les maisons sont déjà construites lorsqu’on y accède. Et elles portent les normes culturelles de la civilisation. Comme les ponts, les églises et les supermarchés. Elles vont le plus souvent nous dicter, en termes d’images très pénétrantes, nos attitudes émotionnelles et symboliques. Les lignes droites, dures, les triangles épurés, les fausses lignes courbes, hyper-géométrisées, les matériaux froids, clinquants, les couleurs sévères ou criardement agressives, les dissymétries inharmonieuses, la netteté hyper-propre. Tout cela va fonctionner en système synergique pour envoyer jusqu’aux tripes des ménages des signes dont la traduction est simple, mais pas réjouissante.

En voici quelques uns se rapportant à notre propos et choisis en vrac parmi des foules : Ne dites pas « Bonjour, ma maison ! », vous n’êtes plus des enfants, mais des adultes d’un monde technique. En vérité, ne dites rien, on ne parle pas aux maisons, voyons, on ne devrait pas avoir à vous le rappeler. Ou alors c’est que vous êtes légèrement inférieur... Et quand je dis légèrement... Emotionnel peut-être ? », donc pas dans le coup. Ou encore : « Va vite, va plus vite. Organise tout, planifie tout, ne ressent rien. Le sentiment c’est nul ! » Et dans un autre cas : « Puisque tu m’habites, c’est que tu es supérieur. Tu vis avec ton temps : la performance, l’utile. Ah non ! pas l’agréable, c’est bon pour les primitifs ». Plus hypocrite ; « Je t’ai préparé de la beauté. D’accord, elle ne te plaît pas. Mais si tu es moderne, tu apprendras à l’aimer. D’ailleurs de toute façon, j’utiliserai la force, celle de toutes tes perceptions, de toutes tes émotions, pour lutter contre toi et te transformer en habitant modèle ». Le besoin absolu d’être soi-même, moteur de l’agencement de la maison, tué dans l’oeuf, ou perverti et remanié, va se venger, obscurément, dans la névrose et l’agressivité. On peut multiplier les appels à la convivialité, à la solidarité. Pour tout ça, il faudrait avoir accompli l’ancrage au monde par l’habitat (qui peut être nomade). Dans la soi-disant modernité, c’est une nécessité oubliée. Si elle pointe le nez, elle est désignée aussitôt comme ringarde et inférieure.


Disons « Bonjour », à nos maisons, à nos automobiles, à notre rasoir. C’est vrai qu’ils ne sont pas vivants. La vie, c’est nous qui la leur apportons en choisissant et en aimant leurs formes, leur texture et leur allure. Et même si ce n’est une vie que symbolique ne nous moquons pas trop vite de ce retour en enfance. Parce que, laissés à l’état d’objets sans vie symbolique, tous ces trucs qui nous entourent façonneraient un monde vide. Vide d’imaginaire, de merveilleux, de mystère... Et puis ils seraient uniquement porteurs des signes mis par d’autres, les concepteurs et « designers », qui sont en train, dans le monde entier, de foutre en l’air, à la fois la vie sauvage, la beauté et l’émotion.


François TERRASSON


François Terrasson était Maître de conférences au Muséum d’Histoire Naturelle, a écrit « La peur de la nature » (Editions Sang de la Terre, 1994), « La civilisation anti-nature » (Editions du Rocher, 1995). Cet article illustre bien la vision du  monde qui était la sienne. Il est donc inutile d'y ajouter mes commentaires. Sa mort m'a affecté.

Laurent Ozon

Publié dans Humeurs

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