L'écologie pour en finir avec la loi de l'argent

Publié le par Laurent Ozon

 

 

« La société, jusque dans ses représentations scientifiques les plus élaborées, parle souvent de la nature par analogie avec sa propre organisation. Il est fréquent que la façon dont elle discourt sur l’ordre de la nature soit aussi une manière de légitimation de sa structure propre.»

Paul FEYERABEND in, Adieu à la raison, Paris, Le Seuil,1989, p.38

 

Fondés en 1944 à Bretton Woods aux États-Unis, la Banque mondiale et le fonds monétaire international (FMI), puis l’Organisation Mondiale du Commerce, l’OMC qui a succédé au GATT en 1996, sont les instruments d’une logique planétaire de développement économique et de libéralisation des échanges voulus par les firmes transnationales. Leur modèle de développement prétend apporter le bien-être général et le dogme du libéralisme économique qu’elles défendent exalte les vertus du marché sans entraves comme « valeur universelle », et fondement de la démocratie.

Or, après plusieurs dizaines d’années de croissance et d’expansion du système techno-économique occidental, il nous est bien permis d’apprécier ses résultats et en définitive de juger de sa désidérabilité . Pour toute personne lucide, le constat est facile à faire. Edward Goldsmith nous en livre une synthèse qui se passe de commentaires : « Le commerce mondial a été multiplié par onze depuis 1950 et la croissance économique par cinq et pourtant au cours de cette période, il y a eu un accroissement sans précédent de la pauvreté, du chômage, de la désintégration sociale et de la destruction de l'environnement. Il n'y a donc pas de preuve que le commerce ou le développement économique soient d'une grande valeur pour l'humanité..». En cela, rien d’étonnant donc à ce que les valeurs libérales soient, prioritairement à tout autre, la cible des critiques que les écologistes ont adressé à la société.

Le but de mon intervention est de vous présenter ce que postulent l’écologie et le libéralisme, à mon sens de façon inconciliable, à l’heure où certains politiciens prétendent éclairer les électeurs sur leur démarche en se réclamant de l’une et de l’autre.

Le libéralisme n’est pas simplement une conception du monde reposant sur une valorisation de la liberté sous toutes ses formes (économique, politique, morale ou religieuse). Cette définition dont certains libéraux peuvent user pour définir leur démarche ne nous permettrait en effet pas de comprendre ce qu’est historiquement le libéralisme et ce qui le distinguerait par exemple de l’anarchisme ou du libertarisme, même si, de l’avis de nombreux commentateurs, ces doctrines ne sont pas sans rapports. Pour être bref, nous dirons que le libéralisme est, au même titre que le socialisme, une doctrine de gestion du capitalisme, de la « richesse matérielle» générée par l’activité industrielle. La vulgate libérale qui se ramène aujourd’hui plus prosaïquement en économie à un éloge de la croissance et de la libre-entreprise peut se résumer ainsi : Chaque homme en poursuivant librement la satisfaction de son intérêt propre contribue, si tous les autres hommes en ont la même liberté, à la satisfaction de l’intérêt collectif. Pour les libéraux, « la liberté pour l’individu de concourir à son propre bien-être est la condition nécessaire et suffisante du bien-être social » c’est ce qu’on appelle la coïncidence naturelle des intérêts.

Pour les libéraux, l’individu est intégré à un monde régi par des lois mécaniques et complexes, qui ne doivent directement rien, ni au Dieu chrétien, ni au Cosmos des Anciens.

La cause de toute action humaine serait ainsi la recherche de la satisfaction individuelle, et l’activité de l’homme conformément à la recherche de son intérêt reposerait toujours sur un processus de comparaison comptable (exact ou non, conscient ou non) et donc in fine sur un calcul coût - profit.

La possibilité d’un calcul économique rationnel reposerait enfin sur la possibilité d’une interprétation objective préalable du résultat des actions humaines en termes d’utilité et impliquerait donc une évaluation mathématique du résultat de ces actions (en fonction du rapport coût-profit).

Pour finir, le Produit National Brut (PNB) mesurant ce que chacun peut, en moyenne, acquérir serait le concept le plus réaliste et le plus pratique pour évaluer le bien-être collectif. Il en ressortirait alors que « plus le PNB est élevé et plus le bien-être général est important ».

Pour un libéral, l’objectif poursuivi par la société doit être la Croissance du PNB ou du Produit National Net réel par tête d’habitant. Parce que l’organisation de l’économie selon les principes de la libre concurrence des individus (liberté de circulation des biens et des valeurs sans intervention de l’Etat), est , selon lui, la seule qui permette la Croissance du PNB, les politiques qui ont en charge les intérêts de la collectivité doivent prioritairement se donner pour objectif d’assurer une croissance la plus importante possible. Il leur incombe donc de veiller à maintenir la paix sociale, sans laquelle il n’y a pas de liberté économique, tout en se gardant d’intervenir en tant que « agent économique » sur un marché en voie de planétarisation.

L’influence des valeurs de la modernité sur la formation épistémologique de la science économique orthodoxe dont le libéralisme est l’émanation est admis par tous ou presque. Le libéralisme est une doctrine qui n’est tout simplement pas pensable sans les valeurs de la modernité. Certains ont même vu à l’instar de Louis DUMONT1 dans l’idéologie économique contemporaine l’incarnation la plus aboutie des valeurs modernes. Le libéralisme prend appui sur un système de valeurs, ce que Thomas KUHN2 a appelé un paradigme, le paradigme moderne, pour partie déjà constitué au XVIIIe siècle, au moment où le philosophe écossais Adam SMITH, fondateur de l’économie politique anglaise fait publier en 1776 son fameux Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, considéré encore aujourd’hui comme un livre-manifeste pour les libéraux

L’écologie comme science apparaît à la fin du XIXe siècle au carrefour de plusieurs disciplines scientifiques (la pédologie, la botanique, l’agrochimie, la phytogéographie et la biologie) de la nécessité d’étudier les espèces vivantes en contexte, c’est-à-dire sur leur lieu de vie et dans le réseau de liens qui les lient aux autres espèces. Cette méthode sera spontanément adoptée par les scientifiques qui, à partir du XVIIe siècle se lancent dans l’exploration du monde pour étudier et découvrir ce que ne pouvait leur révéler l’étude d’individus isolés dans des espaces artificiels. Il parut clair que cette approche offrait beaucoup plus de potentialités. Elle impliquait que les individus en question étant fortement dépendants de leurs communautés multiples d’appartenance, il n’était possible de comprendre certaines de leurs particularités physiologiques ou comportementales, qu’en les replaçant dans le système naturel de relations complexes au sein duquel ils remplissaient des fonctions particulières et dont ils dépendaient par ailleurs pour leur survie, à savoir leur milieu:, Leur milieu, c’est-à-dire le contexte le plus approprié pour leur fournir les informations nécessaires à l’adoption d’un comportement conforme à la préservation de leur équilibre.

Le mot « Oekologie » sera forgé par le biologiste allemand Ernst HAECKEL (1834-1919), et utilisé pour la première fois en 1866 dans la première édition de sa Morphologie générale des organismes . Il est formé de deux racines grecques : oïkos et logos, la science.

Le mot, « écologie » est construit comme « économie » et dérive comme le note Pascal ACOT3 , « pour une partie, du thème indo-européen weik, qui désigne une unité sociale immédiatement supérieure à la maison familiale. Ce thème donna, entre autres, le sanskrit veçah (maison), le latin vicus qui désigne un quartier, et le grec oïkos, l’habitat, la maison ».

L‘écologie signifie donc littéralement « la science de l’habitat » . Haeckel la définit ainsi : « par écologie, nous entendons la totalité de la science des relations de l’organisme avec l’environnement, comprenant au sens large toutes les conditions d’existence »4. Cette définition constitue encore le fond de la plupart des définitions actuelles de l’écologie scientifique. L’écologie est une science tout entière tournée vers l’étude des relations entre les groupes. On pourrait presque dire que, pour les écologistes, et du point de vue de la priorité donnée dans l’approche de leur objet d’étude : la relation précède l’essence.

Victor Émile SHELFORD, pionnier de l’écologie américaine la définira lui comme “la science des communautés” et écrira : « Une étude des rapports d’une seule espèce donnée avec son environnement, qui ne tient pas compte des communautés et, en définitive, des liens avec les phénomènes naturels de son milieu et de sa communauté, ne s’inscrit pas correctement dans le champ de l’écologie »5. Ce seront les théories organicistes de l’américain Frédéric CLÉMENT et plus tard la systémique de Ludwig VON BERTALLANFFY qui fourniront des éléments de compréhension des communautés biotiques, qui seront désormais considérées comme des systèmes vivants.

Cette comparaison de la communauté à un organisme biologique sera si bien établie que Daniel SIMBERLOFF la considère comme « le premier paradigme de l’écologie ».

C’est en réaction à cette théorie qu’il jugeait excessive que le biologiste Sir Arthur TANSLEY élaborera son concept d’écosystème à savoir « l’ensemble formé par une communauté, son substrat géologique et son environnement atmosphérique. » pour désigner ce qu’il considère lui comme un quasi-organisme.

Cette théorie des écosystèmes (ou biorégion) intégrant des règnes différents, sera validée ultérieurement dans les années 20 par les travaux de l’école d’Uppsala fondée par le botaniste suédois EINAR DU RIETZ, grâce à la méthode dite des “aires minima”, puis par ceux de l’Ecole de Zurich Montpellier de Josias BRAUN-BLANQUET.

Après une éclipse d’une cinquantaine d’années, l’organicisme fit un retour en force dans la pensée écologiste grâce aux travaux de James LOVELOCK qui étudiera le caractère autorégulé et autocréateur de la Biosphère dans son fameux livre « l’hypothèse Gaïa », qu’il fera sous-titrer « la Terre est un être vivant », et par l’effort de vulgarisation entrepris par le courant culturel écologiste baptisé par le philosophe Norvégien Arne NAESS « Deep Ecology », écologie profonde.

A l’opposé de cette approche, les modernes, se représentent la nature de façon mécaniciste. Rompant avec la physique aristotélicienne et organiciste d’un Cosmos, d’une nature ordonnée, hiérarchisée et finalisée, la physique de GALILÉE, mettait en scène un espace infini de masse-énergie, mathématisable et géométrisable, une nature obéissant à des lois présentant partout les mêmes propriétés (isotropes) et où la cause déterministe et retardée d’un phénomène est seule efficace (causalistes). Repris par tous les tenants de la modernité occidentale, ce nouveau paradigme scientifique postule, à l’inverse de toute perspective organiciste, que « La nature ne peut s’expliquer que par elle-même et ses lois sont identiques à celles de la mécanique » 6.

De plus, pour les libéraux, la seule unité naturelle et originaire est l’individu et c’est en lui que réside toute souveraineté. Il faut qu’il la transfère momentanément à la société pour que celle-ci puisse s’en prévaloir. L’individu (naturel, premier et principiel) préexiste à la collectivité (artificielle dérivée et conventionnelle) qui n’en est que la simple addition à un moment donné. En conséquence de quoi, l’intérêt de la totalité sociale est - pour les libéraux - secondaire, car constitué de la somme des intérêts particuliers qui la composent.

Découlant de l’organicisme, le holisme (du grec holos entier), se fonde sur le constat que « l’organisme vivant est un tout, et que ce tout est plus et autre que la somme de ses parties ». Que l’individu ne peut-être vraiment compris dans ses aptitudes et ses besoins sans le contexte des communautés et des écosystèmes auxquels il est adapté. Le systémisme écologiste s’inspire des principes dégagés par la théorie des systèmes et la cybernétique et récuse les doctrines atomistes (subordination de l’intérêt collectif aux intérêts individuels) pour lui préférer les doctrines holistes (subordination des intérêts individuels à l’intérêt collectif).

Ces points de vue contiennent respectivement une part de vérité lorsqu’ils sont pensés complémentairement. Et, dans ce cadre là, de notre point de vue, l’intérêt individuel est de faire primer l’intérêt général uniquement lorsque celui ci s’identifie aussi à celui de la préservation de l’intégrité de la Biosphère.

Pour être clair, le holisme écologiste a ceci de spécifique qu’il considère que l’ensemble à respecter s’étend au-delà de la communauté humaine d’appartenance ou d’identification pour s’étendre à la hiérarchie des systèmes vivants, dont l’intégrité est une condition sine qua non de la préservation à terme de l’intérêt collectif.

Pour reprendre une sentence du célèbre savant Russe et précurseur de l’écologie Vladimir Ivanovich VERNADSKY « L’homme en tant qu’être vivant est indéfectiblement lié aux phénomènes matériels et énergétiques d’une des enveloppes géologiques de la Terre : la Biosphère. Et il ne peut en être physiquement indépendant un seul instant ».

Autres point de divergence entre écologistes et libéraux, leurs visions des lois du monde et les bases de leurs naturalismes.

Les écologistes affirment le caractère « coopératif, ordonné et évolutif » de tous les systèmes vivants par opposition à une interprétation strictement « compétitive, aléatoire et non directive » portée par les élites économiques acquises à une interprétation superficielle des travaux de DARWIN. Pour l’écologie, les relations entre les êtres vivants sont essentiellement coopératives et accessoirement compétitives lorsque le système, (la communauté ou l’organisme) parvient à préserver son Homéostase, c’est-à-dire ses capacités à préserver sa stabilité face aux agressions internes et externes.

Cette situation peut changer, et généraliser la compétition et les comportements d’agressions (qu’il faut distinguer de la prédation), lorsque l’ensemble ne parvient plus à faire face aux discontinuités qui le menace. C’est à la généralisation des perturbations sociales et naturelles que nous devons la montée des comportements relevant d’une lutte de tous contre tous, et qui ne sont qu’exceptionnels en situation normale.

Cette divergence d’appréciation, de perception de la nature, dominée par, la diversité, l’adaptabilité et la stabilité, pour les écologistes et l’isotropie, le chaos et la compétition pour les libéraux traduit bien, au-delà des différences d’opinions et de valeurs, des différences de sensibilité. Différences de sensibilité et donc différences dans l’appréciation des finalités ultimes, pour l’individu, le groupe, la vie ou la matière.

Les Anciens à l’instar d’ARISTOTE distinguaient, à côté d’une notion de cause efficace de nature déterministe et se déroulant du passé vers l’avenir, une notion de cause finale, de nature téléologique se déroulant de l’avenir en direction du passé. Comme le note Roberto FONDI10 : « Cette théorie introduisait l’idée selon laquelle les phénomènes naturels ne dépendent pas seulement de causes situées dans le passé, mais aussi de causes situées dans le futur ». Pour nous, l’intentionnalité est la caractéristique essentielle du comportement des êtres vivants. Les organismes vivants sont conçus et se développent « comme s’il leur fallait poursuivre intentionnellement un dessein conscient »11. L’évolution d’un être vivant est téléologique (de telos, le but), c’est à dire orientée vers un but, qui est de prendre une place particulière dans un ensemble dynamique. Il n’est donc pas là par hasard, et ne se développe pas (s’il est sain) de façon aléatoire.

Or, d’une façon générale, les libéraux comme les socialistes en tiennent pour ce que Serge LATOUCHE a appelé la métaphysique du progressisme. L’idée de progrès, qui nous l’avons vu l’année dernière, lors de notre premier forum, repose sur une conception linéaire et orientée du temps, sur une interprétation profondément optimiste du mouvement des sciences et des techniques et sur une valorisation intrinsèque de la nouveauté. A cette conception fondamentalement optimiste, les écologistes préfèrent une perception plus réaliste et moins teintée de métaphysique, qui s’inspire d’une autre grande loi du monde, physique celle-là, l’Entropie.

L’Entropie désigne le second principe de la thermodynamique né d’un mémoire de Sadi CARNOT amélioré par l’autrichien Rudolf CLAUSIUS, qui s’inspire d’un fait élémentaire : la chaleur s’écoule naturellement du corps le plus chaud au corps le plus froid. Carnot en déduit que, inversement, le passage de la chaleur d’un corps froid à un corps chaud ne peut se faire sans l’intervention d’un travail. La conséquence la plus générale est qu’il y a une dégradation continuelle et irréversible de l’énergie dans n’importe quel système clos.

Désignant la mesure de la dissipation ou du désordre, la loi de l’Entropie est aussi l’énoncé général à partir duquel peuvent se comprendre tous les phénomènes de dégradation d’énergie, ainsi que leur caractère irréversible.

Nicholas GEORGESCU-ROEGEN, mathématicien et théoricien d’une bioéconomie, demande, quant à lui, que l’on ne restreigne pas l’entropie au seul domaine de l’énergie, mais qu’on en étende aussi l’application à la matière : car qu’est-ce que l’usure des matériaux, sinon une forme particulière d’entropie?

Georgescue-Roegen publiera en 1973 son livre « La décroissance »13, une analyse thermodynamique appliquée à l’économie et démontrant l’irréversibilité du cycle de transformation des énergies et des matières et donc les limites matérielles de la croissance économique prônée par les libéraux. Le processus économique consistant pour l’essentiel selon lui en un prélèvement de matières à basse entropie dans les stocks de ressources « libres » ou accessibles mais limitées et en un rejet de matière à haute entropie, aggravant ainsi le phénomène de dissipation de ressources indispensables mais non-renouvelables14.

Edward GOLDSMITH, le directeur de la revue The Ecologist, met pour sa part, en doute la viabilité de l’entropie pour rendre compte des lois du vivant15, tout en admettant sa pertinence pour rendre compte des lois physiques de l’inerte. Au regard des lois physiques la vie constitue ainsi un phénomène de boucles syntropiques qui compense temporairement par son « travail », l’inéluctabilité de la dégradation entropique de l’énergie et la matière inerte. Le phénomène vivant est désormais perçu comme une exception, une formidable mais fragile exception dont les caractéristiques contredisent temporairement l’entropie fondamentale de l’énergie et de la matière. La vie, se maintient à l’intérieur d’ensembles organisés et diversifiés en compensant temporairement la mort, l’Entropie, le processus fatal et continuel de dissipation de désorganisation et d’homogénéisation des masse-énergies abandonnées par la vie.

Précisément, la biosphère, semble, à bien des égards engagée dans un processus dominant menant à une progressive et mortelle entropie sous la pression croissante de l’impact des activités humaines. Les exemples qui en témoignent sont nombreux :

La France comptait plus de 4000 espèces de pommes au début du siècle, Il est devenu difficile d’en recenser une centaine et 5 espèces assurent à elles seules 95 % de la consommation. En France, là où étaient répertoriées au XIXe siècles 88 variétés de melons, on n’en trouve plus guère que 5. Jacques Barrau, un ethnobotaniste, écrit, qu’en 1853, les frères Audibert, pépiniéristes provençaux offraient à la vente 28 variétés de figues, alors qu’on n'en trouve plus guère que 2 ou 3 aujourd'hui. On pourrait continuer comme cela durant des heures.

Le biocide est aussi à l’oeuvre pour écraser la diversité interspécifique et intraspécifique des communautés humaines. Je pense aux cultures, régionales, locales, en France, mais aussi partout en Europe et dans le monde. Je pense à ces communautés chassées de leurs terres par des projets pharaoniques imposés par les multinationales et leurs relais, en Inde, ou ailleurs. Je pense à ces peuples broyés par la mécanique implacable de la colonisation occidentale : Les indiens guaranis parqués comme du bétail et qui ne survivent plus qu’en louant leurs bras aux industries d’alcool qui les empoisonnent comme avant eux plus de 90% des indiens d’Amazonie ont déjà disparu. Ailleurs, ce sont Les Bushmen chassés de leur territoire pour faire place aux industries touristiques, Les Aborigènes déplacés de leurs terres ancestrales pour y effectuer des essais nucléaires, les paysans en Europe en Afrique ou ailleurs. Pensons encore aux tibétains dont les autorités chinoises organisent méthodiquement le génocide par l’assimilation, l’acculturation et la terreur policière, pendant que le chef de l’Etat français se fait en Chine le VRP d’une industrie qu’il croit encore nationale.

Pensons encore aujourd’hui aux indiens Wayampi, Emerillon et Wayanna qui luttent contre la colonisation et la normalisation imposée simultanément par l’état français au nom de la mise en valeur du territoire, les médias au nom du droit à l’information, et des firmes au nom de la liberté du commerce. Car en Guyane dans ce département du bout du monde L’Etat français y poursuit l’occidentalisation et la normalisation des indiens dans la continuité des grands ancêtres qui ont appliqué les méthodes d’assimilation et de destruction des peuples en Bretagne, en Corse, en Alsace, en Provence, au Pays Basque et ailleurs. Le carnet de commande y a remplacé la Bible ou le Code Civil, mais la logique coloniale reste la même.

Cette homogénéisation culturelle conduit, précisément, par un significatif phénomène de rétroaction à l’accélération de l’homogénéisation et de la standardisation des paysages. Car les paysages que nous connaissons, en Europe en particulier sont le résultat d’une longue interaction entre les communautés humaines et l’ensemble des autres espèces vivantes qui composent son milieu, comme de la nature de ses sols et de son climat.

Et parce que l’homme est un être qui intervient sur son milieu, à la diversité des écosystèmes répond la diversité des cultures et des modes de représentation du monde et rétroactivement, à la diversité des modes de représentations du monde répond la diversité des écosystèmes.

Pour le dire autrement, lorsque les hommes vivent, parlent et pensent différemment, ils interviennent différemment sur leurs milieux, et leurs activités peuvent ainsi contribuer à renforcer la typicité d’un paysage.

La diversité des cultures participe ainsi de et à la diversité des écosystèmes. En conséquence, dans une vision écologiste qui reconnaît l’humanité comme espèce et comme partie de la nature, la diversité culturelle - et l’organisation spécifique qui lui correspond - sont à la fois une valeur et une nécessité.

Aujourd’hui, de nombreux penseurs écologistes défendent bien la thèse selon laquelle, un système, en augmentant sa diversité, élargit la gamme des pressions écologiques auxquelles il est capable de faire face. En un mot que la biodiversité accroît la stabilité d’un système en augmentant ses possibilités d’adaptation aux discontinuités qui le menacent.

Nous dirons plutôt que c’est l’accroissement de la complexité (à ne pas comprendre avec la diversité), qui augmente la stabilité du vivant. Même si, évidemment, la diversité des parties d’un ensemble est la condition sine qua non de sa capacité de complexification. Il faut comprendre le terme « complexe » dans son sens étymologique, « ce qui est tissé ensemble » (voir sur ce sujet l’œuvre d’Edgard MORIN17), non pas les parties différentes d’un conglomérat aléatoire, mais les parties ordonnées d’un système vivant.

Pour être plus clair, la diversité n’est facteur de stabilité pour les systèmes vivants que si les parties sont complémentaires, homéothéliques c’est-à-dire de simplement différenciées, deviennent « complexes », organisées en écosystème, à l’intérieur duquel ils remplissent tous une fonction compatible avec la préservation de l’écosystème tout entier.

Jean DORST écrivait « Le maintien de la diversité de la nature et des espèces est la première loi de l’écologie »16.

Les valeurs modernes postulent quant à elles, un humanisme anthropocentrique, c’est-à-dire la conception d’un homme à qui son statut d’être rationnel confère une valeur morale rendant ses intérêts moralement plus importants que les intérêts de la nature dans son ensemble. Une nature qui n’est plus perçue que comme ressource tout entière dévolue au bien-être du genre humain., avec la valeur utilitaire que lui confère ce statut19.

Or, les écologistes les plus conséquents portent contre la civilisation universaliste et anthropocentriste occidentale, une critique comparable à celle qui fut adressée aux nationalismes durant le XXe siècle. Cette critique s’articulait autour d’un processus de relativisation des appartenances nationales et ethniques par le dessus, en valorisant l’appartenance zoologique à l’espèce humaine. Et par le dessous en défendant les communautés locales, les petits peuples opprimés par les regroupements et les annexionnismes nationaux.

De la même manière les écologistes radicaux relativisent l’appartenance à l’espèce humaine et dénoncent l’attitude spéciste (l’égoïsme d’espèce comparable en tout point au racisme) en rappelant qu’au-delà de l’humanité nous appartenons à la communauté biotique planétaire, la Biosphère et que notre solidarité doit s’exercer à l’endroit des animaux, des plantes et de toute vie en général.

Cette Biosphère est organisée à la base en communautés peuplant des écosystèmes et nous sommes reliés par notre culture, notre ethnie, ou notre histoire à des communautés intermédiaires, à l’intérieur desquelles notre existence sociale prend une signification. C’est donc dans ses formes d’organisation que nous devons chercher à comprendre, puis respecter et aimer la nature. Non pas de façon abstraite et globale, mais de façon concrète en respectant sa diversité et son organisation.

L’écologie postule que tout être vivant mérite le respect moral. Ce postulat contrairement à ce qu’écrit Luc FERRY20, n’implique a priori aucun égalitarisme. Il est compatible avec une attitude différencialiste dans l’esprit de ce qu’écrivait Claude LÉVI-STRAUSS, dans son livre Le Regard éloigné en 1983. Ce point de vue consistant à considérer comme normale une attitude de « préférence » ou de sur-valorisation d’une espèce plutôt qu’une autre, liée à des phénomènes d’identification, d’utilité, de co-appartenance ou de rareté.

Ce biocentrisme n’est pas incompatible, à la rigueur, avec un humanisme châtié, protégeant l’homme dans sa totalité, non pas seulement comme être pensant, comme être rationnel, mais aussi et d’abord comme être vivant complet, dans toutes ses dimensions, y compris physiques et spirituelles.

Publié dans Analyses

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J-Pierre 13/02/2017 18:31

Pour ajouter et illustrer vos propos:
https://consoterre.wordpress.com/
La finance nous fait marcher sur la tête...

Pierre Alain 24/05/2015 23:20

Votre chronique m'a tenu en haleine, je l'ai trouvé très intéressante

Stanislas 02/04/2010 20:37



""Le continent africain comptera 2 milliards d'habitants en 2050 - 2,5 fois plus qu'en ce début de XXIe siècle - 9 fois plus qu'en 1950"
Les écologistes préparent très bien le terrain aux futurs fascistes qui auront beau jeu de critiquer les pays qui auront multiplier leur population (l'Inde 20 millions de plus par an) et ainsi
bouffer la planète. De même le libéralisme et la démocratie (seul la Chine a réussi à imposer l'enfant unique). Le thème de l'espace vital va simplement changer de dimension. Les nazis ont été
les premiers à créer des réserves naturelle en Allemagne. ...



rousselet emmanuel 29/03/2006 09:42

Faut-il opposer la nature et l'artifice? Ce dernier, n'est-il pas un moyen pour certaines espèces- comme l'espèce humaine- de se prolonger,de s'adapter ou même simplement de survivre? L'artifice (la culture, la technique) ne constitue t-il pas la "nature" de l'homme lui permettant de s'adapter à un milieu auquel il n'est pas naturellement adapté?

Arno 07/03/2006 21:39

Je n'oppose pas artificiel à profond mais artificiel à naturel  puis premier à dérivée et enfin principiel à conventionnel pour mettre en avant un postulat de la modernité (et non pas seulement des libéraux), à savoir que, selon les modernes, la société n'est que l'addition des individus qui la composent (pour faire plus simple). Je ne comprend pas votre première remarque, j'ai bien compris que vous opposiez artificiel à naturel. Sinon le terme d'addition est réducteur, ensemble convierait mieux. Mais peu importe je sais pas vous, en ce qui me concerne j'ai du mal a voir une société sans individus. Je peux concevoir un individu isolé, même si ce n'est pas très naturel, mais une société contenant zéro personne ça m'est assez difficile. Il s’ensuit que l’individu est concept plus intelligible que la société, qu’il est plus évident de connaître ses buts, mais pas forcement que la société se réduit aux individus qui la composent. Le tout ne se réduit peut être pas aux parties, mais il est plus simple d’analyser les parties pour se faire une idée du tout que le contraire. On va pas se refaire ici l’éternel débats nominalisme/conceptualisme/réalisme, on risque de dépasser de loin mes faibles compétences. A mes yeux on peut choisir n’importe laquelle de ces positions philosophiques et être libéral. L’individualisme libéral n’est pas une constatation factuelle, c’est « un postulat idéologique » ou pour dire les choses autrement c’est un point de vue éthique. Vous écrivez ensuite que pour qu'une société soit juste, elle doit respecter les droits individuels. Bien, mais qu'en est -il lorsque les droits individuels menacent l'intérêt collectif ? (si vous pensez qu'il y a toujours et in fine coïncidence naturelle des intérêts lorsque l'individu fait valoir ses droits dans le groupe vous retombez sur un postulat parfaitement idéologique du libéralisme.) Un postulat parfaitement idéologique. Car bien sur aucun de vos postulats à vous n’est idéologique, ce n’est que la voix de la raison j’imagine. Comme je l’ai dit certains libéraux sont utilitaristes, la propriété et les libertés individuelles sont des moyens d’accéder au plus grand bonheur du plus grand nombre des êtres sensibles (à l’intérêt collectif si vous voulez, mais eux prennent au moins la peine de le définir) et non des fins. Donc les droits individuels ne valent que si ils sont en accord avec l’intérêt général. Pour les partisans du droit naturel (dont je me rapproche plus) la notion d’intérêt, qu’il soit individuel ou collectif, est secondaire. Ce qui compte c’est le respect des droits, qu’ils s’opposeent aux intérêts des uns et des autres n’a pas d’importance, voir ne veux rien dire. Ceci étant dit avant d’envisager la possibilité d'un conflit entre les droits des individus et l'intérêt collectif il faudrait peut être que vous commenciez par définir ce qu’est l’intérêt collectif. En ce qui me concerne j’ai déjà bien du mal à connaître mes propres intérêts, et j’en ai encore plus à connaître ceux des mes semblables aussi proches soit ils. Alors un hypothétique intérêt de la société qui ne serait pas réductible à ceux des individus qui la composent franchement ça me dépasse ! Si il faut encore y rajouter ceux des plantes, des cailloux, de la Nature et du Cosmos je suis forcé de reconnaître mes limites. Plus sérieusement je ne pense pas que les droits individuels ne menace jamais l’intérêt collectif, mais je pense que leur mépris le menace toujours. Le moyen d'obtenir le bonheur par la croissance reste une bien intéressante utopie. Je suis bien d’accord avec vous. Je ne suis pas utilitariste. Et de toutes façons ils ne disent pas cela, ils disent que c’est un moyen, relativement secondaire, de le favoriser dans la société. Vous voyez vous ne pouvez pas vous empêchez de caricaturer. Votre lettre serait plus "cordiale" si vous évitiez le terme de "caricature" à tout bout de champs. Mais je n’utiliserai pas ce terme si vous n’étiez pas caricatural ! Ce n’est pas une insulte, c’est la triste vérité. Je dis ce que je pense le plus franchement possible, sans provocations même je suis un peu direct c’est vrai. Mais vous m’excuserez j’en suis sur.Bien cordialement (sans ironie).