Kienné de Mongeot et la Gymnosophie

Publié le par Michel Pivert

 


De la mise à nu des corps et des âmes à l'impératif de Vivre d’Abord

Kienne de Mongeot fut l’initiateur en France du Naturisme ou plus précisément de la Gymnosophie, la sagesse du corps, ce mouvement qui compta avant-guerre en Europe près de 6 millions de pratiquants (ce qui représente beaucoup plus que ce que comptent l’ensemble des partis écologistes d’aujourd’hui !). Le naturisme gymnique, fait de l’acceptation de notre nature biologique, de notre corps, la propédeutique de toute démarche écologiste. Michel Pivert, ancien ami et « disciple » de Kienné de Mongeot nous présente dans l’article suivant les fondements de la gymnosophie au travers d’une biographie consacrée à son initiateur.


« Il faudra choisir un jour entre le matérialisme économique assoiffé de jouissances vulgaires, sans idéal, et l’amour de la Vie qui réclame une Organisation Sociale simple et naturelle. Car le progrès véritable réside dans l’amélioration de la personne humaine. Pas dans les « créations » plus ou moins étonnantes, plus ou moins merveilleuses, de l’homme économique. »

Marcel Kienné de Mongeot


Dans cet espace d'éternité où la pensée naturiste se devrait d’établir ses assises, quel sens donner au temps qui passe? Et à toutes ses mornes ponctuations que sont les anniversaires, les commémorations et autres jubilés? Autrement dit, y a-t-il une façon "naturiste", pleine et novatrice, de célébrer la fuite des ans ? A ma question, vous savez que ma réponse sera oui. Et, en cela comme en toute autre chose, c'est la nature qui nous porte conseil. Le temps, certes, n'épargne jamais l'individu. Mais il lui ménage néanmoins une porte certaine vers l'infini. Par le truchement de sa semence, tant physique que psychique. A travers elle non seulement ses gènes se perpétuent, mais son esprit accède à ces régions métaphysiques où « un jour vaut mille ans et mille ans valent un jour ». Je suis donc convaincu que la moins vaine façon de marquer le 100ème anniversaire de la naissance de Kienné de Mongeot est encore d’essayer de raviver (autant que j'en suis capable), l'essence de la pensée qu'il a déployée sur les 60 premières années de ce Siècle. En espérant que, telles les graines de l'érable elle soit emportée là où elle aura quelque chance de trouver des points de germination et d'où son génie pourra de nouveau s'élancer, s'épanouir et se propager. Et elle en vaut la peine. Je suis en effet fermement convaincu qu'elle est de celles dont nous allons avoir l’extrême besoin pour éclairer la route des dures années qui viennent. Vous ne serez donc pas étonné que j'emploie, pour en parler, indifféremment le temps présent et le futur antérieur !

Retour sur mémoire

Donc, qui est Kienné de Mongeot? Le culte des ancêtres n'étant pas le fort du mouvement naturiste français (voir notre encadré), il y a peu de chance que ce nom évoque plus, dans votre esprit, cher lecteur, que la vague réminiscence d'un lointain précurseur du nudisme. Et encore, nous savons gré de ce « bagage » historique minimum, tant la mémoire est un lieu déserté chez nous.

Oui, c’est non pas l'un des, mais le père de cette liberté qui vous paraît aujourd'hui toute simple et toute naturelle de pouvoir aller nu sous le grand Soleil de vos vacances. Ce n'est pas négligeable quand on sait qu'elle profite bon an mal an à quelques 2 millions de Français et qu'elle permet d’accueillir chez nous près de 5 millions d'européens, tous porteurs de sonnantes et trébuchantes devises... Liberté fragile si vous tenez compte qu'elle n'est encore le privilège que d'une infime parcelle de l'Humanité contemporaine.


Non, personne ne conteste sérieusement à De Mongeot d'avoir été le géniteur et aussi, très largement, le père nourricier du mouvement gymnique en France. Mais c'est toujours du bout des lèvres! Comme si une honte s'attachait à cette filiation... Nous allons voir les raisons de cette gêne. Et quand je dis "en France", je donne la mesure du combat qu'il a dû mener pour greffer sur notre Culture imbue de scientisme et de progressisme un rameau aussi hérétique! Car, si notre cher vieux Pays est peut-être, comme on se plaît à le dire, la patrie des Lumières, il est aussi celle du clair-obscur, pour ne pas dire de l'obscurantisme le plus opaque en matière de moeurs et de comportements. Et l'on en a la preuve chaque jour. C'est donc bien parce qu'elle est le pays de Descartes, de Voltaire, de Saint-Simon (pas celui des Mémoires, l'autre), d'Auguste Comte et... du Père Dupanloup, que la France fait figure de "terre de mission" pour tout ce qui a un rapport quelconque avec la Nature, avec le Corps, et surtout - horreur des horreurs - avec l'Eros! Il suffit pour s'en convaincre de voir avec quelle virulence se mobilisent les défenses immunitaires nationales contre la pensée écologiste.


Il se trouve qu'étant jeune militant naturiste, j'ai eu le privilège d'écouter le vieux guerrier me conter ses batailles et me décompter ses blessures de guerre. C'est donc en connaissance de cause que puis affirmer ici que sa vie aura été tout entière placée sous le signe du combat et de l'audace. Mais du combat de l'esprit et de l'audace du coeur. Pacifiste donc, par nature. Ce qui ne surprendra pas pour un natif du Verseau et un descendant, en ligne directe, de Jeanne d'Arc.

Une pensée en action

Le maître-mot pour ce brasseur d'idées aura, paradoxalement, été celui de "réalisation". Il ne concevait pas qu'une pensée, dès lors qu'on la vit sincèrement et intensément au tréfonds de son âme, ne génère pas l'énergie nécessaire à sa concrétisation et sa propagation. A cet égard, son existence est exemplaire de cette exigence militante. Ne vous attendez donc pas à ce que ses oeuvres complètes occupent des mètres linéaires dans les bibliothèques. Pourtant, il ne cessa pas d'écrire pendant près de 60 ans! Mais plus à la manière d'un correspondant de guerre, toujours sous le feu en première ligne des combats, qu'en philosophe tranquille.


Editorialiste dans l’âme, c'est au coup par coup qu'il développera sa vision existentielle, trouvant dans l'actualité la matière première la plus propre à lui donner forme et corps et, surtout, à l'enraciner dans le vécu des femmes et des hommes du temps présent. Il s'engagera donc totalement dans la voie la plus périlleuse qui soit : à la fois poser les bases d'une nouvelle éthique et créer simultanément les conditions matérielles de sa diffusion et de son expérimentation. Un épisode méconnu de sa vie illustre ce trait : abasourdi par le carnage imbécile de la Grande Guerre, il ne réfugiera son mal-être ni dans le mutisme amnésiant des politiciens, ni dans l’héroïsme hagard des Anciens Combattants, ni même dans le ressassement justificateur (« La Guerre du Droit! ») ou élégiaque des littérateurs (Dorgelès, Maria-Remarque)... Il fondera une revue pacifiste militante au titre sans ambages : VOULOIR! - Paix, Travail, Santé". Ainsi commença sa longue croisade contre la bêtise au front de taureau.


Son second « chemin de Damas » - moins dramatique, heureusement - prendra l'occasion d'un procès intenté au chorégraphe Malkowsky pour avoir osé danser nu sur la scène du Théâtre des Champs Elysées. Non content de prendre vigoureusement sa défense dans Vouloir!, il décidera aussitôt de créer un second magazine pour courir au secours de ce nouvel espace de liberté, perçu par lui comme fondamental, et menacé d'étouffement à peine né. Ce sera le légendaire VIVRE D'ABORD! (1926-1962). Né d'un coup de coeur, hors de tout calcul - notamment mercantile -, cette revue prestigieuse sera récompensée par une longévité inégalée.


A peine ce levain provocateur jeté dans la pâte intellectuelle de ces années de passion, il crée coup sur coup le premier club de France destiné à rassembler ceux et celles qui éprouvent la même exigence de sincérité vis-à-vis de la Vie ainsi que le premier centre gymnique où 36 ans durant sera « expérimentée »- c'est son mot -, testée, psychanalysée, la révolution du vivre-nu. Et ce sera cette fois le mythique Sparta-Club, ainsi dénommé en hommage à la simplicité de moeurs des Lacédémoniens. Voilà comment, d'indignations positivées en intégrations constructives, il édifiera, pierre par pierre, un univers philosophico-existentiel radicalement original et tellement englobant qu’il ne pouvait qu'appeler une synthèse sociétale de plus grande ampleur et un engagement encore plus total. En 1932, convaincu que le Politique est fondamentalement noble quand il a pour fin de créer les meilleures conditions collectives à l'épanouissement et au bonheur de l'individu, il passera outre sa répugnance viscérale pour la politique, qui en est la perversion, et lancera le « Mouvement Social Vivre ». Il fédérait ainsi, dans une perspective d'alternative - tout comme le mouvement des Verts dans les années 80 - les diverses sections des Organisations sociales et autres Sociétés Gymnosophiques qu'il avait constituées sur tout le territoire national1 Il participa activement à la campagne électorale du sénateur Justin Godard, animateur du Parti de la Santé Publique. Et bien qu'elle ne se soit pas conclut par sa propre élection, elle accoucha néanmoins du premier Ministère de la Santé en France. Ce qui n'est pas rien! Raisonnablement, on peut dire qu'au milieu des années 30, grâce à l'action de De Mongeot allié au docteur Durville, le triomphe des idées naturistes était à portée de main. Gardons toujours présent à l'esprit que deux écoles publiques furent crées dans la Région Parisienne selon les principes et les enseignements naturistes. Il fallut la crise économique et politique que l'on sait, puis le cataclysme de la Seconde Guerre Mondiale, pour couper net l'élan du Mouvement gymno-naturiste fort mal vu des milieux traditionalistes et de la vielle Droite qui s’installèrent aux commandes du pays après le Front Populaire.


Il ne faut donc pas commettre l'erreur de penser qu'en raison du dénigrement public dont il fit constamment l'objet de la part de ces milieux réactionnaires, Kienné de Mongeot n'aurait été considéré que comme un illuminé marginal et solitaire, une sorte de Ferdinand Lop ou d'Aguigui Mouna folklorique. Son comité de soutien compte les plus brillants esprits de l'époque: médecins d'avant garde, universitaires iconoclastes, hommes et femmes de lettres, artistes, journalistes de renom... De nombreux hommes politiques, tel Pierre Mendès-France, l'assureront de leur soutien moral. Et les innombrables procès qu’il eut à soutenir, souvent avec un retentissant succès, lui valurent une notoriété proprement inimaginable aujourd'hui.


Après 1945, même si les « reconstructeurs » puisèrent à pleines mains dans le vivier du Naturisme Politique, ils n'allèrent pas, loin s'en faut, jusqu'à en faire la pierre angulaire de leur entreprise. Ce qui ôtait toute cohésion aux éléments qu'ils lui empruntèrent sur le triple plan social, éthique et culturel.. La nudité restait, pour l'opinion publique et la plupart des cénacles dirigeants, une folie douce inassimilable et qui retirait, tout « sérieux » au projet naturiste de Société. De Mongeot sera donc relégué au rayon des curiosités mondaines, quelque part entre Boris Vian, Lanza del Vasto et Raymond Duncan! D’autant qu'une presse imbécile continua à lui enfoncer sur la tête sa tiare dérisoire de "Pape des Nudistes" Ce qui a de quoi, convenez-en, occire toute prétention à la respectabilité et casser le mieux trempé des caractères. La fureur de De Mongeot contre les « crétins et les salauds » qui feignirent tout au long des années 50-60 de ne voir dans cette nudité que fantaisie salace, ne trouva d'apaisement qu'avec l’avènement d'une nouvelle génération qui redécouvrira avec enthousiasme dans l'indestructible Vivre d'Abord! l'immense portée sociétale de sa pensée et la mine de bonheur, de joie de vivre, qu'il avait creusée à ciel ouvert.


Pressé de reprendre le flambeau par quelques uns de ces jeunes dont je suis fier d'avoir d'avoir fait partie, le vieux baroudeur réactivera sa verve polémiste à partir de 1966 avec parfois une pointe d'amertume bien compréhensible ; il rejoindra l'équipe « d' agitateurs de méninges » de la Revue Naturiste Internationale, animée entre autres par Jean Albert Foex, Robert Frédérick, le Pr Herscovici, Robert Courtine, Alain Bombard et d'autres encore, tel votre obscur serviteur! Ce n'est qu'au seuil des années 70 qu'il rendra son dernier souffle épistolaire. Les titres des trois dernières « copies » qu'il nous remit en disent long sur son inébranlable pugnacité: « Le progrès contre la nature » (Décembre 69), « J'accuse » (Janvier 70) et « Sus à la bêtise humaine » (Février 70).

Une pensée pour le présent de tous les temps

Mais en quoi consiste donc la pensée de De Mongeot pour qu'une poignée d'obstinés se remuent tant pour la faire redécouvrir aux "nouveaux naturistes" ?

Pour être actuel et compris en raccourci, j'emploierai un mot très New Age pour qualifier ce qui la rend si importante à mes yeux : son caractère holiste. Elle intègre en effet de façon naturelle et harmonieuse toutes les dimensions du phénomène humain. Elle tisse entre elles un subtil réseau de connexions qui s'avèrent évidentes une fois énoncées. L'oeuvre du « Docteur » De Mongeot peut s'analyser comme un diagnostic au scanner des dissonances multiples qui affectent le complexe psychophysiologique et socio-environnemental constitué par l'être humain. Et cela investit autant ses relations avec son corps qu'avec la nature, ou encore avec ses semblables, avec ses fantasmes, avec son Moi profond. Et pour chacune d'elles, De Mongeot prescrit une "thérapie" où la "Sainte Nudité" occupe la place centrale du jeûne et des dépuratifs dans les médecines orientales et holistiques, je prends soin de le préciser, le holisme est une notion aux antipodes de tout totalitarisme. Car bien que « globale » et profondément « écologiste », la pensée de De Mongeot ne véhicule aucun dogme. Elle n'impose aucun carcan salvateur. Elle dit simplement: « Laissez venir la nature! Laissez-la monter jusqu'à votre conscience, sans la déformer, sans la nier, sans la vouloir autre. La Nature, qui porte votre vie de l'extérieur comme de l'intérieur et qui tend au Bonheur et à la plénitude en dépit des apparences ». Pénétrante, iconoclaste, sans tabous, optimiste, inclassable, elle ferait le désespoir des étiqueteurs patentés pour qui n’existent que les catégories de pensée reconnues par l'Université et ses multiples officines de censure.


Lui, sa pensée, il l'appelle « Gymnosophie ! » La Sagesse Nue ! Prenant cette "nudité" philosophique comme une torche au milieu de la nuit de la conscience, il la pointe sur tout ce que l'actualité fait tomber sous son regard vigilant et passionné. Il dépouille toute chose de ses apparences, de ses hontes de ses camouflages, de ses non-dits, de ses hypocrisies accumulées, et il la restitue nue, dans la pleine lumière de sa réalité. Alors, de proche en proche, le miracle de la Vérité s'accomplit : tout devient simple, dé-fantasmé, décomplexé, dé-angoissé. Les "choses de la vie" sortent héberluées des mirages douloureux, des labyrinthes de contradictions où notre mental les retient et elles retrouvent leur juste place dans la symphonie du Monde. Et nous y reprenons alors , en toute liberté, notre partition de soliste, enfin accordée ! C'est tout simplement cela l'essence du Naturisme. Et c'est en cela qu'il rejoint triomphalement le grand fleuve de la Sagesse universelle, telle que l'expriment et la véhiculent toujours les grandes traditions de la Culture et de la Spiritualité humaines aux quatre coins de la planète. Mais attention aux simplifications bêtasses ! Cette nudité n'est pas seulement celle du "slip tombé" ! Si cette dernière est nécessaire, sinon tout reste enclos dans la bulle intellectuelle, elle n'est pas suffisante. Loin s'en faut. La nudité qu'a en vue De Mongeot, comme moi-même à sa suite, le gumnos des Grecs, c'est l'être-en-soi. Ce qui implique avant toute autre démarche premièrement l'acceptation - ne pas nier!- puis la libre soumission - dire "oui" -, et à l'arrivée, l'adhésion joyeuse à la vérité de la vie, telle qu'elle sort jour après jour du droit fil de l’évolution ou, si l'on est déiste, des mains du Créateur. « Sa négation, dit De Mongeot, fait de nous des inquiets, des obsédés, des insatisfaits, en un mot: des refoulés. Et si ce n'était que cela ! En fin de compte : des malades qui, non contents de se gâcher l'existence et celle de nos prochains - qui nous le rendent d'ailleurs bien !-, gangrènent le corps social tout entier et font vaciller la Planète ». En toute logique, la Gymnosophie appelle à s'affranchir de tous les préjugés et de toutes les complexifications - ses deux bêtes noires!- que la soi-disant Civilisation amoncelle diaboliquement sur le chemin du Bonheur. On ne sera donc pas surpris que De Mongeot milite pour la "divine simplicité" avec une fraîcheur qui n'est pas sans rappeler Thoreau, Gandhi ou encore le Saint-Francois des Fioretti, cet autre apôtre de la Vérité-toute-nue. On ne s'étonnera pas non plus qu'un tel cheminement l'ait amené à croiser la voie de la Tolérance. Mais ici encore, attention aux quiproquos. L'originalité de ses vues le place derechef en marge des autres courants de pensée, notamment maçonnique. On ne trouvera nulle trace de béni-ouiouisme niveleur dans cette tolérance-là. S'accepter, accepter l'autre, accepter la nature, c'est d'abord faire taire sincèrement au fond de soi et non refouler les sujets de discorde. Et certainement pas pour en rester là, comme si l’on avait atteint le sommet de toute Sagesse! Chez De Mongeot, la tolérance est active. Elle est un outil pour « dégager le terrain », pour nous alléger, nous rendre disponibles d'esprit afin de s'engager et inciter les autres à s'engager également par notre exemple, dans le processus de connaissance - « Connais-toi toi-même! » - de maîtrise et de bonification - « Soyez parfaits comme le père est parfait! » -, qui seul fait de nous des êtres réellement accomplis, sereins, paisibles, fraternels, heureux, en bonne santé et beaux.


Sur ce terrain de la Beauté qui lui valut paradoxalement tant de mépris, De Mongeot campe sur une position encore une fois très originale, à la fois stimulante et pédagogique. Il fait de la Beauté, c'est à dire de l'harmonie manifestée, la marque de tout accomplissement « architectonique ». Avec la Santé et la Nudité, elle forme un troisième point d'ancrage capital de la Gymnosophie: « Le vêtement dissimule nos difformités, nos faiblesses, nos signes extérieurs de mauvaise santé, de dysharmonie vitale, tant aux autres qu’à nous mêmes. Ce qui amoindrit en nous le désir nécessaire d’y remédier ». Tout De Mongeot est, vous l'avez compris, dans ce « nécessaire d'y remédier ». Pas question de se résigner à nos débilités, qu'elles soient physiques ou mentales! Quels soins n'apporte-t-on pas en effet à notre visage et à nos mains, ces parties dévoilées par nécessité de notre anatomie ( sauf chez les islamistes, et encore : pour la femme seulement!)

Dernier pan incontournable de l'édifice : l'Eros.

Ce serait faire injure à la logique de sa pensée que de taire - et pourquoi donc ? - ce qui est sans aucun doute la cause de ce que les instances naturistes officielles d'aujourd'hui battent plutôt froid la statue du Commandeur De Mongeot...


Ses investigations sagaces dans les arrière-cours de la motivation « nudiste » ont de quoi décoiffer tous ceux qui ont érigé en article de foi canonique l'assertion péremptoire que « nudité et sexualité n'avaient rien, mais vraiment rien à voir ensemble. ». « Allons donc ! » tonne De Mongeot qui traque notre fascination/répulsion vis-a-vis du nu dans toutes ses manifestations, « naturistes », certes, mais aussi libidinales, érotiques, voire pornographiques!

En 1971 encore, à l'occasion d'un hommage à deux compagnons de route disparus, Léo Poldès (animateur du Club du Faubourg, le Jean-Marie Cavada d'avant-guerre et Louis-Charles Royer, écrivain et journaliste)- car il était fidèle, lui !-, il s'insurge contre l'évangélisme bêlant des officiels du Mouvement naturiste : « 50 ans d'expérience quotidienne de la nudité me font dire que dissocier la pratique du nu, hommes, femmes, enfants réunis en plein air, d'une réforme profonde de l’éthique sexuelle, c'est tout simplement faire preuve d'une ignorance crasse, d'un manque total d'expérience, d'inconscience ou d'hypocrisie! ». Et son autre vieux complice, Charles-Auguste Bontemps, d'abonder : « Présenter la nudité en commun comme une manière de castration psychologique est proprement aberrant ». C’est pourtant le discours dominant de ceux qui ont monopolisé la représentativité du Naturisme en France. Mais qui veut faire l'ange fait la bête! Alors un obsédé, De Mongeot? J'affirme qu'il fut sur cette question capitale tout simplement vrai, humble, honnête : humain en un mot. Qui niera, avec des arguments dignes d'écoute, qu' Eros est bien le flux créateur de toute manifestation de Vie sur cette Planète? Et même, sans doute, de l’univers tout entier, si l'on en croit Platon autant que les Veda ou de nos jours les physiciens de l’extrême! La libido est comme la fleur parfumée qui éclôt et s'épanouit au coeur de toute âme comme de toute chair. Et le sexe, point axial de toute cette énergie en nous, est le lieu merveilleux de l’amour incarné, de la fusion fécondante des êtres comme de la jubilation radieuse des corps heureux! Celui que les coteries « pudolâtres et nudophobes » - comme il les appelait - ceignirent du titre infamant de « Prince des pornographes », ne craignit pas d'associer activement le Mouvement naturiste - suivi en cela par les autres Pères fondateurs comme le Docteur Durville - aux travaux et aux actions militantes de la "Ligue mondiale pour la réforme sexuelle" du Pr. Magnus Hirschfeld qui oeuvrait pour l'édification d'une éthique réellement libératrice sur la base des recherches d'autorités comme Havelock Ellis, Auguste Forel, Norman Hair ou encore Pierre Vachet. N'ira-t-il pas jusqu'à lancer à la face rubiconde des « naturistes » plus adeptes du Pastis que du Tantra : « Il est encore plus anti-naturel de boire un - même pas deux ! - verre d’alcool que de se livrer aux jeux de l’amour! Même avec excès! » En effet, en gymnosophie, l'excès de Vie n'est jamais néfaste! Son testament spirituel auquel il porta la dernière touche trois ans avant sa disparition, portait d'ailleurs comme titre : La Révolte des Sexes. On en ignorera sans doute à jamais la teneur puisqu'il s'est mystérieusement volatilisé depuis lors (voir encadré ci-après)

Visionnaire de nos apocalypses et de nos espérances

S’il fallait résumer la richesse des analyses prophétiques de De Mongeot quant au destin tragique que la société productiviste réserve à notre belle Terre et aux générations futures, un livre n'y suffirait pas. L’acuité de sa réflexion dans ce domaine comme dans les autres me fait dire qu'il mérite, en toute équité, de figurer au Panthéon de la pensée écologiste, au même titre qu'un Edouard Bonnefous, Robert Hainard, Edouard Goldsmith, René Dumont ou Jacques-Yves Cousteau. Je vous livre, pour vous en convaincre, quelques extraits pris au hasard des milliers de pages lancées par lui sur ce thème, durant 50 ans, au plus fort de la Mer des sarcasmes :


« En réalité, nous sommes les esclaves inconscients et douloureux de l'orientation du progrès et de la civilisation matérialiste de l'Occident, qui ne sait nous offrir qu'un seul vain et stupide espoir : celui que la Bombe atomique pacifiera le Monde par la peur. La peur, ce sentiment dégradant et avilissant ! » (1938).


« Jour après jour, nous détruisons tous les éléments indispensables à la vie. Sans autre but que de faire progresser la matière inerte à laquelle nous donnons une vie artificielle qui brime la nôtre. » (1966)


«  Les lois de la Nature sont immuables et éternelles. Elles ont toutes une fin juste et déterminée. Elles peuvent s'opposer à nos ambitions, à nos fantasmes, mais elles sont toujours en harmonie avec la Sagesse du Monde. Tôt ou tard, il faut bien avoir l'humilité d'en convenir. » (1969)


« Notre civilisation guérit d'une main et tue de l'autre! » (1970)


« Je préfère de loin la barbarie primitive que nos instincts animaux finissent toujours par modérer, à la barbarie scientifique, bien plus cruel et toujours sans autre frein que le désastre. » (1970)


Et il ne répugne pas, lui le rebelle, à se dire proche de la sensibilité de l'ex-bagnard Henri Charrière ( tout en déplorant avec humour que l'absence d'un titre aussi « excitant » lui vaille une notoriété infiniment moindre! ) : « Papillon » a raison! L'extrême confort tue l'âme! Mais c'est tout l'artificiel mode de vie moderne qui tue l'âme! En nous éloignant de la nature qui est notre élément de Vie". A travers De Mongeot, c'est la Jeunesse éternelle qui parle, comme le dit avec toute sa poésie Khalil Gibran, à notre vieillesse. Car nous sommes vieux de tous nos renoncements à la vraie vie, voulus, acceptés ou subis. Dans son ultime article éditorialiste (février 1970), il apostrophe par delà le temps, ses enfants naturels : les naturistes: « Votre devoir est de vous élever sans cesse et sans répit contre tous les faux progrès qui ruinent la Nature, vous privant ainsi, vous et vos enfants, des éléments indispensables non seulement à votre santé, mais aussi à votre vie. Ne vous laissez pas leurrer par les mirages de la civilisation industrielle, mécanisée et dé-spiritualisée ! Elle est abominable! Elle vous tient en esclavage, vous robotise corps et âme et prépare vos enfants à une existence de termites! Elle ne peut prétendre à aucune circonstance atténuante. La « dernière » guerre et celles à venir dont elle est la cause, la condamnent sans appel. Il faut être gymnosophe, c'est à dire un homme nu, un homme réel qui reconnaît sa nature et qui, dans toutes ses actions, veut y trouver le sens vrai, juste, qui le mettra en résonance harmonieuse avec tout l’univers et avec ses semblables. Elevez-vous audacieusement, courageusement contre le mercantilisme qui avilit non seulement la nature, mais la nature humaine, dans sa chair, dans son sang. Et même dans son esprit. Fustigez l'hypocrisie, les préjugés, et toutes les laideurs, physiques et morales, comme je l'ai fait toute ma vie. Notre mouvement était nécessaire avant la Guerre. Il est indispensable aujourd'hui. Et c'est moi qui vous le dit, qui n'a jamais su que chanter la Santé, la Beauté et l’Amour! ».


Tel était l'homme qui vous permet, cher lecteur, chère lectrice, de vous préparer à partir prochainement vous ressourcer dans l'un ou l'autre de la centaine de centre de villégiature naturiste, que compte aujourd'hui, 70 ans après le début de l'aventure gymnique, notre beau pays de France. Voilà l'homme qui vous invite aussi à dépasser cet intermède revivifiant pour entreprendre de réformer de fonds en comble votre vie, transmuter votre esprit et renouer avec votre être véritable.


Cet homme injustement relégué, dont le Pr. Herscovici (vice président de l'Académie des Sciences Humaines) dit pourtant : « De Mongeot est un de ces éclaireurs de l'humanité dont l'oeuvre n'est qu'un ardent combat contre l'hypocrisie, l'injustice, l'intolérance, la misère et tout ce qui entrave l'épanouissement de la vie humaine, à seule fin de faire découvrir à tous que le monde n'est qu'une confuse aspiration vers la Beauté, la Liberté et la Bonté. » (Revue Naturiste Internationale, avril 1966.)


Michel PIVERT

 


 

 



 




Marcel kienné de MONGEOT (1897-1977) : une biographie



par Michel PIVERT



Marcel Kienné De Mongeot est né le 19 février 1897 à RETHEL (Ardennes), aux confins de deux cultures. Pour conjurer la malédiction familiale d'une prédisposition à la tuberculose, sa mère l'éleva selon les préceptes de la médecine hygiéniste naissante : plein air, nature, sport, alimentation saine et équilibrée. Il en résulta un grand jeune homme vigoureux qui fut l'élève assidu du Collège d'athlètes de REIMS, dirigé par le fameux George Hébert, initiateur de la méthode de gymnastique naturelle qui porte son nom : l'Hébertisme. Des études littéraires classique brillantes - il citait les auteurs grecs et latins couramment !- un père journaliste, le conduisent rapidement à embrasser cette profession. Et, compte tenu de ses passions, on ne s'étonne pas de retrouver le jeune De Mongeot chroniqueur sportif au quotidien Le Gaulois. Ceci naturellement, après l'intermède tragique de la Guerre de 14-18 qu'il fit comme .pilote! Affectation volontaire qui en dit long sur la témérité de ce jeune homme.


Epris de paix, douloureusement marqué par la barbarie imbécile du conflit, par l'injustice sociale encore plus mise à nu, par les déficiences physiques et morales d'une population rongée par le manque stupéfiant d'hygiène, par l'indigence culturelle relevée, il résolut de consacrer sa vie à l'avènement d'une humanité plus digne, plus accomplie et seul gage, selon lui, d’un « rapprochement fraternel entre les peuples et les races ». Seule condition aussi de paix durable. Cet engagement prit d'abord la forme d'une aventure de presse avec les titres déjà cités de Vouloir!  (1920), et de Vivre d‘Abord! (1926), puis d'un mouvement structuré qui rayonna sur toute la France et jusque dans nos plus lointaines colonies : les Organisations Sociales Vivre. Un petit tour par la politique (candidat-député du Parti de la Santé Publique en 1932) le convainquit de l'impasse de la voie électoraliste pour entreprendre une réforme en profondeur des mentalités. Il tourna alors toutes ses énergies et tous ses moyens vers le militantisme et les réalisations « de terrain ». Il ne su jamais calculer ce que lui coûtait ce combat. Il le mena dans le plus pur esprit chevaleresque et c'est, à mes yeux, ce qui en fait peut-être la suprême valeur. Le fait est qu'il se ruina, financièrement parlant, à jeter les fondations sur lesquelles pu prendre durablement assise le Mouvement naturiste français. Après-guerre, en effet, les Clubs du Soleil, colonne vertébrale du Mouvement, furent créés par Albert Lecocq sur le modèle et avec l'apport de la plus part des Sections Vivre de De Mongeot. Mais surtout, ce dont nous lui sommes tous le plus redevables, c'est d'avoir ouvert une sorte de « zone franche » psychologique irréversible dans l'opinion publique à partir d'où l'idée gymnique allait pouvoir prendre racine et faire muter les consciences.


La force de ses convictions et de ses démonstrations exercèrent une influence décisive, quoique totalement méconnue, sur toute l’intelligentsia française, jusqu'au milieu des années 60. Son beau frère, le peintre Fernand Leger, intégra à son oeuvre la substance de sa vision d'un Homme pris au piège de la Société mécaniste. Nombre d'artistes, de chorégraphes (Isadora Duncan, Colette Andris, Malkowsky, etc.), des universitaires, des médecins, des sociologues, des hommes politiques (Léo Lagrange) ont reçu l'empreinte de ses vues élevées et audacieuses sur le débridage nécessaire des carcans qui mutilent inutilement l'âme et le corps humains. Pourtant, il dut sa notoriété plus aux opprobres et aux procès qu'aux honneurs qui s'attachent normalement à un tel ascendant sur les esprits. La société ne lui manifesta que tardivement, et encore : du bout des lèvres, une reconnaissance symbolique et bien mineure : en 1966, il fut fait Chevalier du Mérite Sportif ! « C’est mieux qu'un coup de pied au c...! » me confia-t-il alors. Et c'était bien le moins pour un tel marathonien! Après la fermeture du Sparta-Club en 1962 (Château d'Aigremont-Yvelines), il s'installa à St Germain en Laye, à l'orée de la forêt, et il entreprit la synthèse de sa longue pratique en une oeuvre qu'il voulait monumentale : La Révolte des Sexes. A partir de 1966, il commença vraiment à désespérer devant l'incompréhension grandissante qu'il ressentait de la part de ses "héritiers présomptifs, mais surtout présomptueux" comme il aimait à dire, totalement obnubilés par les perspectives de développement immobilier et spéculatif qu'offrait au Naturisme estival l’avènement de la Société des Loisirs. Il confia donc le flambeau de la Gymnosophie à l’un de ses plus jeunes disciples, alors animateur du Mouvement des Jeunesses naturistes et collaborateur de la revue Naturiste Internationale que les instances officielles du Mouvement fédéral inscrivirent illico sur la « liste noire » des indésirables ! Les dernières années de sa vie furent donc partagées entre l'amertume et des sursauts de rébellion contre la bêtise et la barbarie galopantes du monde moderne. De sa dernière résidence à Rouen, il m'écrivait en 1973 : "J'étouffe! J'aspire tellement à la lumière, au grand air ! Les grands espaces me manquent!" Le 24 avril 1977, le Grand Sachem, prit sereinement le chemin des Célestes Prairies.

Michel PIVERT.

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Jean-Paul PIERSON 20/08/2010 11:06



J'ai découvert le texte et le blog grâce à Wikipédia...


Je trouve le texte sur Kienné de Mongeot & la Gymnosophie nécessaire pour découvrir un homme, un auteur totalement inconnu pour moi. De grâce, pourriez-vous utiliser une "police" plus grande
? vous faites encore plus petit que "le Monde" !!! c'est vrai que le texte est long, assez difficile à suivre, une version plus concise serait plus accessible. Est-ce envisageable ?


Quoi qu'il en soit, merci pour l'approche et la découverte rendue possible des idées développées. L'association naturisme, nudité et sexualité, développée judicieusement quoique de façon un peu
solennelle, voire pompeuse, me semble si évidente puisque le plaisir d'être nu, c'est de la sensualité. Ce qui ne signifie pas qu'être naturiste signifie exposer sa libido, mais développe
celle-ci, et c'est bien heureux...


Sur ce, je vais aller me balader nu et libre dès cet après-midi, puisque j'ai la chance d'habiter au bord de plages naturistes dans le Languedoc !



jacquet pierre 26/05/2010 18:22



texte beaucoup trop long. Je n'ai pas le courage de le lire connaissant déja la gymnosophie depuis 60 ans que je pratique le naturisme. Il n'y a pas d'illustrations telles qu'elles paraissaient
jadis dans la vie au soleil! P. J.



Jacques FREEMAN 03/05/2009 18:06


En toute humilité, au sein de notre mouvement pour la promotion du naturisme en liberté, nous nous reconnaissons bien dans les idées de Marcel Kienné de Mongeot. Merci Michel de servir de trait d'union entre ce passé éclairé du naturisme et ce présent, écologiquement et humainement si chaotique, que nous essayons de reconstruire aujourd'hui. Bien naturellement,JacquesPS Nous nous étions rencontrer au Congrès de la FFN en mars 2008

ozon 23/02/2009 13:58

mais il n'y a pas ton téléphone sur ce message. Voici mon mail : laurent.ozon@wanadoo.fr

Michel PIVERT 07/02/2009 17:50

Salut Laurent ! N'ayant toujours pas (!!!) Internet, je te file mon n° de portable.
Je vois aujourd'hui seulement que tu avais répondu à mon mail de 2006 ! Merci. Mais où as-tu émigré depuis ? J'ignore ton adresse (géographique et postale !) Appelle-moi donc ! Nous avons surement quelque chose à faire ensemble ! Amitiés. Michel