La ville entre le sacré et la raison utilitaire 1/2

Publié le par Jean-Marie Legrand

 

La ville entre le sacré et la raison utilitaire (1/2)

par Jean-Marie LEGRAND 
  

La ville. Bachelard la définissait comme une " alvéole de temps comprimé". Le propre de la ville est en effet de permettre l'intensification des relations et le regroupement des centres de décision. De fait, tous les peuples qui ont joué un rôle dans l'histoire ont construit des villes. Spengler notait: "...toutes les grandes cultures sont des cultures citadines (...). L'histoire universelle est l'histoire des cités" ( Le déclin de l'Occident). Les villes, disait encore Spengler, sont des lieux "où se concentre le cours de l'histoire". En nécessitant la mobilisation d'une main d'oeuvre nombreuse, en s'appuyant sur des techniques variées, en étant un champ d'expérimentation pour les artistes comme pour les politiques ( ceux-ci et ceux-là sont parfois les mêmes), la construction des villes a été dès l'origine profondément dépendante de l'état des techniques et des rapports sociaux. Au point que certaines analyses ont vu dans les villes essentiellement des superstructures des forces productives.

L'hypothèse des lignes qui suivent est autre. Elle est que la conception des villes est le reflet spécifique de la communauté sur elle-même et une cristallisation des rapports entretenus par les hommes entre eux. Plus que conditionnée par les moyens techniques - qui généralement permettent des morphologies multiples, la ville témoignerait, notamment au travers de la place des dieux et du politique, de la diversité des rapports au monde.

Comme il a souvent été remarqué, les idéologies et les religions ne déterminent pas seulement une façon de voir le monde, mais aussi une façon de l'organiser. La religion - pas plus que la philosophie- n'a jamais été uniquement l'art d'interpréter le monde, mais aussi celui de le transformer. En conséquence, les conceptions qui ont présidé à la naissance de chaque cité retentissent dans le futur longtemps et ne sont pas un simple socle passif de mouvements historiques. Et quand bien même les techniques à disposition ont-elles, à l'évidence, des incidences sur les formes urbaines ce n'est jamais que la place que les hommes s'attribuent dans le monde qui détermine leur intérêt pour la technique, et la nature des techniques qu'ils développent.

L'originalité respective des civilisations réside ainsi non dans leurs réponses techniques, mais dans la façon de poser les problèmes: les conceptions en matière d'art de bâtir les villes sont tout autre chose que l'addition de recettes.

L'excellent historien de l'urbanisme Gaston Bardet disait: "L'urbanisme doit être un art de stratégie et non de maçon". L'urbanisme, mot récent créé en 1867 par un architecte espagnol, comporte en effet deux aspects. L'un est proprement technique, l'autre relève de la stratégie. Le premier aspect- la construction - est de l'ordre de ce qu'on appelle l'architecture- "art de construire des édifices". Avec le second aspect, ceux-ci se déploient dans l'espace. C'est à partir de ce moment que l'on peut parler d'urbanisme, conscient ou non. Et qu'on peut le définir comme l'art de bâtir et d'aménager les villes.

Cet art de bâtir doit répondre à des qualités d'utilisabilité. Il mobilise ainsi les techniques, fait appel aux savoirs-faire existants, et pousse à leurs développements (construction d'enceintes et de remparts pour la défense, recherche des moyens de transport les mieux adaptés  etc.).Mais l'art de bâtir ne se réduit pas à la construction d'objets utiles. L'utilisable n'est pas l'utile -ou du moins l'excède largement.

De ce fait, pas plus que l'économie politique ne peut être ramenée à la rareté du temps et des ressources, l'urbanisme ne peut être réduit au problème de la rareté de l'espace. Quand au début du siècle, José Ortega y Gasset affirme: "Trouver de la place devient le problème de tous les instants"(La révolte des masses), son propos n'a de sens que comme syndrome culturel: parce que nos sociétés sont marquées par l'intensification des échanges et une compétition forcenée. Il n'y a de problème à trouver de la place que quand il y a difficulté pour chacun à trouver sa place.

Si l'urbanisme ne se réduit ni à la gestion de la place, ni à celle de la rareté, c'est qu'avant d'être l'art d'aménager, l'urbanisme est en effet l'art d'imaginer. Aussi les éléments significatifs sont-ils la place accordée à la célébration des dieux, aux événements politiques et à la vie économique de la production et des échanges. L'évolution de la prise en compte de ces facteurs, en différents lieux et à différentes époques, nous parait pouvoir être saisie à travers trois éléments.

Le premier est l'insertion de la ville dans la nature et le paysage: comment se réalise-t-elle? quel est le rôle des enceintes, la ville est-elle close sur elle-même ou ouverte ? Le second élément est la nature des monuments existants et leur rapport à la ville, c'est-à-dire notamment l'espace public qu'ils génèrent. Le troisième est le type de plan dominant (quadrillage, radio-concentrique,...). Ce sont ces questions que l'on retrouvera le plus fréquemment au cours des analyses qui suivent.

L'acte même de fondation des villes est au carrefour du politique, de l'économique, du religieux. L'implantation d'une ville obéit en général à des critères géographiques de défendabilité. Mais la ville est aussi le lieu où vont se valoriser par l'échange les productions des campagnes. Sa situation nécessite donc de bonnes communications. Ces exigences, qui sont celles du commerce, ne se rencontrent que rarement avec celles de la défense (à quelques exceptions près, comme Constantinople). Lieu où le pouvoir se dispute, et se discute, la ville doit avoir une certaine autonomie par rapport à son environnement, c'est à dire intégrer dans une certaine mesure stockages, terrains agricoles et d'élevage.

 Enfin, les lieux du sacré doivent être protégés des violations, tout en étant ouverts à une pratique de masse, et refléter la place respective accordée  par la religion à la nature, aux dieux et aux hommes. Ainsi en Mésopotamie, c'est la ville, dont le terrain est précieux, qui est divisée en propriétés, tandis que la campagne est administrée collectivement et vouée à la divinité. Les lieux de culte  des cités sumériennes et babyloniennes sont généralement à l'intérieur de l'enceinte de la ville. Ces lieux bénéficient ainsi de la protection des remparts.

En Grèce, ils sont regroupés dans la partie de la ville qui, en cas de guerre, est censée être prise la dernière: l'Acropolis. Ce souci de protection s'explique dans la mesure où les villes antiques sont souvent des villes-Etats.
 

Les Cités grecques, des Communautés fédérales

La Grèce se distingue nettement des civilisations égyptiennes et mésopotamiennes par l'inclusion de ses villes dans le paysage naturel. Celui-ci est intégré dans la ville tout autant que, selon l'expression de Léonardo Bénévolo , la ville est " une portion de nature transformée selon un projet humain" (Histoire de la ville, Parenthèses, 1983). Dans cette caractéristique, on peut voir la marque d'une conception non dualiste des rapports de l'homme et du monde.

L'absence de césure entre la ville et son environnement est manifeste sur le plan politique. Chaque cité grecque, au périmètre irrégulier, est une petite patrie qui se définit par le territoire que le regard peut embrasser. Cette cité (polis) ne se réduit pas à l'espace urbain. C'est un concept politique- non un espace bâti. Elle est le reflet d'une conception de la citoyenneté  non obligatoirement liée à la ville. Fustel de Coulanges le notait: "Cité et ville n'étaient pas des mots synonymes chez les Anciens. La cité était l'association religieuse et politique des familles et des tribus; la ville était le lieu de réunion, le domicile, et surtout, le sanctuaire de cette association"  (cité par Roncayolo, La ville et ses territoires, Gallimard, 1990). Ainsi l'habitat peut être dispersé sans que cela n'éloigne de la participation à la citoyenneté: les citadins n'ont pas plus de droits que les ruraux. Un autre terme que polis désigne d'ailleurs l'espace central regroupant les institutions politiques: l'asti.
 
La ville grecque comporte trois espaces: privés, publics et sacrés, ce qui est théorisé par l'architecte  et philosophe Hippodamos de Milet: "J'imaginai une ville de 10.000 habitants, divisée en trois classes, l'une composée d'artisans, l'autre d'agriculteurs, la troisième de guerriers; le territoire serait également divisé  en trois parties, une consacrée aux dieux, une à la vie publique et une réservée à la propriété privée" (selon Aristote ).

La distinction entre les lieux dévolus aux fonctions marchandes et ceux destinés au politique est considérée comme essentielle: " La place publique, dit Aristote, ne sera jamais souillée de marchandises et l'entrée en sera interdite aux artisans, aux laboureurs, et à tout autre individu de cette classe (...). Loin de cette place et bien séparée d'elle, sera celle qui est destinée au marché".

Ces principes permettent différents types de composition urbaine. Plusieurs tendances différentes s'affirment ainsi au cours des siècles: plan orthogonal d'Hippodamos de Milet, avec la division de la ville en îlots (insulae) dont la taille est différente suivant les quartiers, recherche du monumental et des perspectives (Pergame ), avec un plan non orthogonal  mais dicté par le relief, développement diffus d'Athènes aux rues tortueuses et aux limites floues.

Evolutif, l'ordre qui se manifeste dans la cité antique est ainsi dû, selon Gaston Bardet, "non à un tracé  régulier, mais à la localisation précise de chaque organe là où il doit remplir sa fonction propre. (...) Par la séparation des monuments, par leur balancement, par leur présentation non dans l'axe, mais sur les angles - qui traduit le pluralisme originel existant au sein de la cité grecque- Athènes magnifie le synoecisme, autrement dit la fédération de petits groupes autonomes. Enfin, par son Acropole, elle tend à dépasser cette communauté fédérale et prépare le sommet suivant: celui de la communion médiévale "  (L'urbanisme, P.U.F, 1945 ). Françoise Choay dit des bâtisseurs grecs: "Toute l'oeuvre renvoyait à une certaine conception du monde,de la société, voire à une expérience mathématique qui élaborait ou transcrivait les concepts de symétrie, d'égalité et de réversibilité si chers au monde grec".
 

La ville romaine : Religion et Politique

Plus encore peut-être que la cité grecque, la ville romaine est bâtie en fonction de critères politiques et religieux. Les romains ont éprouvé le besoin de ritualiser la construction de leurs villes. En plus de nécessités tactiques, l'édification de murs d'enceinte était, comme le remarque Lewis Mumford, "le premier acte de la fondation".
 
Une institution comme le pomerium ( ou pomoerium ) témoignait de la même ritualisation. Celui-ci, constitué par l'espace libre aménagé autour de l'enceinte de Rome dans lequel il était interdit d'habiter et de cultiver, marquait la limite du pouvoir des consuls. "Un général victorieux, écrit Pierre Grimal, au retour de sa campagne se voit interdire de franchir la limite pomeriale aussi longtemps qu'il désire demeurer imperator, en  attendant, par exemple, que le Sénat consente à lui décerner les honneurs du triomphe. Si, même par mégarde, il posait un pied à l'intérieur du pomerium, il perdrait sa qualité et ne pourrait plus aspirer à triompher"  ( Les villes romaines, P.U.F, 1971).

Les pratiques liées au politique et au religieux sont l'objet des constructions regroupées dans le forum. Forum signifie "hors de". Il était en effet, à Rome, initialement en dehors de la ville, même s'il y fut vite englobé. Le forum est donc ce qui excède la ville et par là lui donne sens - politique et direction - dans l'espace.
Les forums impériaux construits après le forum romain marquent la direction de l'extension de la ville  (approximativement le sud-est ) . Ils étaient les lieux du religieux, avec les temples abritant les statues de divinités, les lieux de l'histoire, avec les arcs à fonction commémorative, de la politique avec les basiliques où se tiennent les assemblées publiques et se rend la justice, du débat avec les rostres (plate-formes en pierre utilisées par les orateurs). Une grande place, située devant la basilique, matérialisait l'indétermination du politique et était le centre de la vie publique et sociale (on retrouvera cet aspect dans les villes-Etats de la fin du Moyen-Age dominées par la bourgeoisie marchande).
 
La présence de boutiques autour de cette basilique peut s'interpréter comme le refus d'une coupure de la politique d'avec les réalités économiques. A beaucoup d'égards, l'organisation de l'espace suggérait une hiérarchie entre la place première du religieux (plus largement du culturel) puis du politique et enfin de l'économique. Ces principes d'organisation ont été systématisés compte tenu du rôle des villes dans le contrôle du territoire de l'Empire.

Dans le plan type des villes romaines sont conjuguées à la fois des exigences techniques de reproductibilité - le plan est conçu pour être utilisable par de simples soldats en campagne - et des intentions non pratiques, mais religieuses. C'est le cas de l'axe est-ouest (decumanus) coupant l'axe nord-sud (cardo). Pour Jean-Jacques Wunenberger, "le plan en croix représente analogiquement le carrefour des orientations cosmiques" (Le sacré, P.U.F, 1981). Tout particulièrement dans les marges occidentales de l'empire, ce plan est un instrument de romanisation, ou, si l'on en croit les propos prêtés au rebelle breton Galcacus par Tacite, d"'accoutumance à l'esclavage". Dans les territoires conquis comme à Rome, le sol de la ville est consacré aux dieux. Fontaines, sanctuaires, lieux de réunion permettent l'éclosion d'une socialité propre qui font de ces colonies, comme le dit Grimal, "une image de Rome". Tant l'implantation des bâtiments que le développement urbain obéissent ainsi à de critères plus variés - religieux et politiques- que les potentialités économiques du site.
 

La ville organique du Moyen-age

Le Moyen-Age, explique Duby, se caractérise par le choc de deux incultures, celle des romains et celle des germano-slaves. La gestion administrative centralisée des romains fait place à une multitude de petits centres avec une fonction directe de refuge. En ce sens, la ville en Occident après la chute de l'Empire romain n'est que "l'ombre de la ville romaine"  (Jean-Pierre Muret, La ville comme paysage, C.R.U., 1980). Mais celle-ci reste le modèle et ce jusqu'à la  renaissance urbaine du 13 ème siècle.

L'espace public des villes du Moyen-Age comporte généralement  une place de l'Eglise et une place du marché. Ces places sont proches l'une de l'autre, et parfois même une seule place réunit sur ses pourtours l'église, l'hôtel de ville, les maisons des marchands (en général les plus riches d'entre eux). Non seulement on ne retrouve donc pas la séparation nette dans les villes romaines entre les lieux du politique et ceux du commerce, mais le lieu du politique au Moyen-Age n'est plus institutionnalisé par le vide constitué par une place.

La ville du Moyen-Age est enserrée dans une enceinte. Celle-ci est reculée quand l'espace intérieur est entièrement saturé. Les travaux de construction des remparts sont en effet considérables et mobilisent des énergies précieuses. Les dimensions des villes, compte tenu de cette exigence de fortification ne sont pas considérables. Elles varient de la taille d'une petite ville de banlieue parisienne ( par exemple Bagnolet ) à une grande ( comme Créteil ). Les surfaces sont de 180 hectares pour Sienne et Lübeck, 400 ha pour Bologne, 440 ha pour Paris ( à l'intérieur de l'enceinte de Charles V de 137), 580 pour Milan, 600 pour Venise. Et du fait de cette nécessité d'utiliser au mieux l'espace ceinturé avant de reculer l'enceinte, les villes médiévales se caractérisent  par une densité souvent supérieure à celle d'actuelles banlieues, surtout compte tenu de l'intégration d'espaces ruraux; on compte environ  50.000 habitants à Sienne, 200.000 à Paris et à Milan ... Dans la mesure où c'est la densité qui permet la multiplicité des événements architecturaux, il ne faut pas chercher ailleurs l'origine du "charme" qui caractérise les quartiers construits durant ces époques.
 
 Arrêtons-nous un instant sur la question des défenses de la ville. Et retenons que les remparts n'en sont qu'un aspect. Car si le mur d'enceinte est une première protection contre l'ennemi extérieur, un réseau  viaire labyrinthique, irrégulier, connu seul par les défenseurs, est une autre défense. Mais par rapport à un ennemi intérieur, c'est le contraire: un réseau de voies droites, une ville bien "lisible", des rues en échiquier favorisent la répression dans le cas éventuel d'émeutes. Bien avant Haussmann, Aristote relevait la nécessité de choisir entre la défense extérieure et celle limitant la guerre civile.

Comme le note Laurent Charré, la tendance est de privilégier, du point de vue des avantages en cas de guerre extérieure, "la ville proche d'un radioconcentrisme spontané et confus", et en cas de guerre civile, "l'échiquier strict et parfait" (Formes de guerres, formes de villes, in Lumières de la ville, n° 3, 1991). Le premier modèle correspond aussi aux tendances spontanées d'un développement non contrôlé. Mais c'est en affirmant sa préférence pour l'échiquier que le pouvoir s'affirme.
 

Le réveil des villes

Au coeur de ce tissu urbain, quelques rares constructions monu-mentales: les cathédrales. La cathédrale est refuge ultime tout autant qu'elle symbolise l'optimisme du corps social. Souvent flanquée d'une école, elle exprime tant l'épanouissement de l'économie marchande que de la recherche intellectuelle. "Ce que l'art des cathédrales signifie d'abord en Europe, c'est le réveil des villes", écrit Georges Duby (L'Europe au Moyen-Age, Flammarion, 1984). A mesure que le défrichement gagne, que les liens sociaux se stabilisent, elles sont de plus en plus tendues vers le ciel, et diffusent une lumière de moins en moins tenue sous le boisseau. Elles se veulent un pont avec l'autre monde, mais qui ne soit pas - qui ne soit plus - réservé à une élite, contrairement à ce que signifie l'art cistercien, "nourri dans l'automne du monarchisme" (Duby). C'est le sens de l'apparition du gothique. Mais d'autres voies artistiques sont possibles, témoignant d'autres rapport entre le politique et la religion.

Ainsi, le château de Castel des Monte (Pouilles), construit sous Frédéric II Hohenstaufen, est résolument tourné non vers un autre monde mais vers celui "d'en bas", ici et maintenant. Octogone et Ottonien (comme l'église d'Ottmarsheim dans le sud de l'Alsace), cet édifice s'abstrait du symbolisme de la croix. D'autres exemples témoignent de la sensibilité de l'architecture aux postures du politique. "Dans la cathédrale de Bionto qu'il - Frédéric II - fit construire dans les Pouilles, la chaire surplombe un pavement de mosaïques où sont figurés Roland, Olivier, des héros français, mais dont les poètes de la Souabe ou du Frioul avaient transmis la légende. Cette chaire vient elle-même tout droit d'Aix - la- Chapelle. Le matériau, seul, a changé. A l'or s'est substitué le marbre, celui des arcs de triomphe que la Rome classique avait élevés pour ses empereurs. L'aigle est à la fois celui de Saint-Jean  l'évangéliste, celui des anciens rois de Sicile et celui de l'empire allemand. Sur le revers, l'empereur s'est fait représenter assis, dans la posture de la souveraineté; comme dans les rituels de cour, les membres de son lignage, ses conseillers sont debout auprès de lui. Aucun reflet de l'art gothique. Les masques sont ceux d'idoles romanes (souligné par nous). Y transparaît déjà le rappel d'une figuration beaucoup plus ancienne, celle des sarcophages de l'Antiquité tardive" (Duby, op. cit.).

Car l'architecture est toujours le fruit du dialogue avec les anxiétés humaines: la mort, l'amour, l'éternité, la fidélité. Le Moyen-Age a essayé d'apprivoiser la mort et peut-être y est-il un moment parvenu. Mais à la fin du Moyen-Age, au XIVème siècle, alors que la peste noire se répand durant les années 1340-1350 et fait sentir longtemps ses terribles effets, si les dérivatifs à la peur de la mort sont toujours la piété et la fête, ces deux pôles donnent lieu à des sentiments et des représentations artistiques moins sereines, et moins collectives qu'auparavant.

Individualisme : l'art se réfugie dans la décoration et les objets. "La création cesse de s'appliquer à des ouvrages communautaires. L'oeuvre d'art réduit ses dimensions. Elle devient un objet d'appropriation individuelle" (Duby). Cette poussée de l'individualisme annonce la Renaissance.
 

Les villes nouvelles de la Renaissance

Du point de vue de la morphologie des villes, le plan radio-concentrique est employé concurremment au plan orthogonal. Bastides et villeneuves, c'est-à-dire villes liées à des opérations de défrichement, ont un tracé irrégulier mais obéissant souvent à la formule de l'enveloppement du centre  (l'église)  par des cercles concentriques de rues bordées de maisons, d'autres rues partant du centre vers la périphérie (cf. Monuments Historiques n° 158, Aoùt-Septembre 1988). La logique qui domine est celle de la défense contre l'extérieur. Toutefois, les tracés orthogonaux sont de plus en plus fréquents à partir du 12ème siècle. Dans ceux-ci, les places sont considérées comme une des cases du quadrillage. De ce fait," les rues débouchent aux angles et les courants de circulation restent tangentiels aux côtés"  (Harouel, Histoire de l'urbanisme, P.U.F, 1981). La tendance est ainsi  de considérer comme souhaitable le plan orthogonal, même s'il n'est appliqué que dans certaines de ses villes nouvelles.

Durant la Renaissance se développent des conceptions qui diffèrent du Moyen-Age quant à une question importante: la place des monuments. Le monument est traité comme une "cible" (Gaston Bardet): il doit être visible dans l'axe d'une rue. D'où une nouvelle conception de la perspective. Selon celle-ci on n'accède plus aux places par des angles, mais par le milieu de chaque côté. C'est une période favorable pour l'éclosion de plans radioconcentriques, tel celui de Palma-Nuova (1593). De tels plans permettent au mieux de mettre en valeur  un monument central. Autre cas de figure: l'élaboration de synthèse entre les plans radioconcentriques et orthogonaux, la place centrale devenant par exemple un carré ou un rectangle. Ces pratiques s'épanouiront pleinement à l'âge classique (17ème et 18ème siècles).

Simultanément, c'est selon des normes strictes de proportion que les façades sont percées de fenêtres. Ces normes tendent d'ailleurs à être imposées à d'autres éléments, et à être étendues à toutes les constructions quand le pouvoir politique est en mesure de le faire. C'est ce que fait Ludovic Le  More dans la petite ville lombarde de Vivegano. Comme le note Jean-Louis Harouel: "L'unité de style constitue donc le visage architectural de l'individualisme de la Renais-sance"(op.cit.). On assiste ainsi au retour en force du programme en urbanisme  et architecture. Et ces programmes sont alimentés par d'importantes réflexions théoriques, comme celles d'Alberti, ou de Thomas More qui pousse à l'extrême la volonté de standardisation ("L'Utopie").

 Ce mouvement intervient alors qu'on a désappris à travailler à grande échelle. Les villes les plus grandes n'atteignent pas les tailles de l'Antiquité, et les grandes villes d'alors sont souvent réduites à de petites bourgades. Au début du 15èmè siècle, Rome n'a guère plus de 30.000 habitants contre près d'un million au 3ème siècle après JC. On construit relativement peu durant la Renaissance. Trois raisons à cela. La première est une constante de l'urbanisme: les périodes de réflexion ne correspondent qu'exception-nellement aux périodes de réalisation. La seconde est que les hommes de la Renaissance craignent la démesure: la ville doit être "à l'échelle" de l'homme.
 Enfin, la crainte du gigantisme des hommes de l'art rejoint une préoccupation du politique qui est la maîtrise des extensions.

 Celle-ci est une préoccupation récurrente, et difficile à solutionner pour le pouvoir politique . A Paris, la crainte perce tôt d'un gigantisme et d'un encombrement de la capitale: "Dès 1548, Henri II interdit tout nouvel accroissement de Paris" (Harouel, op. cit.). Le pouvoir royal ne parvient pas à élargir les rues malgré des mesures apparemment autoritaires comme l'ordre d'Henri II de démolir tout ce qui serait reconstruit au mépris de la législation en vigueur au moment des travaux. Ce refus de l'extension de Paris est repris par Louis XIII et Louis XV (Déclaration royale de 1724) , et la création de Versailles par Louis XIV peut s'analyser comme une volonté d'endiguer ce développement par la création d'un pôle secondaire.
 

Vers la ville bourgeoise

En corollaire à cette compression de la capitale, les faubourgs -définis comme le territoire au-delà des bornes - sont soumis à une réglementation différente de celle de la ville. Y sont prescrites des maisons basses, sans portes cochères, et uniquement sur des terrains ayant façades sur des rues existantes. En somme, le pouvoir royal entreprend de lutter contre l'urbanisation sauvage.

Au cours de l'âge classique, les principes de la Renaissance deviennent dominants: rectitude des rues principales, régularité des façades. Ces principes participent bien sûr de la volonté de l'homme de retrouver dans l'espace bâti la perfection originelle du monde créé par Dieu. Mais leur sens est aussi de donner au pouvoir les moyens d'illustrer sa grandeur. Les places royales (par exemple les places des Victoires et Vendôme à Paris) sont, note Harouel, "un moyen d'exalter la ferveur monarchique". Aussi ces espaces publics sont ils d'excellents observatoires de la place du pouvoir politique  dans la société et de l'évolution des mentalités. Naguère ornées de statues équestres et guerrières, les places deviennent le lieu de représentations significatives des Lumières. A Reims, les allégories du piédestal de la statue de Louis XV représentent "une femme dont le visage serein exprime la douceur du gouvernement et un citoyen heureux assis sur un ballot de marchandises (souligné par nous)". Ainsi, conclut Harouel, "plus on va vers le terme du 18ème siècle, plus le genre urbanistique de la place royale véhicule des abstractions antinomiques au système politique et au droit public en vigueur. Derrière la place royale s'esquisse de plus en plus la place de la nation".

C'est une métamorphose qui se produit. Sur le fond, la ville devient l'espace d'un compromis de type nouveau entre le politique et la société marchande. Dans la forme, c'est l'idée de la nécessité de penser la ville comme objet global qui est développée pendant la Révolution.
 

Les "Lumières"

Dans les réflexions développées sous la Révolution, l'irrespect pour le passé proche est manifeste, alors qu'une antiquité parfois de brocante est magnifiée . On l'observe dans le "plan des artistes". Des points de vue déjà "modernes" s'expriment comme le refus de la hiérarchisation entre les monuments, ou bien encore le rejet de la décoration. Ledoux affirme: "Pour la première fois, on verra sur la même échelle la magnificence de la guinguette et du palais". Et encore: " Tout ce qui n'est pas indispensable fatigue les yeux, nuit à la pensée et n'ajoute rien à l'ensemble". Cette recherche de la beauté excluant la décoration est très caractéristique. La beauté est censée refléter une sorte de vérité cachée des structures: ce qui est beau ne peut être qu'une émanation de ce qui est vrai.

Une chose est de constater que les idées de Boullée et Ledoux s'inscrivent dans ce mouvement, et préfigurent le mouvement "progressiste"ou "moderne", une autre en est de leur en attribuer l'origine. Pour un anti-moderne comme Bardet, les conceptions de Boullée et Ledoux sont marquées par une rupture bien antérieure à la Révolution Française. Quelle rupture? Un divorce  de la forme avec l'être. Qui est pour lui la conséquence "d'une baisse continue de la spiritualité, donc de l'art, depuis la Renaissance". Une telle position n'est pas loin de voir au terme du processus le triomphe de l'individualisme, et ce que Martin Heidegger appellera plus tard le "règne de l'on".

Ce débat essentiel excède les limites des présentes notes. Comme le note Aldo Rossi, "la contribution de la pensée des lumières à la constitution d'une théorie des faits urbains mériterait une recherche particulière. D'une part, les théoriciens du 18ème siècle cherchent à définir les principes d'architecture qui puissent être développés à partir de bases logiques, c'est-à-dire en un certain sens, sans passer par le dessin; le"traité" en lui-même apparaît ainsi comme une série de propositions découlant l'une de l'autre. D'autre part, ils conçoivent toujours l'élément simple comme une partie du système, qui est la ville; autrement dit, c'est la ville qui détermine les critères de nécessité et de réalité de l'ouvrage d'architecture. Enfin, ils distinguent la forme, étape  finale de la structure; la forme a donc sa propre persistance (classique), qui ne se réduit pas au moment logique" (L'architecture de la ville, L'équerre, 1984). Rossi montre bien, rappelant les propos de Voltaire, que les architectures du Grand Siècle ne constituaient pas une expérience reproductible: compte tenu de l'accroissement de l'échelle des villes, l'idée se développe qu'il n'est plus possible de faire de l'urbanisme sans le savoir, dans "l'indifférence" à la ville. Tout urbanisme suppose un équilibre - difficile - entre le politique et l'esthétique. Rossi remarque: les plans et les projets napoléoniens, qui représentent un des plus grands moments d'équilibre de l'histoire urbaine, seront une application de ces idées". Mais cette parenthèse est brève.
 

La révolution industrielle, l'explosion urbaine

A partir du 19ème siècle, les extensions des villes se font à un rythme historiquement sans précédent. Moins de cent ans après la Révolution, on observe l'éclipse des projets prétendant à l'harmonie, à la beauté, notions héritées de la période pré-marchande. L'urbanisme de la voluptas se rabat sur un urbanisme de voiries et d'égouts.

Cette évolution se fait par des compromis entre le pouvoir politique porteur de sa propre image de la cité et les intérêts d'une bourgeoisie qu'il ménage. C'est ce qui caractérise l'entreprise d'Haussmann dont l'oeuvre d'admini-strateur et de lotisseur est aussi politique. Dans le cadre de cette politique d'urbanisme"à poigne", comme dit Marcel Cornu, il s'agit de planifier l'enrichis-sement privé, avec la garantie de l'Etat et des financement publics. Toujours, les travaux haussmanniens, qui néces-sairement bousculent certains conforts, composent avec les exigences de la classe capitaliste et avec l'opposition libérale, défenderesse avec Jules Ferry du droit absolu de propriété ( cf. Leonardo Benevolo, Aux sources de l'urbanisme moderne, Horizons de France, 1972). L'oeuvre de Haussmann est marquée par l'idéologie bourgeoise de la fermeture et du contrôle (jardins clos et dissociés des voies de passage par exemple). Toutefois, les travaux du baron composent néanmoins aussi une oeuvre urbanistique cohérente, notamment grâce à l'influence des conceptions de Napoléon III sur l'embellissement, l'assainissement ainsi que sur l'amélioration de la situation des classes laborieuses.

 Résultat de cette contradiction: cette oeuvre inaugure un urbanisme de masse dans une ère individualiste. "Les constructeurs du XIXème siècle, note Joseph  Belmont, ont souhaité concilier deux objectifs à première vue inconciliables: édifier des immeubles très rentables et les faire ressembler aux palais des rois disparus. C'est ainsi que toutes les habitations de l'époque ont été construites en pierre de taille sur la rue et en plâtras sur la cour"  (Modernes et post-modernes, éditions du moniteur, 1987).
 

Le règne de l'Académisme

En d'autres termes, on assiste à un divorce entre l'urbanisme et l'architecture - conséquence du divorce de la forme et de l'être au sens où l'entend Bardet, et, plus encore, conséquence du souci moderne de la détermination de la vérité comme certitude (Descartes) et rectitude. Avant le XIXème siècle, urbanisme et architecture étaient en effet liés. Un programme de quatre bâtiments relevait à la fois de l'une et de l'autre. Dorénavant, on crée d'abord des voies, on impose éventuellement des façades, mais l'arrière des bâtiments donne fréquemment, même dans les "beaux quartiers", sur des cours petites, sombres, insalubres. Il y a là une imposture. Elle inspire à l'historien de l'architecture Jean-Charles Moreux les commentaires suivants: "Il n'y a plus d'architecture véritable, le lien avec le passé est brisé, la géométrie sensible de Vitruve, de Bramante, de Palladio, de Delorme, de F. Blondel, est abandonnée, oubliée, ignorée. Les architectes s'inspirent sans en saisir l'esprit  (souligné par nous) du roman, du gothique, de la Renaissance ou du XVIIème siècle français, styles qu'ils traitent sans art et mélangent avec désinvolture. C'est le règne de l'académisme".( Histoire de l'architecture, P.U.F, 1941). Dans la mesure où les interventions des artistes ne sont plus liées à la vie quotidienne, elles deviennent des pièces rapportées. Une architecture de la citation remplace celle de l'allusion...L'art s'alourdit. Car si l'allusion peut se définir comme la "combinaison du jeu et du sérieux" (Raymond Abellio ), la citation est scolaire, et elle est aussi morale. 
  

à suivre ...
 

Publié dans Histoire des idées

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