La ville entre le sacré et la raison utilitaire 2/2

Publié le par Jean-Marie Legrand

La ville, entre le sacré et la raison utilitaire 2/2

par Jean-Marie Legrand

 

La ville capitaliste, la raison marchande

C'est pourtant à cette même époque que la technique permet au contraire dans sa brutalité de développer une esthétique au rebours de ce mouvement et d'éviter le factice. L'utilisation de matériaux nouveaux  - à la fin du XIXème siècle, le métal et le béton armé - sert d'ailleurs, dans des domaines autres que les immeubles d'habitation, des réalisations d'une incontestable beauté. Les ouvrages d'Eiffel, ou ceux d'un Freyssinet, forcent l'admiration par leurs lignes très pures, expression d'une admirable maîtrise technique. Mais il s'agit là de réalisations architecturales isolées. La technique se développe moins comme une réponse aux besoins de construction de masse que comme manifestation - marginale - de la composante faustienne dans la révolution industrielle. Elle est souvent, non pas mise en valeur, mais dissimulée (voir les nombreux habillages en pierre). 


 Encore moins la technique est-elle le support d'un projet urbain dans la ville capitaliste - projet qui n'existe pas. Car, loin d'être le produit d'une vision esthétique et morale, "la ville idéale de l'homme d'affaire est celle que l'on peut facilement diviser en parcelles négociables" écrit Michel Ragon. "A la ville biologique médiévale se substitue la ville du profit, réglée comme un livre de compte" (L'homme et les villes, Berger-Levrault, 1985 ).
 

La réaction...

Cette ville capitaliste engendre en réaction des réalisations diverses, reflétant un idéal à la fois hygiéniste et communautaire, voire communiste: cités jardins de Robert Owen (New Larnack) ou Raymond Unwin, familistère de Godin, Grand Hornu ,...L'idée très ancienne d'une taille critique à ne pas dépasser réapparaît
aussi, taille évaluée par exemple à 30.000 habitants pour les cités - jardins d'Ebenezer Howard ( Hippodamos parlait de 10.000). Dans les premières utopies (Owen, Fourier,...), on trouve un rejet de la ville traditionnelle, au nom du rendement et de l'efficacité, qui annonce le rationalisme et le mythe de la transparence sociale qui seront le propre du mouvement moderne.

De son côté, l'architecte viennois Camillo Sitte (1843-1903) développe des propositions fondées sur l'étude de la généalogie des villes anciennes. Refusant passéisme, respect muséologique de l'ancien et culte du pittoresque - le "typique" des agences de voyages-, Camillo Sitte précise: "Notre intention n'est point de recommander l'imitation stérile des beautés dites pittoresques des anciennes villes pour les besoins actuels".

L'objectif est de retrouver la souplesse d'organisation du tissu urbain. Ses réflexions mettent au coeur de la ville le rôle des places et espaces publics, et plus généralement la composition urbaine, discipline intermédiaire entre la réflexion proprement architecturale et l'urbanisme comme stratégie de développement de l'espace urbain. Pour Sitte, au rebours des conceptions industrialistes qui mettent en avant le critère de reproductibilité, toute construction de bâtiment est oeuvre d'art. Alors que de nombreux immeubles du XIXème siècle ont été construits par des ingénieurs, Camillo Sitte défend l'idée que la part du concepteur doit rester déterminante. La défense de l'architecte comme créateur rejoint ici la critique de la ville moderne.

A ce mouvement culturaliste et relativiste peut se rattacher au début du XXème siècle la réaction anti-progressiste - qualifiée parfois d'anthropopolis - de Patrick Geddes pour qui "il(...) faut scruter la vie de la cité et de ses habitants, les liens qui les unissent aussi intensément que le biologiste scrute les rapports de l'individu et de la race en évolution....C'est en réintégrant notre ville dans un courant vital que nous découvrirons comment la faire sortir de ses maux paléotechniques" (cité par François Lapoix in Sauver la ville, ed.Sang de la terre, 1991). Dès lors, les éléments des débats essentiels du XXème siècle sont en place. Un courant culturaliste défend l'idée que la différenciation des cultures doit être préservée. Le principe de la construction de villes nouvelles n'est pas rejeté, mais celles-ci doivent se situer à côté de l'ancienne ville et non à sa place (Camillo Sitte, l'architecte allemand Stübben, ...). L'oeuvre de Lyautey au Maroc, respectueuse de l'identité de la ville musulmane peut aussi être rattachée à ce courant. Mais au total, si ce courant est fécond au XIXème siècle, peu de réalisations du XXème siècle s'inscrivent dans sa lignée.

Le courant naturaliste s'attache à l'idée que l'habitat doit consister en maisons individuelles. Il s'est développé initialement aux Etats-Unis. Au fond, ce courant refuse la ville, car à trop mettre les villes à la campagne, il n'y a plus de villes. Il reste tout juste des caricatures de villages (les "naturalistes" ont été comblés au XXème siècle par la rurbanisation d'importants espaces, c'est-à-dire  l'urbanisation diffuse qui a transformé de nombreuses  campagnes en banlieues). Ces chimères anti-urbaines étaient aussi présentes en partie chez Marx et surtout chez Engels. Elles restent tenaces. En pronostiquant récemment (Murs Murs, décembre 1988) la disparition de la distinction des villes et des campagnes, Joseph Belmont ne témoignait-il pas de leur survivance?
 Enfin, les "modernes" , ou "progressistes", s'inscrivent dans la double filiation de la ville capitaliste -"réglée comme un livre de compte" - et de ses critiques rationalistes et socialistes: c'est le "rational-socialisme".
 

Les modernes

1933. Regroupés à l'occasion des Congrès Internationaux d'Architecture Moderne (CIAM), plusieurs architectes, dont Le Corbusier, élaborent la Charte d'Athènes; on peut y lire: "Les clefs de l'urbanisme sont les quatre fonctions: habiter, travailler, se recréer, circuler. (...) Les plans détermineront la structure de chacun des secteurs attribués aux quatre fonctions-clefs et ils fixeront leurs emplacements respectifs dans l'ensemble. Les fonctions-clefs auront chacune leur autonomie". C'est l'acte officiel de naissance du mouvement moderne.
 
Le type urbain des modernes s'appuie sur l'idée de l'autonomie des quatre fonctions.En quoi consistent les principes applicables à chaque fonction?

Dans le cas de la fonction d'habitat, il s'agit d'insérer le logis dans une unité d'habitation, ensemble complet comprenant commerces, services de santé, crèches, etc. Les immeubles sont désolidarisés des rues et éloignés les uns des autres, de façon à dégager la place nécessaire à d'importants espaces verts. "Introduire le soleil est le plus impératif devoir de l'architecte".

La deuxième fonction, le travail, doit obéir au principe de la localisation linéaire près des axes de transport. Finis les cheminements incertains, place aux grandes voies autoroutières.

La fonction de recréation - ce que les marxistes appellent reconstitution de la force de travail - nécessite de nombreux espaces verts. "La ville doit être comme un immense parc", dit Le Corbusier.

Enfin, la fonction de circulation doit faire l'objet de création de voies de déplacements spécifiques, selon que la circulation concerne les piétons ( marchant à 40 km/h ) ou les véhicules ( roulant de 50 à 100 km/h ).
 La rue traditionnelle doit disparaître. Cafés et lieux de repos sont " une moisissure qui ronge  les trottoirs" (Vers une architecture, 1925). La rue cède la place à la voie ( les cafés étant au sommet des immeubles ). Encore ces voies sont-elles priées de se croiser le plus rarement possible, en fonction d'un étalon de l'ordre de la distance entre deux stations de métro, "module conditionné, précise Le Corbusier, par la vitesse des véhicules et la résistance admissible du piéton" (!). Les modernes font leurs adieux au relativisme: le point de vue vrai doit triompher. "Tous les hommes ont les mêmes besoins", affirme Le Corbusier (Vers une Architecture, 1946). Dans ces conditions, à quoi bon différencier les réponses urbanistiques. Surtout dans la mesure où, du point de vue moderne, l'urbanisme n'existe pas. Le Corbusier encore: "L'urbaniste n'est pas autre chose qu'un architecte".
Ce qui revient à dire que le tout n'est que la somme des parties.
 A la fois critique par rapport au XIXème siècle, et tributaire des mêmes fantasmes normatifs, le courant progressiste et moderne produit, dès les années 30, l'essentiel de son discours, notamment en Allemagne sous Weimar, avant même la Charte d'Athènes. Mais, et ceci est une nouvelle illustration du décalage entre théorisation et réalisation, il met plus de cinquante ans à faire craquer les cadres rigides de l'haussmannisme et à dominer la production architecturale.

Pas plus que l'expressionnisme en art, ce courant n'a un lien exclusif avec une sensibilité politique. Les rencontres des modernes avec les passions politiques sont diverses. En témoigne d'ailleurs l'itinéraire complexe du premier des "modernes", Le Corbusier, qui fut notamment membre du "Faisceau" de Georges Valois ( curieux fondateur d'un " fascisme" français, Valois mourut pourtant dans un camp de concentration hitlérien, déporté pour faits de résistance ).

Mais au-delà des parcours, quelque chose unit les modernes: la croyance en une science globale de la ville et en la capacité des techniciens de réaliser le bonheur des hommes par un type urbain unique ou presque. Ces conceptions déterminent leur architecture.

Compte tenu de la recherche maximum de la lumière, l'enchaînement entre les constructions est rompu. A ce principe de l'architecture baroque mais aussi médiévale est substitué le principe de l'autonomie de chaque bâtiment. L'espace n'est plus limité ( c'était le cas quand une place clôturait la vision comme un écrin "enfermant" un bijou ). La ville n'est plus hiérarchisée: "L'esthétique de la série - dépouillement, reproduction à l'identique- s'oppose avec violence à l'idéal hiérarchique de la tradition européenne" (François Loyer, Paris XIXème siècle, L'immeuble et la rue, Hazan, 1987 ).

Les solutions constructives des modernes sont l'application de leurs principes: le dégagement de l'espace au sol est assuré par des constructions sur piliers, l'ensoleillement par la création d'importantes baies vitrées séparées par des poteaux. L'horizontalité des fenêtres est une  conséquence de ce choix constructif. Elle s'accompagne, fidèle en cela à Ledoux, de l'absence de toute décoration "superflue" par volonté de transparence du procédé constructif, rompant sur ce point avec les conceptions architecturales dominant le XIXème siècle bourgeois.
 De même, les projets à grande échelle sont dans le droit fil des élaborations doctrinales critiquant la ville traditionnelle. Ainsi le Plan Voisin (du nom d'un constructeur d'automobiles), élaboré par Le Corbusier dès 1922, prévoyait la construction de tours de 200 mètres de haut à la place du quartier des halles à Paris .

Dès l'origine, les conceptions et projets des modernes se heurtent à des critiques de fond comme celles de Gaston Bardet: "Il transposera, écrit-il du "Corbu", le cubisme de la peinture dans l'art abstrait, dont il fera une sorte de sculpture à l'échelle des masses. Chacun connaît ses grandes mises en scène : gratte-ciel, maisons-tours ou maisons-murs dans lesquelles des hommes-modules interchangeables doivent vivre comme des phalanstériens de Fourier. Ses projets-obus sont contraires aux besoins d'une civilisation qui réclame des structures souples et non de lourdes casernes" (op. cit.).

De son côté, Françoise Choay résume ainsi la pensée des modernes: "Le scandale auquel ils veulent remédier, c'est que la ville n'est pas la contemporaine des toiles de Mondrian." Les modernes accentuent cette tendance observée dès le XIXème siècle qu'est la dissociation entre l'urbanisme et l'architecture. L'origine n'en est pas seulement leur manque d'intérêt pour la thématique de la composition urbaine. Le changement d'échelle des opérations contribue à cette évolution, ce qui était déjà le cas au XIXème siècle. Mais la dissociation se fait sur un mode nouveau par rapport au temps d'Haussmann.

Urbanisme ou architecture: tout se passe désormais comme si la force de l'un impliquait la faiblesse de l'autre. En période de récession, l'es architectes, - et les intellectuels en général - théorisent beaucoup ( la Charte d'Athènes date des années 30 ) et construisent peu. J.Belmont note: " Les architectes ont rêvé de construire des villes, mais ils ont réalisé des édifices. Ils ont souhaité bâtir des séries, mais ils ont construit des prototypes".

A l'inverse, le volume considérable de construction des années 60 s'est accompagné d'une large apathie théorique. Un lien s'établit, écrit encore J.Belmont, entre "une architecture neutre et un urbanisme fort", ou bien une architecture forte et un urbanisme neutre. "D'une façon paradoxale, les époques de crise - il faut entendre crise économique - ont privilégié une architecture monumentale dans un urbanisme domestique, alors que les époques d'expansion  ont favorisé une architecture domestique dans un urbanisme monumental" ( op. cit. ).
 
Gaston Bardet constatait que les projets des modernes n'eurent " aucun succès avant le triomphe de la technocratie de cet après-guerre". Les modernes n'imposent, en effet, leurs conceptions que tardivement, et grâce à  une conjonction entre la montée des thèses fonctionnalistes et uniformisantes, le pouvoir nouveau des technocrates ( décidés à combler le retard en équipements accumulé par les vieilles équipes politiques de la IIIème République), et les stratégies nouvelles du capital immobilier.
 
Ainsi prend forme histori-quement le "progressisme" en urbanisme. Le principe du zonage ne suffit pas seul à le caractériser. Celui-ci s'imposait partiellement afin de réduire les nuisances des activités économiques pour l'habitat et d'assurer aux agents économiques des conditions viables de production. C'est la prédominance donnée aux fonctions économiques qui est essentielle dans la définition de la modernité urbaine. Les implantations de zones d'habitat ont ainsi, dans la ville des modernes, un caractère second et induit: elles sont traitées comme un résidu. L'économie - c'est-à-dire l'intendance - est première; le peuple suivra.

Le passage à l'acte des modernes amène un certain nombre de conséquences parfois inattendues. La sociologue américaine Jane Jacobs écrit: " La plupart des urbanistes sont des hommes. Paradoxalement, leurs plans et leurs projets excluent l'homme de la vie diurne. En organisant la vie des quartiers résidentiels, ils considèrent seulement les besoins présumés des ménagères incroyablement oisives et de marmots d'âge préscolaire. En gros, ils font leurs plans pour des sociétés strictement matriarcales" ( cité par Sylvie Rimbert,  Les paysages urbains, A.Colin, 1973 ). Analysant les échecs de l'urbanisme et de la rénovation urbaine (à ne pas confondre avec la réhabilitation qui est la remise en état de l'ancien) aux Etats-Unis, Jacobs montre que l'abandon de la rue entraîne "la disparition des principaux avantages de la vie urbaine: sécurité, contacts, formation des enfants, diversité de rapports ...Elle ajoute que la stricte application du principe du zoning vide dans la journée les quartiers d'habitation: il y règne alors un sentiment d'ennui que vient renforcer la standardisation de l'architecture" (Jean-Louis Harouel, op.cit.).
Ainsi s'aperçoit-on enfin que la ville des modernes est "avant tout formelle" (Jean-Paul Lacaze).
 

Les post-modernes contre la raison économique

Cette "découverte" s'impose à partir des années 68. La modernité urbanistique est alors incluse dans la critique de l'ère productiviste et de l'arrogance de la technique. Le positionnement des immeubles en fonction du chemin de grues, c'est-à-dire selon la plus grande commodité de la construction, apparaît un exemple caricatural de cette prégnance de la technique. Quelques hommes politiques finissent par entrevoir le problème. "La terre édifiait une civilisation des relais et des symboles, écrit Paul Granet, la ville secrète la société des ersatz" (Changer la ville, Grasset et Fasquelle, 1975). "Aussi refusons-nous, poursuivait-il, toute discussion avec les comptables. Le pouvoir politique doit avoir le courage de contester ou la force d'ignorer leurs calculs. La civilisation de demain ne naîtra pas, par un merveilleux hasard, de recettes ou d'arguments techniques, mais d'un choix politique". Des propos sympathiques, mais peu suivis d'effets.

La critique de la modernité s'est imposée d'autant plus qu'elle s'est conjuguée avec un importante transformation économique. En effet, à partir du milieu de la décennie soixante-dix, le rythme de la production de logements se ralentit très nettement. Cela conduit à s'interroger inévitablement, dans le cadre d'opérations désormais petites, sur leur intégration dans l'existant. D'où l'apparition, sous le nom de post-modernes de réalisations se voulant très différentes de celles des années antérieures.

Ces constructions sont très diverses. Ainsi, certaines réalisations apparaissent de transition: le centre d'Ivry sur Seine réalisé par Jean Renaudie, les constructions d'Andrault et Parat à Evry. Belmont écrit d'elles: "Ces architectures restaient sous des formes annonçant l'ère post-moderne, des réalisations modernes. Elles donnaient l'illusion de l'enchaînement mais n'en étaient pas. Elles n'étaient qu'une multiplication de cellules que rien ne venait organiser et limiter. Il leur manquait les lois essentielles de l'enchaînement: une hiérarchie d'une part et des frontières d'autre part".

Chez d'autres, les formes de la post-modernité se définissent en réaction plus radicale contre la doctrine moderne: réhabilitation de l'enchaînement contre l'autonomie de chaque bâtiment, retour aux symboles, et donc aux décors, valorisation du monument et volonté d'insertion du bâti dans le tissu urbain - alors que les modernes estimaient n'avoir à respecter que quelques monuments ( qu'ils se réservaient le droit de déplacer éventuellement). Ces tendances s'insc-rivent dans un rejet de la prétention totalitaire de ces mêmes modernes interposant leur "couche d'abstraction entre nous et la nature" (Thierry Gaudin).

Point commun aux post-modernes, l'utilitarisme est réfuté. L'architecture recouvre la capacité de stimuler la mémoire par les symboles. Ce mouvement n'est pas sans ambiguïté. Parce que la fonction de la mémoire n'est pas que de se souvenir; elle est aussi de faire advenir. C'est le ses de l'interrogation d'Alain Charre. "Mais qu'est-ce que la mémoire, interroge-t-il, si elle ne réactive pas une autre temporalité que celle du passé? Pure nostalgie. Parce que l'art contient et convoque tous les temps, il est d'un temps vectoriel, tendu et irréversiblement toujours contemporain" (Art et urbanisme, P.U.F, 1983)
 

Post-modernité, une Hyper-modernité ?

Pour conclure: le tournant "post-moderne": une rupture par rapport à la modernité? Voire. Pour répondre, il importerait, du reste, de tenter de qualifier la modernité. Pour faire bref, je vois en elle le rêve de Mondrian qui, comme écrit Alain Charre, "extrait le silence de l'existence minimum des plans uniformes de la peinture." "L'ordre mathématique et lucide du tableau (...) annonce pour Mondrian la métropole à venir, lieu de la perception esthétique pure, capable par l'annulation du tragique de surmonter l'art lui-même".

Or, précisément, certains courants de la post-modernité en architecture reprennent ce projet d'annulation du tragique. Il n'y aurait ainsi "pas de post-moderne, mais seulement de l'hyper-moderne" (Kostas Axelos). Plusieurs éléments présents à des degrés divers chez les post-modernes plaident en faveur de cette thèse: l'imitation du passé pour mieux esquiver l'histoire et le jeu des forces, y compris architecturales. Ces éléments sont l'utilisation de formes qui peuvent n'avoir pas de rapport avec une quelconque fonction ou avec une nécessité constructive, le choix parfois délibéré du factice, l'inclusion de références historiques sous forme de parodie, l'imitation plutôt que l'inspiration d'un passé artificialisé. A certains égards, c'est l'architecture "néo-classique" de Ricardo Bofill, "post-antique" de Mario Botta, etc. Et cette dérive vers une architecture de citations peut même aboutir au pastiche du rationalisme de Le Corbusier, dans la mesure où le mouvement moderne appartient désormais à l'histoire.

Il se développe ainsi une conception au rebours d'une nécessaire distance aux formes historiquement héritées. "Reconstruire la ville à l'identique, c'est vouloir reconstituer l'histoire; faire le deuil du présent pour se réfugier dans le souvenir" (François Barré, préface à La ville comme paysage, op.cit.). Et cette conception est singulièrement régressive dans la mesure où seule la distance à l'histoire est à même de faire advenir un futur. Guillaume Faye écrit avec raison: "C'est celui qui entend aller plus loin que la Terre qui poétise, par effet de retour, sa terre" (Europe et modernité, Eurograf, 1985).

C'est dire que loin d'être homogène, la post-modernité architecturale est marquée par un éclatement dans des directions très différentes, tandis qu'on peut s'interroger sur l'existence d'une post-modernité urbanistique qui, faute de penser le politique, point de passage obligatoire dans la conception des espaces publics, se cherche encore. D'où une crise dont témoigne à sa façon Bernard Huet: "Je refuse avec la même vigueur deux idéologies, celle de grands plans d'aménagement abstrait des urbanistes et celle du fragment architectural autonome préconisé par les architectes artistes". Et encore: "Pour moi, les années 80 sont marquées par la nullité Goude (...)Plus ça brille, plus c'est transparent, et mieux on se rend compte que c'est vide et creux. Je ne peux m'empêcher de voir dans une architecture qui pratique l'académisme moderniste, le maniérisme décoratif et l'auto-citation, le reflet assez fidèle d'une certaine société française fin de siècle qui oublie trop facilement ses périphéries urbaines sinistres et ses grands ensembles maquillés à la hâte pour les rendre plus jeunes" (d'Architectures, avril 1991).
 

La Banlieue, partout...

Cette crise de l'architecture et de l'urbanisme n'est pas une absence de monumental. Contrairement à Christian de Potzamparc qui croyait pouvoir remarquer que "le monumental s'efface devant l'instrumental", nous pensons que c'est l'instrumental qui devient monumental. Ainsi l'instrumentalisation touristique est menée à une échelle inégalée jusqu'alors avec la mise en scène de sites comme le pont du Gard, le lieu de la bataille de Verdun, le château de Chambord, etc. Ainsi, le Louvre, avec l'érection de la pyramide, devient événement et est "enfin" intégré, comme disent Philippe Forget et Gilles Polycarpe, dans "le circuit spectaculaire". "Alors qu'il créait un site, un topos, il est dorénavant résorbé dans l'objet spectaculaire de la pyramide"(L'homme machinal, Syros, 1990).

Problème: "Quand le paysage devient site, non plus au sens de l'habitat de l'homme, mais au sens de la pétrification de l'objet photographique, (...) il cesse d'être exactement un paysage car le regard n'y découvre plus sa propre disponibilité" (Gérard Simon, Le paysage affaire de temps, in Le débat, n°65, 1991)

En 1972, Maurice Bardet avait tiré le bilan - provisoire - de la dégradation en cours ( La fin du paysage, Anthropos, 1972). Il décrivait une véritable dilution des identités, tant naturelles qu'urbaines, le risque d'une "banlieueisation totale" - la France devenant "le pays où la banlieue ne s'arrête pas". Ainsi naissent les territoires sans lieux.

Dans la post-face du livre de M. Bardet, Bernard Charbonneau écrivait: "La forme, c'est le fond; la laideur de la banlieue révèle à la vue comme à travers une radio le cancer qui ronge en profondeur notre société. (...) L'habitat est affaire d'habitants autant que d'architectes ou de décorateurs. Qu'ils plongent leurs racines en un pays et leur maison s'enracinera dans le paysage." De son côté, le psychiatre René Held constatait: "La privation et l'altération des paysages peuvent être pour l'homme une source d'inquiétude, sinon d'angoisse et de dépérissement". Faire renaître les paysages: le seul moyen de nous rendre à ce que Georges Bataille appelle "les libres jeux du ciel".

Jean-Marie Legrand est urbaniste et philosophe

   

Bibliographie sommaire en plus des ouvrages cités dans le corps de l'article :  

L'organisation urbaine, théories et modèles, Antoine S. Bailly, ed. C.R.U, 1975.
La fin du territoire jacobin, Jean pierre Balligand et Daniel Macquart, ed. Albin Michel, 1990.

L'urbanisme, utopies et réalités, une anthologie, Françoise Choay, Seuil, 1965.
35 ans d'urbanisation, Collectif, ed. C.R.U,1981.

A propos du phénomène urbain en Mésopotamie antique, Hosham Dawod, ed. La pensée, 1991.

Urbanisme et technique, Gabriel Dupuy, ed. centre de recherche d'urbanisme, 1978.

La ville et la civisation urbaine, Robert Joly, ed. Messidor, 1985.

La ville au Moyen-Age en Occident, Jacques Heers, ed. Arthème Fayard, 1990.

Manière de penser l'urbanisme, Le Corbusier, ed. Gonthier, 1953.

L'homme et la ville, Recherches internationales (revue), 1960.

La ville, Max Weber, ed. Aubier, 1982.

Publié dans Histoire des idées

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