La Mégamachine et la destruction du lien social

Publié le par Serge Latouche

  

Pour le créateur du néologisme « mégamachine », l’urbaniste et critique social américain Lewis Mumford (1895-1990), celle-ci est un mode d’organisation sociale caractérisé par un pouvoir centralisé reposant sur une monotechnologie autoritaire « basée sur l’intelligence scientifique et la production quantifiée, orientée principalement vers l’expansion économique, la satiété matérielle et la supériorité militaire ».(Le mythe de la machine II : le pentagone de la puissance, Paris, Fayard, 1974.). Le penseur écologiste et « fondamentaliste » allemand Rudolf Bahro reprenant la définition de Mumford considérait dans son dernier livre Pour une logique du Salut (Logik der Rettung. Stuttgart & Wien  1989) que nous vivons dorénavant et à bien des égards dans un monde dominé par cette mégamachine. Il en appelait à une rupture radicale avec l’environnementalisme et le combat d’arrière garde de « la protection de la nature » qui ne sert selon lui « qu’à placer quelques pavés décoratifs sur la large route qui mène en enfer, non à nous réconcilier avec la Terre ». Bahro en appelait à une « révolte froide  et consciente» à un boycott de tous les comptoirs de la mégamachine : supermarchés, usines à enseigner, hôpitaux géants, usines chimiques, industries agro-alimentaires etc. « Il nous faut réfléchir d’urgence à la manière de nous nourrir, nous chauffer, nous vêtir, nous former, nous soigner sans recourir à la mégamachine ». Le penseur français Serge Latouche dans ses derniers ouvrages et singulièrement dans son livre (La mégamachine, la Découverte, 1994) a repris à son tour ce concept en affinant l’étude de ses prédécesseurs. Sur un ton moins passionnel mais tout aussi énergique, il nous invite dans cet article à questionner la « machine sociale occidentale », la réalité de son caractère universel ainsi que les conséquences de sa généralisation à la planète entière : réquisitoire.

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J’ai coutume de dire que nous sommes embarqués sur un bolide qui fonce à toute allure mais qui a perdu son chauffeur. Cet engin me paraît condamné à se fracasser sur un obstacle ou à disparaître dans un précipice, à un moment, ou un autre de sa course folle. Cette situation n’est pas dûe à la technique seulement, ni au système technicien au sens étroit du terme, aussi je me propose d’élargir le sujet qui m’était proposé à la fois du côté de la cause et du côté des effets : du côté de la cause en glissant de la technique à la mégamachine techno-socio-économique, du côté des effets en voyant les conséquences destructrices non seulement sur les cultures nationales mais aussi sur le politique, et finalement sur le lien social aussi bien au Nord qu’au Sud.


La mégamachine infernale


Lewis Mumford, et plus encore Cornélius Castoriadis, nous ont appris que la plus extraordinaire machine inventée par le génie humain n’est autre que l’organisation sociale elle-même. Après la métaphore de l’organisme, celle de la machine a été reprise ad nauseam pour parler de la société. Au vrai, avec la vision cartésienne de l’animal machine, les deux métaphores renvoient à une même vision mécaniste de la société.

L’entreprise de rationalisation a toujours visé de manière ultime, à travers l’ordre technique ou l’ordre économique, l’organisation de la Cité. Franck Tinland remarque, à juste titre, à propos de la technoscience, qu’on a toujours à faire en fait à un triangle techno-économico-scientifique1. La dynamique techno-économique planétaire a pris l’allure d’un macrosystème décentralisé assez différent de la mégamachine centralisée (comme l’Etat pharaonique ou la phalange macédonienne visés par Lewis Mumford), mais que je qualifierais volontiers d’infernale. Ceci mérite d’être précisé. Il s’agit d’une part d’identifier cette machine, d’en spécifier les caractéristiques et d’autre part de montrer en quoi peut se justifier le qualitatif d’infernal.


La machine humaine


Le caractère machinique du fonctionnement du monde contemporain se manifeste à la fois par la montée de la société technicienne et du système technicien, mais aussi par le fait que les hommes eux-mêmes sont devenus des rouages d’un gigantesque mécanisme. De plus en plus on peut parler d’une cybernétique sociale2. Cela se marque dans un premier temps par l’émancipation par rapport au social de la technique et de l’économie, puis, dans un deuxième temps, par l’absorption du social dans le techno-économique.


L’émancipation et le déchaînement de la technique et de l’économie


Si la technique est, dans son essence abstraite et, comme telle, insignifiante, aussi vieille que le monde, l’apparition d’une société où la technique n’est plus un simple moyen au service des objectifs et des valeurs de la collectivité mais devient l’horizon indépassable du système, un but en soi, ne date que de la période de l’ « émancipation » des régulations sociétales traditionnelles, c’est-à-dire de la modernité. Elle ne prend toute son ampleur qu’avec l’effondrement du compromis entre marché et espace de socialité réalisé dans le nation, soit la fin des régulations nationales, substituts provisoires et finalement séquelles ultimes du fonctionnement communautaire. On peut dater très précisément ce saut, passage de la quantité à la qualité, de ce qu’on appelle la troisième révolution industrielle. Le coût des techniques, leurs effets positifs ou négatifs (pensons à Tchernobyl), leurs dynamiques sont immédiatement transnationales. Si le monde obéit aux lois du système technicien, telles que les a analysées Jacques Ellul, la capacité du législateur s’en trouve réduite d’autant. Cela veut dire que le souverain, qu’il s’agisse du peuple ou de ses représentants, se trouve dépossédé très largement de son pouvoir au profit de la science et de la technique. Les lois de la science et de la technique sont placées au-dessus de celles de l’Etat. C’est en grande partie pour l’avoir oublié que les totalitarismes de l’Est, qui étaient en contradiction avec les lois de la science et de la technique telles qu’elles fonctionnaient dans le monde moderne, se sont effondrés. Parmi les conséquences de cette montée en puissance de la technique il y a l’abolition de la distance, la création de ce que Paul Virilio appelle une télécité mondiale et l’émergence du village-monde, d’où un effet d’effondrement immédiat de l’espace politique. « A partir du moment, déclare Paul Virilio, où le monde est réduit à rien en tant qu’étendue et durée, en tant que champ d’action, de ce fait, réciproquement, rien peut être le monde, c’est-à-dire que moi, ici, dans mon donjon, dans mon ghetto, dans mon appartement (cocooning), je peux être le monde ; autrement dit, le monde est partout mais nulle part. C’est cela que la féodalité, puis la monarchie, puis la République ont cassé » 3.

Une des conséquences de ce repli sur soi est la réapparition des guerres privées. Le féodal et le privatif vont de pair. Il a fallu la monarchie, puis l’Etat-nation et la Révolution pour que l’on dépasse cette notion de conflit privé. Elle a resurgi hier au Liban, aujourd’hui en Yougoslavie ou en Ukraine. La disparition des distances qui crée cette télécité mondiale crée aussi immédiatement la disparition de l’espace national et la réémergence de ce chaos qui détruit la base de l’Etat-nation et engendre ces phénomènes de décomposition dont les médias nous entretiennent à longueur de journée.

La transnationalisation de l’économie est le complément indispensable de l’émancipation de la technique. Il s’agit aussi de quelque chose d’extrêmement ancien qui réapparaît sous des formes nouvelles. Dès l’origine, le fonctionnement du marché est un fonctionnement transnational, voire mondial. Pendant plusieurs siècles, il y eut concubinage entre le marché et l’Etat-nation. Partie d’une base locale, et en partie déjà transnationale (ligue hanséatique, fonctionnement des places financières entre Gênes et l’Europe du Nord dès les 12-13 ème siècles), il a fallu que l’économie se crée progressivement un marché national. La nation a été l’espace de compromis sur lequel s’est développé le marché. Toutefois, une fois achevée la conquête de l’espace national, le marché a continué sa course. Depuis la fin des années 70 surtout, l’économie s’est fondamentalement transnationalisée. Il y a toujours eu des firmes transnationales dans le capitalisme (les Fugger, Jacques Coeur, Les Médicis). Ce qui est nouveau, c’est que la production elle-même et non plus seulement la finance ou le commerce est transnationale. Renault fait fabriquer ses moteurs en Espagne. Les ordinateurs IBM sont fabriqués en Indonésie, montés à Saint Omer, vendus aux Etats-Unis, etc. La division du travail s’est internationalisée. Les entreprises se sont totalement transnationalisées.


Lorsque j’ai commencé mes études d’économie, on distinguait deux types d’économies : les économies autocentrées et les économies extraverties. Les économies développées étaient des économies nationales ayant un tableau d’input-output « noir », c’est-à-dire que les branches nationales étaient interdépendantes (les industries chimiques françaises consommaient des matières premières françaises, etc.). On disait qu’il y avait un tissu industriel cohérent et très fort. Par opposition, les économies du tiers-monde avaient des tableaux vides, c’est-à-dire que ce qu’elles consommaient était importé et ce qu’elles produisaient était exporté. On disait que ces économies étaient extraverties alors que les économies occidentales étaient autocentrées.

Tout a changé. La dynamique même des économies autocentrées les a amenées à s’extravertir. Ce que nous produisons (produits agricoles, armements, etc.), nous l’exportons. Ce que nous consommons (électroménager) est très largement importé. Statistiquement, nos économies sont aussi extraverties que celles du tiers-monde. L’un des enjeux de Maastricht est non seulement de pousser plus avant cette transnationalisation au niveau européen, mais aussi de permettre aux firmes japonaises, américaines, etc. de coloniser l’espace européen et d’accroître la fluidité des échanges économiques, c’est-à-dire d’obéir aux lois de l’économie. C’est bien sûr le principal objectif du GATT et de l’Uruguay Round que d’étendre cette libéralisation des échanges à l’agriculture et aux services. Comme la science et la technique, les lois de l’économie dépossèdent le citoyen de l’Etat-nation de la souveraineté, puisqu’elles apparaissent comme une contrainte que l’on ne peut que gérer et en aucun cas contester. Si on ne peut plus faire autre chose que gérer des contraintes, le gouvernement des hommes est remplacé par l’administration des choses ; le citoyen n’a plus de raison d’être. On peut le remplacer par une machine à voter, c’est-à-dire à dire toujours oui, et on aura le même résultat.


La machinisation du social


L’émancipation du technique et de l’économique ne signifie pas que le social reste en dehors des mécanismes, qu’il conserve son autonomie, que le politique, en particulier, pourrait et devrait utiliser ces machines en fonction de projets propres. Tout au contraire, comme on l’a déjà suggéré, l’autonomisation du technique et de l’économique, leur désenchâssement du social vident celui-ci de toute substance. L’autonomisation ne peut se produire qu’au prix d’une incorporation et d’une absorption du social dans les machines, et, finalement, d’un effondrement de celui-ci. Les hommes, leur volontés, leurs désirs, sont captés, détournés, par la logique du tout. Les citoyens sont transformés en usagers. Certains aspects de cette mégamachine sont bien connus et ont été analysés depuis longtemps déjà. Marx, en particulier, analysait le monde moderne comme un système dont le noyau, le mode de production capitaliste, était une véritable mécanique. Il parle même d’un double moulinet qui reproduit les prolétaires comme force de travail toujours condamnée à s’offrir pour être broyée par le capital, en même temps que se trouve reproduit par le même mécanisme le capital lui-même, prêt à utiliser toujours plus de force de travail. Adam Smith, avec la main invisible, est le grand prophète de la grande machinerie moderne, avec la mise en évidence des merveilleux automatismes du marché. Les hommes des Lumières, fascinés par les automates, ont sciemment voulu que le social soit ainsi régulé de manière machinique. Cette machinisation participe du projet de la modernité, d’une rationalisation totale du social. Elle a été réalisée au delà de leurs espérances.

A ces mécanismes et automatismes, déjà anciens, des perfectionnements nouveaux ont été apportés et de nouveaux rouages ont permis de donner plus d’ampleur encore à la machine. Les consommateurs, conditionnés par la publicité, répondent aux sollicitations du système de production, comme les producteurs réagissent aux contraintes et aux signaux du marché. Les ingénieurs, en faisant leur travail au mieux, contribuent, à leur insu le cas échéant, à la croissance illimitée des techniques. Ces techniques fournissent des moyens toujours nouveaux et toujours plus raffinés pour déposséder les citoyens de la maîtrise de leur propre vie. Elles accroissent par ailleurs les inégalités entre le Nord et le Sud, et alimentent la course aux moyens de destruction. Les responsables politiques, eux-mêmes, fonctionnent comme des rouages du mécanisme. Ils se font les exécutants de contraintes qui les dépassent. La médiatisation de la politique politicienne accentue le phénomène de façon caricaturale. La dimension essentielle actuelle du jeu politique n’est plus le savoir-faire mais le faire-savoir. La politique se transforme de plus en plus en marché (développement du marketing politique). Cela est relativement nouveau et tient au caractère désormais transnational du fonctionnement de la machine. La mondialisation de la machine et sa mécanisation totale sont des phénomènes récents et en cours d’achèvement. Les nouvelles technologies accélèrent un processus de déterritorialisation enclenché par l’abstraction du marché dès le XIIe siècle. Les satellites de télécommunication, l’interconnexion des banques de données, des ordinateurs de gestion des bourses et des agences de toutes sortes créent des sphères immédiatement transnationales. D’ores et déjà, la vitesse des moyens de communication rend toujours plus archaïques les réglementations nationales et exige une organisation mondiale. L’espace aérien européen morcelé constitue un véritable casse-tête pour les responsables du trafic et représente un gaspillage financier énorme. L’anonymat généralisé de la mégamachine techno-sociétale démoralise les rapports sociaux et politiques des collectivités humaines. Les contraintes qui pèsent sur l’homme politique, comme sur l’ingénieur, sur le producteur ou sur le consommateur aboutissent à un renoncement à toute considération éthique. L’efficience est la seule valeur reconnue par tous qui circule dans la machine. Cependant, cette efficience devenue une fin en soi est autodestructrice et fait de la machine une machine infernale.


Le caractère "infernal" de la mégamachine


Une machine peut être qualifiée d’infernale quand elle échappe au contrôle de ses constructeurs. Or c’est très exactement ce qui s’est produit avec la machine sociale dont nous parlons. Anonyme et irresponsable, elle est devenue pratiquement non maîtrisable. Cette rébellion de la machine se manifeste de trois manière différentes et complémentaires : elle échappe à toute régulation politique, elle mène à une impasse et elle est profondément injuste.


Elle échappe à toute régulation

Lorsque la dynamique économique fonctionnait au sein des espaces nationaux, il était encore concevable de soumettre la machine au contrôle des forces sociales et politiques et de maintenir un minimum de surveillance des autorités politiques, bref une emprise relative de la société sur la marche et l’utilisation des techniques comme sur la vitesse, l’orientation et les modalités de l’accumulation nationale du capital. Avec la mondialisation de l’économie et la transnationalisation de plus en plus poussée des forces sociétales, depuis les télécommunications jusqu’à la culture, l’illusion d’une maîtrise de la mégamachine n’est plus possible. Les logiques de fonctionnement se situent à des niveaux qui dépassent celui des organisations sociales. Celles-ci n’ont d’autre choix que de se soumettre ou se démettre, et font généralement les deux. Déjà dans son ouvrage Que la crise s’aggrave, François Partant écrivait : « L’économie française n’a pas beaucoup plus de réalité et d’indépendance que l’économie bretonne, corse ou languedocienne... L’appareil productif français est indissociable de l’appareil mondial de production. L’économie française n’a plus d’existence propre » 4.


L’une des conséquences de ce fait est une certaine « fin de politique », c’est -à- dire la perte de la maîtrise de son destin par des collectivités citoyennes au profit d’une hypercroissance d’une administration technocratique et bureaucratique. Les autorités politiques des plus grands Etats-nations industriels sont désormais dans la situation des sous-préfets de province naguère : tout puissants contre leurs administrés dans l’exécution tatillonne de règlements oppressifs, mais totalement soumis aux ordres et étroitement dépendants du pouvoir central et hiérarchique, révocables « ad nutum », à tout moment. Simplement, et ce n’est pas rien, ce pouvoir central de Big Brother est devenu complètement anonyme et sans visage.


L’impasse


La course au progrès dans laquelle nous sommes piégés est proprement délirante. L’accumulation illimitée du capital, la croissance indéfinie des techniques, la production pour la production, la technique pour la technique, le  progrès pour le progrès , ce toujours plus qui constitue la loi des sociétés modernes ne peuvent se poursuivre éternellement. Cette fuite en avant, nécessaire à l’équilibre dynamique du système, vient buter sur la finitude relative du monde. Les limites naturelles sont en passe d’être franchies comme en témoignent la crise de l’environnement et la montée des préoccupations écologiques. Peut-être est-ce plus fondamentalement la pertinence même de cette tension entre besoin et rareté, au coeur même du système, qui est atteinte quand un taux de croissance annuel du niveau de vie de 10%, pendant un siècle, multiplie celui-ci par 736 ! Peut-on continuer à s’aveugler durablement et ne pas voir que le mieux est l’ennemi du bien ? Entendons-nous, il ne s’agit pas de témoigner une nostalgie romantique pour un univers pré-technique. En elles-mêmes les techniques actuelles , même les plus audacieuses comme les projets de cyberanthropes, de cyborg, les mutations génétiques, la colonisation de l’espace, ne sont pas délirantes, ni plus ni moins que l’invention de la roue, du feu, de la machine à vapeur ou la découverte de l’Amérique. L’inquiétude naît de l’inéquation entre le niveau technique atteint et la machine humaine chargée de fabriquer socialement les citoyens. On peut concevoir de fabriquer socialement des personnes saines incorporant des tas de prothèses dans un monde sain peuplé de machines. Il est angoissant de voir des techniques hyperpuissantes utilisables sans contrôle par des entreprises n’ayant d’autre loi que le profit, des seigneurs de la guerre ne rêvant que de leur domination, des bureaucrates ne recherchant que l’efficacité, dans un monde sans âme, sans cohérence et sans projet.


L’injustice


La dynamique de la machine sociale planétaire est infernale, enfin, en ce qu’elle est gravement injuste. Programmée pour réaliser le plus grand bonheur pour le plus grand nombre, elle est en passe de réaliser le malheur de la plupart, sinon de tous, après avoir scandaleusement favorisé le bien-avoir de quelques uns. Le milliard d’habitants le plus fortuné de la planète, d’après la Banque Mondiale elle-même, dispose de cent fois plus de ressources que le milliard le plus pauvre ! Dans ces conditions, l’universalisme, que l’Occident a tant mis en avant, est une escroquerie. « Le processus d’enrichissement dont les nations industrielles ont jusqu’ici bénéficié, écrit François Partant, ne peut pas se généraliser et bénéficier à l’humanité entière. Les peuples du tiers-monde ne peuvent en aucun cas combler l’écart qui les sépare de ces nations, c’est-à-dire produire autant qu’elles et consommer autant qu’elles »5. Ils ne sont pas en retard, car le retard implique qu’on peut suivre le peloton, ils sont carrément en dehors de la course. On touche là à l’une des conséquences les plus dramatiques de la mégamachine, le fait qu’elle fonctionne non seulement à l’uniformisation, mais aussi à l’exclusion.

La mégamachine uniformise, déracine et finalement détruit le politique


L’uniformisation/conformisation


Le processus d’uniformisation planétaire, je l’ai longuement décrit et analysé dans l’occidentalisation du monde 6. La Mégamachine techno-scientifique, le rouleau compresseur occidental, écraserait les cultures, laminerait les différences et homogénéiserait le monde au nom de la Raison. Ce processus a des effets déculturants au Sud et entraîne un danger de conformisme pour tous par la mondialisation de la culture ou de ce qui en tient lieu, par la perte des repères moraux et leur remplacement par les modes et les sondages. On assiste à une universalisation planétaire des modes de vie et de consommation, en même temps qu’à une dictature de la médiocrité, avec la banalisation de l’exceptionnel et l’exaltation du banal. Cela encore n’est que la réalisation du programme de la modernité, dans la mesure où la modernité conçoit l’humanité comme une collection abstraite d’hommes identiques, l’homme universel des lumières. Il n’y a donc plus de raison de manger, de s’habiller et de consommer différemment : tout le monde porte un jean et boit du Coca-Cola. Les événements « culturels deviennent des événements mondiaux (Dallas, les J.O.). L’universalisation culturelle n’exclut pas l’émergence de rivalités entre égaux, au contraire. Plus les hommes se ressemblent, plus les haines apparaissent, plus les différences persistent au sein de l’identité. On observe toujours que les conflits surviennent non pas quand les différences sont au maximum, mais quand les conditions se rapprochent (québécois et anglophones au Canada, décomposition de l’empire ottoman, Serbes, Croates et Bosniaques aujourd’hui).


Le déracinement


La dynamique techno-économique mondiale déracine les peuples et entraîne une déculturation dramatique de toutes les sociétés « traditionnelles ». La perte des identités culturelles, le désenchantement du monde et l’exclusion économique et sociale, par la dévalorisation des compétences, la délégitimation des statuts et l’impossible accès au niveau de vie américain, favorisent un déchaînement désespéré d’explosions identitaires, dont l’ex-Yougoslavie offre le tragique et lamentable témoignage.


Coupés de leur souche originelle (l’histoire européenne), l’Etat moderne et l’ordre national-étatique sont des greffes artificielles. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes sur lequel repose la Société des Nations aboutit à la destruction de cette même société, du fait du vide de la notion de peuple. Un peuple, en effet, ne peut se définir que par le sentiment subjectif d’appartenance. Chaque groupe humain, lié par un trait quelconque, langue, religion, terroir, coutume...peut revendiquer le label de « peuple » et réclamer la reconnaissance étatique, condition de son existence comme sujet de droit au sein du concert international des puissances. On aboutit à la dégénérescence « nationalitaire » ou au « tribalisme », et souvent aux deux à la fois.


La revendication nationale se confond avec une revendication particulariste et donne naissance à un Etat tout à la fois fantoche et fanatique, sans maturation d’une société civile de citoyens. L’individualisme, qui ronge les sociétés modernes, et la mondialisation de l’économie font voler en éclats les rassemblements antérieurs de l’histoire en groupuscules de plus en plus microscopiques. Il n’y a pas de limite à cette tendance inévitable que l’union sacrée des Etats déjà reconnus qui cherchent à bloquer par tous les moyens l’accès au club très fermé de la Société des Nations. Chaque tribu, chaque clan, chaque chapelle peut arguer de son particularisme comme seul fondement légitime du lien social. L’île de Nauru, dans le Pacifique, avec ses sept mille habitants est un Etat, même si l’exploitation des phosphates vide l’île de sa substance et condamne à terme sa population à vivre en Australie.


La destruction du politique


La transformation des problèmes par leurs dimensions et leur technicité, la complexité des intermédiations et la simplification médiatique des mises en scène ont dépossédé les électeurs, et souvent les élus, de la possibilité de connaître et du pouvoir de décider. La manipulation combinée à l’impuissance ont vidé la citoyenneté de tout contenu. Le fonctionnement même de la mégamachine implique cette abdication pour des raisons très terre à terre : la dépossession productive et l’absence du désir de citoyenneté.


La dépossession productive


L’abondance au moindre coût, condition du plus grand bien-être pour le plus grand nombre, suppose que l’énergie maximale est déployée et captée dans le maniement des techniques et grâce à elles. En devenant travailleur, consommateur et usager, le citoyen se soumet corps et âme à la machine. Taylor avait le mérite de la clarté cynique. « On ne vous demande pas de penser ; il y a des gens qui sont payés pour ça ! » aurait-il répondu un jour à un ouvrier. En séparant les tâches de conception des tâches d’exécution, le fordisme/taylorisme réalise la production de masse, condition de la consommation de masse, au prix de la réduction du travailleur à l’état de serviteur aveugle de la machine. Les nouvelles technologies redonneront-elles la citoyenneté dans l’entreprise ? Peut-être, mais au prix d’une exclusion de la vie de la cité. Elles réclament, en effet, un engagement actif des travailleurs, une attention volontaire et, si possible, intelligente. Dans l’atelier flexible, la machine-outil à commande numérique ne laisse plus aucune liberté de décision à son serviteur. Là comme dans le reste du système, il n’y a même plus de gens payés pour penser, les machines s’en chargent ! Quant au travailleur, il devient son propre « garde-chiourme, gérant son auto-exploitation, et autogérant son exploitation »7. Le travailleur des cercles de qualité obtient sans doute le sentiment d’une reconnaissance dans son collectif d’entreprise, mais c’est au prix d’une renonciation à une part importante de sa vie privée. Au Japon, comme on le sait, la seule citoyenneté est déjà celle de l’entreprise, pour laquelle 40 000 cadres mourraient chaque année d’une forme de stress baptisé karoshi.


Ainsi, à l’usine, au bureau, sur le marché, dans la vie quotidienne, le citoyen, devenu agent de production, consommateur passif, électeur manipulé, usager des services publics, est le pur rouage de la grande machine techno-bureaucratique. Même si sa souveraineté n’était pas frappée d’impuissance par tous les mécanismes que nous avons analysés, comment pourrait-il avoir encore le loisir et le désir de l’exercer ?


L’absence de désir de citoyenneté


Au terme de journées de travail ou d’occupations nerveusement harassantes, le citoyen rentre chez lui pour trouver d’innombrables problèmes à régler, entre les études des enfants, les impôts à payer, les feuilles de Sécurité Sociale à remplir, etc. Il pense se détendre en regardant les jeux télévisés plutôt que les informations. Quel temps lui reste-il, quelle disponibilité a-t-il pour aller sur l’agora ou le forum s’informer des affaires de la cité, soupeser les arguments, démonter les rhétoriques et se livrer à une délibération prudente pour décider de ses choix ? L’avalanche médiatique des messages, dont la qualité n’est pas ici en question, aboutit à une désinformation de fait. Cela concerne tout autant le haut responsable que l’électeur de base. J’ai procédé autour de moi à une enquête lors du vote de la loi sur la contribution sociale généralisée (C.S.G.). La question avait donné lieu exceptionnellement à un débat public à la Chambre, à la parution de nombreux articles, et même à des manifestations de rue. J’ai demandé à mes étudiants de maîtrise de Droit public, ainsi qu’à mes étudiants de troisième cycle, tous électeurs : qui avait pris connaissance des textes votés, qui avait compris les mécanismes du prélèvement ? Il ne s’en est pas trouvé un seul 8 ! Et pourtant la question concerne le point, ô combien sensible ! du portefeuille. Les logiques de la mégamachine n’incitent pas le citoyen à remplir ses devoirs ni à exercer ses droits. Le beau projet de la démocratie se trouve ainsi privé de toute substance au profit d’une technocratie anonyme ; celle-ci fait un usage modéré d’un despotisme que nous croyons éclairé parce qu’elle est inconsciente d’elle-même et que nous sommes satisfaits d’être ainsi débarrassés, à moindre frais, de soucis supplémentaires. Je voudrais me contenter de soulever deux problèmes : les limites de la mégamachine, et les perspectives ouvertes.


Les limites de la mégamachine


La mégamachine n’est pas sans faille, elle n’est pas totalement homogène. Les analyses de Jacques Ellul sur la société technicienne sont justes dans l’ensemble, mais son aboutissement très pessimiste me paraît un peu excessif. L’effondrement du monde soviétique montre que la société technicienne et le totalitarisme « dur » ne constituent pas le meilleur mélange pour assurer la permanence du système technicien. S’il faut un totalitarisme pour assurer l’essor de la société technicienne, il s’agit plutôt d’un totalitarisme « mou ». Le conditionnement en souplesse des consommateurs-usagers dans la société de marché convient mieux que la bureaucratie rigide. Il ne faut pas non plus surestimer les performances de la technique. Les échecs et les failles des grands systèmes techniques sont nombreux. Certes, il s’agit de catastrophes, et le risque majeur n’est pas à écarter. Toutefois ces catastrophes sont aussi des occasions de remise en cause, au moins partielles de la technique et des croyances sous-jacentes dans la science et dans le progrès. Il y a une pédagogie des catastrophes. Les doutes déjà considérables qui ont ébranlé la foi techniciste pourraient bien tourner à une crise profonde.


C’est bien sûr dans la technicisation de l’homme et dans le fonctionnement de l’ingénierie sociale que les défaillances sont le plus flagrantes. La machine technobureaucratique soviétique, qui s’était approchée le plus du mythe de la cybernétique sociale, s’est révélée tout-à-fait contre-performante, et finalement très fragile en dépit des apparences. Il faut prendre très aux sérieux les critiques des machines sociales, même si elles sont présentées sous des formes humoristiques, comme la loi de Parkinson ou le principe de Peter. Ces phénomènes guettent effectivement toute organisation sociale, même dans une économie de marché ultra-libérale. C’est dans la machinisation du social que les grains de sables les plus nombreux pénètrent dans les rouages et menacent de casser la mécanique globale.


Ainsi peut-on expliquer en partie les incroyables défaillances de certaines réalisations techniques, du fait des négligences et des erreurs humaines. Tchernobyl est un exemple spectaculaire des ravages que peuvent faire l’incompétence combinée à l’irresponsabilité bureaucratique. Alexandre Zinoviev, dans l’avenir radieux, avait mis en scène avec brio ce fonctionnement ubuesque. Dans la société libérale, là où persiste un minimum de démocratie formelle, les organisations citoyennes peuvent questionner la conception et surtout l’usage de la technique, y compris en s’appuyant sur des techniciens. On peut en voir une illustration (y compris avec ses limites) avec ce qui se passe dans le débat écologique. La manipulation de l’opinion avec le développement foudroyant des médias, n’est pas (pas encore ?) intégrale, ni surtout irréversible. Les crises économiques, les drames écologiques, les catastrophes techniques peuvent susciter des remises en cause de l’omniprésence et de l’omnipuissance de la technique. Cette remise en cause pourrait peut-être être facilitée si le mécanisme analysé par Nicholas Rescher sous le nom de principe de Planck, s’avérait confirmé. Sous sa forme faussement rigoureuse, ce principe s’énonce ainsi : le rendement de la recherche scientifique ne correspond qu’au logarithme de la quantité des ressources allouées. Cela signifie qu’on assisterait à une décélération inéluctable du progrès scientifique lourd. Tôt ou tard, on se heurterait à une croissance zéro du progrès scientifique, quel que soit le montant des investissements 9. Cette baisse du rendement de la recherche scientifique est généralement admise par les savants. Les grandes découvertes du XXème siècle ont été faites avec de petits moyens. Les énormes budgets dont sont dotés les laboratoires ont surtout débouché sur des progrès du « software », c’est-à-dire des applications déduites des grandes découvertes. Là le champ est loin d’être épuisé. Toutefois, si ce principe s’avérait fondé, la fuite en avant technicienne ne serait pas illimitée.


Les perspectives ouvertes


En évoquant ces perspectives de sortie de la société technicienne, je suis loin de verser dans les rêves optimistes d’une « technodémocratie » chère à Pierre Levy 10. L’émancipation de la technique par rapport à l’économie, sur laquelle il fonde son analyse, paraît bien problématique. Elle ne serait pas nécessairement porteuse de liberté, loin de là.


A partir de tout cela, je veux simplement suggérer que la technicisation totale du monde relève plus de la science fiction et du fantasme que de la réalité observable et prévisible. Il est raisonnable de tabler sur la défaillance de l’organisation sociale à prendre en charge le projet d’un meilleur des mondes, le pousser à la limite et même le faire fonctionner. Le hiatus entre système technique et société peut être la source de dysfonctionnements tragiques, mais ce peut être aussi l’occasion d’une reprise en main de la technique par les hommes pour construire une authentique postmodernité, c’est-à-dire une société qui réenchâsserait l’économique et le technique dans le social, qui réenchaînerait Prométhée, qui remettrait l’économique et le technique à la place subalterne qui doit être la leur, plutôt que de confier à une domination illimitée de la nature et à une concurrence généralisée et aveugle la solution de tous les problèmes humains.


Serge LATOUCHE


Serge Latouche est professeur à l’université de Paris IV , animateur du Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (MAUSS).



Notes de lecture :


1 - Franck TINLAND, L’autonomie technique, in « La technoscience », sous la direction de Jacques PRADES, L’Harmattan, 1992.


2 - En tant que projet, cette cybernétique sociale n’a sans doute nulle part et jamais été poussée aussi loin que dans l’ex-URSS. L’écrivain communiste, Léon Feuchtwanger, exilé par les nazis et devenu assistant-procureur en URSS au second procès de Moscou, écrit dans son ouvrage MOSCOU 1937, (publié à Amsterdam en 1937) à propos des 17 accusés trotskistes autour de N. Bouckharine, après les délibérations : « Les accusés ne sont pas de véritables accusés, mais des scientifiques mis en demeure d’expliquer leurs erreurs techniques relativement à la théorie scientifique en cours d’application en URSS. Juges, procureurs et accusés sont liés par un but commun. Ils étaient comme des ingénieurs ayant à tester un nouveau genre compliqué de machine. D’aucuns, les accusés, ont détérioré la machine, non par méchanceté, mais par obstination à éprouver leurs conceptions visiblement fausses. Leurs méthodes se sont avérées fausses : voilà pourquoi ils sont condamnés. Et comme la machine ne leur tient pas moins à cœur qu’aux juges, ils acceptent leur condamnation. C’est pourquoi aussi ils délibèrent sincèrement avec les autres. Ce qui les solidarise tous c’est l’amour de la machine, l’amour de la machine de l’Etat et leur idolâtrie de l’efficacité ».


3 - Paul VIRILIO, Entretien dans le Monde, 12 janvier 1992.


4- François PARTANT, Que la crise s’aggrave, Solin, 1978, p. 107.


5 - Op. Cit. P. 77.


6 - Serge Latouche, L’occidentalisation du monde, essai sur la signification, la portée et les limites de l’uniformisation planétaire, La découverte, Paris, 1989.

7 - Michel PERRAUDEAU, cité dans le livre de Michel KAMPS, Ouvriers et robots, ed. Spartakus, Paris, 1983, p. 36.



8 - Et pourtant, nemo censetur ignorare legem ! (nul n’est censé ignorer la loi !)


9 - Ce serait la mise en forme d’une remarque de Max PLANCK : « Chaque avancée de la science accroît la difficulté de la tâche. »


10 - Pierre LEVY, Vers une citoyenneté cosmopolite, in « La technoscience », op. Cit.


Publié dans Analyses

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testing omnitech support 13/01/2015 11:06

As a project, the social cybernetics has probably made an important announcement. I think this should be considered with great importance. I’m positive about the whole project. Several advancements can be made in the near future with the help of this scheme.