Le Culte de l'efficience absolue

Publié le par Wolfgang Sachs

   

"Penser à l'eau, aux sols, aux animaux et aux personnes en termes de ressources les réduit au statut d'objets de la planification des planificateurs ou des tarifications des économistes." W.S.

Les rapports sur l'état de la planète prolifèrent. L'Atlas Gaia et "L'Etat du monde" publié par le Worldwatch Institute sont disponible en plus d'une dizaine de langues, le rapport annuel du World Resources Institute est aisément accessible aux fonctionnaires les plus éclairés des Nations unies, et les écologistes du monde entier saluent dans le rapport de la commission Brundtland un témoignage indiscutable du bien-fondé de leurs positions. Je devrais en éprouver de la reconnaissance et du soulagement. Le mur du silence qui empêchait de percevoir la crise générale de la survie est enfin démantelé et toute une serie de chiffres et de tableaux révèlent l'ampleur des menaces et des périls de l'heure. Les faits ne sont plus guère discutables. Les appels à une action responsable et urgente ont été trop longtemps différés pour qu'on n'y souscrive pas. Et pourtant mon admiration pour tous ces rapports se double d'une méfiance croissante quant à leurs effets possibles. J'ai bien peur que les politiques de gestion des ressources qu'on nous propose n'ignorent l'option d'une autolimitation raisonnée et ne réduisent l'écologie à une forme supérieure de recherche de l'éfficacité. Il me semble que ce réductionnisme repose sur l'affirmation implicite de la valeur universelle de la vision économique du monde et qu'il fort d'étendre encore davantage l'occidentalisation des esprits et des moeurs. Or, si tel devait être le cas, il est probable que l'évolution culturelle compromettrait dans le long terme l'objectif d'ensemble, celui de la survie et de l'autosuffisance générale.


Par exemple, chacun des 80 articles, à peu près, du Rapport Worldwatch, nous dresse un tableau qui ressemble sensiblement à ce qui suit : d'un côté, on nous montre comment dans une population croissante, au sein de laquelle certaines inégalités s'amenuisent, de plus en plus de gens exigent la reconnaissance et une satisfaction accrue de leurs besoins de nourriture, de logement, de soins médicaux ou d'énérgie. De l'autre, comment les économies sont contraintes, pour répondre à ces éxigences, d'outrepasser leurs limites, d'épuiser les ressources disponibles, de dégrader l'environnement et de se heurter à des coûts toujours plus élevés. Les moyens disponibles diminuent alors même que les besoins se font plus pressants. Ce qui se profile à l'horizon, ,de façon évidente, c'est une impasse généralisée. Les énergies fossiles, par exemple, consomment en une année ce qu'il avait fallu un million d'année pour produire ; elles surchargent l'atmosphère en dioxyde de carbone et elles se révèlent moins rentable qu'un investissement dans les économies d'énergie. La mauvaise utilisation des ressources en eau prive les humains, les animaux ou les plantes d'un moyen élémentaire de survie, pollue les réserves pour un temps considérable, alors qu'à l'inverse les grands travaux hydrauliques récents coûtent des milliards de dollards. Les exemples abondent. Heureusement, nous disent les experts du Worldwatch Institute, le tableau n'est pas totalement sombre et laisse apparaître un rayon de lumière dans le lointain. L'issue, selon eux, réside dans l'adoption de moyens moins nocifs et dans l'attention donnée à l'efficacité. Les énergies renouvelables et une politique de fine tuning qui se manifesterait par des choix de conservation et de gestion attentive, telles sont les voies du salut - celui-ci a un nom : l'efficacité des ressources (resource efficiency). S'il fallait suggérer une devise à inscrire au fronton du Worldwatch Institute, ce serait certainement : "Plus avec moins."

 

Je ne mets pas en doute la nécessité d'une telle approche, pas plus que je ne discute du bien-fondé des alternatives suggérées. Mais j'aimerais attirer l'attention sur le réductionnisme latent qui fait dériver l'écologie politique de l'appel à un renouveau des vertus civiques vers un plaidoyer pour des strategies "managériales". Pour sortir du hiatus dangereux qui s'instaure entre une demande croissante et des moyens insuffisants pour y répondre, deux types de solution se présentent : le premier passe par une restriction éclairée de la demande, le second par une gestion diligente des ressources existantes. A l'évidence, ces deux types de solution doivent être envisagés simultanément. Or les "observateurs du monde" ne s'intéressent qu'au second et laissent sombrer l'autre dans l'oubli. Dans leurs rapports, ils insistent sur la nécessité d'accroitre l'efficacité des moyens et de faire des règles de l'analyse micro-économique un impératif national, voire davantage. Assurément ils contribuent ainsi à la transformation d'économies obnubilées par la production en économies soucieuses des ressources, où tout n'est pas sacrifié au gonflement du PNB et où régnerait une efficacité si poussée qu'elle permettrait une croissance sans à-coups. Selon les nouvelles prescriptions, plutôt que d'ajouter toujours plus de muscles en vue de battre quelque record, comme il était courant dans les décennies d'aprés guerre, l'objectif des économies est celui de l'adéquation globale. Le maître mot n'est plus la maximisation mais l'optimisation, économistes et ingénieurs retrouvent plaisir à leur profession en traquant les mille et une manières de minimiser les inputs nécessaires à l'obtention d'un output donné. Cependant, le dédain pour le premier terme de l'alternative - l'autolimitation éclairée de la demande - enferme les observateurs du monde dans l'économisme.


A les en croire, toutes les sociétés placeraient la production en premier au hit-parade des valeurs et rechercheraient la bonne vie dans le déploiement de l'appareillage économique. Comme les rapports ne s'interrogent guère sur la place prédominante occupée par l'économie, ils tiennent implicitement pour acquis que toutes les cultures communient dans le désir constant d'une production matèrielle sans cesse accrue. Ce préjugé bloque à la racine toute tentative de réfléchir sur les possibilités qu'ouvrirait - même pour les pays surdéveloppés du Nord ! - une politique intelligente d'autolimitation, une politique qui tenterait d'adapter le niveau, le volume, la structure et la vitesse du cycle production/consommation aux objectifs supérieurs de la société. Du coup, l'ensemble des rapports semble tenir pour intraséquement déficientes des sociétés qui seraient moins mercantilisées, moins professionnalisées et moins rapides. Comme ils sont incapables d'imaginer que diverses cultures puissent choisir déliberement de se contenter d'un niveau de satisfaction des besoins matériels, ils ne peuvent que croire à la naturalité du mode de vie fondé sur l'économie. En conséquence de quoi, la vision du monde qu'ils nous proposent (dans le cadre de la théorie du "développement") continue à présupposer que de tout il doit être jugé en fonction des impératifs de la production, quand bien même il s'agirait d'une production rationnelle par rapport à l'environnement. C'est ainsi que l'écologie politique, parce qu'elle prend la tendance à l'accroissement de la demande pour acquise et parce qu'elle se borne à la propagation des moyens efficaces, tombe dans le piège de pousser à un approfondissement de la rationalisation du monde au nom de l'écologie.


La myopie des économistes traditionnels est devenue proverbiale. Les yeux rivés sur le rôle du capital et du travail, ils ignorent la plupart des autres sources de richesse et de bien-être : du travail gratuit des femmes à l'arrière-plan du monde de la production au travail silencieux de la nature qui reconstitue les sources d'eau, de nourriture et d'énergie. Les éco-dévellopeurs partent à l'assaut de la myopie. ILs explorent le vaste domaine de tout ce qui contribue au maintien de la vie de façon à garantir les rendements à long terme. Vues à travers leurs lorgnettes, nombre de choses qui semblaient jusque-là évidente et anodines acquièrent soudain une tonalité dramatique. Les bouses de vaches, par exemple, que le paysan sénégalais fait brûler pour chauffer l'eau de la marmite deviennent tout à coup une ressource énergétique. La ferraille utilisée par un squatter péruvien pour agrandir sa hutte accède à la dignité d'input récupérable. On découvre que les femmes kéyanes qui cultivent les champs du village représentent des ressources humaines susceptibles de multiplier la production alimentaire. Sous le regard des observateurs du monde des pans entiers du même monde se voient attribuer un statut tout nouveau; décontextualisés (disembedded), ils sont redéfinis comme des ressources.


A quoi ressemblent des activités, des gens et des choses qui sont définis comme des "ressources"? Manifestement ils gagnent en importance puisqu'on les considère comme utiles à quelques objectifs plus élevé. Ils comptent non pour ce qu'ils sont mais pour ce qu'ils peuvent devenir. Privés de leur valeur propre et actuelle, ils n'en retrouveront que dans l'usage qu'en fera quelqu'un d'autre plus tard. Une ressource, en effet, n'a pas de valeur aussi longtemps qu'elle n'a pas été transformée en quelque chose d'autre. Quelle que soit sa valeur intraseque, celle-ci s'estompe aussitôt qu'elle est confrontée à l'affirmation d'intérêts supérieurs. Pendant plus de cent ans le terme "ressources" a servi à se demander ce qui dans le monde pouvait servir à l'industrie. C'est ainsi que le regard a été éduqué à voir dans les forêts du bois de construction, dans les rochers du minerai, dans les paysages la propriété foncière, et dans les gens des ressources humaines. Baptiser quelque chose de ressource, cela signifie la placer sous l'autorité de la production. Le synonyme devenu obsolète du mot ressource révèle clairement à quel point le language peut façonner le destin : que faire avec des "matières premières" sinon leur faire finir leurs jours dans un processus de production industrielle quelconque ? Mais tout usage productif ne fait pas d'une chose une ressource. La bouse de vache séchée dont le paysan de Gujarat se sert pour fertiliser son champ ne devient une ressource que dans le cadre de la production nationale (ou globale) que les ressources sont spécifiées, mesurées et ordonnées en fonction de leur productivité relative. Seule la capacité à accroitre le PNB constitue une ressource. Transformer une chose en ressource, c'est la rendre capable d'être exploitée par l'intérêt national. Dans une perspective non économique, les choses revêtent fréquemment une signification qui les rend incapables de disponibilité générale. Dans un village hindou, il y a toujours un arbre sacré auquel il est interdit de toucher. On dit que les dieux vivent à son ombre. Les abattre pour en faire du bois de construction priverait le village de protections puissantes. Prenons un autre exemple. En Bolivie comme chez les anciens Germains, les mines étaient considérées comme des utérus de la Terre-Mère où les métaux croissaient lentement. Pénétrer dans ce domaine chtonien chargé de mystère signifiait franchir le seuil d'un monde qui n'appartient pas aux hommes... Il y fallait un sens de la responsabilité et du soin ; des rites étaient célébrées pour obtenir la générosité de la Mère. De même la coopération de la nature était nécessaire aux Indiens Cree lorsqu'ils chassaient le daim. Pour eux les animaux n'étaient pas un simple gibier attendant d'être tué. Il fallait les convaincre, à travers un dialogue fait de rites et d'offrandes, de se présenter eux-mêmes aux chasseurs. La chasse était une forme d'échange entre les animaux et les hommes et, en tant que telle, elle était régie par l'amitié, la coercition ou l'amour comme toutes les relations humaines ordinaires. Bref, le fait de concevoir les arbres, les rochers ou les animaux comme des êtres animés faisant partie d'un vaste cosmos au sein duquel chaque élément possède une identité propre mais néanmoins reliée aux autres imposait des limites intrasèques à l'exploitation.


Etiqueter les choses comme des ressources les prive de toute identité protectrice et les laisse désarmées face aux interventions du dehors. Penser à l'eau, aux sols, aux animaux et aux personnes en termes de ressources les réduit au statut d'objets de la planification des planificateurs ou des tarifications des économistes. Même si leur nouvelle dénomination ne leur est attribuée qu'en vue de maximiser l'efficacité globale de leur usage, le nuage économique qui recouvre toutes les cultures rendra à l'avenir de plus en plus difficile d'éprouver le moindre respect pour eux.


La pendule, nous avertit-on marque minuit moins cinq. Au mieux. Qu'il s'agisse de Gaia, de Worldwatch ou de Brundtland, tous sonnent l'alarme et nous alertent face aux menaces qui planent sur la survie de la planète. Le message est pleinement crédible. Mais la conclusion est hautement ambiguë. "Garantir la survie", tel est l'objectif assigné à toute planification responsable. Mais a-t-il jamais existé une société dont le souci primordial ait été celui de sa propre survie ? Probablement pas. Des nomades ont bien pu fuir la sécheresse, des citoyens florentins de mettre à l'abri de la peste ou des soldats à Verdun mobiliser leurs dernières ressources, mais a-t-il jamais été proposé que la structure d'une société soit modelée en fonction des objectifs de survie ? Bien sûr les cultures du passé n'ont jamais négligé délibérément les impératifs de la survie, mais elles ne leur ont jamais consacré beaucoup d'attention non plus. Quelles que fussent leurs coutumes ou leurs règles, leurs obsessions ou leurs fantasmes, la solution aux problèmes de l'éxistence physique était trouvée dans le cadre des valeurs culturelles supérieures. La survie n'était que le sous-produit de réalisations plus importantes. Elle ne représebtait pas une préoccupation implicite mais une simple banalité. Or c'est justement aujourd'hui, à une époque où les richesses accumulées sont plus considérables que jamais, que les éco-développeurs de tous poils élèvent la voix pour convier les peuples et leurs gouvernements à placer la survie au premier plan de leurs préoccupations. Il suffit de jeter un coup d'oeil aux divers rapports disponibles pour que revienne à l'ésprit l'histoire récente au terme de laquelle l'abondance a disparu pour céder la place à la rareté. Il n'y a pas longtemps encore, on pouvait tenir pour certain que le grand cycle de l'évaporation, de la condensation et des precipitations assurerait le renouvellement de nos sources d'eau. Mais les excés de l'irrigation qui font baisser le niveau de l'eau, et la pollution industrielle qui la rend peu sûre ont transformé l'eau fraîche en un bien rare. Durant des temps immémoriaux des légions d'insectes et de vers ont permis au sol superficiel de se reproduire. L'usage des pesticides et la surcharge des terres marginales accélèrent désormais le taux d'érosion. Et il en va de même pour la pluviometrie globale (forêts), pour les radiations solaires (rupture de la couche d'ozone) ou la temperature (effet de serre)). L'abondance est devenue pénurie à mesure que se sont intensifiées et généralisées à la planète les productions agricoles et industrielles. Les menaces qui pèsent sur la survie - on est gêné de rappeler des évidences - sont le resultat de l'identification croissante de la bonne vie à l'obtention des biens matèriels. La rareté n'est qu'une des faces de la médaille dont le revers n'est autre que la production sans limites.


Mais la tribu naissante des éco-experts définit son champ d'expertise en braquant le projecteur sur une seule des faces de la médaille et laisse l'autre dans l'ombre. A la première page de son rapport pour 1987, le Worl Resources Institute déclare : "L'environnement global est un réseau interconnecté [...]] l'espèce humaine repose sur cet environnement, il faut donc gérer celui-ci de façon avisée." Il est clair que tout le problème réside dans ce "donc". La rareté, qui était autrefois abondance, est officialisée et devient le support d'un nouveau type de gestion. Parce que l'hypothèse est censée valoir pour toutes les cultures, la conclusion qui en découle met en lumière l'axiomatique économiciste qui sous-tend la vision du monde : aucune frontière ne s'opposera au progrès matèriel. Or ce n'est qu'aussi longtemps que cette axiomatique domine que l'eau, l'air et le sol deviennent et restent rares. Symétriquement la croyance en la naturalité de la pénurie des richesses matèrielles est au fondement de l'intervention des éco-développeurs. Leur tâche est de protéger et de gérer ce qui est devenu ressources rares. Et il faudra tout leur savoir-faire professionnel pour ne pas dévier de la voie de l'exploitation optimale, celle qui ne met pas en danger la croissance future. La mobilisation pour la survie ne peut survenir que dans une société qui juge impératif de tester sans cesse les limites de la nature. Les autre sociétés ne s'en soucient guère.


Parce qu'ils chaussent les lunettes de l'analyse micro-économique, c'est-à-dire la technique qui permet de choisir les moyens les plus efficaces pour une fin donnée, les éco-développeurs ne sont pas en mesure d'échapper à la logique de la croissance infinie. Depuis l'époque de Jevons et Walras, les moyens sont considérés par les économistes comme essentiellement insuffisants. Leur rareté est réputée participer de l'ordre naturel des choses et non pas d'une conjoncture particulière et transitoire caractérisée par l'excés des fins sur les moyens. Partout où les économistes essaient de tirer le meilleur parti de moyens supposés rares, la croyance présomptueuse du XIXeme siècle européen selon laquelle, conformément à l'évolution décrétée linéaire de l'histoire, les besoins doivent croître indéfiniment et rendre les moyens notoirement insuffisants, devient un article de foi. Jamais les économistes ne vous diront quelles fins vous réaliserez en "gérant judicieusement" vos moyens. Pour eux les fins n'ont pas de visage. Seule les spécifie une caractéristique formelle : celle d'être infinies.


Pour la vision économique du monde, les besoins ne peuvent pas être autre chose que des revendications sur le produit matériel. Dans cette perspective, le bien-être est remodelé en bien-avoir. Le bien-être d'une société, par conséquent, dépend au premier chef de la production matérielle. Par leur décision de gérer les "ressources globales", les observateurs du monde posent la victoire mondiale de cette représentation spécifiquement moderne comme un fait accompli. Ce qui les distingue des économistes conventionnels, c'est la reconnaissance explicite du fait qu'il existe des limites écologiques à la production. Ce qui les rattache néanmoins à la vision économique du monde, c'est leur incapacité à percevoir les limites culturelles à la prédominance de la production, ces limites qui rendent la production moins importante et qui, du même coup, font retomber la pression de l'environnement. Pour eux comme pour les économistes conventionnels, les richesses de la nature sont vouées à l'insuffisance parce qu'aussi bien la partie riche que la partie pauvre du monde doivent inévitablement devenir de plus en plus attachées à la croissance matérielle. La conssidérable diversité des voies de la bonne vie est implicitement réduite à la seule course d'obstacles vers un meilleur niveau de vie. Or si toutes les sociétés avaient effectivement consacré toutes leurs énergies au développement de la production, jamais n'auraient existé ni les merveilleuses fabriques colorées du Sénégal, ni les extravagants jardins du Moghol en Inde, ni aucune cathédrale gothique en France. Par-delà toutes leurs différences, ces sociétés avaient quelque chose en commun : elles aspiraient à davantage que produire et elles affectaient leur surplus à une forme ou à une autre de grand dessein. L'Occident a décidé de se consacrer à la multiplication de la production. Les éco-développeurs acceptent tacitement l'idée que la formule vaut pour le monde entier.


A parcourir les articles du Worldwatch Report, on fait fréquemment la rencontre de personnes particulièrement vertueuses. L'utopie d'un monde viable et auto suffisant s'incarne dans une version toute récente d'Homo sapiens, l'individu conscient des problèmes d'efficacité. On nous conseille de réunir les bouteilles de verre usagées dans des containers spéciaux, de remplacer les feux ouverts par des poêles fermés, d'éviter l'usage des charrues qui detruisent les sols et de les remplacer par celui de la houe, de renoncer aux canaux pour des formes d'irrigation plus économiques. Or toutes ces suggestions, pou raisonnables qu'elles puissent être par ailleurs, contribuent à la propagation de la bible de l'efficacité. Létat d'esprit des éco-développeurs a été parfaitement illustré par Amory Lovins lorsqu'il a présenté à son auditoire deux ampoules électriques. Les deux étaient aussi brillantes l'une que l'autre, mais le modèle conventionnel consommait 75 watts tandis que le modèle nouveau se contentait de 18 watts. Et A. Lovins d'expliquer : "Nous devrions nous habituer à voir dans l'acquisition d'une invention qui permet d'économiser de l'électricité l'équivalent de la construction d'une petite centrale domestique. En fait la nouvelle ampoule produit 57 négawatts, c'est-à-dire 57 watts non utilisés. Et cette éléctricité économisée peut-être vendue à un autre client et rendre de nouvelles centrales superflues." On pourrait ainsi condenser l'éthos de l'efficacité en trois mots : "Produisez des négawatts."


Incontestablement le message est charmant dans son élégance. Mais cette élégance tend à masquer le glissement qui s'est opéré de l'éthos de l'économie domestique à celui de l'éfficacité. Savoir bien gérer la maisonnée représente l'idéal traditionnel des économies domestiques orientées vers la subsistance. Qu'est-ce qui n'est collectionné, préservé, réutilisé ! La nourriture est mise à l'abri, les outils sont soigneusement entretenus, les meubles passent de génération en génération. Tout ce qui est nécessaire est utilisé à plein et on évite le plus possible d'acheter à l'éxterieur. On y réfléchit à deux fois avant de dépenser de l'argent, chaque transaction éxige de la prudence quand ce n'est pas de l'appréhension. Néanmoins l'objectif d'une bonne gestion domestique n'est pas d'économiser pour investir mais d'économiser par souci d'indépendance. Le choix de moyens efficaces, au contraire, n'a rien à voir avec la minimisation des dépenses, mais vise à l'obtention d'un meilleur rendement en vue de libérer des fonds pour d'autres investissements. Le sens de l'économie, à l'inverse, cherche à rendre minimale l'implication dans le marché afin de proteger l'économie domestique des pressions de l'économie englobante. L'efficacité est à la recherche d'opportunités, l'économie à celle de la sécurité. Là où la première débouche sur une progression indéfinie, la seconde repose sur un sentiment de suffisance. Les deux attitudes peuvent facilement entrer en conflit aussitôt qu'un gain d'efficacité exige de l'argent. C'est pour cette raison qu'il est possible qu'un paysan hindou préfère brûler des monceaux de bouses de vache séchée plutôt qu'acheter un bio-digesteur plus économe en matière première pour une même chaleur, simplement parce qu'il s'évite ainsi des dépenses monétaires.

Plus fondamentalement, il est également possible que le même paysan ne désire pas se soucier de tout ça parce qu'il a autre chose à faire dans la vie. L'impératif d'efficacité exige de faire travailler toute chose et de choisir la manière la moins coûteuse - en termes de monnaie, d'efforts et de conséquences sur l'environnement - d'atteindre un objectif. Or il est concevable que notre paysan ne se satisfasse pas du toit parfaitement étanche que l'agence pour le développement lui a fourni et qu'il le remplace par un toit traditionnel en branches et en feuilles qui exige pourtant d'importantes réparations chaques années. Après tout, la reparation de la toiture n'est-elle pas l'occasion de la fête du village qui dure une semaine entière ? Il veut bien être effectif mais pas efficace. Comme les gens ne sont pas des imbéciles, ils désireront toujours être effectifs et agir de façon à obtenir un certain résultat. Mais il est possible que la recherche de l'efficacité maximale soit hors de question parce que l'activité considérée est insérée dans tout un réseau d'autres préoccupations. Par exemple, de longues heures peuvent être consacrées chaque jour à rendre des visites coutumières aux membres de la famille, la plus grande part de l'argent disponible peut être affectée à des fêtes raffinées. L'exhortation à l'efficacité entre en contradiction avec les autres priorités qui infléchissent ou retardent les solutions (techniquement) optimales. La plupart des activités sociales sont surdéterminées et servent à un ensemble complexe de fins. Métamorphoser l'éffectivité en efficacité implique la déconsidération de toutes les autres fins et un privilège excessif accordé à la relation fins/moyens sans phrases. Une fois ce privilège affirmé, les moyens ne valent plus que comme moyens. Toute considération relative au contexte, à la qualité, au style ou à l'esthetique, tend à devenir non pertinente. En fait, le modèle du choix rationnel est fondé sur l'hypothèse que les moyens ont été purifiés de leur contexte originel, puisqu'ils doivent être tenus pour interchangeables en termes de rentabilité et calculables dans un etalon de mesure simple, qui est généralement soit l'argent soit l'énergie.


L'action rationnelle et efficace se répand au détriment de l'action guidée par la culture. Elle sape toutes les représentations non économiques de ce qu'est une vie bonne et correcte. Juger de l'état du monde en termes de "ressources", de "gestion" et "d'efficacité" doit nécessairement sonner agréablement aux oreilles des planificateurs et des économistes. Mais cela revient à faire du développement une mission culturelle et à modeler le monde à l'image de l'Occident. Les rapports sur l'état du monde font plus que proposer de nouvelles stratégies ; ils disent aussi aux gens comment ils doivent voir la nature, la société et le sens de leur propres actions. Plus leur language sera adopté de par le monde et plus il deviendra difficile de respecter la nature, d'y voir autre chose qu'une ressource, de penser la société en termes de bien commun et non de production, et de rechercher dans l'action la vertu plutôt que l'efficacité. Pour le dire abruptement : ces rapports se font les avocats de la sauvegarde de la nature mais ils attentent à la sauvegarde de la culture. Il est douteux que cette attitude soit bénéfique, même pour la nature.


Wolfgang Sachs


Traduit par Pierre Eliac, cet article de Wolfgang Sachs est paru dans le numéro 3 (1er trimestre 1989), de la revue du Mouvement Anti Utilitariste dans les Sciences Sociales, (MAUSS). Nous le reproduisons avec l'autorisation de Alain Caillé, directeur de la Revue.

Publié dans Analyses

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