De l'escroquerie en général et du progrès en particulier

Publié le par François Terrasson

 


intervention de François Terrasson (1939-2006) au second colloque de la revue le recours aux forêts sur le thème « l'écologie contre le progrès ? » - 1998.

 

L’année dernière, nous étions au bord de l’abîme. Depuis, nous avons fait un grand pas en avant. Si les décideurs politiques n’ont pas fait cette déclaration, en tout cas ils l’ont mise en pratique. Parce qu’en effet, ils continuent de penser qu’avancer, c’est toujours bien, et que passer la marche arrière ou s’arrêter, c’est toujours mal. Si on arrêtait l’expansion, le progrès, l’innovation, ce serait terrible. Un certain nombre d’individus présents ici ont choisi de douter de l’idée toute faite, qu’il est presque impossible de contester, que tout ce qui est nouveau, c’est bien mieux.


« Le progrès contre l’écologie ? » : il y a un point d’interrogation. Mais trop souvent, on n’ose pas passer de la question à l’affirmation. J’ai envie de dire qu’il faut oser affirmer que l’écologie est contre le progrès, si on considère qu’il y a des choses qui nous sont présentées comme un progrès alors qu’elles sont anti-écologiques. Je me souviens d’un maire, dont la commune avait été complètement ravagée par le remembrement, qui me présentait avec des trémolos dans la voix le remembrement comme un progrès. Admirons ce brave homme déjà âgé, qui s’accrochait à son micro pouvoir municipal et qui n’avait comme espoir qu’une planète où il n’y a plus un poil qui dépasse, avec d’immenses machines permettant de faire de l’agro-business. Pour lui, c’était un progrès, mais pas pour moi. On éclaircira justement le problème en comprenant que ce qui est progrès pour les uns est régression pour les autres. Notre problème actuel, ce n’est pas la différence d’opinion sur le progrès, mais l’impossibilité de concevoir autre chose que le progrès, ou différents scénarios de progrès. Tout se passe comme s’il y avait une fois pour toutes un scénario bien tracé, qui n’aurait pas pu être autre. C’est bien dommage s’il y a des forêts dévastées, mais on ne peut pas faire autrement. Il y a un côté totalitaire dans cette idéologie. Dans tous mes essais pour mettre un peu d’écologie dans les aménagements, j’ai assez souvent buté contre cette affirmation que de toutes façons, il faudra bien que ça se fasse. Aussi vit-on actuellement dans un rêve de technocrate. On vit dans ce qui, pour nous, est peut-être un cauchemar, mais qui pour certains est un rêve réalisé. Nous avons aujourd’hui tout ce qui a été fantasmé il y a à peu près cinquante ans : des autoroutes à x voies, des villes gigantesques, les machines agricoles hautes comme des maisons. Mais est-ce qu’on aurait pu faire autrement ?


Pour le savoir, il faudrait au préalable chercher à comprendre ce qui se passe dans la tête des gens. Les affirmations idéologiques ou les appels à plus de moralité ne suffisent pas, il faut essayer de comprendre l’être humain. Nous sommes dans un problème typique de relation de l’homme à la nature. Ce qui m’intéresse, c’est l’intégration de l’homme à la nature. J’ai l’impression que la civilisation dont je suis issu n’a pas eu avec la nature que des relations très mauvaises. On peut dire en tout cas que certaines sociétés traditionnelles avaient un meilleur rapport à la nature que maintenant. Et pourquoi ? Dans le déroulement de l’histoire humaine, il y a eu de grosses différences entre les sociétés, mais dans leur attitude vis-à-vis du milieu naturel, elles peuvent se rassembler en deux grandes catégories, entre celles qui ont dit à la nature : « ôte-toi de là que je m’y mette ! », et celles qui ont dit : « pousse-toi un peu que je m’y mette ». Le combat entre ces deux conceptions est toujours d’actualité. S’il y a une grande civilisation américano-nippo-européenne, que j’appelle anti-nature et qui est en train de tout recouvrir, il demeure quand même quelques petits îlots de résistance, cherchant à mieux intégrer les êtres humains dans leur écosystème. Cependant ces derniers îlots sont en train de changer. J’ai parlé des civilisations paysannes de poly cultures-élevages que l’on a démolies pour des raisons apparemment de technique agricole et qui, en fait, ont été détruites pour des motifs idéologiques. J’ai essayé d’améliorer pendant trente ans le remembrement, et maintenant, je me demande comment je ne me suis pas rendu compte plus tôt qu’il ne s’agissait pas d’une opération de technique ou d’économie, mais d’une question idéologique, selon laquelle l’artificialisation vaut mieux que le fonctionnement naturel. On peut discuter cette question : il y a en effet des artificialisations qui sont meilleures que le fonctionnement naturel. Il y en peut-être aussi qui sont moins bonnes. Mais ce qu’il faut, surtout, c’est revenir sur cette idée que tout ce qui est artificiel est meilleur. On pourrait dresser une longue liste pour montrer que l’écologie est contre le progrès, contre le progrès tel qu’il nous est présenté. On verra après si on ne peut pas être pour un progrès conçu différemment.


Prenons le cas des rivières. Les rivières sont en progrès : il y a maintenant des nettoyages et des aménagement de rivières, des chantiers écologiques sur les rivières. Mais qu’est-ce qu’on fait ? On les déboise, on les nettoie, pour les faire couler plus vite et empêcher les inondations. Avec cet exemple, on va comprendre à quel point la notion de progrès est fondée sur des images mentales qui sont des fantasmes. La ligne droite est le symbole du progrès. Dans notre civilisation, tout ce qui est géométrique est valorisé. Une rivière toute droite et bien tendue, c’est quand même mieux qu’une rivière qui tourne et bordée d’une végétation magnifique. Tout ce qui pousse sans contrôle, tout ce qui se déploie sans présence humaine est dévalorisé et rejeté. On s’aperçoit à quel point ces questions relèvent de la psychiatrie. L’élimination de caractère organique de la nature, c’est cela qui fait avancer les aménageurs de rivières, et tous les aménageurs du territoire en général. Si l’on considère l’aménagement forestier, et en particulier l’ONF, administration qui gère les forêts domaniales, en les transformant progressivement en champs d’arbres, on s’aperçoit que cet organisme produit une forêt de plus en plus quadrillée par des allées, avec des arbres très espacés et des sous-bois nettoyés, et des techniques de plus en plus intensives, qu’il justifie pour des raisons économiques. Or ces raisons ne tiennent pas debout, puisque plus il y a d’allées, plus il y a de surface sans arbres, donc moins de production, plus les arbres sont espacés, moins il y a d’arbres et donc de branches sur les côtés.


Bref, derrière les soi-disant progrès, il y a des images symboliques et des fantasmes, le fantasme d’une société bien nettoyée, qui élimine les aspects spontanés, naturels et organiques. Mais il ne faut pas croire que le problème s’arrête aux forêts et à l’agriculture, cela touche aussi à notre psychologie ; c’est pourquoi la nature est un grand problème géopolitique, mais aussi un grand problème mental. Ce que les gens appellent « nature », c’est tout ce qui est spontané. La civilisation anti-nature se déploie comme une machine à contrôler tout ce qui est spontané. Émotions, désirs, pulsions, cela aussi doit être recalibré. Tout ce qui fait que l’homme n’est pas un ordinateur sur pattes est dans le collimateur des aménagements dit de progrès.


Ce qu’il faut comprendre, c’est le ressort fondamental qui est derrière ce phénomène. Il faut comprendre qu’il s’agit là d’une religion, d’une religion qui distingue ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas. Les questions ne sont pas d’ordre économique ou technique, ce sont des questions de valeurs. Les aménageurs utilisent une échelle de valeurs inconsciente. On peut dire du mal de tous ceux qui croient de façon aveugle à ces pseudo-progrès, mais il faut comprendre à quel point ils sont eux aussi le produit d’un système. Cette notion de progrès, on ne peut certes pas y échapper ; cependant dans tous les domaines il y a une petite critique qui pointe. Stephen Jay Gould, dans son dernier ouvrage sur l’évolution, met en cause l’idée que l’on serait nécessairement plus évolué ou meilleur que l’amibe ou le pissenlit. La complexité est-elle mieux que la simplicité ?


Il est extrêmement salutaire d’en douter. Quand on nous dit qu’on avance, il faut commencer par douter et se poser des questions. Alors, faut-il rester sur place ? Faut-il reculer ? Mais qui voudrait monter dans une voiture qui n’aurait pas de marche arrière – du reste, vous me direz qu’on ne sait pas où est le volant, ni même s’il y a des freins. Dans ces conditions, on vit dans une situation qui se prétend objective et qui est empreinte de la plus grande subjectivité. Ce qui est grave, ce n’est pas que ce soit subjectif, c’est qu’on ne le sache pas. Pour se rendre compte de ce phénomène, il faudrait explorer des domaines de connaissance auxquels on ne pense pas d’habitude. Il m’arrive de faire des stages qu’on appelle « communication et nature », ou « communication et environnement », et dans ces stages, il y a un exercice extrêmement bizarre dans lequel je donne une liste de mots aux malheureux cobayes, qui doivent noter chacun de ces mots entre moins dix et plus dix. Il y a des mots qui sont tout à fait anodins comme « océan », « étoile », il y en a qui sont peut-être un peu plus connotés, comme « scorpion ». A la fin de l’analyse de cet exercice, on s’aperçoit que tout le monde n’a pas donné la même note. Il y en a qui voit « océan » avec plus dix , et d’autres avec moins dix. Et c’est parce qu’ils n’ont pas la même échelle de valeurs. Qu’est-ce qui a de la valeur ? Est-ce que c’est de pouvoir changer de voiture tous les six mois, ou est-ce que c’est d’avoir des voitures dont on ne change jamais ? Est-ce que c’est, comme on nous le propose dans le cadre de la protection de la nature, d’avoir des échantillonnages de milieux naturels, ou est-ce que c’est d’avoir une surabondance de nature presque partout ? Quelle est la valeur ? La valeur, c’est ce qui nous plaît. Mais est-ce que le progrès nous plaît tel qu’il nous est présenté ? Après tout, on a peut-être été trop méchant quand on a dit : le progrès contre l’écologie. Dans le progrès, on n’est pas obligé de mettre les autoroutes à x voies, l’exode rurale et les villes gigantesques. Qu’est-ce qu’on peut y mettre ? Cela, c’est du ressort de la proposition. Tous les orateurs présents aujourd’hui vont avoir la dent dure contre l’idée de progrès. Mais ils sont peut-être très différents quant à ce qu’ils veulent mettre à la place. Qu’est-ce que l’écologie, définie comme la science appliquée du fonctionnement des écosystèmes de la planète, et du fonctionnement des interactions entre les hommes et la planète, qu’est-ce que l’écologie peut proposer dans ce domaine ?


On peut dire une première chose : si on considère les aspects de la civilisation concernant la production d’êtres vivants à notre bénéfice, l’écologie peut changer considérablement la notion de progrès. L’agriculture, la pêche, les forêts, ce sont des domaines qui sont fondamentaux pour l’économie. D’abord manger. Pour cela, il faut une certaine structure du sol qui dépend de la vie du sol, il faut que les terres agricoles ne soient pas érodées, on doit donc les protéger du vent. Tous ces facteurs doivent entrer dans une combinatoire où aucun ne doit saboter tous les autres. C’est le conditionnement écologique de la production agricole, contre lequel on travaille depuis quelques décennies de manière forcenée. Un système complètement antiéconomique se prétend à la pointe de l’économie en agriculture, en aménagement des forêts et dans quelques autres domaines. Dès qu’on a à toucher aux écosystèmes, il ne peut pas y avoir de base économique saine sans écologie. Cela veut donc dire que le progrès que nous vivons maintenant, c’est le progrès vers la famine, le progrès vers des conflits pour des territoires, vers l’affrontement pour l’eau, qui a déjà commencé. L’écologie aurait une autre réponse. Dans le domaine industriel, c’est plus délicat, dans la mesure où les industries propres sont plus chères. Mais en ce qui concerne les domaines agricole et para-agricoles, cela coûte moins cher de faire de l’écologie que de ne pas en faire. Là, le choix est relativement facile, du moins il le serait si on était rationnel. Et même, il le serait si on était passionnel au sens où l’on trouverait belle et harmonieuse l’idée que l’homme ne travaille pas contre son milieu. On aurait la clef du développement durable en agriculture. En industrie, le choix ne sera pas aussi simple. Est-ce que, selon notre échelle de valeurs, une industrie propre a assez de valeur pour que notre industrie nous coûte plus ? Il faut au moins ne pas occulter le débat et la possibilité de choisir. On doit pouvoir dire : polluer, ou ne pas polluer, c’est une valeur. Il faut pouvoir discuter et négocier. Il faut au moins qu’on ait le droit de discuter. Que l’on ne nous oblige pas à croire que le progrès, c’est la ville de Mexico, parce qu’il y a plus d’habitants, ou que c’est la diminution des agriculteurs. Dernièrement, je lisais que 70 % de la population du Viêt Nam est encore dans le secteur agricole. Tout le problème est là : le jugement de valeur invisible, mais puissant.


Si on voulait changer les jugements de valeur, si on voulait qu’ils soient plus en faveur d’une intégration de l’homme dans les écosystèmes, il faudrait d’abord démasquer des affirmations qui ont l’air politiques, idéologiques, économiques. On en est loin. En attendant, malgré les discours de protection de la nature, la nature ne cesse de reculer. On a une procédure européenne en ce moment qui s’appelle « Natura 2000 », selon laquelle on choisit dans chaque pays des parties de nature qu’on va protéger. Voilà une façon de présenter comme un progrès ce qui, en réalité, est une régression. Car en effet, on ne peut pas en choisir beaucoup de ces parties de nature. On sacrifie toute la nature, et on prend des mesures pour protéger quelques parcelles. On nous explique ainsi comment faire passer une perte pour un gain. Or, le problème, c’est que ces pseudo-progrès vont même se nicher chez les défenseurs de la nature.


François TERRASSON

Publié dans Analyses

Commenter cet article

Christelle 20/03/2006 20:07

François Terrasson nous manquera ...
Merci beaucoup.
Christelle