La fin du paysage, actualité d'un vieux livre ...

Publié le par Jean-Stéphane Furnon

 

 

La fin du paysage

Actualité d'un vieux livre

par Jean-Stéphane Furnon


En 1972, les éditions Anthropos publiaient un ouvrage singulier de Maurice Bardet. La fin du paysage est un gros livre non paginé, rempli de nombreuses photographies et documents, qui montraient l’importance du massacre des paysages français par les entrepreneurs publics et privés, imbibés de certitudes en un Progrès immarcescible. Le recueil qui « comme tant d’autres (...) aurait pu vanter « LE BEAU VISAGE DE LA FRANCE », est dédié « à l’Île-de-France, la Côte d’Azur assassinées, à la Corse, la Bretagne, l’Occitanie qu’on assassine, aux Landes qu’on va assassiner ». On l’aura compris, il s’agit d’un violent réquisitoire contre la folie du béton à une époque où s’y opposer rangeait les adversaires au tout-bétonnage dans la catégorie des réactionnaires les plus rétrogrades. Outre les photographies et un montage s’inspirant très largement des méthodes situationnistes, cet ouvrage comporte quatre chapitres, ou plus exactement, quatre préfaces, fulgurantes de vérité, de Bernard Charbonneau (1910 - 1996).


L’inexorable ascension d’un non-territoire dénommé « banlieue »


Dans ses textes, B. Charbonneau établit bien avant tout le monde un terrible diagnostic qui se révélera exact à partir des années 1980. Afin d’établir son diagnostic, il s’intéresse en effet au paysage : « Le paysage est le visage d’un pays : d’une société, le témoin durable de ses travaux et de ses rêves ; la variété des vues reflète celle des façons de voir et de faire. Aussi pour un même sol et un même climat y a-t-il cent paysages, uniques et par là même universels comme le sont les personnes. (...) Pour te connaître, je te regarde : tel paysage, telle société. Et celui de la France qu’on nous développe n’est plus un : c’est le terrain vague dans la banlieue. Terrain dont on dit justement qu’il est vague parce qu’il est informe, donc de nulle part ; parce qu’il n’est que chantier ou chantier à venir. Terrain vague, terrain mouvant, sol nourri où fermentent maints déchets du passé (n’était-ce quelques pièces soigneusements récupérées par les bouifs de l’antiquaille ou des Monuments Historiques). Terre violée, dépouillée de sa fourrure d’herbes et d’arbres, terrain écorché où les bulls dégueulent sur ses bords ce qu’ils ont dévoré, terre éventrée dont l’humus noir disparaît dans les entrailles rouges. Terre en travail dont les ruisseaux et les rivières écoulent les glaires et le pus. Terrain vague, ombilic d’un typhon social où gronde l’ouragan des diesels, sol d’une société mouvante qui détruit pour bâtir. »


Devant la destruction de tant de sites et de fermes qui ne valaient rien financièrement aux yeux d’ayant-droits urbanisés, mais beaucoup d’un point de vue sentimental et historique, Charbonneau s’emportait contre la prolifération de ces territoires du troisième type, ni urbains, ni rurales, hybrides des deux, et pourtant tellement différent d’eux, que le langage courant l’affuble immédiatement d’un terme incertain. « La zone  : campement pour caravanes de gitans ou camping pour caravanes de campeurs. Des baraquements : cités d’urgence pour démolisseurs-bâtisseurs, ou VVF pour vacanciers en perdition. Charabia ou rabâchage indéfini des lotissements. Et coup de poing final des tours. Banlieues paradisiaques, pétrifiées par l’ennui, banlieues infernales où hurle, pue et flamboie l’industrie. La boue sèche, le béton prend : dans la lèpre fluente durcit la sclérose en plaques des parkings, des autoroutes et des aérodromes, après le terrain vague le vide dur que foudroie le rugissement des réacteurs. Le Sahara banlieusard, dont le reg violet exhale un encens d’essence et de goudron. D’autres biques affamées, les bulls des municipalités où la raclette des retraités l’ont déboisé, n’était-ce le cèdre bleuâtre ou le prunus vuilâtre, sorti des chaînes inépuisables de Vilmorin. La tôle et le zinc brillent, les toits rouges ont pris un coup de soleil, sous un ciel que ligotent maintes ficelles tendues sur des piquets de ciment. La banlieue prolifère, les terrains vagues s’encombrent et se hérissent, n’était-ce ça et là des vides d’où surgissent le beau jour des immeubles. La banlieue, qui n’est ni ville ni campagne mais le front mouvant où elles s’isolent et se détruisent l’une l’autre, gagne sur le paysages ».


La charge est féroce contre les destructeurs de sites. Néanmoins, si les constructeurs et les autorités de la fin des Sixties détiennent dans ce charcutage, une grande part de responsabilité, celles-ci doivent être partagées avec des mentalités administratives héritières de plusieurs siècles de centralisation forcenée, car « la nouvelle colonisation de la campagne - nature serait-elle, sous certaines de ses formes, la manifestation d’un impérialisme refoulé, s’interroge Maurice Bardet ? Les anciens territoires d’outre-mer se refermant les uns après les autres à l’exploitation étrangère, nous en serions réduits à exercer notre colonialisme, non pas sur nous-mêmes, mais sur notre propre territoire. »


Le jacobinisme : un élément moteur de l’enlaidissement des paysages


Pour Charbonneau, il ne fait guère de doute que « l’école avec la gare, est la maman du pavillon premier style. Ici l’on n’est plus gothique, mais résolument moderne, c’est-à-dire rationnel, bien qu’on ne refuse pas au peuple les ornements de la culture. Le moderne, vu par Jules (Simon, Ferry, Verne, etc.), est conçu rectangulaire ou carré ; de Plougastel à Ain Sefra la logique reste toujours la logique et l’homme l’Homme, qu’elle le proclame dans les ajoncs ou dans les palmes. Un avenir rationnel s’édifie en briques standard ; d’un rouge gai mis en valeur par le chaînage de pierre, le style Richelieu était tout indiqué pour une école jacobine. » On oublie trop maintenant que les Hussards noirs de la République punissaient leurs élèves qui osaient s’exprimer en patois ou en langue régionale pendant les récréations, et célébraient les conquêtes coloniales. La Troisième République entreprenait alors simultanément une colonisation interne, contre les terroirs, et, sur d’autres continents, une colonisation externe.


Un siècle plus tard, quel bilan faire ? Par la colonisation extérieure, l’Occident a exporté aux peuples ses tares et aussi quelques-unes de ses réalisations positives tandis que la domination intérieure a éliminé ou, au moins, amoindri durablement les spécificités locales. « la chute subite de l’harmonie dans la laideur est le signe d’une crise fondamentale. La dissonance de la bâtisse et du paysage dit la rupture avec la nature, la gratuité du plan et de l’ornement, la coupure entre la pensée et la vie : de l’art et du quotidien, de l’architecture et de l’habitant, de la technique et du peuple, qu’on loge peut-être, mais qui ne crée plus spontanément son village ou sa maison. Le confort moderne dans l’horreur souligne les lacunes d’une société qui sacrifie l’essentiel de l’existence humaine à l’idée étroitement matérielle qu’elle s’en fait. La banlieue - puisqu’il faut donner un nom à l’édification du chaos - nous parle de l’accélération du temps, du rétrécissement de l’espace. Elle raconte comment les individus, les générations, les cultures, au lieu de se marier, s’ignorent et se percutent ; comment dans un monde mouvant la mode, donc le démodé, succède au style. La pollution est inhabité ou inhabitable, parce que son rythme ne laisse plus aux hommes le temps de se tailler une vie et un habit à leur mesure. Enfin le chaos des pavillons d’où émergent les premiers immeubles révèle comment l’individu bourgeois, émancipé du vieil ordre, mais incapable d’édifier le sien, est menacé d’être englouti dans un système qui ne retrouve un style qu’en niant l’individu ».


Rarement une critique du « désordre établi » parut aussi juste. Le géographe et historien Charbonneau mit en valeur les corrélations qui unissaient en arrière-plan le monde technicien régi par les valeurs de la classe bourgeoise au saccage des paysages. Pour lui, il était évident que les deux faits interagissent. Il se lançait alors dans une véhémente attaque contre la société de consommation postindustrielle ».


Une critique radicale de la société de consommation « postindustrielle »


« La société postindustrielle de certains magnats du ski et du Pédalo est en réalité celle de l’industrie totale parce qu’elle est celle de l’exploitation taylorisée des loisirs. Que de travail pour les produire ! Et qu’il faut bosser dur pour consommer en un mois tant de plastique ! » Rappelons-nous qu’au moment ou il écrivait ces mots, les Alpes commençaient à se couvrir, en certains endroits de stations hivernales de troisième génération dites « stations intégrées », comme Val Claret à Tignes, qui ne sont que l’édification en haute altitude de centres urbains sophistiqués, verrues annonciatrices de l’ « anarchitecture administrative ».


Mais au delà de cette critique, Bernard Charbonneau détectait une conséquence insoupçonnée de la Modernité : « L’ère moderne en dépit d’une consommation prodigieuse de formes met à tout coup dans le mille de la laideur. Avec une sûreté de mauvais goût étonnante, elle y arrive par les voies les plus contradictoires ; qu’elle soit réactionnaire, c’est-à-dire néo-médiévale, néo-renaissance ou néo-folklorique, ou progressiste, c’est-à-dire post-cubiste ou post-surréaliste ». Il avait compris que le monde entrait dans une spirale sans fin de production et de consommation, et que pour faire tourner un système marchand toujours plus complexe, il devient nécessaire d’innover constamment, d’initier des tendances fussent-elles contradictoires. Ainsi donc, les styles réactionnaires et progressiste servent uniquement de prétexte à l’ « ordre babélien ».


Un quart de siècle plus tard, que retenir de ce livre déconcertant par la forme, mais tellement stimulant ? Avec le recul, on ne peut être que surpris par la profonde justesse de vue de MM. Bardet et Charbonneau. Pendant que la propagande glorifiait la vie merveilleuse des habitants de ces nouveaux lotissements construits en banlieue, ils entrevoyaient les germes du futur mal des banlieues. Tandis que la gauche et la droite s’entre-déchiraient en des querelles byzantines, Charbonneau ironique demandait aux citoyens : « La pauvreté, la richesse, le quotidien, la fête, sauf quelques détails c’est pareil ; on change de classe, on ne change pas de société. Libéralisme ou dirigisme ? Une question : où aimeriez-vous le mieux vivre, à Marina Baie des Anges ou à la Grande Motte ? » Charbonneau pressentait que nous allions vivre dans des Los Angeles ou des New York en gestation. Bien entendu, les auteurs furent peu lus et moins encore écoutés, or ils avaient raison. Il serait par conséquent bien venu que La fin du paysage soit réédité.


Jean-Stéphane FURNON

Publié dans Histoire des idées

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Serrurier Lyon 24/05/2017 15:59

Un beau bouquin..Il date un peu mais il reste bien ancré sur ses propos et notre génération.