Le chemin, une vision écologiste du monde 1/3

Publié le par Edward Goldsmith

 

 

Le chemin, une vision écologiste du monde 1/3


par Edward Goldsmith*

 


D’évidence pour toute personne sensée, les politiques que l’on adopte un peu partout contre les problèmes actuels : pauvreté, chômage, populations sans logis, épidémies, délinquance, toxicomanie et destruction de l’environnement ne sont pas efficaces. Ou alors ces problèmes ne s’aggraveraient pas à un rythme sans précédent.


Il s’ensuit que la seule attitude responsable, la seule honnête en fait, consiste à prendre du recul pour réexaminer les présupposés fondant ces politiques. Ces présupposés sont à ce point étroitement liés qu’ils forment une vision du monde cohérente que j’appelle vision moderniste.

Selon Michael Polanyi, une vision du monde est le « cadre conceptuel » dans lequel est organisé le savoir d’une société. C’est à sa lumière que les individus et les organisations de la société : familles et communautés dans les sociétés traditionnelles, firmes et institutions d’État dans la société industrielle atomisée, et la société elle-même, tentent de comprendre leurs relations avec leur environnement total, y compris le monde des dieux et des esprits. C’est sur la base d’une telle vision du monde, purement subjective, et de ses « paradigmes constitutifs » qu’une société détermine ses comportements, et, pour la société moderne, ses décisions politiques et économiques. C’est sur cette même base qu’on les justifie et qu’on les légitime. Ainsi Adam Smith démontrait-il, dans La Richesses des Nations, qu’un égoïsme maximal était non seulement de l’intérêt matériel de chacun, mais de celui de la société en général, philosophie optimiste qui justifia l’individualisme, reflétant la désagrégation de la société qui suivit la révolution industrielle. Quant au darwinisme, Oswald Spengler y a vu à juste titre « l’application de l’économie à la biologie » - la sélection naturelle de Darwin n’étant qu’une version biologique de « la main invisible » d’Adam Smith, servant avant tout à légitimer l’entreprise prométhéenne de la société moderne qu’on fait passer de cette façon pour un processus naturel.


Il est très difficile de modifier une vision du monde, car c’est un système hautement cohérent, jouissant ainsi d’un grand crédit, qui décrit avec exactitude les relations de la société avec son milieu.

Cette cohérence provient pour une grande part du fait que, comme toute organisation d’informations dans un monde naturel, telle que celle qui est contenue dans un œuf fertilisé, le cerveau humain, ou la culture d’une société vernaculaire, elle exerce une forte influence sur ses propres parties. Il en résulte que chacune des différentes disciplines dans lesquelles est divisé le savoir moderne traite sa matière selon un paradigme spécifique qui reflète fidèlement la vision du monde moderne. De là provient que le monde vivant, à chaque niveau d’organisation, est considéré comme étant composé de particules discrètes, individualistes, compétitives, uniquement concernées par leurs seuls intérêts et leur survie, sans considération aucune pour l’intérêt ni la survie des plus grands systèmes naturels dont elles ne sont que les parties différenciées, dont l’existence même, bien souvent , est niée.

Autre obstacle à la modification d’une vision du monde : les individus et les sociétés qui ont misé, psychologiquement, sur cette perception dans son intégralité, la défendent contre tout savoir qui en entamerait le crédit. C’est le « principe de préservation des structures cognitives » de l’anthropologue américain A.F.C. Wallace. Il s’applique, par exemple, aux professionnels cherchant à conserver leur paradigme, leur discipline, alors même que celle-ci est depuis longtemps totalement déconsidérée aux yeux des gens de bon sens.

Qui plus est, les théories non conformes aux paradigmes établis, donc à la vision du monde dont elles sont les dérivés, tendent à se couler tôt ou tard dans ce moule. En soixante ans, par exemple, les béhavioristes ont adapté la psychologie au paradigme des sciences ; les néo-darwiniens et les sociobiologistes en ont fait autant de la biologie théorique ; la sociologie moderne, elle aussi, est devenue mécaniste et réductrice ; enfin le développement de la nouvelle écologie, dans les années quarante et cinquante, a mis au monde une écologie newtonienne, qui, loin de fournir des bases théoriques aux mouvements écologistes, comme leurs membres trop souvent l’imaginent, justifie au contraire et soutient le développement économique qui est la seule cause de ces destructions qu’ils désirent tant arrêter.


Ainsi a-t-on ajusté le savoir académique au lit de Procuste du paradigme scientifique, donc à la mentalité moderniste, l’allongeant ou le raccourcissant aux bornes d’une vision du monde atomisée, mécaniste, pour laquelle les gens ne sont guère que des machines, et leurs besoins uniquement matériels et techniques - ceux là même, précisément que l’Etat et le système industriel sont capable de satisfaire.


De plus, tout savoir que l’on ne saurait adapter à ce moule, quand bien même serait-il authentique et important, est rejeté avec brutalité. Ainsi dispose-t-on de toute théorie fondée sur l’idée que ce monde est ordonné, capable d’évoluer vers un but, plutôt qu’aléatoire, organisé plutôt qu’atomisé, coopératif plutôt que purement compétitif, dynamique, créatif et intelligent, plutôt que passif et robotisé, autorégulé plutôt que soumis aux contrôles d’agents extérieurs (États et firmes), tendant à l’homéostasie et à la stabilité, plutôt que pris dans un changement perpétuel sans direction déterminée. Ceci nous débarrasse, en fait, de tout élément de compréhension qui pourrait nous faire découvrir la vraie nature du monde où nous vivons.


Une vision des choses aussi aberrante empêche d’aborder correctement les problèmes menaçant notre survie et forcément d’envisager toute politique d’arrêt de la dévastation de la planète et d’incitation à un mode de vie non destructeur, épanouissant. Il devient donc urgent de trouver une vision écologique qui le permettrait.


J’ai tenté dans  Le Tao de l'écologie  de poser les principes de base d’une telle vision. Ces principes, étroitement apparentés, dessinent un modèle global et cohérent de nos relations avec le monde ainsi qu’une ligne de conduite, explicite et implicite, pour ceux qui en sont imprégnés.


Il m’a toujours paru évident de s’inspirer de la vision du monde des sociétés vernaculaires où, partout, les gens vivaient en harmonie avec la nature.


On m’a beaucoup critiqué pour cela. Il me semble pourtant aussi présomptueux de postuler une vision du monde idéale que de postuler une société idéale sans aucun précédent dans l’expérience humaine, et dont la viabilité sociale et écologique reste à démontrer. Karl Marx est certes tombé dans cette erreur, mais il y est rejoint par les adeptes du progrès économique qui s’obstinent à renforcer un monde purement technologique - produit de l’industrie moderne - sans se demander si l’on peut s’y adapter, ou si l’écosphère peut le supporter au-delà de quelques décennies.


Je suis frappé de m’apercevoir qu’à la base, partout, les principes de la vision du mondes des premières sociétés vernaculaires étaient les mêmes. Ce qu’a souligné Mircea Eliade dans nombre de livres, ainsi que les tenants de la Philosophie Pérenne : Ananda Coomaraswamy, René Guénon, Titus Buckhardt, entre autres. Pour moi ces principes doivent fournir les fondements d’une vision écologique du monde. Le premier de ces principes est que le monde vivant, ou l’écosphère2 , est la source de tout bienfait, et donc de toute richesse. Le deuxième est que l’écosphère ne perpétue ses bienfaits que si l’on conserve religieusement son ordonnancement délicat. Des deux premiers découle le troisième, que le but de toute société écologique est de conserver l’ordre critique de la société, de la nature et du cosmos qui les englobe. Je ne parlerai guère du premier, implicite dans les deux suivants. Du deuxième je traiterai rapidement, bien qu’il soit implicite dans le troisième, le seul dont je traiterai en profondeur3.


L’ordre


L’ordre, comme l’avait pleinement compris l’homme traditionnel, est une caractéristique essentielle de la hiérarchie gaïenne. Son corps même, sa maison, son temple, la société, la nature, le cosmos tout entier, reflétaient pour lui un ordre qui était à la fois universel et spécifique. Le terme même de « cosmos » désignait initialement l’ordre. Dans de nombreuses cosmologies, comme le souligne Mircea Eliade4, le cosmos faisait son apparition après que Dieu eût réussi à vaincre un gigantesque monstre ou dragon , symbole du chaos originel . Souvent , le corps du monstre était la matière première à partir de laquelle le cosmos était façonné. Ainsi, Marduk l’avait modelé avec le corps du monstre marin Tiamat, et Yaveh l’avait modelé avec le corps du monstre primordial, Rahab. Cependant, afin d’empêcher le retour au chaos originel, cette victoire devait être renouvelée chaque année.

On définit ordinairement l’ordre comme l’influence du tout sur les parties. Rupert Riedl y voit « l’expression de la conformité à la loi »5 . Je préférerais dire : l’expression des contraintes que le tout impose aux parties afin qu’elles accomplissent leurs fonctions homéothéliques ( du grec homéo : identique et télos : but6 ), c’est-à-dire qu’elles poursuivent les objectifs des grands systèmes les contenant, si bien qu’elles en préservent l’intégrité et la stabilité. Le monde est ordonné, c’est évident. S’il ne l’était pas, nous ne pourrions pas le comprendre. Il n’y aurait aucune science d’aucune sorte, quelle qu’en soit la définition.

Pour citer Riedl de nouveau : «  un monde sans ordre n’aurait aucun sens. Il ne serait ni reconnaissable, ni concevable »7.

L’évolution et ses principes constitutifs créent l’ordre. Chaque système s’organise, se différencie et donc se spécialise en remplissant des fonctions diverses. Au fur et à mesure, ma compétition fait place à la coopération, la fréquence et la gravité des ruptures diminuent, et ainsi les systèmes deviennent plus stables. De fait, l’ordre implique l’organisation, la différenciation, la spécialisation, la coopération et la stabilité. Il ne s’agit que de manières différentes d’appréhender le caractère essentiel du monde vivant. L’ordre ne peut croître indéfiniment ; il en existe un degré optimum à chaque niveau d’organisation de la hiérarchie gaïenne. Les organismes doivent montrer plus d’ordre que les familles, qui à leur tour doivent être plus ordonnées que les communautés dont elles font partie, elles-mêmes plus ordonnées que les sociétés qui, dans des conditions normales, tendent à être des organisations assez lâches de familles et de communautés. L’ordre de l’écosystème auquel elles appartiennent, organisé de façon encore plus floue, est d’autant moins perceptible. Ces différences doivent être respectées, sinon ces systèmes naturels de base ne seraient plus en mesure de remplir les fonctions qu’eux seuls sont en mesure de remplir homéotéliquement.


L’écosphère , bien entendu, se déploie dans le temps comme dans l’espace . Il est plus exact de la considérer comme une entité spatio-temporelle. Son aspect spatial n’est qu’une abstraction, comme du reste son aspect temporel. Ludwig Von Bertalanffy voit dans les structures « des procédés rapides de longue durée » et dans les fonctions « des procédés rapides de courte durée »8. En insistant sur l’aspect temporel d’un système naturel, on se focalise sur le processus aux dépens de la structure ; dès lors un processus est désordonné ou aléatoire lorsqu’il peut évoluer dans n’importe quelle direction  ; son comportement est donc imprévisible. Lorsqu’en revanche un ordonnancement se dessine, le processus se soumet à l’influence du tout dont il fait partie. Sa latitude de choix se réduit car il devient une part indifférenciée d’un processus écosphérique voué à un objectif déterminé. Dire qu’un processus vital s’oriente vers un but revient ainsi à énoncer qu’il est ordonné. Les deux ne sauraient être séparés.

On voit que les animaux boivent, mangent, se reproduisent car ces processus font partie d’eux autant que les organes destinés à ces fonctions. Ceci vaut pour les familles, les communautés, les écosystèmes, la biosphère même. Pour citer le biologiste Colin Pittendrigh « une organisation sans objectif est une absurdité »9.

Dans une vision du monde écologique, la hiérarchie de l’écosphère révèle un ordre spatio-temporel unique et sa structure et ses fonctions obéissent aux mêmes lois, dont les plus générales s’appliquent également aux organismes biologiques, aux communautés vernaculaires, aux sociétés et jusqu’à Gaïa. L’homme vernaculaire le savait. Radcliffe Brown nous dit bien que si l’ordre de la nature, pour nous, est une chose, et l’ordre social une autre, pour l’Australien (aborigène) ils ne font qu’un, comme d’ailleurs pour tous les peuples traditionnels imbus d’une vision chtonique de l’univers.

L’ordonnance spatiale et temporelle du monde vivant échappe aux sciences réductrices, car à moins d’envisager un système naturel globalement dans son champ propre en tant qu’élément d’une hiérarchie de systèmes plus grands dont il poursuit les buts et dont l’influence le gouverne, on ne saurait percevoir qu’il est ordonné et intentionnel.


L’ordre est spécifique


Les systèmes, ou processus vivants à tous les échelons de la hiérarchie gaïenne, ont une structure spécifique - celle qui est compatible avec l’accomplissement de leurs fonctions homéotéliques. Ainsi, la structure d’un organisme, comme celle de tous les systèmes naturels, est bien spécifique : ses divers fluides corporels, par exemple, doivent présenter une composition chimique et biologique « normale ». A quoi sinon serviraient les analyses ? Les caractères essentiels de la communauté humaine sont eux aussi spécifiques. Elle doit se composer de familles étendues et de groupements sociaux intermédiaires qui relient tous les individus entre eux en formant des unités de comportement social cohésives, qui, en fonction de la société à laquelle elles appartiennent, se différencieront par toutes sortes de caractères relativement superficiels, de manière à satisfaire aux exigences de leur milieu spécifique.

Toute structure culturelle témoigne aussi d’un ordre spécifique, et ses caractéristiques ne peuvent être comprises qu’en mettant en évidence les fonctions qu’elles assument. La suppression de coutumes et d’institutions vernaculaires, sous prétexte qu’elles ne répondent pas à nos critères moraux, peut avoir des conséquences fatales pour la culture concernée - tout comme l’ablation d’un organe essentiel peut entraîner la mort d’un organisme.

Tout comme les sociétés, les écosystèmes présentent un ordre spécifique. Ils doivent comporter des plantes vertes, capables par la photosynthèse de capter l’énergie solaire ; des herbivores qui s’en nourrissent ; des prédateurs qui mangent les herbivores et régulent ainsi quantitativement et qualitativement leurs populations ; tout comme des décomposeurs aptes à réduire les matériaux biologiques en leurs composants qui seront la matière première permettant à l’ensemble du cycle de se perpétuer.

Bien que tous les écosystèmes terrestres soient conçus sur le même plan de base, ils se singularisent à bien des égards. D’un système à l’autre, des espèces très différentes sont chargées de remplir les fonctions écologiques essentielles, fonctions qui, en outre, présenteront des degrés variés de complexité, de diversité, de coopération et de compétition.

L’écosphère elle-même, le système qui englobe tous les autres, doit pour la même raison manifester un ordre spécifique. James Lovelock a clairement montré comment c’est le cas pour l’atmosphère terrestre au niveau chimique. Sa teneur en gaz carbonique, notamment, a une valeur bien définie ; si elle était trop faible, la Terre serait trop froide ; trop forte, sa température dépasserait ce que peuvent supporter la plupart des êtres vivants. Sa teneur en oxygène est tout aussi spécifique : si elle était trop faible, nous ne pourrions respirer, mais si elle était élevée, l’atmosphère terrestre serait si inflammable que la moindre étincelle déclencherait des incendies qu’il serait impossible d’éteindre.

Nous voyons donc que toutes les variations adaptatives surgissant dans un système naturel doivent viser soit à maintenir, soit à accroître son ordre spécifique, et donc celui de l’écosphère elle-même. Ces variations ne se produisent pas pour elles-mêmes, mais afin d’empêcher qu’interviennent des changements plus profonds, donc plus perturbateurs.

L’homme traditionnel connaissait l’ordre de l’univers spécifique ; aussi son souci premier était-il de le préserver, car il savait que c’était seulement ainsi qu’il pouvait accroître son bonheur et même assurer sa survie. Par contre, violer l’ordonnancement spécifique du cosmos ne pourrait qu’entraîner les pires catastrophes. La crainte omniprésente de déranger l’ordre spécifique du cosmos se reflète dans les tabous que toutes les sociétés tribales élèvent contre la confusion des choses qui appartiennent aux différentes classes ou régions en lesquelles le cosmos est censé être divisé. Cela permet d’expliquer en grande partie les tabous alimentaires. Comme le remarque l’anthropologue Mary Douglas, s’il est interdit de manger du porc chez les Hébreux, c’est probablement parce que celui-ci est classé dans la catégorie des créatures abominables et impures.

Tout comme les animaux aquatiques sans nageoires ni écailles qui n’entrent pas dans des catégories cosmiques naturelles. Ou des créatures aériennes qui ne volent pas ni ne sautillent, sont aptères ou sans pattes10. Manger ce genre d‘animaux ne peut qu’amoindrir la force vitale, en menaçant l’ordre spécifique du cosmos. Les mariages mixtes entre groupes sociaux naturellement exogames sont prohibés pour les mêmes raisons : ils menacent l’ordre spécifique de la société, et donc du cosmos.

D’après Metuh, chez les Igbos du Nigeria, « les déviations qui perturbent l’ordre naturel sont appelés aru, littéralement abominations ». Mais, par ailleurs, le mot aru signifie « crime contre la nature ». Parmi ces crimes, on compte un certain nombre d’actes non naturels qui défient les catégories normales du comportement - par exemple, rapport sexuel entre un homme et la femme de son père, ou avec un animal. La naissance de jumeaux ou l’éclosion d’un seul poussin entrent aussi dans cette catégorie. Ces événements tabous sont aru parce que les Igbos sont convaincus « qu’ils transgressent les lois gouvernant l’ordre ontologique et sèmeront donc le désastre sur la communauté »11.

Hélas, le progrès économique ne peut s’effectuer qu’en perturbant l’ordre spécifique du monde naturel. Au fur et à mesure que se sont formés la vision du monde moderniste et le paradigme scientifique que l’on a développé pour le rationaliser et donc le légitimer - entreprise anti-évolutive-, les notions d’équilibre et d’harmonie ont été de plus en plus reléguées au second plan.

Les scientifiques ont cherché par tous les moyens de nier la spécificité de l’ordre de la nature. Pour Descartes, les êtres vivants, et pour Locke l’esprit humain lui-même, n’étaient selon Passmore12 pas autre chose que de la cire, « souple, malléable à notre gré ».


La plupart des historiens et des sociologues modernes portent le même regard sur la société. H.A.L. Fischer (1865-1940), par exemple, affirme que l’homme n’a pas de nature propre, mais seulement une histoire - indiquant ainsi que le comportement humain est indéfiniment modelé par les hasards de l’histoire. Wilson parle lui aussi de « l’extrême plasticité du comportement social », impliquant que nous pouvons pratiquement nous adapter à n’importe quel environnement social - y compris, bien sûr, celui que nous impose le développement économique : le progrès.


Quand débuta l’écologie, en réaction contre le paradigme scientifique13, elle chercha bien évidemment à faire revivre le concept d’équilibre de la nature. Ainsi, pour S.A. Forbes, « un équilibre idéal de la nature est celui qui dispense le plus de bienfaits à toutes les espèces 14». W.C. Allee et les principaux autres membres de l’école d’écologie de Chicago, reconnaissaient, eux aussi, le principe d’équilibre de la nature selon lequel « la communauté maintient un certain équilibre, établit une frontière biotique et possède une certaine unité en parallèle à l’équilibre et à l’organisation dynamiques des autres systèmes vivants 15».


Dans les années 1930 et 1940 cependant, l’écologie fut systématiquement transformée pour être conforme au paradigme scientifique. Les écologistes cherchèrent à discréditer le concept d’équilibre de la nature, tout comme ils remettaient en question les autres principes écologiques établis : ceux de la succession conduisant au climax, du tout supérieur à la somme des parties, et de la diversité comme source de stabilité.


La stabilité


Un système naturel est stable lorsqu’il est capable de maintenir les caractéristiques principales de sa structure spécifique face aux perturbations internes ou en provenance de l’extérieur.


De ce fait, loin de rechercher le changement, les systèmes naturels s’efforcent de l’éviter. De ce fait, le changement ne se produit pas parce qu’il est souhaitable en soi, mais parce que, dans certaines conditions, il est nécessaire pour en prévenir d’autres qui seraient plus importants et plus dévastateurs.


Ceux qui sont imprégnés du paradigme scientifique, et donc de la conception moderniste du monde, focalisent leur attention sur le changement. Le monde est pour eux en état de perpétuel changement et se transforme constamment dans une direction jugée souhaitable et progressiste, de façon à faire croire que le développement économique ou le progrès est un phénomène naturel.


La réalité est tout autre. La continuité - ou stabilité - a toujours été la caractéristique la plus frappante du monde vivant.


Aussi bien, Waddington que Monod ont été impressionnés par la constance des êtres vivants. Thorpe encore davantage, pour qui il était aussi difficile d’expliquer la constance de certaines formes biologiques que «  de rendre compte de leur évolution ». Par exemple remarqua-t-il, « La bergeronnette ( Motacilla) se trouvait dans le jardin avant que l’Himalaya ne se soulève ! Cette constance est si extraordinaire qu’elle semble exiger un mécanisme spécial qui rende compte non de l’évolution mais de la fixité de certains groupes. 16»


Weiss en avait lui aussi conscience. Nous nous préoccupons tant du changement que nous avons totalement négligé la constance, moins fascinante, mais plus fondamentale du monde vivant. Il écrit :« Dans notre système d’éducation, nous réagissons comme des rédacteurs de presse qui mettent en vedette le spectaculaire et négligent les phénomènes beaucoup plus constants 17».


Nous insistons donc sur l’évolution, mais ne faisons pas comprendre à nos enfants que les caractères les plus fondamentaux de tous les êtres vivants sont exactement les mêmes et «  sont restés les mêmes depuis le plus simple des organismes vivants que nous connaissions jusqu'à l’homme ». Nous devrions leur dire que : « Tous les mécanismes biochimiques de synthèse macromoléculaire, d’utilisation de l’énergie, respiration, stockage, prolifération, division cellulaire, structuration et fonctionnement de la membrane, contractilité, excitabilité, formation des fibres, pigmentation et bien d’autres (...) sont tous fondamentalement restés inchangés au cours des âges. 18»


Ceci doit être vrai de l’évolution sociale, comme de l’évolution biologique. Le caractère primordial des sociétés vernaculaires où l’humanité a vécu quelques 90% de son séjour sur Terre, est la stabilité. C’est particulièrement vrai des sociétés de chasseurs-cueilleurs. A l’âge de pierre, par exemple, les techniques de taille des silex n’ont pas varié pendant 200 000 ans. Ni le mode de vie des indigènes aborigènes australiens depuis au moins 30 000 ans. « L’éthos australien, écrit l’anthropologue W.E.H Stanner, semble être la continuité, la constance, l’équilibre, la symétrie et la régularité. L’importance de la continuité est telle qu’ils ne sont pas seulement un peuple «  sans histoire », mais un peuple qui a été capable - pour ainsi dire - de vaincre l’histoire, de devenir an-historique en esprit et en sentiments. 19». La même observation vaut probablement pour les sociétés de chasseurs-cueilleurs et les sociétés tribales en général lorsqu’elles vivent dans l’environnement auquel leur évolution sociale les destinait.


Homéostasie


Les organismes vivants sont des systèmes cybernétiques autorégulés capables de conserver par eux-mêmes leur stabilité (tant résiliante que résistante). C’est ce que l’on appelle l’homéostasie. Pour Claude Bernard, la réalisation de cet état de bien-être et de liberté est obligatoirement le but fondamental de tous les êtres vivants. Le terme homéostasie fut employé pour la première fois par Walter Cannon dans son remarquable ouvrage The Wisdom of the Body ( la sagesse du corps). Cannon était frappé par le fait que les organismes, « composés d’une matière caractérisée par une instabilité et une variabilité extrêmes, sont parvenus à apprendre à préserver leur stabilité et la constance de leur état en présence de conditions qui devraient en toute logique se révéler profondément perturbatrices 20». C’est ainsi que les mammifères sont capables de maintenir constante la température de leur corps en dépit des variations extérieures.


Considération intéressante , Cannon estime probable que les mécanismes qu’il a observés chez les organismes vivants puissent agir dans d’autres systèmes naturels, ce qui permettrait d’expliquer leur stabilité. Une étude comparée, suggère-t-il, pourrait montrer que toute organisation complexe doit être capable « d’ajustements autorégulateurs plus ou moins efficaces pour empêcher l’arrêt de ses fonctions ou la désintégration rapide de ses parties constitutives lorsqu’elle est soumise à des pressions 21».


Eugène Odum explique comment les écosystèmes sont dotés des mécanismes nécessaires à l’autorégulation et donc à l’homéostasie : « Outre les flux énergétiques et physiques, les écosystèmes abondent en réseaux d’information faisant appel à des flux physiques et chimiques de communication qui relient toutes les parties et gouvernent ou régulent le système dans son ensemble. En conséquence, on peut considérer que les écosystèmes sont par nature cybernétiques, mais que leurs fonctions de contrôle sont cependant internes et diffuses, et non externes et précises, comme c’est le cas pour les systèmes cybernétiques conçus par l’homme. 22»


Roy Rappaport fut probablement l’un des premiers anthropologues qui démontra que les sociétés tribales sont capables d’un tel comportement. Dans son remarquable livre Pigs for the Ancestors, il interprète en termes cybernétiques le cycle rituel d’un petit groupe social de Nouvelle-Guinée, montrant qu’il s’agit avant tout d’un moyen de maîtriser l’impact du groupe sur son milieu naturel pour garantir sa viabilité ou stabilité23. Tout à fait indépendamment de Rappaport, Gerardo Reichel-Dolmatoff interpréta de façon similaire les traditions culinaires des Indiens Tukanos de Colombie. Thomas Harding estime lui aussi que les sociétés peuvent avoir un comportement homéostatique et, par là-même, préserver leur stabilité. » Lorsqu’elle est soumise à des pressions extérieures, écrit-il, une culture subira si nécessaire des transformations spécifiques à seule fin de conserver intacts sa structure et son caractère fondamental. 24»


Dans son ouvrage fondateur, La Terre est un être vivant : l’hypothèse Gaïa, James Lovelock montre que Gaïa elle-même manifeste un comportement homéostatique. Lovelock est frappé par l’extraordinaire relation de la Terre avec son environnement : l’atmosphère. Celle-ci a dû se maintenir très semblable à ce qu’elle est aujourd’hui au moins « depuis que les animaux à respiration aérobie vivent dans les forêts », soit à peu près 300 millions d’années. Les archives fossiles montrent que le climat a très peu changé depuis l’apparition de la vie sur Terre, il y a quelques 3500 millions d’années. Et pourtant, la quantité de chaleur produite par le Soleil, les caractéristiques de la surface terrestre et la composition chimique de l’atmosphère ont presque, à coup sûr, considérablement évolué au cours de la même période25.


Ce qui manque cependant dans le débat actuel sur l’homéostasie, c’est la conscience que les systèmes naturels font partie intégrante de la hiérarchie gaïenne, et qu’un système ne pourra maintenir son homéostasie que si la hiérarchie de systèmes naturels à laquelle il appartient en est elle-même capable. En d’autres termes, un système ne peut être stable que si les systèmes plus vastes auxquels il appartient le sont aussi. Il ne peut y avoir, par exemple, d’économie stable dans une société qui ne l’est pas, de société stable dans un écosystème instable, et quoi que ce soit de stable quand l’écosphère elle-même a été déstabilisée, comme c’est le cas aujourd’hui. Par conséquent, pour qu’un système naturel maintienne son homéostasie, son comportement doit être homéotélique vis-à-vis de la hiérarchie gaïenne, ce qui revient à dire que sa priorité doit être de maintenir l’ordre spécifique de l’écosphère ou la stabilité de l’écosphère.


Homéorhésie


En dépit de la tendance fondamentale de la nature à un certain immobilisme, les êtres vivants sont soumis à des changements dynamiques : l’œuf fertilisé devient un foetus, l’enfant un adulte, l’écosystème pionnier un Climax et (parfois) les organismes unicellulaires se transforment en organismes multicellulaires. Comment concilier cette tendance au changement et la thèse de la stabilité d’ensemble ?


Du point de vue de l’évolution, ces processus de transformation ne contredisent pas le principe général de stabilité si on les envisage de manière globale : on peut considérer le développement des organismes individuels (ou ontogenèse) comme les processus à court terme (opérations pilotes) qui autorisent le processus évolutif à long terme - le processus gaïen - permettant de vérifier ses interactions et son adaptation à l’environnement spatio-temporel26.


Et d’un point de vue cybernétique, le développement ontogénétique (ou épigénétique) s’accomplit selon une carte intégrée de trajets fixes que Waddington nomme « constellation de chréodes » (de la racine grecque chre, nécessaire et odos, route ou chemin). La constellation complète de chréodes suivies par un système dans son développement forme, dit Waddington, le « paysage épigénétique » - le développement que le système est contraint de suivre en vertu des instructions dont il est muni et des contraintes homéoarchiques imposées27 par les systèmes plus vastes dont il fait partie. Durant sa période de développement, un système fait donc preuve « d’un certain manque de souplesse » ; son développement tend fortement à s’acheminer vers une fin définie. Waddington appelle Homéorhésie (du grec homois, semblable et rhesis, couler) la tendance du système à se développer en suivant les trajets déterminés de sa constellation de chréodes et à corriger toute perturbation qui l’en écarterait. Homéorhésie est donc le principe de l’homéostasie appliqué à un chemin (ou trajectoire) déterminé plutôt qu’à un point fixe de l’espace-temps28. G.H. Orians l’appelle « stabilité de la trajectoire » et la définit comme « la propriété d’un système à s’acheminer vers un point ou une zone finalisés, malgré des points de départ différents »29.


Tout ceci est bien sûr soumis au contrôle homéoarchique de Gaïa. C’est l’homéostasie gaïenne que les systèmes homéorhétiques tendent à réaliser. Elle est une condition préalable de leur propre stabilité. Je m’efforce de montrer que tous les processus biologiques, y compris l’évolution ou le processus gaïen, sont homéorhétiques à tous les niveaux d’organisation.


Il faut souligner que la nature orientée, téléologique, des processus vivants, apparaît seulement lorsqu’on les envisage globalement, avec leurs relations au sein du tout spatio-temporel dont il fait partie. Les scientifiques orthodoxes qui s’obstinent à les considérer séparément, s’obstinent à les trouver aléatoires, sans but, autocentrés. Rien ne saurait mieux illustrer ceci que les écrits célèbres, mais absurdes du professeur Richard Dawkins d’Oxford.


L’homéotélie


Les systèmes naturels, en tant que parties différenciées de la hiérarchie gaïenne, ont pour objectif commun la préservation de son ordre spécifique - ou sa stabilité - car ce n’est qu’ainsi qu’ils peuvent préserver le leur, et par là même leur propre continuité. Il est significatif qu’il n’existe aucun mot qui exprime de manière explicite ce caractère essentiel de la coopération avec le tout dans le but de préserver son ordre spécifique. C’est pourquoi il me faut créer un mot nouveau : l’homéotélie, du grec homoios (même) et telos (but).


Ce principe d’homéotélie doit évidemment s’appliquer à tous les systèmes naturels. Von Bertalanffy insiste sur cette fonction de « maintien du tout » des processus du vivant : « Le partisan le plus farouche d’une vision a-téléologique est contraint d’admettre que l’immense majorité des processus et mécanismes vitaux ont effectivement tendance à préserver le tout. S’il n’en était pas ainsi, l’organisme ne pourrait tout simplement pas exister. Mais si tel est bien le cas, la définition du rôle de ces processus pour la vie d’un organisme est une branche nécessaire de son étude. » 30. Il explique que E. Ungerer était lui aussi à ce point frappé par cette fonction de « maintien du tout » des processus vitaux qu’il décida de remplacer la notion biologique d’intentionnalité » par celle de « maintien du tout 31».


Le même principe s’applique à une communauté et à une société. Certains anthropologues de l’école « fonctionnelle » voyaient le comportement culturel comme garant de l’intégrité et de la stabilité des systèmes sociaux. Pour Radcliffe-Brown, la fonction d’un trait de comportement, c’est sa contribution « à l’activité d’ensemble à laquelle il se rapporte », tandis que « la fonction d’un usage social particulier est sa contribution à l’ensemble de la vie sociale, en tant qu’unité fonctionnelle du système social tout entier 32».


La coordination des processus homéotéliques est particulièrement frappante. C’est ce que Radcliffe-Brown avait pleinement compris : « L’unité fonctionnelle de la société traditionnelle est avant tout, écrit-il, un état dans lequel toutes les composantes du système social travaillent de concert, avec un degré d’harmonie ou de cohérence interne suffisant, c’est-à-dire sans engendrer de conflits durables impossibles à résoudre ou à endiguer. »


Il note que cette conception de la société s’oppose radicalement à celle qui voit dans la culture un « patchwork » d’éléments où l’on ne peut déceler « aucune loi sociale significative 33». Sans la coordination nécessaire pour prévenir des « conflits durables », il serait inconcevable que les processus du vivant, aussi subtils soient-ils, puissent atteindre leur but commun : maintenir l’ordre spécifique de la hiérarchie gaïenne.


La distinction critique entre comportement homéotélique et hétérotélique, autrement dit comportement normal et anormal, reste étrangère au paradigme des sciences. Les sciences réductionnistes ne peuvent établir, en effet, ni l’existence d’une fonction orientée vers le « maintien du tout », ni les critères de discrimination entre les comportements qui servent à conserver l’ordre spécifique de l’écosphère et ceux qui contribuent à le perturber. Les sciences réductionnistes s’avèrent avant tout instrument d’obscurantisme et de mystification scientifique, empêchant les gens de saisir entre autres, la vraie nature du conflit d’intérêt entre eux et leurs dirigeants politiques ou industriels.


Pourquoi les êtres vivants se comportent-ils ainsi homéotéliquement vis-à-vis de la hiérarchie de systèmes naturels, à laquelle ils appartiennent ? La raison doit en être qu’ils sont les parties différenciées de ces systèmes, sans lesquels ils n’ont pas de sens et ne peuvent survivre ou dans le cas de systèmes peu intégrés, ne peuvent survivre qu’imparfaitement et dans des conditions précaires. Eugène Odum écrit à ce propos : « Parce que chaque niveau du spectre du biosystème est » intégré » ou interdépendant avec les autres, il ne peut y avoir entre eu de frontière ou de rupture marquée au sens fonctionnel, même entre l’organisme et la population. L’organisme individuel, par exemple, ne peut survivre longtemps sans la population à laquelle il appartient, de même que l’organe, en tant qu’unité, serait incapable de survivre longtemps et de s’auto-conserver sans l’organisme. 34»


On peut donc dire que la hiérarchie de systèmes plus vastes dont font partie les êtres vivants leur fournit l’environnement auquel l’évolution et l’éducation les ont adaptés et, comme le souligne Boyden, qui est de nature à satisfaire au mieux leurs besoins fondamentaux35. De ce fait, on peut aller jusqu'à dire que dans une biosphère stable, le comportement qui répond aussi aux exigences de ses parties différenciées (par opposition aux aléatoires). J’appelle cela le principe du mutualisme hiérarchique.


Bien entendu, avec le développement économique ou le progrès, le comportement cesse d’être homéotélique, il est désorienté, et même s’il sert encore du moins à satisfaire quelques uns des besoins humains, il ne sert plus ceux de la hiérarchie totale de Gaïa. J’appellerai un tel comportement hétérotélique, du grec hétéro : différent, et télos : le but.


On peut dire, à mon sens, que presque toutes les politiques adoptées dans la société industrielle moderne méritent cette épithète. Toutes sont technicistes et en général institutionnelles, et bien que quelques unes semblent servir à court terme les intérêts de certains individus, elles sont d’abord là pour servir ceux des États et des grandes firmes, sans jamais aucune considération des conséquences désastreuses pour la société, ni pour le monde naturel ou l’écosphère dans son ensemble.

Publié dans Analyses

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