Habiter, rassembler, recueillir

Publié le par Jean-Marie Legrand

 

 

D’une façon générale, la fonction d’un lieu est d’échapper à tout accaparement et de permettre le déploiement de notre être-au-monde. « Un lieu est quelque chose qui est susceptible de porter du lien », écrit Jean-Pierre Le Dantec. Un lieu est ainsi par nature ce qui échappe à l’appropriation privée. Le lieu s’adresse donc à l’homme en tant qu’il est être social déployé dans l’espace. Il est en effet impossible de distinguer l’homme de son « environnement ». L’homme est pour autant qu’il s’inscrit dans l’espace, pour autant qu’il est un habitant. En ce sens, l’être précède le faire : précéder, c’est montrer le chemin. C’est pourquoi l’habiter précède le bâtir. « Bâtir n’est pas seulement un moyen de l’habitation. Bâtir est déjà de lui-même habiter » (1) . Ainsi l’homme habite quelque part dans la mesure où il prend soin d’un lieu; il bâtit parce que sa nature est d’être un habitant. « Wohnen, « demeurer en » est « la structure fondamentale du Dasein » (2).

Etre, c’est d’abord, être là Ici et maintenant. Un être-là qui est marqué par des traces. Le lieu est la trace de l’homme, la trace qui fait sens pour l’homme. L’architecte Antoine Grunbach dit : « la trace est le premier pas vers le sens ». Il s’agit donc de transformer, de rassembler les éléments constitutifs de l’espace - concept arithmétique - pour en faire un lieu, concept anthropologique.

Ainsi, un pont, « rassemble, à sa manière, auprès de lui, la terre et le ciel, les divins et les mortels » indique Heidegger (3) . Il reconstitue ainsi le Quadriparti. A ces éléments, le pont accorde une place. « Car seul ce qui est lui-même un lieu peut accorder une place » (Heidegger). Ainsi, c’est le pont qui crée le lieu. Sans pont, pas de lieu. Le lieu est tel en tant qu’il est un espace aménagé, dont l’aménagement n’est autre qu’un mode de son paraître, et aussi un espace « ménagé ». Lieu aménagé - et « à ménager » - , le pont ne met pas seulement « en place » le Quadriparti. Il le garde, « C’est le passage du pont qui seul fait exister les rives comme rives (...), le pont rassemble autour du fleuve la terre comme région » (4) .


L’essence de l’acte de bâtir est ainsi de produire des choses qui soient des lieux, qui mettent en place, « ménagent » une place, et tiennent sous leur garde la terre et le ciel, les divins et les mortels. En somme, bâtir est répondre à l’appel du Quadriparti en attente de modes de paraître. Ainsi, bâtir est pro-duire (producere, mettre en avant), et au plus haut point. Et bâtir est : assembler et rassembler. Assembler ce qui ne passe pas avec le temps - le Quadriparti -, avec ce qui passe - les oeuvres humaines. Ainsi le pont, ou toute autre bâtisse, qui rassemble l’intemporel : le paysage, et le temporel : la construction humaine. Tel est ce qui définit un lieu habitable par l’homme.

Tout lieu humain a aussi pour fonction de permettre le recueil de la parole, l’élaboration de l’expérience, la participation à la société tout autant que sa mise à distance : le maintien de l’altérité. La question qui se pose à propos de l’architecture moderne est ainsi : peut-il y avoir un espace de recueillement, et à quelles conditions ? (5) . Nombre de constructions modernes semblent avoir pour unique projet la visibilité. Comme si ce qui était visible était forcément habitable. Comme si la transparence et l’impudeur était condition de l’existence. Or, au contraire, la visibilité transforme la chose en monnaie, en objet « aliénable et manipulable », écrit Cacciari.

Dans le cas d’une maison, la visibilité de celle-ci tue sa possibilité d’être un intérieur. L’architecture de verre et d’acier constitue une illustration contemporaine frappante du refus du principe même d’intérieur. La volonté de rendre tout transparent postule, remarque Cacciari, une équivalence entre l’humain et le logos. L’homme doit toujours être à la fois à l’écoute (le parlé) et toujours le parlant. L’écoute doit donc être purement intentionnelle et immédiate. Dans cette perspective, « tout secret doit être parlé », résume Cacciari. Alors, le verre, la culture de la transparence -Glaskultur - mettent à nue l’expérience. Et, le cas échéant, la misère de l’expérience.

C’est pour une écoute moins immédiate, laissant sa place aux médiations que plaide justement Massimo Cacciari. Que l’écoute laisse sa place à l’expérience. « Que l’homme ne soit pas toujours déjà le parlant, qu’il ait été et qu’il soit encore l’ « in-fans », c’est cela l’expérience », précise de son coté Giorgio Agamben (6) . L’expérience d’avant le récit, cette expérience « frappé de mutisme », est celle qui peut, dans les silences, perdurer dans le recueillement, dans l’attente qui est attention, et qui est aussi ressourcement. Cette expérience d’avant le récit est le non-dicible qui, pour cela même, donne sa forme (tel un réceptacle) au dicible qu’est le récit. C’est pourquoi l’expérience d’avant le récit s’initie dans « le silence, la mémoire et l’enfance » (Massimo Cacciari). Et c’est pourquoi, afin de préserver l’écart entre le dit et le reçu, entre l’énoncé et le compris, la non transparence des habitats est nécessaire.


Jean-Marie LEGRAND


L’auteur : Urbanisme et formateur d’élus locaux dans le domaine de l’aménagement et des finances locales.


(1) - Martin Heidegger, « Bâtir, habiter, penser », Essais et conférences, Trad. A. Préau, « Gallimard, 1958 et 1980.

(2) - Heidegger, in Essais et conférence, op. cit..

(3) - Essais et conférences, op. cit., p. 181.

(4) - Essais et conférences, op. cit., p. 180.

(5) - (f. Massimo Cacciari, « Intérieur et expérience. Notes sur Loos, Roth et Wittgenstein », Critique, janvier-février 1985.

(6) - Giorgio Agamben, Enfance et histoire, Payot, 1989.

Publié dans Analyses

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viktor 10/07/2006 11:16

A signaler le numéro spécial de L'Infini N° 95, été 2006 :Heidegger : le danger en l'Etre250 pages entièrement consacrées à Heidegger.http://www.pileface.com/sollers/article.php3?id_article=201