Ecologie et Libéralisme 2/2

Publié le par laurent ozon

 

 

En effet, avant que d’être une crise de notre mode de production, de redistribution des richesses ou de la dégradation de nos biotopes, la crise écologique est bien une crise relationnelle avec les mondes dans lesquels nous évoluons. En cela, intégrer la culture écologique dans notre champ de réflexion et d’action, c’est reconnaître que, parallèlement à la destruction des écosystèmes, c’est à la dégradation de notre humanité que nous assistons.

Cette dévastation sans équivalent nous bouleverse parce qu’elle nous montre en quoi nous ne nous retrouvons plus dans le monde, en quoi il nous est devenu étranger, en quoi, finalement, notre existence s’est appauvrie. Et puisque c’est au travers de sa culture qu’un peuple, qu’un homme, comprend le monde et lui est relié, c’est bien sur le chemin d’une véritable révolution culturelle que nous devons nous engager. Nous devons nous interroger, non pas tant sur les remèdes à apporter à des pollutions que sur ce qui a permis qu’elles adviennent. La catastrophe serait que, ignorant les causes profondes de ces phénomènes, à savoir l’état de notre culture et les liens que nous établissons avec le monde, nous nous contentions de n’apporter qu’une réponse technique à des problèmes qui sont d’abord des signes. Comme une maladie est le signe d’une inadéquation entre une manière de vivre et les lois naturelles, nos pollutions sont les signes d’une inadéquation entre la civilisation industrielle et capitaliste et les lois du monde. Il est illusoire de croire que nous arriverons à limiter la grande destruction à laquelle nous assistons, en instituant des réglementations de protection environnementales, qu’elle soit d’inspirations libérales, socialistes ou mêmes prétendument écologistes. Car c’est le contrôle technocratique qui s’accentuera alors, sans que soient remises en question les causes fondamentales des problèmes. Le remplacement des normes technocratiques de gestion capitaliste par celle des normes technocratiques de gestion pseudo-écologiste, ne nous réconciliera pas avec le monde. Si l’écologie n’était qu’une science, même une aristo-science - et puisqu’il est entendu pour nous que la science ne produit pas de valeurs mais fournit des moyens - on pourrait juger abusif l’utilisation qu’en font de nombreux penseurs ou encore des mouvements politiques culturels et associatifs pour définir leur démarche. On pourrait alors penser que nous ne devons cette situation qu’à la confusion des idées qui règne dans notre société et au caractère particulièrement polysémique de ce mot. Mais l’écologie précisément n’est pas une science. Ou plutôt, comme l’a bien montré Antoine Waechter tout à l’heure, l’écologie préexiste à l’apparition du mot que l’on a créé pour la désigner à la fin du XIXe siècle en Europe. Elle est une méthode au sens étymologique du terme méthodos, un cheminement, quelque chose comme le retour d’une démarche que je qualifierais de traditionnelle dans les sciences occidentales. L’écologie est selon nous, le nom moderne (et toujours problématique ) qu’a emprunté la pensée « cosmique », propre à toutes les cultures traditionnelles, au moment de refaire surface au coeur même de la modernité. L’écologie, nous l’avons vu, est une culture qui nous porte à vouloir connaître les lois à l’oeuvre dans le monde afin de mieux penser, de mieux comprendre et donc de mieux agir sur les problèmes auxquels nous sommes confrontés. Aux antipodes des utopies économiques du XVIIIe, des utopies sociales du XIXE et des utopies politiques du XXe siècle, l’écologie s’oppose à toute réflexion décontextualisée. Comme le déclarait récemment Frédéric BELLANGER sur les ondes radiophoniques, « Pour les écologistes et au contraire des libéraux, l’économie n’est pas une sphère d’activité humaine autonome, fonctionnant selon ses propres lois et pour ses propres fins, indépendamment des nécessités et des lois qui gouvernent tous les autres processus à l’oeuvre dans la nature. » Nous nous inscrivons en rupture avec l’économisme dans sa prétention à réduire notre rapport au monde, notre rapport aux autres et à soi, à une somme d’intérêts matériels, à une marchandise et donc à une quantité de cet équivalent universel qu’est l’argent, et à l’aune duquel on veut saisir, mesurer, maîtriser, réquisitionner, instrumentaliser, bref, « arraisonner » la totalité du vivant. Évidemment, nous ne nions pas pour autant l’importance et la nécessité des fonctions de production, d’échange et de consommation. Mais ces fonctions restent pour nous indissociables des rapports sociaux, politiques et culturels, bref d’une identité collective dans laquelle elles s’enracinent, se subordonnent et s’harmonisent. Ainsi, la fonction économique reste « contextualisée » (embedded selon la terminologie de Karl POLANYI22), c’est-à-dire insérée dans un espace social, politique, culturel, mais aussi plus largement naturel et vivant que nous nommons écosystème ou Biosphère. De cette manière holiste, nous envisageons l’économie, non pas comme l’avoir ou le paraître individuel, mais bien comme participant et devant participer de l’être ensemble d’une communauté vivante. »23

Contrairement au libéralisme qui s’appuie sur un corpus scientifique obsolète, l’écologie cherche à établir des lois pour l’organisation des sociétés humaines en s’inspirant et en s’instruisant de l’observation scrupuleuse des lois de la biosphère. L’écologie comme mouvement culturel, est donc en quelque sorte un mouvement « topique » qui consiste en une valorisation a priori de la diversité organisée du vivant (la biocomplexité), cette diversité menacée des espèces, des paysages et des cultures qui font la beauté et la richesse du monde que nous aimons. L’écologie ne consiste pas en une simple succession de revendications à caractère environnemental ou en on ne sait quel projet d’unification planétaire sous les auspices d’une spiritualité de pacotille. Elle est un mouvement de décolonisation intégral qui se propose de mettre fin à la colonisation multiforme (économique, culturelle et technologique) du monde par la civilisation industrielle et l’idéologie libérale pour que reprenne la poursuite de la différenciation et du perfectionnement de la vie sous toutes ses formes.
 
 



Sources et notes de lectures :
 

1 - Louis DUMONT, Homo aequalis I, Genèse et épanouissement de l’idéologie économique. éd. Gallimard, coll. Bibliothèque des sciences humaines, 1977.

2 - Thomas KUHN, La structure des révolutions scientifiques, éd. Flammarion, coll. Champs, N°115, 1983.

3 - Pascal ACOT, Histoire de l’écologie, P.U.F., coll. Que sais-je ?, N°2870, p.5.

4 - Ernst HAECKEL, Generelle Morphologie der Organismen, Berlin, 1866.

5 - Victor-Emile SHELFORD, Animal Communities in Temperate America, Chicago University Press, 1913.

6 - Werner HEISENBERG, La nature dans la physique contemporaine, NRF, coll. idées, 1962, p.145.

7 - Jacques GRINEVALD, A propos de la naissance de l’écologie, La bibliothèque naturaliste N°10, p. 10, mars 1990, éd. CEDEC, Sisteron.

8 - Vladimir Ivanovich VERNADSKY, La Biosphère, Paris, 1924. Cité par J. Grinevald, op. cit. p.9.

9 - Charles DARWIN a par exemple, mis en lumière le principe de l’évolution par sélection du monde vivant. Cette définition n’implique pas nécessairement une vision linéaire de l’histoire du phénomène vivant (évolutionnisme dit « darwinisme »), mais est compatible avec une vision « buissonnante », ou circulaire et interactive des processus de transformation du vivant. Le sélectionnisme de Darwin ne nie pas la dimension intentionnelle, et donc adaptative et instructiviste de l’évolution ontogénétique (évolution de l’organe partie de l’organisme), mais la distingue de l’évolution phylogénétique (l’évolution de l’espèce partie de la biosphère). Il faut en effet distinguer ce qui relève du comportement adaptatif valable pour l’organisme sur des laps de temps courts et le rôle de la sélection, qui intervient dans l’évolution phylogénétique de façon déterminante. Le processus évolutif est fondamentalement sélectionniste à long terme et accessoirement instructiviste (au sens de LAMARK) à court terme.

10 - Roberto FONDI, La révolution organiciste, éd. du Labyrinthe, 1986, p.74.

11 - Edward GOLDSMITH, Les vrais résultats de la croissance, in Le recours aux forêts N°6 p.47. (22 rue Jules Ferry, 95240 Cormeilles.

12 - Serge LATOUCHE, Métaphysique du progressisme, intervention au 1er colloque du recours aux forêts, le dimanche 11 janvier 1998.

13 - Nicholas GEORGESCU-ROEGEN, La Décroissance, rééd. 1996 par les éditions Sang de la terre, Paris. avec une préface de Jacques GRINEVALD et Ivo RENS.

14 - Cf. sur ce point voir Nicholas GEORGESCU-ROEGEN, La dégradation entropique et la destinée prométhéenne de la technologie humaine, in La décroissance, op. cit., p. 180, et passim.

15 - Edward GOLDSMITH, La loi de l’entropie s’applique-t-elle au monde réel ?, in Le défi du XXIe siècle, une vision écologique du monde, éd. du Rocher, p.402, Paris, 1994.

16 - Jean DORST, professeur au Muséum d’histoire naturelle de Paris in Géopolitique n°27, entretien, p. 63.

17 - En particulier : Edgar MORIN, La complexité humaine, éd. Flammarion, coll. Champs, N°189, 1994.

18 - Edward GOLDSMITH, Le défi du XXIe siècle, une vision écologique du monde, éd. du Rocher, p.402, Paris, 1994.

19 - Voir à ce sujet l’article de Wolfgang SACHS, Le culte de l’efficience absolue dans la revue MAUSS N°3, nouvelle série.

20 - Luc FERRY, Le nouvel ordre écologique, éd. Grasset, 1992.

21 - Voir pour une introduction à ce sujet les livres de Jean-François GAUTHIER, L’univers Existe-il ?, éd. Actes Sud, 1995. Patrick TROUSSON, Le recours de la science au mythe, éd. l’Harmattan, coll. Conversciences, 1995. Fritjof CAPRA, Le tao de la physique, éd. Tchou, Paris, 1979.

22 - Karl POLANYI, La grande transformation, Aux origines politiques et économiques de notre temps, (1944.), Gallimard, 1983.

23 - Frédéric BELLANGER Rédacteur-en-chef du recours aux forêts, Radio Enghien, émission de Louis Pasquier du 5 mars 1997

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Herbert 11/11/2013 13:48


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Backe Herbert -
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