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Analyses

Dimanche 2 octobre 2005

Les écologistes indépendants allemands forment un mouvement - mais non un parti - constitué de personnes, dont les activités sont néanmoins politique et qui pensent que les impératifs écologiques doivent avoir la priorité absolue dans le domaine politique.

Considérant, que les partis politiques parlent tous de protection de l’environnement. Mais qu’ils ne s’intéressent en fait qu’à l’aspect esthétique de l’environnement, à ce qui, au moment du pélerinage aux urnes, semble de nature à leurs faire gagner des voix. Considérant que les Verts, sont devenus inéligibles pour une grande partie de la population à cause de leur engagement à l’extrème gauche. Et, enfin, qu’il n’y aura de victoire des idées écologique que si elle peuvent être portée par toutes les composantes de la population : Nous, écologistes indépendants, nous affirmons comme un mouvement soucieux de conserver les valeurs qui fondent l’harmonie entre une population, son milieu, et les autres membres de la communauté vivante. Un mouvement soucieux de regrouper les personnes qui ont à coeur de mettre les impératifs écologique au premier plan.

En cela, nous nous rattachons par notre origine et notre ligne politique au Père-fondateur du mouvement écologiste allemand, le docteur Herbert Grühl, (1921-1993). Herbert Grûhl, l’auteur du best-seller « Une planète va être saccagée » paru en 1975, a été dans les années 1970 le porte-parole pour l’environnement du groupe parlementaire du CDU-CSU et plus tard, co-fondateur des Verts. Après les détournement des Verts par la gauche, Herbert Gruhl, l’architecte écologique Baldur Springmann, le Prof. Herbert Pilch et d’autres ont décidés de créer les Ecologistes Indépendants Allemands.


Nos revendications principales

L’homme est un élément de la nature. S’il la détruit, il anéantit le sol qui le porte. Les idéologies modernes sont obsolètes et représentent aujourd’hui une menace pour l’avenir, car elles reposent sur l’anthropocentrisme.

A cela nous répondons que la nature n’est pas seulement une ressource vitale pour l’homme, et qu’elle a aussi une valeur intrinsèque, c’est pour cela qu’elle doit être protégée pour elle-même. Par conséquent, la mutation écologique doit tout d’abord s’effectuer dans les esprits: est bon tout ce qui relie l’homme à la nature, non ce qui l’en éloigne. De cela il découle aussi, qu’il faut donner à la protection des animaux une importance plus grande qu’elle n’a eue jusqu’à présent : les animaux ne sont pas des machines dépourvues d’âme, qui peuvent être torturés dans des laboratoires ou sacrifiés au profit de l’économie ou pour des raisons culturelles. C’est pour cela que le respect de toute vie quelles que soient les formes dans lesquelles elles se manifeste, doit être au coeur de la politique!

L’invocation de l’industrialisation, de la croissance économique et du progrès technique constitue le mot d’ordre commun de la politique de droite comme de la politique de gauche. Or, nous savons que ce progrès signifie plus de croissance économique, plus d’usines, plus de routes.... et moins de trésors souterrains, moins de surfaces vitales non polluées, moins d’espaces naturels non peuplés. Nous nous imposons à cette conception du progrès : les espaces vitaux dans une nature intacte sont plus importants pour nous que des emplois dans des secteurs de croissance mettant l’avenir en danger ou même un risque atomique restant.

Nous pensons qu’une forme d’économie écologique devra s’orienter vers la qualité des productions , une énergie économique et l’utilisation de matériaux bruts. La production de masse d’articles jetables et la tendance au gaspillage ne seraient plus rentables par la taxation de l’utilisation des ressources. Une charge fiscale sur la poursuite de l’automatisation endiguerait en outre le chômage. A l’inverse, les sociétés qui se montrent soucieuses de respecter l’environnement dans leur fonctionnement doivent avoir des avantages fiscaux sensibles. En résumé : décroissance et économie plutôt qu’illusion de croissance et terreur de consommation


Penser globalement et agir localement

Nous ne pouvons pas sauver toute l’humanité - mais le sauvetage par elle-même d’une nation considérée mondialement peut envoyer des impulsions précieuses pour la politique existant encore dans les autres pays.

Le maintien d’une politique internationale est impensable sans la conservation des volontés et du courage au niveau des régions pour prendre le tournant écologique qui s’impose. Dans cet esprit les peuples pauvres sur la terre doivent être aidés: par l’encouragement d’une agriculture rurale traditionnelle au lieu de l’exploitation comme fournisseurs de matières premières pour les Etats industriels, qui à travers leurs illusions de bien-être entrainent les pays de l’hémisphère sud endettés par leur faute dans un malheur global toujours plus profond.

Mais avant tout il faut arriver à stopper l’accroissement effréné de la population sur une planète dont les ressources sont limitées . Une politique de développement durable, doit, à l’avenir, songer en particulier qu’il faut proposer, en substitution

à la place du niveau de vie occidental une voie qui sera adaptée aux données écologiques régionales.

Autant la diminution du taux de population en Allemagne est réjouissante, autant l’envie de réduire à néant cet avantage sur le plan écologique par l’immigration est catastrophique. Ainsi, la migration vers l’Europe ne résoud pas le problème de l’explosion démographique dans le Tiers-monde la population augmente d’environ 90 millions d’individus chaque année. Elle aggrave la crise écologique, car les pays surindustrialisés, densément peuplés, dont le mode de vie menace l’environnement ne peuvent encore accueillir de nouveaux consommateurs sans augmenter aussi dans le même temps les montagnes d’ordures, sans précipiter l’urbanisation des paysages et augmenter la consommation d’énergie.

Voilà pourquoi: il faut désindustrialiser chez nous, et tenter d’endiguer la population dans le Tiers- monde.


Protéger l’environnement c’est protéger son pays

La diversité du monde animal et du monde végétal correspond à la richesse historique et naturelle de peuples de communautés nationales, de langues et de cultures. Ce kaléidoscope ethnique a une valeur intrinsèque dans la même mesure ou chaque homme a un droit originel naturel sur son pays - les Indiens d’Amazonie au même titre que les Yacoutes Sibériens, le Basque au même titre que l’Ecossais, le Tyrolien du Sud au même titre que le Breton.

La richesse de l’Allemagne réside ainsi dans la diversité de ses origines et de ses paysages . Ils sont la source d’où aujourd’hui encore peut naître la force pour une identité nationale comme alternative à l’uniformisation nationale et mondiale. De plus, l’oganisation de notre pays en Länder , qui a fait ses preuves au cours des siècles, correspond à la structure caractéristique d’un système organique: structure en réseau, en strates et en échelons. Voilà pourquoi nous préférons un fédéralisme unificateur pour notre pays plutôt que la société multiculturelle ou le centralisme national.

Par Heinz-Siegfried Strelow
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Dimanche 18 décembre 2005

 

Ecologia: per un'economia comunitarista


di Laurent Ozon


La Banca mondiale il Fondo monetario internazionale, fondati nel 1944 a Bretton Woods negli Usa, e l’Organizzazione mondiale del commercio, che ha preso il posto del Gatt nel 1996, sono gli strumenti di una logica planetaria di sviluppo economico e di liberalizzazione degli scambi voluti dalle imprese transnazionali. Il loro modello di sviluppo pretende di procurare il benessere generale, e il dogma del liberalismo economico da essi difeso esalta le virtù del mercato senza vincoli come valore universale e fondamento della democrazia.

Dopo vari decenni di crescita e di espansione del sistema tecnoeconomico occidentale, è lecito valutarne i risultati e giudicarne l’auspicabilità. Per qualunque persona dotata di lucidità, la constatazione è facile a farsi. Edward Goldsmith ce ne offre una sintesi che non richiede commenti: "Il commercio mondiale si è moltiplicato per undici dal 1950 ad oggi e la crescita economica per cinque; tuttavia, in questo periodo, si è verificata una crescita senza precedenti della povertà, della disoccupazione, della disintegrazione sociale e della distruzione dell’ambiente. Non esiste quindi prova del fatto che il commercio o lo sviluppo economico siano di grande valore per l’umanità". Visto ciò, non vi è dunque nulla di sorprendente nel fatto che i valori liberali siano il bersaglio prioritario delle critiche che gli ecologisti hanno rivolto alla società.

Il liberalismo non è semplicemente una concezione del mondo basata sulla valorizzazione della libertà in tutte le sue forme (economica, politica, morale o religiosa). Questa definizione, che taluni liberali utilizzano a volte per definire il proprio modo di vedere le cose, non ci consentirebbe infatti di capire che cosa sia storicamente il liberalismo e che cosa lo distingue, ad esempio, dall’anarchia o dal libertarismo, anche se, secondo il parere di numerosi commentatori, queste dottrine sono in una certa misura in rapporto. Per essere brevi, diremo che il liberalismo è, allo stesso titolo del socialismo, una dottrina di gestione del capitalismo, della "ricchezza materiale" prodotta dall’attività industriale. La vulgata liberale, che in campo economico oggi si riduce più prosaicamente all’elogio della crescita e della libera impresa, può essere riassunta così: ogni uomo, perseguendo liberamente la soddisfazione del proprio interesse, contribuisce, se tutti gli altri uomini hanno la stessa libertà, alla soddisfazione dell’interesse collettivo. Per i liberali, "la libertà per l’individuo di concorrere al proprio benessere è la condizione necessaria e sufficiente del benessere sociale"; è ciò che viene definito la coincidenza naturale degli interessi.

Per i liberali, l’individuo è integrato in un mondo retto da leggi meccaniche e complesse, che non devono direttamente niente né al Dio cristiano né al Cosmos degli Antichi. La causa di tutte le azioni umane è la ricerca della soddisfazione individuale, e l’attività dell’uomo conformemente alla ricerca del proprio interesse si basa sempre su un processo di comparazione contabile (esatto o meno, cosciente oppure no) e dunque, alla fine, su un calcolo costi/benefici. La possibilità di un calcolo economico razionale si basa infine sulla possibilità di un’interpretazione oggettiva preventiva del risultato delle azioni umane in termini di utilità e implica dunque una valutazione matematica del risultato di tali azioni (in funzione del rapporto costo/beneficio).

In conclusione, il Prodotto nazionale lordo, che misura quel che ciascuno può, in media, acquisire è il concetto più realistico e più pratico per valutare il benessere collettivo. Ne discende che più il Pnl è elevato, più il benessere generale è cospicuo. L’obiettivo della società deve essere la crescita del Pnl o del Prodotto nazionale netto reale pro capite. Dato che l’organizzazione dell’economia sulla base dei princìpi della libera concorrenza fra gli individui (libertà di circolazione dei beni e dei valori senza intervento dello Stato) è l’unica che consenta la crescita del Pnl, le politiche che si fanno carico degli interessi della collettività devono assegnarsi come obiettivo prioritario l’assicurazione della maggiore crescita possibile. Secondo i liberali, ad esse spetta il compito di vigilare sul mantenimento della pace sociale, senza la quale non vi è libertà economica, guardandosi però dall’intervenire in qualità di "agenti economici" su un mercato in via di planetarizzazione.

L’influenza dei valori della modernità sulla formazione epistemologica della scienza economica ortodossa di cui il liberalismo è emanazione viene ammessa pressoché da tutti. Il liberalismo è una dottrina che semplicemente non è pensabile senza i valori della modernità. Alcuni, sulla scia di Louis Dumont1, si sono spinti a vedere nell’ideologia economica contemporanea l’incarnazione più riuscita dei valori moderni. Il liberalismo si appoggia ad un sistema di valori, quello che Thomas Kuhn ha chiamato un paradigma2, il paradigma moderno, in parte già costituito nel XVIII secolo, nel momento in cui il filosofo scozzese Adam Smith, fondatore dell’economia politica inglese, pubblicò la sua famosa opera Ricerche sulla natura e le cause della ricchezza delle nazioni (1776), ancora oggi considerato dai liberali una sorta di manifesto.

L’ecologia come scienza nasce alla fine del XIX secolo, nel punto di incrocio fra varie discipline scientifiche (pedologia, botanica, agrochimica, fitogeografia e biologia), dalla necessità di studiare le specie viventi nel contesto, cioè sul loro luogo di vita e nella rete di legami che le legano alle altre specie. Questo metodo era stato spontaneamente adottato dagli scienziati che, a partire dal XVII secolo, si erano lanciati nell’esplorazione del mondo per studiare e scoprire ciò che lo studio di individui isolati in spazi artificiali non poteva rivelare loro. Apparve chiaro che quel modo di procedere offriva molte più potenzialità. Implicava che, essendo gli individui in questione fortemente dipendenti dalle loro molteplici collettività di appartenenza, non era possibile capire talune delle loro particolarità fisiologiche e comportamentali se non ricollocandole nel sistema naturale di relazioni complesse – l’ambiente – al cui interno svolgevano funzioni particolari e da cui dipendevano del resto per la loro sopravvivenza. L’ambiente era il contesto più adatto a fornire le informazioni necessarie all’adozione di un comportamento conrme alla conservazione del loro equilibrio.

La parola Oekologie viene forgiata dal biologo tedesco Ernst Haeckel (1834-1919) ed è utilizzata per la prima volta nel 1866 nella prima edizione della sua Morfologia generale degli organismi. È formata da due radici greche: oikos e logos, la scienza. Il termine "ecologia" è costruito in modo simile ad "economia" e deriva, come ha notato Pascal Ascot, "per una parte dal tema indoeuropeo weik, che designa un’unità sociale immediatamente superiore alla casa familiare. Questo tema dette, fra l’altro, il sanscrito veçah (casa), il latino vicus, che designa un quartiere, e il greco oikos, l’habitat, la casa"3. Ecologia significa dunque letteralmente "scienza dell’habitat". Haeckel la definisce così: "con ecologia intendiamo la totalità della scienza delle relazioni dell’organismo con l’ambiente, che comprende in senso ampio tutte le condizioni di esistenza"4. Questa definizione costituisce ancora oggi il fondamento della maggior parte delle definizioni attuali dell’ecologia scientifica. L’ecologia è una scienza interamente rivolta allo studio delle relazioni fra i gruppi. Si potrebbe quasi dire che per gli ecologisti, e dal punto di vista della priorità accordata nell’approccio all’oggetto di studio, la relazione precede l’essenza. Victor-Emile Shelford, pioniere dell’ecologia americana, la definirà "scienza delle comunità" e scriverà "Uno studio dei rapporti di una sola determinata specie con il suo ambiente che non tiene conto delle comunità e, in definitiva, dei legami con i fenomeni naturali del suo ambiente e della sua comunità, non si inserisce in modo corretto nel campo dell’ecologia"5. Saranno le teorie organiciste dell’americano Frédéric Clément e più tardi la sistemica di Ludwig von Bertalanffy a fornire elementi di comprensione delle comunica biotiche, che saranno da allora in poi considerate alla stregua di sistemi viventi. La comparazione della comunità ad un organismo biologico sarà così chiaramente affermata che Daniel Simberloff la considera "il primo paradigma dell’ecologia".

Per reagire a questa teoria, che riteneva eccessiva, il biologo Sir Arhur Tansley elaborerà il concetto di ecosistema, ovvero "l’insieme formato da una comunità, dal suo substrato geologico e dal suo ambiente atmosferico", per indicare quello che considera come un quasi-organismo. La teoria degli ecosistemi (o bioregioni), che integra regni diversi, sarà ulteriormente convalidata negli anni Venti dai lavori della scuola di Uppsala fondata dal botanico svedese Einar Du Rietz grazia al cosiddetto metodo delle "aree minime" e poi da quelli della Scuola di Zurigo e Montpellier di Josias Braun-Blanquet. Dopo un’eclisse di una cinquantina d’anni, l’organicismo ritorna in forze sulla scena del pensiero ecologico grazie alle ricerche di James Lovelock, che studierà il carattere autoregolato e autocreativo della biosfera nel famoso libro L’ipotesi Gaia, che farà sottotitolare "la Terra è un essere vivente", e allo sforzo di divulgazione di queste opere intrapreso dalla corrente culturale ecologista battezzata dal filosofo norvegese Arne Naess Deep Ecology, ecologia profonda.

All’opposto di questo approccio, i moderni rappresentano la natura in modo meccanicistico. Rompendo con la fisica aristotelica e organicistica di un Cosmos, di una natura ordinata, gerarchizzata e finalizzata, la fisica di Galileo metteva in scena uno spazio infinito di massa-energia, matematizzabile e geometrizzabile, una natura che obbedisce a leggi che presentano dappertutto le stesse proprietà (isotrope) e in cui la causa deterministica e ritardata di un fenomeno è l’unica efficace (causalisti). Questo nuovo paradigma scientifico, ripreso da tutti i sostenitori della modernità occidentale, postula, in contrapposizione a qualunque prospettiva organicista, che "la natura può essere spiegata solo da se stessa e le sue leggi sono identiche a quelle della meccanica"6.

Inoltre, per i liberali la sola unità naturale e originaria è l’individuo, ed è in lui che risiede ogni sovranità. Bisogna che la trasferisca provvisoriamente alla società affinché questa possa valersene. L’individuo (naturale, primo e principiale) preesiste alla collettività (artificiale, derivata e convenzionale), che ne è solo la semplice addizione in un dato momento. In conseguenza di ciò, l’interesse della totalità sociale è, ad avviso dei liberali, secondario, perché costituito dalla somma degli interessi particolari che la compongono. L’olismo (dal greco holos, intero) si fonda invece sulla constatazione che "l’organismo vivente è un tutto, e che questo tutto è qualcosa di più e di diverso dalla somma delle sue parti"7 e che l’individuo non può essere veramente capito nelle sue attitudini e nei suoi bisogni se lo si estrae dal contesto delle comunità e degli ecosistemi ai quali è adattato. Il sistemismo ecologista si ispira ai princìpi sviluppati dalla teoria dei sistemi e dalla cibernetica e rifiuta le dottrine atomistiche (subordinazione dell’interesse collettivo agli interessi individuali), preferendo ad esse le dottrine oliste (subordinazione degli interessi individuali all’interesse collettivo).

Questi punti di vista contengono ciascuno una parte di verità quando vengono pensati in modo complementare. E in questo contesto l’interesse individuale consiste nel far prevalere l’interesse generale esclusivamente quando esso si identifica anche con quello della preservazione dell’integrità della biosfera. Per essere chiari, l’olismo ecologico ha quale tratto specifico la considerazione che l’insieme da rispettare si estende al di là della comunità umana di appartenenza o di identificazione ed include la gerarchia dei sistemi viventi, la cui integrità è una condizione sine qua non della difesa, nel lungo periodo, dell’interesse collettivo. Per riprendere una frase dello scienziato russo Vladimir Ivanovic Vernadsky, precursore dell’ecologia, "L’uomo in quanto essere vivente è inevitabilmente legato ai fenomeni materiali ed energetici di uno degli involucri geologici della Terra, la biosfera. E non può esserne fisicamente indipendente neppure per un attimo"8.

Altri punti di divergenza tra ecologisti e liberali sono le rispettive visioni delle leggi che regolano il mondo e le basi dei loro naturalismi.

Gli ecologisti affermano il carattere "cooperativo, ordinato ed evolutivo" di tutti i sistemi viventi in contrasto con una interpretazione strettamente "competitiva, aleatoria e non direttiva" sostenuta dalle élites economiche, legate a una interpretazione superficiale delle ricerche di Darwin9. Per l’ecologia, le relazioni fra gli esseri viventi sono essenzialmente cooperative e solo accessoriamente competitive, quando il sistema (la comunità o l’organismo) riesce a preservare la propria omeostasi, vale a dire le capacità di difendere la propria stabilità di fronte alle aggressioni interne ed esterne. Questa situazione può cambiare, e generalizzare la competizione e i comportamenti aggressivi (che occorre distinguere dalla predazione), quando l’insieme non riesce più a far fronte alle discontinuità che lo minacciano. Al generalizzarsi delle perturbazioni sociali e naturali dobbiamo l’aumento dei comportamenti che configurano una lotta di tutti contro tutti, che in una situazione normale sono eccezionali.

Questa divergenza di considerazione e di percezione della natura, che per gli ecologisti è dominata dalla diversità, dall’adattabilità e dalla stabilità e per i liberali dall’isotropia, dal caos e dalla competizione, è l’espressione, al di là delle differenze di opinioni e valori, di diverse sensibilità. Diverse sensibilità e quindi diverse considerazioni delle finalità ultime dell’individuo, del gruppo, della vita o della materia.

Gli Antichi, sulla scia di Aristotele, distinguevano, accanto a una nozione di causa efficace di natura determinista che si svolgeva dal passato verso il futuro, una nozione di causa finale, di natura teleologica, che procedeva dal futuro verso il passato. Come nota Roberto Fondi, "questa teoria introduceva l’idea secondo la quale i fenomeni naturali non dipendono solamente da cause situate nel passato, ma anche da cause situate nel futuro"10. Aggiunge Edward Goldsmith: "Per noi, l’intenzionalità è la caratteristica essenziale del comportamento degli esseri viventi. Gli organismi viventi sono concepiti e si sviluppano come se dovessero perseguire intenzionalmente un destino cosciente"11. L’evoluzione di un essere vivente è teleologica (da telos, scopo), cioè orientata verso un obiettivo, che è quello di occupare un posto particolare in un insieme dinamico. Esso non è dunque lì per caso, e non si sviluppa (se è sano) in maniera aleatoria.

In genere, sia i liberali che i socialisti stanno dalla parte di quella che Serge Latouche ha definito la metafisica del progressismo12. L’idea di progresso si basa su una concezione lineare e orientata del tempo, su un’interpretazione profondamente ottimistica del movimento delle scienze e delle tecniche e su una valorizzazione intrinseca della novità. A questa concezione fondamentalmente ottimistica, gli ecologisti preferiscono una percezione più realistica e meno colorata di metafisica, che si ispira a un’altra grande legge del mondo, questa volta di tipo fisico, l’entropia. Questo termine indica il secondo principio della termodinamica, nato da un appunto di Sadi Carnot perfezionato dall’austriaco Rudolf Clausius, che trae ispirazione da un dato elementare: il calore scorre naturalmente dal corpo più caldo al corpo più freddo. Carnot ne deduce che, inversamente, il passaggio del calore da un corpo freddo a un corpo caldo non può avvenire senza l’intervento di un’operazione. La conseguenza più generale è che vi è una degradazione continua e irreversibile dell’energia in qualunque sistema chiuso. Indicando la misura della dissipazione o del disordine, la legge dell’entropia è anche l’enunciato generale a partire dal quale possono essere compresi tutti i fenomeni di degradazione di energia, nonché il loro carattere irreversibile.

Nicholas Georgescu-Roegen, matematico e teorizzatore di una bioeconomia, chiede che l’entropia non venga circoscritta al campo dell’energia, bensì che se ne estenda l’applicazione alla materia: che cos’è infatti l’usura dei materiali, se non una forma particolare di entropia? Georgescu-Roegen pubblicherà nel 1973 il libro La décroissance13, un’analisi termodinamica applicata all’economia che dimostra l’irreversibilità del ciclo di trasformazione delle energie e delle materie e dunque i limiti materiali della crescita economica predicata dai liberali. Il processo economico consiste infatti essenzialmente, a suo avviso, in un prelievo di materie a bassa entropia negli stock di risorse "libere" o accessibili ma limitate e in un’esplusione di materie a alta entropia, che aggrava il fenomeno di dissipazione di risorse indispensabili ma non rinnovabili14. Edward Goldsmith mette in dubbio invece la capacità dell’entropia di rendere conto delle leggi del vivente15, pur ammettendone la pertinenza per rendere conto delle leggi fisiche dell’inerte. Rispetto alle leggi fisiche, la vita costituisce un fenomeno di anelli sintropici che compensa temporaneamente, con il suo "lavoro", l’ineluttabilità della degradazione entropica dell’energia e della materia inerte. Il fenomeno vivente è ormai ritenuto un’eccezione, una formidabile ma fragile eccezione le cui caratteristiche contraddicono temporaneamente la fondamentale entropia dell’energia e della materia. La vita si mantiene all’interno di insiemi organizzati e diversificati, compensando temporaneamente la morte, l’entropia, il processo fatale e continuo di dissipazione, disorganizzazione e omogeneizzazione delle masse-energie abbandonate dalla vita.

Per più di un punto di vista, la biosfera sembra inserita in un processo dominante che conduce a una progressiva e mortale entropia sotto la pressione crescente dell’impatto delle attività umane. Gli esempi che lo testimoniano sono innumerevoli: il calo delle specie vegetali è vertiginoso. Il biocidio è all’opera anche nella cancellazione della diversità interspecifica e intraspecifica delle comunità umane: si pensi alle culture regionali e locali ovunque, in Europa e nel mondo. Si pensi alle comunità cacciate dalle loro terre da progetti faraonici imposti dalle multinazionali, in India e altrove. Si pensi ai popoli stritolati dalla meccanica implacabile della colonizzazione occidentale: gli indiani guarnì parcheggiati come bestiame, che sopravvivono solo affittando le loro braccia alle industrie di alcolici, che li avvelenano come è accaduto, prima di loro, a quel 90% degli indiani dell’Amazzonia che sono già scomparsi. I Bushmen, scacciati dal loro territorio per far posto alle industrie turistiche. Gli aborigeni evacuati dalle terre ancestrali per potervi effettuare test nucleari. I contadini europei, africani, ecc. indotti ad abbandonare i campi. I tibetani, il cui genocidio è organizzato metodicamente dalle autorità cinesi attraverso l’assimilazione, l’acculturazione e il terrore poliziesco. Gli indiani Wayampi, Emerillon e Wayanna che lottano contro la colonizzazione e la normalizzazione imposta nel contempo dallo Stato francese, in nome della valorizzazione del territorio, dai media, in nome del diritto all’informazione, e dalle imprese in nome della libertà del commercio. In Guyana, infatti, lo Stato francese persegue l’occidentalizzazione e la normalizzazione degli indiani in continuità con i suoi grandi antenati, che hanno applicato i metodi di assimilazione e distruzione dei popoli in Bretagna, in Corsica, in Alsazia, in Provenza, nei Paesi baschi e altrove. Cambiano i metodi, si usa il blocco delle ordinazioni al posto della Bibbia o del Codice civile, ma la logica coloniale è la stessa.

Questa omogeneizzazione culturale conduce, attraverso un significativo fenomeno di retroazione, all’accelerazione dell’omogeneizzazione e della standardizzazione dei paesaggi, perché i paesaggi che conosciamo, soprattutto in Europa, sono il risultato di una lunga interazione fra le comunità umane e l’insieme delle altre specie viventi che compongono il loro ambiente, e le loro attività possono perciò contribuire a rafforzare la tipicità di un paesaggio. La diversità delle culture partecipa in tal modo della e alla diversità degli ecosistemi. Di conseguenza, in una visione ecologista che riconosce l’umanità come specie e come parte della natura, la diversità culturale – e la specifica organizzazione che le corrisponde – sono nel contempo un valore e una necessità.

Oggi numerosi pensatori ecologisti difendono la tesi secondo la quale un sistema, aumentando la propria diversità, allarga la gamma delle pressioni ecologiche alle quali è in grado di fare fronte; cioè affermano che la biodiversità accresce la stabilità di un sistema, aumentando le sue possibilità di adattamento alle discontinuità che lo minacciano. Noi diremo invece che è la crescita della complessità (da non confondere con la diversità) ad aumentare la stabilità del vivente, anche se, ovviamente, la diversità delle parti di un insieme è la condizione sine qua non della sua capacità di complessificazione. Bisogna intendere il termine "complesso" nel suo senso etimologico, "ciò che è tessuto insieme" (si veda, in proposito, l’opera di Edgar Morin16), non le parti differenti di un conglomerato aleatorio, ma le parti ordinate di un sistema vivente. Per essere più chiari, la diversità è un fattore di stabilità per i sistemi viventi solo se le parti sono complementari, omeoteliche; cioè se da semplicemente differenziate diventano "complesse", organizzate in un ecosistema all’interno del quale adempiono tutte ad una funzione compatibili con la conservazione dell’intero ecosistema. Jean Dorst, professore al Museo di storia naturale di Parigi, ha scritto: "Il mantenimento della diversità della natura e delle specie è la prima legge dell’ecologia"17.

I valori moderni postulano invece un umanismo antropocentrico, concepiscono cioè un uomo al quale lo status di essere razionale conferisce un valore morale, rendendone gli interessi moralmente più importanti degli interessi della natura nel suo insieme. Di una natura che è ormai concepita esclusivamente come una risorsa integralmente devoluta al benessere del genere umano, con il valore utilitario che ad esso conferisce tale status18. Gli ecologisti più coerenti svolgono nei confronti della civiltà universalista e antropocentrica occidentale una critica simile a quella che è stata rivolta contro i nazionalismi durante il XX secolo. La critica dei nazionalismi, che è stata strumentalizzata, era articolata attorno a un processo di relativizzazione delle appartenenze nazionali ed etniche, dall’alto valorizzando l’appartenenza zoologica alla specie umano e dal basso difendendo le comunità locali, i piccoli popoli oppressi dalle unificazioni e dagli annessionismi nazionali. Nello stesso spirito, gli ecologisti radicali relativizzano l’appartenenza alla specie umana e criticano l’atteggiamento specista (l’egoismo di specie, paragonabile da ogni punto di vista al razzismo), ricordando che, al di là dell’umanità, noi apparteniamo alla comunità bioetica planetaria, alla biosfera, e che la nostra solidarietà si deve estendere all’ambito degli animali, delle piante e di ogni vita in genere. Questa biosfera è organizzata alla base in comunità che popolano ecosistemi, e noi siamo connessi dalla cultura, dall’etnia o dalla storia a comunità intermedie, all’interno delle quali la nostra esistenza sociale assume un significato. Dobbiamo quindi cercare di capire, e poi rispettare e amare, la natura nelle sue forme di organizzazione. Non in modo astratto e globale ma concretamente, rispettandone la diversità e l’organizzazione.

L’ecologia sostiene che tutti gli esseri viventi meritano il rispetto morale. Tale postulato, contrariamente a quanto scrive Luc Ferry19, non implica a priori alcun egualitarismo; è compatibile con un atteggiamento differenzialista nello spirito di quel che scriveva Claude Lévi-Strauss nel suo libro Lo sguardo da lontano nel 1983: un punto di vista che consiste nel considerare normale un atteggiamento di "preferenza" o di maggiore valorizzazione di una specie piuttosto che un’altra, legato a fenomeni di identificazione, utilità, coappartenenza o rarità. Questo biocentrismo non è incompatibile, a rigore, con un umanismo castigato, che protegge l’uomo nella sua interezza, non solo in quanto essere pensante, essere razionale, ma anche e prima di tutto in quanto essere vivente completo, in tutte le sue dimensioni, incluse quelle fisica e spirituale. Infatti, prima di essereuna crisi del nostro modo di produzione, di redistribuzione delle ricchezze o del degrado dei nostri biotopi, la crisi ecologica è una crisi di relazioni con i mondi nei quali evoluiamo. In questo senso, includere la cultura ecologica nel nostro campo di riflessione e di azione significa riconoscere che, in parallelo alla distruzione degli ecosistemi, stiamo assistendo al degrado della nostra umanità.

Questa devastazione senza equivalenti ci sconvolge perché ci mostra per quali ragioni non ci raccapezziamo più nel mondo, perché esso ci è diventato estraneo, perché infine la nostra esistenza si è impoverita. E dal momento che un popolo o un uomo capiscono il mondo e gli sono legati per il tramite della loro cultura, è la via di un’autentica rivoluzione culturale quella che dobbiamo imboccare. Dobbiamo interrogarci non tanto sui rimedi per combattere questa o quella forma di inquinamento, quanto piuttosto su ciò che ha permesso che esse si verificassero. Sarebbe una catastrofe se, ignorando le cause profonde di quei fenomeni, ovvero lo stato della nostra cultura e i legami che abbiamo stabilito con il mondo, ci accontentassimo di fornire una risposta tecnica a problemi che sono prima di tutto dei segnali. Come una malattia è il segno di un’inadeguatezza fra un modo di vivere e le leggi naturali, gli inquinamenti sono i segni di un’inadeguatezza fra la civiltà industriale e capitalista e le leggi del mondo.

È illusorio credere che riusciremo a limitare la grande distruzione alla quale siamo assistendo varando regolamentazioni di protezione ambientale, sia che esse abbiano un’ispirazione liberale o socialista, sia che dichiarino di basarsi su princìpi ecologisti, perché in quel caso si accentuerà il controllo tecnocratico senza che vengano rimesse in discussione le cause fondamentali dei problemi. La sostituzione delle norme tecnocratiche di gestione capitalista con norme di gestione pseudoecologista non ci riconcilierà con il mondo.

Se l’ecologia fosse solo una scienza, anche una aristoscienza – essendo inteso che per noi la scienza non produce valori ma fornisce mezzi –, si potrebbe reputare abusiva l’utilizzazione che ne fanno numerosi pensatori, o movimenti politici, culturali e associativi per definire il loro modo di vedere le cose. Si potrebbe in tal caso pensare che questa situazione sia solo il prodotto della confusione di idee che regna nella nostra società e del carattere polisemico della parola. Ma, per l’appunto, l’ecologia non è solo una scienza. O per meglio dire, l’ecologia preesiste alla comparsa della parola che è stata creata per indicarla alla fine del XIX secolo in Europa. Essa è un metodo nel senso etimologico del termine, un percorso, qualcosa come il ritorno di un atteggiamento che definirei "tradizionale" nelle scienze occidentali. L’ecologia è, a nostro modo di vedere, il nome moderno (e sempre problematico) preso a prestito dal pensiero "cosmico" tipico di tutte le culture tradizionali, nel momento in cui ha rifatto capolino nel cuore stesso della modernità20. L’ecologia è una cultura che ci porta a voler conoscere le leggi che sono all’opera nel mondo onde pensare meglio, capire meglio e quindi agire meglio sui problemi i fronte ai quali ci troviamo. Agli antipodi delle utopie economiche del XVIII secolo, delle utopie sociali del XIX e delle utopie politiche del XX, l’ecologia si oppone ad ogni riflessione decontestualizzata. Come ha dichiarato di recente Frédéric Bellanger, capo redattore di "Le recours aux forêts", a Radio Enghien, "per gli ecologisti, e al contrario dei liberali, l’economia non è una sfera di attività umana autonoma, che funziona in base a leggi proprie e per scopi propri, indipendentemente dalle necessità e dalle leggi che governano tutti gli altri processi in atto nella natura". Noi ci dissociamo apertamente dalla pretesa dell’economicismo di ridurre il nostro rapporto con il mondo, con gli altri e con noi stessi a una somma di interessi materiali, a una merce e quindi a una quantità di quell’equivalente universale che è il denaro, sul cui metro si vorrebbe cogliere, misurare, dominare, requisire, strumentalizzare, in una parola "catturare" la totalità del vivente. Ovviamente, non per questo neghiamo l’importanza e la necessità delle funzioni di produzione, scambio e consumo; ma tali funzioni rimangono per noi indissociabili dai rapporti sociali, politici e culturali, insomma da un’identità collettiva nella quale sono radicate, subordinate, armonizzate. La funzione economica rimane pertanto "contestualizzata" – embedded, nella terminologia di Karl Polanyi21 –, vale a dire inserita in uno spazio sociale, politico, culturale ma anche in senso più ampio naturale e vivente, che chiamiamo ecosistema o biosfera. In questa prospettiva olista consideriamo l’economia non come l’avere o il sembrare individuale, ma come un elemento che partecipa e deve partecipare alla coesistenza di una comunità vivente.

Contrariamente al liberalismo, che si basa su un corpus scientifico obsoleto, l’ecologia si sforza di stabilire leggi che servano all’organizzazione delle società umane traendo ispirazione ed istruzione dall’osservazione scrupolosa delle leggi della biosfera. L’ecologia, come movimento culturale, è dunque in un certo senso un movimento "topico", che consiste in una valorizzazione a priori della diversità organizzata del vivente (la biocomplessità), di quella diversità oggi minacciata delle specie, dei paesaggi e delle culture che fa la bellezza e la ricchezza del mondo che amiamo. L’ecologia non consiste in un mero succedersi di rivendicazioni di carattere ambientalista o in un qualche progetto di unificazione planetaria sotto gli auspici di una spiritualità di paccottiglia. È un movimento di decolonizzazione integrale che si propone di porre fine alla colonizzazione multiforme (economica, culturale e tecnologica) del mondo da parte della civiltà industriale e dell’ideologia liberale, affinché la differenziazione e il perfezionamento della vita, in tutte le forme, possano riprendere il loro corso.

Par laurent ozon
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Lundi 19 décembre 2005
 

 

Le chemin, une vision écologiste du monde 2/3


par Edward Goldsmith*

 

Éducation


L’éducation dans les sociétés vernaculaires est pratiquement synonyme de socialisation et d’écologisation, le processus par lequel un enfant potentiellement apte à devenir membre de n’importe quelle famille, communauté, société et écosystème, apprend à devenir celui d’une famille, d’une communauté, d’une société et d’un écosystème particuliers. En d’autres termes, du point de vue de la société, l’éducation est le moyen de se renouveler par intégration des générations successives dans sa structure spécifique.


A tous les niveaux d’organisation se déroule un processus similaire du point de vue fonctionnel. Ainsi, une cellule, immédiatement après la division, a elle aussi le potentiel pour devenir partie intégrante de nombre d’organes ou de tissus, et apprend progressivement à remplir des fonctions particulières dans l’organe ou le tissu où elle se situe. Le processus du développement ou de la différenciation cellulaire est également le moyen grâce auquel l’organe ou le tissu, et jusqu'à l’organisme lui-même, parvient à concilier la durée de vie nécessairement limitée de ces cellules constitutives avec sa finalité globale - le maintien de sa stabilité et de celle de la hiérarchie biosphérique dont il fait partie.


Le processus d’éducation est gouverné par les mêmes lois générales à l’œuvre dans la différenciation cellulaire, la croissance de l’embryon, et en fait dans tous les autres processus homéorhétiques qui interviennent aux différents niveaux d’organisation. L’une de ces lois est que le comportement procède du général au particulier. Ce sont les premières phases du développement de l’enfant qui déterminent le profil général de son comportement. Ces premières étapes sont décisives ; voilà pourquoi le rôle éducatif de la mère revêt tant d’importance, et pourquoi le milieu familial est un facteur si essentiel dans la formation du caractère et des capacités de l’enfant. Une autre loi vient compléter celle-ci : les processus comportementaux sont séquentiels, leurs diverses étapes se déroulant dans un ordre spécifique. Si l’une est omise, les suivantes, ou bien ne pourront se dérouler, ou bien le feront imparfaitement. Ce que l’enfant apprend pendant sa scolarisation ne peut remédier à un manque dans les premières étapes de son éducation. C’est à cette conclusion qu’ont abouti les travaux les plus sérieux. J.S. Coleman36, par exemple, qui mena une étude exhaustive sur les résultats scolaires de 600 000 enfants avec 6000 enseignants, dans 4000 écoles, concluait en 1966 que « les différences dans l’entourage familial expliquent d’avantage la diversité des performances que les différences qualitatives de l’instruction dispensée dans les écoles ».


Au fur et à mesure où l’Etat et ses institutions, et, de plus en plus, les grandes firmes commerciales, prennent en main la fonction éducative, elle est progressivement désenchassée du processus social et écologique, et, cesse de ce fait de remplir ses fonctions sociales et écologiques.


Au contraire, les écoliers sont de plus en plus programmés pour la vision du monde moderniste, ce qui doit les mener obligatoirement à adopter un mode de vie héterothélique qui ne peut que contribuer à la destruction de ce qui reste du monde naturel.


L’habitat


La structure de l’habitat d’une société vernaculaire reflète nécessairement celle de la société dont elle constitue l’infrastructure matérielle. L’unité sociale de base est indubitablement la famille étendue et c’est elle en priorité qui doit être hébergée. L’habitat doit également abriter le lignage et l’ensemble de la communauté. Ils savent pouvoir jouir chacun d’une certaine intimité 37.


Dans un campement aborigène australien, par exemple, on observe que chaque famille a son propre espace - une superficie qu’elle balaye plusieurs fois par jour. Cet espace est protégé par un brise-vent (wiltja) et un feu est allumé en bordure. Les espaces familiaux sont regroupés autour d’une plus grande superficie centrale. La nuit tombée, chaque famille est à l’abri des regards et jouit donc de l’intimité qu’elle désire, garantie en outre par la coutume de rester dans l’espace familial quand vient l’obscurité, de peur de rencontrer les esprits malins qui rôdent alentour.


Les villes des Yorubas du Nigeria occidental sont elles aussi divisées en secteurs de voisinage dont chacun correspond à une famille étendue, secteurs à leur tour regroupés en quartiers, peuplés de familles étroitement liées. Entre habitants de quartiers voisins, on entretient des liens particuliers, mais moins étroits. La ville est donc un système hiérarchisé de maisonnées, de secteurs de voisinage et de quartiers où les individus vivent dans un tissu de rapports complexes : plus ces rapports sont étroits, plus les habitations sont rapprochées, tandis que des espaces plus importants séparent les groupes moins intimement liés. La structure urbaine reflète ainsi celle de la société.


A l’opposé, un grand nombre de recherches anthropologiques ont montré les conséquences de la modernisation de sites traditionnels entreprise pour répondre aux impératifs du marché. Jaulin a expliqué comment de tels changements ont provoqué la désintégration de la société des Indiens Motilones. Dans Tristes Tropiques, Claude Lévi-Strauss a décrit ce processus chez les Indiens Bororos du Brésil.


Enfin, l’habitat doit revêtir un caractère sacré. Pour l’homme traditionnel, il était inconcevable de vivre dans une maison ou un village qui n’avait pas été sanctifié, c’est-à-dire rituellement intégré à la hiérarchie cosmique. Ainsi, avant qu’une zone inhabitée et vierge puisse être occupée, il convenait d’accomplir des rites sacrés pour l’ancrer dans le cosmos. Ananda Coomaraswamy nous apprend que dans le Rig Véda le mot vima, qui veut dire « mesurer » ou « arranger », sert à désigner « la création d’un espace habitable » ou l’aménagement de « la demeure de l’ordre cosmique »38.


Bâtir un nouveau village ou une nouvelle ville, c’était avant tout construire une maison sacrée ou un temple selon le modèle cosmique. La cérémonie traditionnelle célébrée pour consacrer ce lieu était une réactualisation de la création originelle ou cosmogenèse, écrit Mircea Eliade. Ainsi, lorsque Romulus fonda Rome, il creusa une petite tranchée circulaire dans laquelle il jeta un peu de la terre sacrée provenant de la ville où étaient enterrés ses ancêtres, et chacun de ses compagnons fit de même. De cette manière, Rome devenait terra patrum. La tranchée était appelée mundus, terme qui désignait, semble-t-il le lieu où vivaient les manes ou ancêtres, et également le monde ou cosmos39.


Convaincu que lui-même, ses outils et sa demeure participaient de la hiérarchie cosmique, l’homme chthonien considérait qu’ils étaient conçus sur le même plan fondamental. Selon Fred Eiseman, à Bali, l’homme traditionnellement, « n’est qu’une infime partie de l’ensemble de l’univers hindou balinais, mais il est un microcosme qui en reproduit la structure. Le corps humain est composé de trois parties - la tête, le corps et les pieds - comme l’est l’univers, le macrocosme : le monde supérieur de Dieu et des cieux, le monde intermédiaire de l’homme et le monde inférieur. L’homme est une sorte de modèle réduit de l’univers, doté d’une structure exactement semblable à celle de l’île de Bali, et de chaque village, temple, maison, construction et être qui l’habite»  40 .


En considérant que son corps, sa maison et son village reflètent un ordre unique qui est également celui de sa société, de la nature et du cosmos lui-même, l’homme traditionnel reconnaît clairement que sa vie est gouvernée par la loi unique qui est celle de la hiérarchie cosmique, et que lui-même participe au grand oeuvre de Gaia dont le but est de préserver l’ordre spécifique du cosmos. Il va sans dire qu’au cours de la période d’industrialisation, ceux qui ont conçu et construit nos villes ont presque totalement ignoré toutes ces considérations. Au cours du demi-siècle écoulé en particulier, les cités ont été presque exclusivement conçues en fonction de considérations économiques et utilitaires, avec les résultats catastrophiques que l’on sait.


L’économie


Il semblerait pertinent de considérer, avec Georges Dalton, que l’économie traite de l’approvisionnement en biens matériels pour satisfaire les besoins biologiques et sociaux. C’est ce que Karl Polanyi appelle le sens profond du terme « économie » par opposition à son sens formel. Je propose de lui donner un sens plus général encore : l’économie consiste ainsi en l’étude du mode de distribution des ressources au sein d’un système naturel. Cette étude peut alors inclure l’économie des organismes vivants, des écosystèmes, des sociétés vernaculaires et de l’écosphère elle-même. Manifestement, tous ont besoin de ressources diverses, de nourriture par exemple, afin d’assurer leur maintien et donc de préserver leur ordre spécifique ou leur stabilité. Si nous adhérons au point de vue de la théorie générale des systèmes, nous pouvons supposer que les mêmes loi fondamentales régissent la distribution des ressources dans tous les systèmes naturels, quel que soit leur niveau d’organisation.


La plus fondamentale de ces lois est que les ressources doivent être réparties de manière à préserver l’intégrité et la stabilité du système au sein duquel elles sont distribuées, ce qui évidemment aide aussi à maintenir l’intégrité et la stabilité de la hiérarchie gaïenne dont le système fait partie. Ainsi, l’oxygène est acheminé par les globules rouges à toutes les parties de l’organisme en fonction de ses besoins ; il en va de même des éléments nutritifs. Ce principe apparaît encore plus clairement en cas de pénurie. Le système naturel est alors capable de s’imposer des mesures de rationnement. Les éléments nutritifs sont affectés aux diverses parties de l’organisme à proportion de leur contribution à sa préservation et donc à sa stabilité générale.


Ainsi, par temps froid, comme le souligne Ralph Gerard, un système de rationnement entre en action afin de préserver la température des parties essentielles du corps. Tout d’abord, le flux sanguin dirigé vers la surface de la peau est réduit pour minimiser le rayonnement et la conduction. Le processus peut se poursuivre jusqu’à ce que la peau gèle et meure, la partie étant sacrifiées « à la protection du tout 41 ». Ce comportement est un des éléments essentiels du mécanisme homéostatique de l’organisme. Le même principe vaut pour la société vernaculaire. C’est l’historien de l’économie Karl Polanyi (1886-1964) qui fut le premier à le souligner ; il a montré que l’homo economicus était inconnu dans le monde vernaculaire et que les activités économiques répondaient avant tout à des impératifs sociaux, et non commerciaux.


L’économie traditionnelle est enchâssée dans les relations sociales. Son unité d’activité n’est pas l’entreprise, mais la famille et la communauté. Dans une telle société il n’existe pas d’activité purement économique car, comme le dit Marshall Sahlins, l’individu produit « en sa qualité de personne sociale de mari et de père de famille, de frère et de membre à part entière de ces groupes sociaux, en tant qu’homme intégral » 42.


Ont peut aller plus loin et affirmer que dans la société vernaculaire, le travail au sens où nous l’entendons, n’existe pas.


Mungo Park (1775-1806) écrit que « le Nègre ne sait pas ce qu’est l’emploi rémunéré et la langue africaine ignore même le terme 43 », comme toutes les langues des peuples traditionnels de la planète.


Jean Liedloff remarque pour sa part que si les indiens Yequanas de l’Amazonie vénézuélienne ont bien un mot pour désigner le travail - tarabajo - celui-ci vient manifestement de l’espagnol trabajo, preuve de son origine relativement récente 44.


Cela signifie qu’une telle économie est sous contrôle social et donc conçue pour satisfaire l’exigence première de la société : la préservation de son intégrité et de sa stabilité. Quand la vie économique n’est plus enchâssée dans les relations sociales et, plus grave encore, quand les relations sociales sont enchâssée dans le système économique - elle n’est plus sous contrôle, ne répond plus en rien aux besoins de la société et de l’écosphère, et brise par là même leur ordre spécifique.


La façon dont la fonction économique était immergé dans les relations sociales est évidente. Les familles autochtones se regroupaient en familles élargies et en petites communautés souvent organisées de façon lâche en groupes plus importants. C’était au niveau familial ou communautaire cependant que s’exerçaient les fonctions sociales. C’est là que l’on élevait les enfants, prenait soin des vieillards et des malades, organisait et accomplissait les rituels et cérémonies, protégeait les lois et l’ordre social - maintenu par la force d’une opinion publique reflétant les valeurs traditionnelles de la société. C’était encore à ces niveaux, familial et communautaire, que s’exerçait le gouvernement, le plus souvent du conseil des anciens, quelquefois d’un chef, mais presque toujours du peuple.


Ces fonctions économiques étaient accomplies sans encouragement extérieur - aucun argent n’ayant à changer de main. Une mère s’occupe de ses enfants parce qu’elle y trouve une gratification psychologique, mais du point de vue de sa famille, de sa communauté, de sa société et de l’écosystème dont ses unités sociales font partie, elle le fait parce que cela est essentiel pour maintenir leur stabilité et donc leur intégrité. Il était de même pour les membres d’une communauté cohésive, surtout lorsqu’ils étaient imbus d’une vision du monde chthonienne.


Si l’activité économique dans une société vernaculaire est surtout un aspect des rapports de parenté, elle doit donc être organisée par des moyens qui diffèrent radicalement de ceux de la production capitaliste et de l’économie de marché 45. Et, pourrait-on ajouter, de la production et de la distribution socialistes dirigées par une bureaucratie d’État.

Pour Polanyi, la distribution des denrées et des autres produits est gouvernée par deux principes fondamentaux dans les société vernaculaire46.


Le premier est la réciprocité. Quand un chasseur tue du gibier, il ne le vendra pas, ni ne le conservera pour les jours maigres. Au lieu de cela, il fait une fête. En un sens, cela lui procurera tous les avantages qu’il aurait retirés de la vente ou du stockage, car il sait que ses largesses lui seront rendues un jour, que son hospitalité lui sera retournée. Par la même occasion, cela contribue, comme le fait ainsi la réciprocité, à la cohésion sociales. Ceci évite en même temps l’accumulation des biens susceptibles d’être changés en capitaux pour la création de vastes entreprises économiques qui ne sont plus dès lors soumises à un contrôle social effectif, ou pour le développement du marché avec la réorganisation de la société et de l’environnement naturel que cela entraîne pour satisfaire ses exigences.


Dans une société stable, le rôle du comportement économique est donc de remplir des fonctions sociales et écologiques essentielles. Malinowski est parvenu à cette conclusion après une étude exhaustive de la vie des habitants des îles Trobriand. Il considère leur système élaboré de réciprocité et de redistribution comme « l’un des principaux instruments d’organisation sociale, de la puissance du chef, des liens de parenté et des rapports de droit47 ».


Dans une société vernaculaire, la technologie est « enchâssées » dans les relations sociales - en d’autres termes, elle est sous contrôle social et écologique. La technologie utilisée par une société vernaculaire pour produire ses artefacts ou pour son agriculture n’est pas celle qui maximise la productivité, mais celle qui est la mieux adaptée aux stratégies qu’elle met en place pour atteindre sa finalité de maintien de son homéostasie, et par là de celle de l’écosphère elle-même. Cette technologie est en outre rationalisée et légitimée par sa mythologie.


Les activités économiques sont extrêmement ritualisées. Chacune de leurs étapes est marquée par une cérémonie qui lui confère un sens cosmique lui permettant de contribuer au maintien de l’ordre spécifique plus général dont dépend la survie de toute société. Les travaux et les jours d’Hésiode montre clairement qu’il en était ainsi chez les Grecs de l’Antiquité (voir Châpitre 61). L’art de l’agriculture pour être efficace devait avant tout être en accord avec le nomos, ou loi naturelle, et donc avec le Chemin naturel. Comme le note Cornford, « l’homme doit suivre scrupuleusement le chemin de la coutume (nomos) ou du droit (diké), faute de quoi les mécanismes de réponse du monde vivant s’en écarteraient eux aussi » 48.


La technologie de l’homme traditionnel n’était donc pas destinées à transformer ou à maîtriser l’environnement, mais plutôt à lui permettre d’y vivre. Reichel-Dolmatoff affirme que les indiens Tukanos de Colombie « se montrent peu intéressés par les connaissances nouvelles qui leur permettraient d’exploiter plus efficacement l’environnement, et ne se soucient guère de maximiser les gains à court terme ni de se procurer plus de nourriture ou de matière premières qu’il n’est nécessaire. En revanche, ils s’emploient, continuellement à mieux connaître la réalité biologique et, par dessus-tout, à comprendre ce que le monde physique requiert de l’homme . Ce savoir, estiment-ils, est essentiel à la survie, car l’homme doit se mettre en adéquation avec la nature pour participer à son tout et ajuster ses besoins à ce qu’elle lui offre. »49


Il montre à quel point la connaissance de l’écologie et du comportement animal est développée chez les Indiens. « Ils ont très bien observé des phénomènes tels le parasitisme, la symbiose, le commensalisme et d’autres relations entre espèces cooccurrences qu’ils perçoivent comme des formes d’adaptation possibles. »


Ils sont également très conscients des conséquences qu’entraîneraient pour eux la violation des lois écologiques fondamentales. Leur mythologie décrit ainsi de nombreuses espèces animales qui ont été punies, parfois se sont éteintes « pour n’avoir pas respecté certaines règles à valeur adaptative. Ainsi la gloutonnerie, l’imprévoyance, l’agressivité et l’excès sous toutes ses formes sont punies par les forces supérieures afin e servir d’exemples non seulement à la communauté animale, mais aussi à la société humaine. Les animaux sont donc une métaphore de la survie. En analysant le comportement animal, les Indiens cherchent à découvrir l’ordre dans le monde physique, un ordre-monde auquel les activités humaines peuvent alors s’ajuster »50.


C’est parce que la société vernaculaire a adapté son mode de vie à son environnement qu’elle est durable, et parce que la société industrielle moderne s’est au contraire efforcée d’adapter son environnement à son mode de vie qu’elle ne peut espérer survivre. Robert Fernea 51, qui décrit le système d’irrigation traditionnel de la tribu El Shabana de Mésopotamie, montre à quel point il est viable, contrairement aux méthodes non durables d’irrigation modernes. Il est convaincu que toutes les anciennes sociétés tribales de Mésopotamie avaient atteint une « congruence d’adaptation » entre leurs méthodes de culture, leur régime foncier et « la nature des terres, des eaux et du climat » que la société moderne est incapable ne serait-ce que d’approcher.


Le chemin


Comme le développement de l’embryon dans la matrice, chaque processus du vivant suit nécessairement une constellation prescrite de chréodes, ou itinéraires, pour atteindre son état final et contribuer à l’ordre spécifique du cosmos. On peut donc parler - comme le fait Rupert Sheldrake - de « chréodes comportementales » et également de « chréodes culturelles » : grâce à sa culture, une société est capable de se maintenir sur sa voie en corrigeant tout écart - dans la mesure où il se produit dans son champs de tolérance. Le Chemin qu’une société soit suivre est celui qui est conforme à sa loi traditionnelle appelée Nomos par les Grecs anciens. Ils désignaient aussi le Chemin par Dikê qui signifie justice, droiture ou moralité. Jane Harrison nous apprend que Dikê était également « le Chemin du monde, la manière dont les choses se produisent 52 ».


Le Chemin était encore désigné par Thémis qui est pour Jane Harrison « une voie particulière aux humains que sanctionne la conscience collective 53 ».


Thémis était aussi considérée comme le Chemin de la Terre et parfois celui du cosmos lui-même, celui qui gouvernait le comportement des dieux. Par la suite, lorsque ces concepts ont été personnifiés, Thémis devint la déesse de la loi et de la justice, et donc de la morale. Le Chemin s’identifiait en outre à Moira, le sentier de la destinée ou sort. Les dieux chthoniens étaient subordonnés à Moira, comme ils l’étaient à Dikê, les deux coïncidant l’un avec l’autre. Ainsi, pour Anaximandre, des éléments fondamentaux sont attribués aux différentes provinces et servent de base à l’ordre spécifique du monde naturel « comme il a été prescrit 54 ».


Notion d’après laquelle, selon Cornford, « la nécessité et le droit se confondent ». Chez Homère, les dieux sont subordonnés à Moira, et même à Dikê - forces cosmiques auxquelles sont soumis les dieux eux-mêmes, elles sont d’ordre moral. Face au destin et donc face à la loi morale, les dieux ne peuvent rien. Ils ne peuvent même pas sauver l’homme qu’ils aiment, nous dit Homère dans l’Odyssée, lorsque « la redoutable fatalité de la mort » le frappe 55.

Hérodote affirme aussi qu’il est impossible « même à un dieu d’échapper au destin qui est décrété 56 ».


Le Chemin que devaient suivre les êtres humains était le même que celui que devait poursuivre la société dans son ensemble, le monde naturel, le cosmos et donc les dieux. Une loi unique gouvernait donc la totalité de la hiérarchie cosmique. Comme l’écrit Pythagore, « Thémis dans le monde de Zeus, et Dikê dans le monde d’en bas, occupent la même place et le même rang que Nomos dans les Cités des hommes ; de sorte que celui qui n’accomplit pas avec justice le devoir qui lui a été prescrit peut être considéré comme un violateur de l’ordre général de l’univers 57 ».


Plus la position d’un individu était élevée, et donc plus grande la force vitale dont il était doué, plus il importait qu’il suivit scrupuleusement le Chemin. Ainsi, dit l’Odyssée, quand un roi irréprochable maintient haute la Dikê, « les noirs sillons produisent les orges, et les blés, les arbres sont chargés de fruits, les brebis prolifèrent et la mer donne du poisson grâce à sa droite règle, et les peuples sous lui prospèrent 58 ».


La notion de Chemin a probablement existé, explicitement ou implicitement, dans toutes les sociétés vernaculaires. Le concept chinois de Tao désigne à la fois l’ordre et le Chemin du cosmos. Le terme Tao s’applique à la « révolution des cieux 59 » quotidienne et annuelle et aux deux forces antagonistes et complémentaires : la lumière et l’obscurité, le jour et la nuit, l’été et l’hiver, la chaleur et le froid.


Jan Jacob Maria de Groot (1892) dit que : « il représente tout ce qui, dans l’univers, est correct, normal ou juste (ching ou twan) ; en fait, il ne dévie jamais de son cours. Il inclut par conséquent tous les rapports corrects et vertueux entre les hommes et entre les esprits qui seuls favorisent le bonheur universel et la vie 60 ».


Feng Yu-Lan considère le Tao comme « le principe premier qui englobe toute choses ». Tous les êtres vivants, y compris les humains, sont immergés dans l’ordre naturel, gouverné par le Tao, qui en est le principe directeur. « Le Tao, comme ordre de la nature, gouverne leur action », écrit Yu-Lan Feng 61. Les hommes suivent le Tao en agissant conformément à la nature : « Lorsque toutes les choses obéissent aux lois du Tao, écrit Wing-Tsi Chan, elles forment un tout harmonieux et l’univers devient un organisme intégré 62 ».


Une notion proche existait dans l’Inde védique. On l’appelait le R’ta. Maurice Bloomfield écrit que « les processus dont la perpétuelle uniformité ou la récurrence régulière donne naissance à la représentation de l’ordre obéissent au R’ta et leur occurrence est R’ta 63 ».


Le R’ta représente aussi la vérité, même si dans un contexte philosophique la vérité est généralement appelée Satya. L’erreur, bien qu’on l’appelle parfois Asatya, se dit en général An-R’ta ; elle est donc considérée comme ce qui s’écarte du Chemin.


Comme le fait remarqué Krishna Chaitanya, le poème védique a pleinement conscience que pour recevoir les dons de la nature, l’homme doit obéir au R’ta : « Pour celui qui vit en accord avec la loi éternelle, les vents sont remplis de douceur, les fleuves versent des douceurs. Que les plantes aussi soient pleines de douceur pour nous. » Le grand Hymne à la Terre des Védas exprime avec clarté la conviction que l’homme est soumis à l’ordre cosmique et que son rôle est de le maintenir en respectant la loi antique. Le poète y exprime sa foi dans l’ordre éternel et dans le devoir humain de le préserver. C’est cet ordre qui allié « les roches, la terre, les pierres et la poussière » de telle sorte que « les arbres, seigneurs des forêts, sont fermement érigés sur leurs racines ». C’est cet ordre qui entraîne en « un flot inaltérable, nuit et jours, les eaux communes à tous », et nourrit « les champs de blé, nourriture des quadrupèdes et des bipèdes ». En tout ceci le poète manifeste un respect qui unit le pratique au spirituel : Ce que j’arrache de ton sein, ô Terre, puisse-t-il croître à nouveau sans tarder. O purificatrice, garde-nous de blesser tes forces vitales ou ton coeur 64 ».


Plus tard, la notion de Dharma fut utilisée par les hindous dans un sens similaire : « le mot Dharma, qui étymologiquement signifie « soutien », « appui », exprime cette constance, cette normalité de l’univers qui engendre les bonnes récoltes, le bétail gras, la paix et le contentement », écrit A.M. Hocart (1883-1939). Ce mot décrit la manière dont les animaux, les hommes et les choses, sont censés se comporter ; il est la loi naturelle. Le soleil est parfois assimilé au Dharma parce qu’il règle le cours des saisons ; à d’autres occasions, on le considère gouverné par le Dharma. Parmi les dieux, Varuna est le « Seigneur de la Justice » et donc du Dharma ; il édicte les règles de l’univers. Lorsque le roi accède au trône, on considère qu’il joue vis-à-vis de son peuple le rôle de Varuna vis-à-vis des dieux. Pour cette raison, on le perçoit aussi comme le « Seigneur de la Justice 65 ».


Dans l’hindouisme balinais, écrit Eiseman, le Dharma est considéré comme « la force organisatrice, garante de l’ordre, l’organisation qui préside à l’univers tout entier, les relations entre ses diverses parties et les actions au sein de ses parties66 ».


La notion de Dharma fut également reprise par les bouddhistes qui l’introduisirent en Chine où le Dharma du bouddhisme mahayana s’identifiait au Tao. De Groot définit le Dharma bouddhique comme la loi universelle qui gouverne le monde dans sa totalité: « il existe au bénéfice de tous les êtres, car sa manifestation première, la lumière du monde , ne répand-elle pas ses bienfaits sur tous les hommes et toutes les choses? 67». Quand un lama bouddhiste fait tourner son moulin à prière, il accomplit un rite qui a une signification profonde à la fois pour le Dharma et pour le R’ta. Non seulement les prières qui y sont inscrites sont répétées par l’assistance, mais, comme le remarque Jane Harrison : « le lama se met en syntonie avec la Roue de l’univers; il accomplit l’acte Dharma - Chakra- Pravartana, la mise en Mouvement de la Roue de la Justice ». Il n’ose faire tourner la roue en sens inverse, de crainte de perturber l’ordre de la nature tout entière 68. »


Si suivre le Chemin consiste à maintenir l’ordre spécifique du cosmos, on peut considérer que le comportement d’une société qui le suit est homéotélique. Lorsque, au contraire, il est hétérotélique, on peut alors estimer qu’elle suit l’Anti-chemin, celui qui met en péril l’ordre du cosmos et provoque nécessairement les pires ruptures d’équilibre. On lit dans les Védas , écrit Chaitanya, que le R’ta, quoique bienveillant d’ordinaire, peut aussi être « sévère et violent » quand il y a transgression69; « Brihaspati conduit le redoutable chariot du R’ta pour détruire les mauvais », ceux qui violent les lois éternelles et menacent ainsi l’ordre spécifique du cosmos. Ces derniers doivent être considérés comme égarés sur l’Anti-chemin l’An-R’ta de l’Inde védique, le contraire du R’ta ou l’Adharma des bouddhistes, le contraire du Dharma70.


La société moderne a entrepris de s’écarter systématiquement du Chemin. Son but premier est le développement économique ou progrès, la suprême entreprise hétérotélique qui ne peut s’accomplir qu’en perturbant méthodiquement l’ordre spécifique de l’écosphère en la détruisant pour la remplacer par une organisation entièrement différente - la technosphère - qui tire ses ressources de l’écosphère qu’elle encombre de déchets de plus en plus toxiques et en quantité toujours croissante . L’expansion de la technosphère n’est donc qu’une autre façon de voir la désintégration et la contraction de l’écosphère et le comportement à adopter pour atteindre ce but suicidaire est l’Anti-chemin.




L’homme traditionnel suit le Chemin même dans les sociétés où le concept n’en est pas défini. Cornford raconte comment dans l’Antiquité un lieu était considéré comme sacré quand il était habité par une puissance dangereuse qui le rendait sacro-saint, c’est pourquoi »le profane ne pouvait le fouler aux pieds 71 » .Les choses sacro-saintes devaient ainsi être traitées avec le plus grand respect, et même la plus grande crainte. D’elles venait tout bienfait et tout malheur, car elles renfermaient une énergie , ou » force vitale » dangereuse. Toutes les sociétés vernaculaires ont un mot pour la désigner: mana chez les Mélanésiens et les Polynésiens, orenda chez les Sioux, muntu chez les Balubas.


Durkheim voit dans la force vitale l’origine de toute religiosité. Les esprits, les démons, les génies et les dieux sont les formes concrètes prises par cette énergie. C’est en partie parce qu’ils sont doués de force vitale qu’ils sont sacrés et qu’ils sont devenus l’objet d’un culte religieux. Le soleil, la Lune et les étoiles sont vénérés pour la même raison. « Ils ne doivent pas cet honneur à leur nature intrinsèque ou à leurs propriétés spécifiques , mais au fait qu’on estime qu’ils participent de cette force qui seule confère aux choses un caractère sacré et que l’on retrouve dans quantité d’autres êtres ».


Lods72 estime que «  l’ancien terme même qui dans toutes les langues sémitiques exprime l’idée de « dieu », l’une des variantes de l’hébreu el, du babylonien ilu, de l’arabe ilah, désignait à l’origine cette force indéfinie , source de toute énergie et de toute vie 73 ».


La force vitale fournit son énergie à l’ensemble du monde vivant. L’acquérir soi-même est la façon la plus sûre de réussir. Chez les Balubas, muntu désigne la force vitale. Ils appellent l’homme puissant muntu mukulumpe: l’homme doué d’une grande réserve de muntu. L’homme sans position sociale muntu mutupu, ou celui qui n’a qu’un faible muntu74.


Une terminologie complexe permet de décrire tous les changements susceptibles d’affecter le muntu d’un individu. Toute maladie, blessure ou contrariété, toute souffrance, dépression ou fatigue, toute injustice ou tout échec, tout cela est considéré et désigné comme une diminution de force vitale. On peut éviter ces maux en conservant sa force intacte. Celui qui a perdu toute la sienne est considéré comme mufu, pareil à un mort 75.


La force vitale n’est pas seulement accumulée par les individus. Elle est censée s’écouler à travers le cosmos et se concentrer en certains êtres et choses , en formant une configuration de puissance et, donc de sainteté philosophie appelée aussi hylozoïsme.


Paul Shebesta affirme que, pour les Pygmées de la forêt Ituri du Zaïre , la force vitale ou megbe : « est répandue partout , mais sa puissance ne se manifeste pas partout avec la même intensité ni sous le même aspect. Certains animaux en sont richement pourvus: les humains possèdent l’un davantage, l’autre moins de megbe. Les hommes habiles se distinguent précisément par l’abondance de megbe qu’ils ont accumulé. Les sorciers sont eux-aussi riches en megbe 76. »


Symptomatiquement, la façon dont la force vitale se répartit entre les différents échelons de l’organisation de la société en reflète le degré d’intégration ou de centralisation. Ainsi, lorsque le tissu social est très lâche, les individus et les familles sont investis d’une grande part de la force vitale de la société. Au contraire, dans un royaume traditionnel hautement centralisé comme l’Égypte ancienne, ou le Bénin, la force vitale est concentrée dans la personne du roi divinisé pour cette raison. Dans ces sociétés, on considère que le bien-être de tous les habitants dépend totalement de l’accomplissement des rites essentiels, grandes cérémonies destinées à préserver et augmenter la force vitale du roi , et du respect des multiples tabous entourant sa personne.


Négliger d’accomplir ces rites et cérémonies sacrés - ou pire, enfreindre les lois sacrées qui gouvernent leur déroulement - revient à violer un tabou. Selon Roger Caillois, « un acte est tabou qu’on ne peut accomplir sans porter atteinte à une ordonnance universelle qui est à la fois celle de la nature et de la société. Chaque transgression dérange l’ordonnance toute entière: la terre risque de ne plus produire de récolte, le bétail d’être frappé de stérilité , les astres de ne plus suivre leur cours, la maladie et la mort ravager la contrée 77 ».


Une fois abandonnée la notion de la force vitale et celle du sacré qui lui est étroitement associée, la désacralisation de la société et de la nature gagne de plus en plus de terrain laissant celles-ci à la merci des déprédations de l’homme industriel moderne qui suit l’Anti-chemin.


Les dieux


Les divinités de l’homme chthonien étaient d’abord les gardiennes de l’ordre spécifique de la hiérarchie cosmique. En tant que telles, elles personnifiaient les lois qui gouvernaient la hiérarchie cosmique et que l’homme doit observer pour garantir la préservation de sa structure spécifique . Autrement dit, en observant ces lois l’homme remplissait en même temps ses obligations envers les divinités respectives. Ainsi, suivre le Chemin dans l’Inde védique consistait à remplir ses obligations envers Varuna, le dieu qui personnifiait le R’ta; dans l’Égypte ancienne, Rê, la personnification du Maat, en Grèce, envers Thémis , après que cette force cosmique eut été représentée par une déesse.


Les dieux personnifiaient aussi la force vitale qui circule à travers le monde vivant, reflétant sa structure spécifique et la sacralisant. A l’origine, les dieux des Romains étaient impersonnels et mal définis, et plutôt que des dieux, dei, on les regardait comme des numina, le pluriel de numen: la force vitale78 explique Jane Harrison - qui, avec Marett 79, et plus tard Durkheim et Lods- estime que la notion de force vitale est antérieure à celle de dieux et d’esprits.


Quoi’qu’il en soit, les deux concepts sont complémentaires. Il est probable qu’en prenant de l’importance, les dieux renforçaient en retour le caractère sacré de la force vitale dont ils étaient imprégnés. Ils se sanctifiaient ainsi mutuellement et sanctifiaient en même temps la structure du monde vital qu’ils reflétaient fidèlement.


Le rôle qu’ont joué les dieux de l’homme traditionnel dans la sacralisation, et donc dans la protection de l’ordre spécifique de la société, a été abondamment étudié. Le «  culte des ancêtres «  apparaît commun à toutes les sociétés tribales connues, bien que ce terme prête à confusion, les ancêtres n’étaient pas adorés à la façon dont l’homme moderne vénère son dieu.


La relation entre l’homme chthonien et ses dieux était une relation d’obligation mutuelle. Les dieux avaient des besoins, le principal étant que les vivants remplissent leurs obligations rituelles et cérémonielles, observent les lois que leurs ancêtres eux-mêmes avaient incarnées in illo tempore 80. Les vivants ,quant à eux - familles, clans, tribus - avaient besoin des dieux pour les protéger de la famine, de la maladie, des invasions ennemies et autres calamités. « Le bonheur des morts dépend du culte respectueux que leur rendent les vivants, dit Lafcadio Hearn, et

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Le chemin, une vision écologiste du monde 1/3


par Edward Goldsmith*

 

Les divinités ancestrales font donc partie de la société au même titre que les vivants, comme l’a souligné il y a de nombreuses années William Robertson- Smith (1846-1894). Ce qui est particulièrement important, c’est que les dieux de l’homme traditionnel, comme sa force vitale, reflétaient fidèlement la structure hiérarchique de la société à laquelle il appartenait.


E. Driver montre que les différences dans la façon dont les sociétés d’Amérique du nord organisaient leur panthéon s’explique par leur degré d’intégration ou de centralisation : « Il y avait une tendance marquée à ranger les dieux par rangs hiérarchisés dans les régions où l’on rangeait les gens de la même manière, et à ignorer de tels classements là où l’égalitarisme dominait les sociétés humaines. Ainsi, les peuples des régions centrales classaient leurs dieux par rang précis, tandis que ceux des plateaux sub-arctiques et du Grand Bassin croyaient en un grand nombre d’esprits de rang à peu près égal. D’autres adoptaient une attitude intermédiaire. Les Pueblos, qui s’accordaient à reconnaître une nature divine à un grand nombre d’êtres spirituels, étaient également peu enclins à établir une hiérarchie entre ceux-ci, de même que l’égalité régnait dans leur société.83 « 



Les Swazis, au contraire, forment une société cohérente et hiérarchiquement organisée, et d’après Hilda Kuper, leurs dieux sont organisés de même : « Dans le culte des ancêtres, le monde des vivants est projeté sur un monde spirituel ( emadloti). Hommes et femmes, jeunes et vieux, aristocrates et gens du commun, perpétuent ces rapports de supériorité et d’infériorité transmis par leurs prédécesseurs. Les esprits paternel et maternel jouent des rôles complémentaires, pareils à ceux du père et de la mère dans la vie quotidienne; la fonction paternelle consiste à garantir le respect des obligations légales et économiques; l’esprit maternel exerce une influence protectrice moins formalisée. Bien que le culte s’inscrive dans le cadre de la parenté, à travers le roi considéré comme le père de tous les Swazis, il est élargi aux dimensions de la nation entière. Les ancêtres du roi sont les plus puissants des esprits 84. »


En remplissant leurs obligations et en obéissant à la loi cosmique, les hommes chthoniens observaient le mode de comportement le plus apte à maintenir l’ordre spécifique du cosmos reflété et consacré dans leur panthéon. De cette façon, les esprits divinisés des ancêtres, et donc la force vitale qu’ils personnifient , sont organisés de manière à refléter l’ordre spécifique de la société vernaculaire . Tout comme les esprits de la nature sont organisés de façon à refléter celui de la nature.


Cela signifie qu’avant tout, la structure de la société est sacralisée, et que ses membres sont contraints, sous peine d’encourir les châtiments les plus terribles, de la préserver quoiqu’il advienne.


Robert T.Parsons résume la nature et la fonction de la religion vernaculaire des Konos du Nigéria. Elle ne se borne pas à être « une organisation des rapports humains, mais inclut aussi les relations que les hommes entretiennent avec la Terre entière, avec la Terre où ils vivent et avec le monde invisible des forces et des êtres constructifs en lesquels ils croient.    » la religion les réunit tous en une totalité consistante85.  ».


Et par conséquent, le modèle de comportement allant de pair avec une telle religion doit être celui qui sert à maintenir l’ordre critique de cette « totalité consistante », c’est-à-dire, toute la hiérarchie cosmique .


Cependant la désagrégation de ces sociétés entraîne la mort de la religion chthonienne. Les dieux de l’Olympe furent le produit de cette désagrégation. Alors que le comportement des divinités chthoniennes originelles était régi par les grandes puissances qui gouvernaient le cosmos ( Moira, le destin, qui désigna jadis l’ordre spatial du cosmos, et Dikê, la justice, chargée de garantir l’ordre temporel), les dieux olympiens furent placés au-dessus de ces puissances cosmiques. Leur comportement, comme celui de la société en voie de désagrégation qu’ils reflétaient, n’était plus désormais soumis aux contraintes qui, jadis , avaient permis de maintenir l’ordre spécifique du cosmos.


Avec la désagrégation sociale, tout lien entre les dieux olympiens et la société fut rompu, car il n’y avait plus de société. L’accent fut mis sur le culte d’un dieu national, et finalement, sur celui du dieu universel. La société se décomposant encore un peu, la famille nucléaire serait le seul groupe social vernaculaire à persister. En bonne logique, le dieu universel fut doté d’une femme et d’un enfant, panthéon à effectif réduit, fidèle reflet de la nouvelle organisation sociale.


Au fur et à mesure que la société se désagrège et que la religion se détache du monde concret, que l’homme est coupé de la nature et de Gaia, son attitude et son comportement envers ses dieux cessent d’opérer dans son champ spécifique: à savoir la hiérarchie de Gaia. Sa religion devient au contraire hétérotélique vis-à-vis de cette hiérarchie, ne remplit plus son rôle social, écologique et cosmique, et conduit l’homme sur l’Anti-chemin.

 

Corriger les déviations


L’évolution des systèmes naturels ne peut suivre son cours normal le long de la constellation de chréodes que dans la mesure où ceux-ci sont aptes à faire face aux pressions internes ou externes susceptibles de les en écarter. Pour ce faire, il leur faut, soit se protéger de ces agressions (stabilité par résistance), soit corriger les écarts par rapport à leur trajet normal ou Chemin (stabilité par résilience), ce qui implique une interprétation correcte des causes de ces divergences.




En particulier, l’homme traditionnel interprétait invariablement la maladie de cette manière. Ainsi, chez les Tukanos de Colombie, selon Reichel-Dolmatoff, « La maladie est considérée comme la conséquence d’une rupture partielle de l’équilibre écologique provoquée par l’individu. Chasser au-delà de ses besoins et aussi gaspiller certaines ressources naturelles relativement rares par une cueillette excessive font partie de ses causes ordinaires .Le fragile équilibre qui existe dans un environnement naturel entre la nature et la société, et au sein de la société elle-même, est nécessairement lié au tout. »


En d’autres termes, « Quand il s’emploie à guérir, le chaman n’intervient pas tant au niveau individuel qu’à celui des structures supra-individuelles qui ont été désorganisées par l’individu. Pour être efficace, il lui faut appliquer son traitement aux parties perturbées de l’écosystème. On peut dire que le chaman tukano ne soigne pas le malade individuellement: sa tâche consiste à rétablir le bon fonctionnement de la société 87. »

Il le fait en réaffirmant les règles qui « empêcheront la chasse excessive, l’épuisement de certaines ressources végétales et un accroissement incontrôlé de la population 88. » D’évidence, le chaman est donc autre chose qu’un simple praticien de la médecine. Il est un « agent réellement efficace du contrôle et de la gestion des ressources », car il est capable de réduire effectivement la fréquence et la gravité des maladies que jusqu’ici la médecine moderne n’a en aucune façon réussi à vaincre.


La philosophie sous-jacente à cette approche et à ce traitement de la maladie est encore plus explicite dans le cas des devins qollahuayas de la communauté du Kaata des Andes boliviennes. Ils voient dans leur communauté une partie intégrante de l’Ayllu - représentation de leurs montagnes sous la forme d’un corps humain, avec ses communautés sur les hautes, basses et moyennes terres. D’après Joseph W. Bastien, la tête du Ayllu est la région humide de la puna, où les bergers font paître alpacas, lamas, moutons et cochons; les herbes qui y poussent sont les cheveux, les lacs d’Apacheta ses yeux. Le tronc est formé par les champs en terrasse plantés de pommes de terre, d’oca et d’orge.

 

L’Ayllu possède également un coeur et un foie qui produisent le sang et la graisse qui sont les « principes de la vie et de la force ». Les devins se chargent de les faire circuler à travers la communauté, et notamment, vers les « sanctuaires de la terre »grâce à des rites et cérémonies au cours desquels les malades « mangent avec la montagne ». Pour ce peuple Kaata, la santé de l’homme s’identifie donc à l’intégrité de l’Ayllu: il s’ensuit que lorsque les hommes , la société et l’environnement «  travaillent ensemble pour former un seul corps, le corps des individus malades redevient sain, et ainsi se produisent les guérisons. La métaphore corporelle fournit donc « un modèle systémique qui offre une analogie entre le corps humain, le corps social et celui formé par l’environnement ».


Les maladies sont diagnostiquées comme « signe de désordre entre l’homme et sa terre, ou entre son Ayllu vertical et l’Ayllu du Kataa ».La maladie est ensuite combattue «  non pas en enfermant l’individu dans un hôpital éloigné de sa terre, mais en rassemblant les membres du groupe social dans des rites pour qu’ensemble ils nourrissent toutes les parties de l’Ayllu du Kaata89. »


C’est là, pour Bastien, l’approche caractéristique de la maladie de tous les peuples des Andes. Pour eux, celle-ci: « est un phénomène à la fois organique, culturel, écologique et social .(...) Grâce à la métaphore corporelle, les devins non seulement examinent, mais relient ensemble les réseaux complexes des facteurs écologiques et de la structure sociale avec le mal physique. Ceci parvient souvent à empêcher le retour de la maladie, car ils prennent des mesures pour agir sur les causes sociales et écologiques qui la provoquent 90. »


L’homme traditionnel parvient ainsi à diagnostiquer les maladies les plus diverses comme symptômes des déséquilibres écologiques et sociaux qui apparaissent lorsque le chemin est délaissé et qu’une violation des lois du cosmos en perturbe l’ordre spécifique: l’équilibre ne peut être rétabli qu’en corrigeant ces écarts et en retrouvant le Chemin.


L’homme moderne aborde au contraire ces problèmes selon un schéma de relations de cause à effet d’après lesquelles la maladie est perçue comme le résultat d’un événement ponctuel, par exemple l’action d’une bactérie , d’un virus ou d’un autre élément pathogène qui devra être éliminé, généralement en lui livrant une guerre chimique. Pour ce faire, nous construisons des usines pour fabriquer les produits chimiques en question, des magasins pour les vendre, des hôpitaux pour les dispenser et des universités pour former des ingénieurs chimistes, les pharmaciens, les médecins et autres spécialistes qui se chargeront de produire, de prescrire , de vendre. Nous plaçons donc notre confiance dans le développement scientifique, technologique et industriel - baptisé progrès. Notre société est programmée pour alimenter ce « progrès ». Cela peut éventuellement servir à soulager quelques malades; cela servira toujours les intérêts des industriels et de leurs alliés; mais cela n’agira en rien sur la fréquence des maladies.


Il en est ainsi pour tous les problèmes auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés, qu’il s’agisse de chômage, de criminalité, de délinquance, de drogue, d’alcoolisme, de pollution, d’épuisement des ressources naturelles, de déforestation ou du réchauffement de la planète. Chacun d’eux est interprété de manière à rationaliser les politiques déjà adoptées: celles qui contribuent le plus au développement économique et répondent donc le plus exactement aux exigences des firmes et des institutions qui ont la haute main sur notre société. En d’autres termes, au lieu de percevoir dans tous ces problèmes les conséquences inévitables du développement économique ou du progrès - le processus anti-évolutif qui nous écarte toujours davantage du Chemin; ils sont interprétés comme la preuve que le développement économique n’a pas été assez rapide ni assez poussé, que nous ne nous sommes , en fait, pas encore assez écartés du Chemin .




La grande réinterprétation


Toutes les preuves empiriques ou théoriques ne suffiront pas à convaincre les scientifiques orthodoxes et autres chantres du modernisme du moindre des principes d’une vision écologique du monde. Si ces principes en arrivent un jour à être acceptés, ce ne sera pas parce qu’ils auront été « prouvés » au sens scientifique du terme, mais parce que le paradigme ou canon dominant de la connaissance aura suffisamment changé pour qu’ils deviennent compatibles avec lui.


Inversement, aucune preuve empirique ou théorique de la non-validité d’une hypothèse ne peut amener les scientifiques à l’abandonner si elle participe de la «  sagesse » conventionnelle, du «  paradigme dominant » ou du « savoir canonique » .


Il est donc clair que, tant que nous argumentons dans le « cadre conceptuel » du paradigme dominant ou du modèle de connaissance en vigueur, nous ne pouvons convaincre qui que ce soit d’accepter une idée nouvelle pas plus que d’abandonner une idée ancienne. « La démonstration, poursuit Polanyi, doit être complétée par les formes de persuasion propres à induire une conversion91. »


L’acceptation des principes exposés dans mon livre Le Défi du XXIe siècle, demande l’abandon du paradigme scientifique lui-même et de la conception moderniste du monde qui en est le fidèle reflet ; ils doivent être remplacés par la conception écologique du monde. Une telle conversion, ou changement généralisé de paradigme, entraîne une profonde réorganisation du savoir qui forme notre vision du monde. Elle doit toucher jusqu’à ses fondements métaphysiques, éthiques et esthétiques.


On qualifie en général de millénaristes les cultures nées dans de pareilles conditions, parce qu’elles ont proliféré en Europe au Xe siècle, période de bouleversements socio-économiques qui provoquèrent de graves tensions sociales ; leurs adeptes étaient convaincus que l’an 1 000 présageait la fin du monde à laquelle il fallait se préparer spirituellement. Ces mouvements sont également qualifiés de messianiques parce qu’ils sont souvent guidés par un prophète qui se considère comme inspiré par Dieu - comme la réincarnation d’une grande figure religieuse ou, lorsque ces mouvements naissent chez les Juifs, le messie lui-même. Des mouvements de ce genre ont fleuri à travers le Tiers-Monde, surtout au cours de la période coloniale. A Lagos, les cultes messianiques sont si nombreux que les messies en sont arrivés à fonder le premier syndicat de messies du monde. Anthony Wallace les qualifie de cultes « revitalistes 92».


L’incapacité de plus en plus patente de toutes les politiques fondés sur la conception moderniste du monde et ses paradigmes dérivés - en particulier ceux de la science et de l’économie moderne - à répondre aux besoins psychologiques les plus profonds, ou même à résoudre aucun des problèmes qui menacent notre survie sur cette planète, créée des conditions de plus en plus propice à l’émergence de mouvements revitalistes. Il y a de grandes chances pour que ces mouvements soient touchés par les idées écologiques qui sont dans l’air du temps et dont la pertinence est chaque jour plus apparente, même aux plus aveugles d’entre nous. Certains signes donnent à penser que ces mouvements pourraient prôner un retour à un mode de vie traditionnel. Ainsi, alors même que la montée du fondamentalisme dans les pays musulmans et en Inde apparaît comme une poussée très antipathique de chauvinisme, de fanatisme et d’intolérance, c’est aussi indéniablement une réaction contre l’impérialisme économique occidentale et la dislocation des cultures et des traditions musulmanes et hindoues provoquées par le développement scientifique, technologique et industriel occidental.




Nous ne pouvons nous permettre d’attendre de voir si ces mouvements sont appelés ou non à se développer en cultes revitalistes assez puissants pour transformer notre société. Nous devrons oeuvrer à cette transformation et créer les conditions dans lesquelles ils auront des chances de se développer. Souvenons-nous que la conception écologique du monde est d’abord celle de sociétés fondées sur la famille et la communauté, tandis que la conception moderniste et industrielle est fondée sur l’Etat et les grosses entreprises. Il nous faut donc lutter pour affaiblir systématiquement les principales institutions du système industriel: l’Etat, les firmes géantes, la science et la technologie qu’elles mettent à profit pour transformer la société et le monde naturel.


Parallèlement, nous devons recréer autant que possible la famille, la communauté, et l’économie localisée et diversifiée qui leur fournissent une base matérielle, desserrant ainsi l’emprise quasi-universelle d’un système économique destructeur qui est en tout cas sur le déclin et peut-être proche de l’effondrement.


En multipliant les efforts dans cette direction, nous préparons du même coup le terreau dans lequel les idées écologiques pourront s’enraciner et prospérer. Puissent-elles inspirer ceux qui nous remettront sur le Chemin, et par là-même régénérer et protéger ce qui reste encore de ce monde merveilleux dont nous avons eu le privilège d’hériter.


Édouard Goldsmith


Directeur de la revue The Ecologist depuis 1969, militant écologiste et communautaire, Prix Nobel alternatif 1992, Fondateur de ECOROPA, auteur de nombreux ouvrages dont : 5.000 jours pour sauver la planète, éd. du Chêne, 1972. (publié en six langues), et le dernier publié en France : Le Défi du XXIe siècle, une vision écologique du monde. Éd. Du Rocher, Paris, 1995.

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Le chemin, une vision écologiste du monde 1/3


par Edward Goldsmith*

 


D’évidence pour toute personne sensée, les politiques que l’on adopte un peu partout contre les problèmes actuels : pauvreté, chômage, populations sans logis, épidémies, délinquance, toxicomanie et destruction de l’environnement ne sont pas efficaces. Ou alors ces problèmes ne s’aggraveraient pas à un rythme sans précédent.


Il s’ensuit que la seule attitude responsable, la seule honnête en fait, consiste à prendre du recul pour réexaminer les présupposés fondant ces politiques. Ces présupposés sont à ce point étroitement liés qu’ils forment une vision du monde cohérente que j’appelle vision moderniste.

Selon Michael Polanyi, une vision du monde est le « cadre conceptuel » dans lequel est organisé le savoir d’une société. C’est à sa lumière que les individus et les organisations de la société : familles et communautés dans les sociétés traditionnelles, firmes et institutions d’État dans la société industrielle atomisée, et la société elle-même, tentent de comprendre leurs relations avec leur environnement total, y compris le monde des dieux et des esprits. C’est sur la base d’une telle vision du monde, purement subjective, et de ses « paradigmes constitutifs » qu’une société détermine ses comportements, et, pour la société moderne, ses décisions politiques et économiques. C’est sur cette même base qu’on les justifie et qu’on les légitime. Ainsi Adam Smith démontrait-il, dans La Richesses des Nations, qu’un égoïsme maximal était non seulement de l’intérêt matériel de chacun, mais de celui de la société en général, philosophie optimiste qui justifia l’individualisme, reflétant la désagrégation de la société qui suivit la révolution industrielle. Quant au darwinisme, Oswald Spengler y a vu à juste titre « l’application de l’économie à la biologie » - la sélection naturelle de Darwin n’étant qu’une version biologique de « la main invisible » d’Adam Smith, servant avant tout à légitimer l’entreprise prométhéenne de la société moderne qu’on fait passer de cette façon pour un processus naturel.


Il est très difficile de modifier une vision du monde, car c’est un système hautement cohérent, jouissant ainsi d’un grand crédit, qui décrit avec exactitude les relations de la société avec son milieu.

Cette cohérence provient pour une grande part du fait que, comme toute organisation d’informations dans un monde naturel, telle que celle qui est contenue dans un œuf fertilisé, le cerveau humain, ou la culture d’une société vernaculaire, elle exerce une forte influence sur ses propres parties. Il en résulte que chacune des différentes disciplines dans lesquelles est divisé le savoir moderne traite sa matière selon un paradigme spécifique qui reflète fidèlement la vision du monde moderne. De là provient que le monde vivant, à chaque niveau d’organisation, est considéré comme étant composé de particules discrètes, individualistes, compétitives, uniquement concernées par leurs seuls intérêts et leur survie, sans considération aucune pour l’intérêt ni la survie des plus grands systèmes naturels dont elles ne sont que les parties différenciées, dont l’existence même, bien souvent , est niée.

Autre obstacle à la modification d’une vision du monde : les individus et les sociétés qui ont misé, psychologiquement, sur cette perception dans son intégralité, la défendent contre tout savoir qui en entamerait le crédit. C’est le « principe de préservation des structures cognitives » de l’anthropologue américain A.F.C. Wallace. Il s’applique, par exemple, aux professionnels cherchant à conserver leur paradigme, leur discipline, alors même que celle-ci est depuis longtemps totalement déconsidérée aux yeux des gens de bon sens.

Qui plus est, les théories non conformes aux paradigmes établis, donc à la vision du monde dont elles sont les dérivés, tendent à se couler tôt ou tard dans ce moule. En soixante ans, par exemple, les béhavioristes ont adapté la psychologie au paradigme des sciences ; les néo-darwiniens et les sociobiologistes en ont fait autant de la biologie théorique ; la sociologie moderne, elle aussi, est devenue mécaniste et réductrice ; enfin le développement de la nouvelle écologie, dans les années quarante et cinquante, a mis au monde une écologie newtonienne, qui, loin de fournir des bases théoriques aux mouvements écologistes, comme leurs membres trop souvent l’imaginent, justifie au contraire et soutient le développement économique qui est la seule cause de ces destructions qu’ils désirent tant arrêter.


Ainsi a-t-on ajusté le savoir académique au lit de Procuste du paradigme scientifique, donc à la mentalité moderniste, l’allongeant ou le raccourcissant aux bornes d’une vision du monde atomisée, mécaniste, pour laquelle les gens ne sont guère que des machines, et leurs besoins uniquement matériels et techniques - ceux là même, précisément que l’Etat et le système industriel sont capable de satisfaire.


De plus, tout savoir que l’on ne saurait adapter à ce moule, quand bien même serait-il authentique et important, est rejeté avec brutalité. Ainsi dispose-t-on de toute théorie fondée sur l’idée que ce monde est ordonné, capable d’évoluer vers un but, plutôt qu’aléatoire, organisé plutôt qu’atomisé, coopératif plutôt que purement compétitif, dynamique, créatif et intelligent, plutôt que passif et robotisé, autorégulé plutôt que soumis aux contrôles d’agents extérieurs (États et firmes), tendant à l’homéostasie et à la stabilité, plutôt que pris dans un changement perpétuel sans direction déterminée. Ceci nous débarrasse, en fait, de tout élément de compréhension qui pourrait nous faire découvrir la vraie nature du monde où nous vivons.


Une vision des choses aussi aberrante empêche d’aborder correctement les problèmes menaçant notre survie et forcément d’envisager toute politique d’arrêt de la dévastation de la planète et d’incitation à un mode de vie non destructeur, épanouissant. Il devient donc urgent de trouver une vision écologique qui le permettrait.


J’ai tenté dans  Le Tao de l'écologie  de poser les principes de base d’une telle vision. Ces principes, étroitement apparentés, dessinent un modèle global et cohérent de nos relations avec le monde ainsi qu’une ligne de conduite, explicite et implicite, pour ceux qui en sont imprégnés.


Il m’a toujours paru évident de s’inspirer de la vision du monde des sociétés vernaculaires où, partout, les gens vivaient en harmonie avec la nature.


On m’a beaucoup critiqué pour cela. Il me semble pourtant aussi présomptueux de postuler une vision du monde idéale que de postuler une société idéale sans aucun précédent dans l’expérience humaine, et dont la viabilité sociale et écologique reste à démontrer. Karl Marx est certes tombé dans cette erreur, mais il y est rejoint par les adeptes du progrès économique qui s’obstinent à renforcer un monde purement technologique - produit de l’industrie moderne - sans se demander si l’on peut s’y adapter, ou si l’écosphère peut le supporter au-delà de quelques décennies.


Je suis frappé de m’apercevoir qu’à la base, partout, les principes de la vision du mondes des premières sociétés vernaculaires étaient les mêmes. Ce qu’a souligné Mircea Eliade dans nombre de livres, ainsi que les tenants de la Philosophie Pérenne : Ananda Coomaraswamy, René Guénon, Titus Buckhardt, entre autres. Pour moi ces principes doivent fournir les fondements d’une vision écologique du monde. Le premier de ces principes est que le monde vivant, ou l’écosphère2 , est la source de tout bienfait, et donc de toute richesse. Le deuxième est que l’écosphère ne perpétue ses bienfaits que si l’on conserve religieusement son ordonnancement délicat. Des deux premiers découle le troisième, que le but de toute société écologique est de conserver l’ordre critique de la société, de la nature et du cosmos qui les englobe. Je ne parlerai guère du premier, implicite dans les deux suivants. Du deuxième je traiterai rapidement, bien qu’il soit implicite dans le troisième, le seul dont je traiterai en profondeur3.


L’ordre


L’ordre, comme l’avait pleinement compris l’homme traditionnel, est une caractéristique essentielle de la hiérarchie gaïenne. Son corps même, sa maison, son temple, la société, la nature, le cosmos tout entier, reflétaient pour lui un ordre qui était à la fois universel et spécifique. Le terme même de « cosmos » désignait initialement l’ordre. Dans de nombreuses cosmologies, comme le souligne Mircea Eliade4, le cosmos faisait son apparition après que Dieu eût réussi à vaincre un gigantesque monstre ou dragon , symbole du chaos originel . Souvent , le corps du monstre était la matière première à partir de laquelle le cosmos était façonné. Ainsi, Marduk l’avait modelé avec le corps du monstre marin Tiamat, et Yaveh l’avait modelé avec le corps du monstre primordial, Rahab. Cependant, afin d’empêcher le retour au chaos originel, cette victoire devait être renouvelée chaque année.

On définit ordinairement l’ordre comme l’influence du tout sur les parties. Rupert Riedl y voit « l’expression de la conformité à la loi »5 . Je préférerais dire : l’expression des contraintes que le tout impose aux parties afin qu’elles accomplissent leurs fonctions homéothéliques ( du grec homéo : identique et télos : but6 ), c’est-à-dire qu’elles poursuivent les objectifs des grands systèmes les contenant, si bien qu’elles en préservent l’intégrité et la stabilité. Le monde est ordonné, c’est évident. S’il ne l’était pas, nous ne pourrions pas le comprendre. Il n’y aurait aucune science d’aucune sorte, quelle qu’en soit la définition.

Pour citer Riedl de nouveau : «  un monde sans ordre n’aurait aucun sens. Il ne serait ni reconnaissable, ni concevable »7.

L’évolution et ses principes constitutifs créent l’ordre. Chaque système s’organise, se différencie et donc se spécialise en remplissant des fonctions diverses. Au fur et à mesure, ma compétition fait place à la coopération, la fréquence et la gravité des ruptures diminuent, et ainsi les systèmes deviennent plus stables. De fait, l’ordre implique l’organisation, la différenciation, la spécialisation, la coopération et la stabilité. Il ne s’agit que de manières différentes d’appréhender le caractère essentiel du monde vivant. L’ordre ne peut croître indéfiniment ; il en existe un degré optimum à chaque niveau d’organisation de la hiérarchie gaïenne. Les organismes doivent montrer plus d’ordre que les familles, qui à leur tour doivent être plus ordonnées que les communautés dont elles font partie, elles-mêmes plus ordonnées que les sociétés qui, dans des conditions normales, tendent à être des organisations assez lâches de familles et de communautés. L’ordre de l’écosystème auquel elles appartiennent, organisé de façon encore plus floue, est d’autant moins perceptible. Ces différences doivent être respectées, sinon ces systèmes naturels de base ne seraient plus en mesure de remplir les fonctions qu’eux seuls sont en mesure de remplir homéotéliquement.


L’écosphère , bien entendu, se déploie dans le temps comme dans l’espace . Il est plus exact de la considérer comme une entité spatio-temporelle. Son aspect spatial n’est qu’une abstraction, comme du reste son aspect temporel. Ludwig Von Bertalanffy voit dans les structures « des procédés rapides de longue durée » et dans les fonctions « des procédés rapides de courte durée »8. En insistant sur l’aspect temporel d’un système naturel, on se focalise sur le processus aux dépens de la structure ; dès lors un processus est désordonné ou aléatoire lorsqu’il peut évoluer dans n’importe quelle direction  ; son comportement est donc imprévisible. Lorsqu’en revanche un ordonnancement se dessine, le processus se soumet à l’influence du tout dont il fait partie. Sa latitude de choix se réduit car il devient une part indifférenciée d’un processus écosphérique voué à un objectif déterminé. Dire qu’un processus vital s’oriente vers un but revient ainsi à énoncer qu’il est ordonné. Les deux ne sauraient être séparés.

On voit que les animaux boivent, mangent, se reproduisent car ces processus font partie d’eux autant que les organes destinés à ces fonctions. Ceci vaut pour les familles, les communautés, les écosystèmes, la biosphère même. Pour citer le biologiste Colin Pittendrigh « une organisation sans objectif est une absurdité »9.

Dans une vision du monde écologique, la hiérarchie de l’écosphère révèle un ordre spatio-temporel unique et sa structure et ses fonctions obéissent aux mêmes lois, dont les plus générales s’appliquent également aux organismes biologiques, aux communautés vernaculaires, aux sociétés et jusqu’à Gaïa. L’homme vernaculaire le savait. Radcliffe Brown nous dit bien que si l’ordre de la nature, pour nous, est une chose, et l’ordre social une autre, pour l’Australien (aborigène) ils ne font qu’un, comme d’ailleurs pour tous les peuples traditionnels imbus d’une vision chtonique de l’univers.

L’ordonnance spatiale et temporelle du monde vivant échappe aux sciences réductrices, car à moins d’envisager un système naturel globalement dans son champ propre en tant qu’élément d’une hiérarchie de systèmes plus grands dont il poursuit les buts et dont l’influence le gouverne, on ne saurait percevoir qu’il est ordonné et intentionnel.


L’ordre est spécifique


Les systèmes, ou processus vivants à tous les échelons de la hiérarchie gaïenne, ont une structure spécifique - celle qui est compatible avec l’accomplissement de leurs fonctions homéotéliques. Ainsi, la structure d’un organisme, comme celle de tous les systèmes naturels, est bien spécifique : ses divers fluides corporels, par exemple, doivent présenter une composition chimique et biologique « normale ». A quoi sinon serviraient les analyses ? Les caractères essentiels de la communauté humaine sont eux aussi spécifiques. Elle doit se composer de familles étendues et de groupements sociaux intermédiaires qui relient tous les individus entre eux en formant des unités de comportement social cohésives, qui, en fonction de la société à laquelle elles appartiennent, se différencieront par toutes sortes de caractères relativement superficiels, de manière à satisfaire aux exigences de leur milieu spécifique.

Toute structure culturelle témoigne aussi d’un ordre spécifique, et ses caractéristiques ne peuvent être comprises qu’en mettant en évidence les fonctions qu’elles assument. La suppression de coutumes et d’institutions vernaculaires, sous prétexte qu’elles ne répondent pas à nos critères moraux, peut avoir des conséquences fatales pour la culture concernée - tout comme l’ablation d’un organe essentiel peut entraîner la mort d’un organisme.

Tout comme les sociétés, les écosystèmes présentent un ordre spécifique. Ils doivent comporter des plantes vertes, capables par la photosynthèse de capter l’énergie solaire ; des herbivores qui s’en nourrissent ; des prédateurs qui mangent les herbivores et régulent ainsi quantitativement et qualitativement leurs populations ; tout comme des décomposeurs aptes à réduire les matériaux biologiques en leurs composants qui seront la matière première permettant à l’ensemble du cycle de se perpétuer.

Bien que tous les écosystèmes terrestres soient conçus sur le même plan de base, ils se singularisent à bien des égards. D’un système à l’autre, des espèces très différentes sont chargées de remplir les fonctions écologiques essentielles, fonctions qui, en outre, présenteront des degrés variés de complexité, de diversité, de coopération et de compétition.

L’écosphère elle-même, le système qui englobe tous les autres, doit pour la même raison manifester un ordre spécifique. James Lovelock a clairement montré comment c’est le cas pour l’atmosphère terrestre au niveau chimique. Sa teneur en gaz carbonique, notamment, a une valeur bien définie ; si elle était trop faible, la Terre serait trop froide ; trop forte, sa température dépasserait ce que peuvent supporter la plupart des êtres vivants. Sa teneur en oxygène est tout aussi spécifique : si elle était trop faible, nous ne pourrions respirer, mais si elle était élevée, l’atmosphère terrestre serait si inflammable que la moindre étincelle déclencherait des incendies qu’il serait impossible d’éteindre.

Nous voyons donc que toutes les variations adaptatives surgissant dans un système naturel doivent viser soit à maintenir, soit à accroître son ordre spécifique, et donc celui de l’écosphère elle-même. Ces variations ne se produisent pas pour elles-mêmes, mais afin d’empêcher qu’interviennent des changements plus profonds, donc plus perturbateurs.

L’homme traditionnel connaissait l’ordre de l’univers spécifique ; aussi son souci premier était-il de le préserver, car il savait que c’était seulement ainsi qu’il pouvait accroître son bonheur et même assurer sa survie. Par contre, violer l’ordonnancement spécifique du cosmos ne pourrait qu’entraîner les pires catastrophes. La crainte omniprésente de déranger l’ordre spécifique du cosmos se reflète dans les tabous que toutes les sociétés tribales élèvent contre la confusion des choses qui appartiennent aux différentes classes ou régions en lesquelles le cosmos est censé être divisé. Cela permet d’expliquer en grande partie les tabous alimentaires. Comme le remarque l’anthropologue Mary Douglas, s’il est interdit de manger du porc chez les Hébreux, c’est probablement parce que celui-ci est classé dans la catégorie des créatures abominables et impures.

Tout comme les animaux aquatiques sans nageoires ni écailles qui n’entrent pas dans des catégories cosmiques naturelles. Ou des créatures aériennes qui ne volent pas ni ne sautillent, sont aptères ou sans pattes10. Manger ce genre d‘animaux ne peut qu’amoindrir la force vitale, en menaçant l’ordre spécifique du cosmos. Les mariages mixtes entre groupes sociaux naturellement exogames sont prohibés pour les mêmes raisons : ils menacent l’ordre spécifique de la société, et donc du cosmos.

D’après Metuh, chez les Igbos du Nigeria, « les déviations qui perturbent l’ordre naturel sont appelés aru, littéralement abominations ». Mais, par ailleurs, le mot aru signifie « crime contre la nature ». Parmi ces crimes, on compte un certain nombre d’actes non naturels qui défient les catégories normales du comportement - par exemple, rapport sexuel entre un homme et la femme de son père, ou avec un animal. La naissance de jumeaux ou l’éclosion d’un seul poussin entrent aussi dans cette catégorie. Ces événements tabous sont aru parce que les Igbos sont convaincus « qu’ils transgressent les lois gouvernant l’ordre ontologique et sèmeront donc le désastre sur la communauté »11.

Hélas, le progrès économique ne peut s’effectuer qu’en perturbant l’ordre spécifique du monde naturel. Au fur et à mesure que se sont formés la vision du monde moderniste et le paradigme scientifique que l’on a développé pour le rationaliser et donc le légitimer - entreprise anti-évolutive-, les notions d’équilibre et d’harmonie ont été de plus en plus reléguées au second plan.

Les scientifiques ont cherché par tous les moyens de nier la spécificité de l’ordre de la nature. Pour Descartes, les êtres vivants, et pour Locke l’esprit humain lui-même, n’étaient selon Passmore12 pas autre chose que de la cire, « souple, malléable à notre gré ».


La plupart des historiens et des sociologues modernes portent le même regard sur la société. H.A.L. Fischer (1865-1940), par exemple, affirme que l’homme n’a pas de nature propre, mais seulement une histoire - indiquant ainsi que le comportement humain est indéfiniment modelé par les hasards de l’histoire. Wilson parle lui aussi de « l’extrême plasticité du comportement social », impliquant que nous pouvons pratiquement nous adapter à n’importe quel environnement social - y compris, bien sûr, celui que nous impose le développement économique : le progrès.


Quand débuta l’écologie, en réaction contre le paradigme scientifique13, elle chercha bien évidemment à faire revivre le concept d’équilibre de la nature. Ainsi, pour S.A. Forbes, « un équilibre idéal de la nature est celui qui dispense le plus de bienfaits à toutes les espèces 14». W.C. Allee et les principaux autres membres de l’école d’écologie de Chicago, reconnaissaient, eux aussi, le principe d’équilibre de la nature selon lequel « la communauté maintient un certain équilibre, établit une frontière biotique et possède une certaine unité en parallèle à l’équilibre et à l’organisation dynamiques des autres systèmes vivants 15».


Dans les années 1930 et 1940 cependant, l’écologie fut systématiquement transformée pour être conforme au paradigme scientifique. Les écologistes cherchèrent à discréditer le concept d’équilibre de la nature, tout comme ils remettaient en question les autres principes écologiques établis : ceux de la succession conduisant au climax, du tout supérieur à la somme des parties, et de la diversité comme source de stabilité.


La stabilité


Un système naturel est stable lorsqu’il est capable de maintenir les caractéristiques principales de sa structure spécifique face aux perturbations internes ou en provenance de l’extérieur.


De ce fait, loin de rechercher le changement, les systèmes naturels s’efforcent de l’éviter. De ce fait, le changement ne se produit pas parce qu’il est souhaitable en soi, mais parce que, dans certaines conditions, il est nécessaire pour en prévenir d’autres qui seraient plus importants et plus dévastateurs.


Ceux qui sont imprégnés du paradigme scientifique, et donc de la conception moderniste du monde, focalisent leur attention sur le changement. Le monde est pour eux en état de perpétuel changement et se transforme constamment dans une direction jugée souhaitable et progressiste, de façon à faire croire que le développement économique ou le progrès est un phénomène naturel.


La réalité est tout autre. La continuité - ou stabilité - a toujours été la caractéristique la plus frappante du monde vivant.


Aussi bien, Waddington que Monod ont été impressionnés par la constance des êtres vivants. Thorpe encore davantage, pour qui il était aussi difficile d’expliquer la constance de certaines formes biologiques que «  de rendre compte de leur évolution ». Par exemple remarqua-t-il, « La bergeronnette ( Motacilla) se trouvait dans le jardin avant que l’Himalaya ne se soulève ! Cette constance est si extraordinaire qu’elle semble exiger un mécanisme spécial qui rende compte non de l’évolution mais de la fixité de certains groupes. 16»


Weiss en avait lui aussi conscience. Nous nous préoccupons tant du changement que nous avons totalement négligé la constance, moins fascinante, mais plus fondamentale du monde vivant. Il écrit :« Dans notre système d’éducation, nous réagissons comme des rédacteurs de presse qui mettent en vedette le spectaculaire et négligent les phénomènes beaucoup plus constants 17».


Nous insistons donc sur l’évolution, mais ne faisons pas comprendre à nos enfants que les caractères les plus fondamentaux de tous les êtres vivants sont exactement les mêmes et «  sont restés les mêmes depuis le plus simple des organismes vivants que nous connaissions jusqu'à l’homme ». Nous devrions leur dire que : « Tous les mécanismes biochimiques de synthèse macromoléculaire, d’utilisation de l’énergie, respiration, stockage, prolifération, division cellulaire, structuration et fonctionnement de la membrane, contractilité, excitabilité, formation des fibres, pigmentation et bien d’autres (...) sont tous fondamentalement restés inchangés au cours des âges. 18»


Ceci doit être vrai de l’évolution sociale, comme de l’évolution biologique. Le caractère primordial des sociétés vernaculaires où l’humanité a vécu quelques 90% de son séjour sur Terre, est la stabilité. C’est particulièrement vrai des sociétés de chasseurs-cueilleurs. A l’âge de pierre, par exemple, les techniques de taille des silex n’ont pas varié pendant 200 000 ans. Ni le mode de vie des indigènes aborigènes australiens depuis au moins 30 000 ans. « L’éthos australien, écrit l’anthropologue W.E.H Stanner, semble être la continuité, la constance, l’équilibre, la symétrie et la régularité. L’importance de la continuité est telle qu’ils ne sont pas seulement un peuple «  sans histoire », mais un peuple qui a été capable - pour ainsi dire - de vaincre l’histoire, de devenir an-historique en esprit et en sentiments. 19». La même observation vaut probablement pour les sociétés de chasseurs-cueilleurs et les sociétés tribales en général lorsqu’elles vivent dans l’environnement auquel leur évolution sociale les destinait.


Homéostasie


Les organismes vivants sont des systèmes cybernétiques autorégulés capables de conserver par eux-mêmes leur stabilité (tant résiliante que résistante). C’est ce que l’on appelle l’homéostasie. Pour Claude Bernard, la réalisation de cet état de bien-être et de liberté est obligatoirement le but fondamental de tous les êtres vivants. Le terme homéostasie fut employé pour la première fois par Walter Cannon dans son remarquable ouvrage The Wisdom of the Body ( la sagesse du corps). Cannon était frappé par le fait que les organismes, « composés d’une matière caractérisée par une instabilité et une variabilité extrêmes, sont parvenus à apprendre à préserver leur stabilité et la constance de leur état en présence de conditions qui devraient en toute logique se révéler profondément perturbatrices 20». C’est ainsi que les mammifères sont capables de maintenir constante la température de leur corps en dépit des variations extérieures.


Considération intéressante , Cannon estime probable que les mécanismes qu’il a observés chez les organismes vivants puissent agir dans d’autres systèmes naturels, ce qui permettrait d’expliquer leur stabilité. Une étude comparée, suggère-t-il, pourrait montrer que toute organisation complexe doit être capable « d’ajustements autorégulateurs plus ou moins efficaces pour empêcher l’arrêt de ses fonctions ou la désintégration rapide de ses parties constitutives lorsqu’elle est soumise à des pressions 21».


Eugène Odum explique comment les écosystèmes sont dotés des mécanismes nécessaires à l’autorégulation et donc à l’homéostasie : « Outre les flux énergétiques et physiques, les écosystèmes abondent en réseaux d’information faisant appel à des flux physiques et chimiques de communication qui relient toutes les parties et gouvernent ou régulent le système dans son ensemble. En conséquence, on peut considérer que les écosystèmes sont par nature cybernétiques, mais que leurs fonctions de contrôle sont cependant internes et diffuses, et non externes et précises, comme c’est le cas pour les systèmes cybernétiques conçus par l’homme. 22»


Roy Rappaport fut probablement l’un des premiers anthropologues qui démontra que les sociétés tribales sont capables d’un tel comportement. Dans son remarquable livre Pigs for the Ancestors, il interprète en termes cybernétiques le cycle rituel d’un petit groupe social de Nouvelle-Guinée, montrant qu’il s’agit avant tout d’un moyen de maîtriser l’impact du groupe sur son milieu naturel pour garantir sa viabilité ou stabilité23. Tout à fait indépendamment de Rappaport, Gerardo Reichel-Dolmatoff interpréta de façon similaire les traditions culinaires des Indiens Tukanos de Colombie. Thomas Harding estime lui aussi que les sociétés peuvent avoir un comportement homéostatique et, par là-même, préserver leur stabilité. » Lorsqu’elle est soumise à des pressions extérieures, écrit-il, une culture subira si nécessaire des transformations spécifiques à seule fin de conserver intacts sa structure et son caractère fondamental. 24»


Dans son ouvrage fondateur, La Terre est un être vivant : l’hypothèse Gaïa, James Lovelock montre que Gaïa elle-même manifeste un comportement homéostatique. Lovelock est frappé par l’extraordinaire relation de la Terre avec son environnement : l’atmosphère. Celle-ci a dû se maintenir très semblable à ce qu’elle est aujourd’hui au moins « depuis que les animaux à respiration aérobie vivent dans les forêts », soit à peu près 300 millions d’années. Les archives fossiles montrent que le climat a très peu changé depuis l’apparition de la vie sur Terre, il y a quelques 3500 millions d’années. Et pourtant, la quantité de chaleur produite par le Soleil, les caractéristiques de la surface terrestre et la composition chimique de l’atmosphère ont presque, à coup sûr, considérablement évolué au cours de la même période25.


Ce qui manque cependant dans le débat actuel sur l’homéostasie, c’est la conscience que les systèmes naturels font partie intégrante de la hiérarchie gaïenne, et qu’un système ne pourra maintenir son homéostasie que si la hiérarchie de systèmes naturels à laquelle il appartient en est elle-même capable. En d’autres termes, un système ne peut être stable que si les systèmes plus vastes auxquels il appartient le sont aussi. Il ne peut y avoir, par exemple, d’économie stable dans une société qui ne l’est pas, de société stable dans un écosystème instable, et quoi que ce soit de stable quand l’écosphère elle-même a été déstabilisée, comme c’est le cas aujourd’hui. Par conséquent, pour qu’un système naturel maintienne son homéostasie, son comportement doit être homéotélique vis-à-vis de la hiérarchie gaïenne, ce qui revient à dire que sa priorité doit être de maintenir l’ordre spécifique de l’écosphère ou la stabilité de l’écosphère.


Homéorhésie


En dépit de la tendance fondamentale de la nature à un certain immobilisme, les êtres vivants sont soumis à des changements dynamiques : l’œuf fertilisé devient un foetus, l’enfant un adulte, l’écosystème pionnier un Climax et (parfois) les organismes unicellulaires se transforment en organismes multicellulaires. Comment concilier cette tendance au changement et la thèse de la stabilité d’ensemble ?


Du point de vue de l’évolution, ces processus de transformation ne contredisent pas le principe général de stabilité si on les envisage de manière globale : on peut considérer le développement des organismes individuels (ou ontogenèse) comme les processus à court terme (opérations pilotes) qui autorisent le processus évolutif à long terme - le processus gaïen - permettant de vérifier ses interactions et son adaptation à l’environnement spatio-temporel26.


Et d’un point de vue cybernétique, le développement ontogénétique (ou épigénétique) s’accomplit selon une carte intégrée de trajets fixes que Waddington nomme « constellation de chréodes » (de la racine grecque chre, nécessaire et odos, route ou chemin). La constellation complète de chréodes suivies par un système dans son développement forme, dit Waddington, le « paysage épigénétique » - le développement que le système est contraint de suivre en vertu des instructions dont il est muni et des contraintes homéoarchiques imposées27 par les systèmes plus vastes dont il fait partie. Durant sa période de développement, un système fait donc preuve « d’un certain manque de souplesse » ; son développement tend fortement à s’acheminer vers une fin définie. Waddington appelle Homéorhésie (du grec homois, semblable et rhesis, couler) la tendance du système à se développer en suivant les trajets déterminés de sa constellation de chréodes et à corriger toute perturbation qui l’en écarterait. Homéorhésie est donc le principe de l’homéostasie appliqué à un chemin (ou trajectoire) déterminé plutôt qu’à un point fixe de l’espace-temps28. G.H. Orians l’appelle « stabilité de la trajectoire » et la définit comme « la propriété d’un système à s’acheminer vers un point ou une zone finalisés, malgré des points de départ différents »29.


Tout ceci est bien sûr soumis au contrôle homéoarchique de Gaïa. C’est l’homéostasie gaïenne que les systèmes homéorhétiques tendent à réaliser. Elle est une condition préalable de leur propre stabilité. Je m’efforce de montrer que tous les processus biologiques, y compris l’évolution ou le processus gaïen, sont homéorhétiques à tous les niveaux d’organisation.


Il faut souligner que la nature orientée, téléologique, des processus vivants, apparaît seulement lorsqu’on les envisage globalement, avec leurs relations au sein du tout spatio-temporel dont il fait partie. Les scientifiques orthodoxes qui s’obstinent à les considérer séparément, s’obstinent à les trouver aléatoires, sans but, autocentrés. Rien ne saurait mieux illustrer ceci que les écrits célèbres, mais absurdes du professeur Richard Dawkins d’Oxford.


L’homéotélie


Les systèmes naturels, en tant que parties différenciées de la hiérarchie gaïenne, ont pour objectif commun la préservation de son ordre spécifique - ou sa stabilité - car ce n’est qu’ainsi qu’ils peuvent préserver le leur, et par là même leur propre continuité. Il est significatif qu’il n’existe aucun mot qui exprime de manière explicite ce caractère essentiel de la coopération avec le tout dans le but de préserver son ordre spécifique. C’est pourquoi il me faut créer un mot nouveau : l’homéotélie, du grec homoios (même) et telos (but).


Ce principe d’homéotélie doit évidemment s’appliquer à tous les systèmes naturels. Von Bertalanffy insiste sur cette fonction de « maintien du tout » des processus du vivant : « Le partisan le plus farouche d’une vision a-téléologique est contraint d’admettre que l’immense majorité des processus et mécanismes vitaux ont effectivement tendance à préserver le tout. S’il n’en était pas ainsi, l’organisme ne pourrait tout simplement pas exister. Mais si tel est bien le cas, la définition du rôle de ces processus pour la vie d’un organisme est une branche nécessaire de son étude. » 30. Il explique que E. Ungerer était lui aussi à ce point frappé par cette fonction de « maintien du tout » des processus vitaux qu’il décida de remplacer la notion biologique d’intentionnalité » par celle de « maintien du tout 31».


Le même principe s’applique à une communauté et à une société. Certains anthropologues de l’école « fonctionnelle » voyaient le comportement culturel comme garant de l’intégrité et de la stabilité des systèmes sociaux. Pour Radcliffe-Brown, la fonction d’un trait de comportement, c’est sa contribution « à l’activité d’ensemble à laquelle il se rapporte », tandis que « la fonction d’un usage social particulier est sa contribution à l’ensemble de la vie sociale, en tant qu’unité fonctionnelle du système social tout entier 32».


La coordination des processus homéotéliques est particulièrement frappante. C’est ce que Radcliffe-Brown avait pleinement compris : « L’unité fonctionnelle de la société traditionnelle est avant tout, écrit-il, un état dans lequel toutes les composantes du système social travaillent de concert, avec un degré d’harmonie ou de cohérence interne suffisant, c’est-à-dire sans engendrer de conflits durables impossibles à résoudre ou à endiguer. »


Il note que cette conception de la société s’oppose radicalement à celle qui voit dans la culture un « patchwork » d’éléments où l’on ne peut déceler « aucune loi sociale significative 33». Sans la coordination nécessaire pour prévenir des « conflits durables », il serait inconcevable que les processus du vivant, aussi subtils soient-ils, puissent atteindre leur but commun : maintenir l’ordre spécifique de la hiérarchie gaïenne.


La distinction critique entre comportement homéotélique et hétérotélique, autrement dit comportement normal et anormal, reste étrangère au paradigme des sciences. Les sciences réductionnistes ne peuvent établir, en effet, ni l’existence d’une fonction orientée vers le « maintien du tout », ni les critères de discrimination entre les comportements qui servent à conserver l’ordre spécifique de l’écosphère et ceux qui contribuent à le perturber. Les sciences réductionnistes s’avèrent avant tout instrument d’obscurantisme et de mystification scientifique, empêchant les gens de saisir entre autres, la vraie nature du conflit d’intérêt entre eux et leurs dirigeants politiques ou industriels.


Pourquoi les êtres vivants se comportent-ils ainsi homéotéliquement vis-à-vis de la hiérarchie de systèmes naturels, à laquelle ils appartiennent ? La raison doit en être qu’ils sont les parties différenciées de ces systèmes, sans lesquels ils n’ont pas de sens et ne peuvent survivre ou dans le cas de systèmes peu intégrés, ne peuvent survivre qu’imparfaitement et dans des conditions précaires. Eugène Odum écrit à ce propos : « Parce que chaque niveau du spectre du biosystème est » intégré » ou interdépendant avec les autres, il ne peut y avoir entre eu de frontière ou de rupture marquée au sens fonctionnel, même entre l’organisme et la population. L’organisme individuel, par exemple, ne peut survivre longtemps sans la population à laquelle il appartient, de même que l’organe, en tant qu’unité, serait incapable de survivre longtemps et de s’auto-conserver sans l’organisme. 34»


On peut donc dire que la hiérarchie de systèmes plus vastes dont font partie les êtres vivants leur fournit l’environnement auquel l’évolution et l’éducation les ont adaptés et, comme le souligne Boyden, qui est de nature à satisfaire au mieux leurs besoins fondamentaux35. De ce fait, on peut aller jusqu'à dire que dans une biosphère stable, le comportement qui répond aussi aux exigences de ses parties différenciées (par opposition aux aléatoires). J’appelle cela le principe du mutualisme hiérarchique.


Bien entendu, avec le développement économique ou le progrès, le comportement cesse d’être homéotélique, il est désorienté, et même s’il sert encore du moins à satisfaire quelques uns des besoins humains, il ne sert plus ceux de la hiérarchie totale de Gaïa. J’appellerai un tel comportement hétérotélique, du grec hétéro : différent, et télos : le but.


On peut dire, à mon sens, que presque toutes les politiques adoptées dans la société industrielle moderne méritent cette épithète. Toutes sont technicistes et en général institutionnelles, et bien que quelques unes semblent servir à court terme les intérêts de certains individus, elles sont d’abord là pour servir ceux des États et des grandes firmes, sans jamais aucune considération des conséquences désastreuses pour la société, ni pour le monde naturel ou l’écosphère dans son ensemble.

Par Edward Goldsmith
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Lundi 19 décembre 2005

 

 

L’habitat, un enjeu écologique


Il était quelque part un parc chargé de sapins noirs et de tilleuls, et une maison que j’aimais. Peu importait qu’elle fût éloignée ou proche, qu’elle ne pût ni me réchauffer dans ma chair, ni m’abriter, réduite ici au rôle de songe. Il suffisait qu’elle existât pour remplir ma nuit de sa présence. Je n’étais plus ce corps échoué sur une grève, je m’orientais, j’étais l’enfant de cette maison, plein du souvenir de ses odeurs, plein de la fraîcheur de ses vestibules, plein des voix qui l’avaient animée. » C’est dans son livre « Terre des hommes » qu’Antoine de Saint Exupéry écrivit ces lignes qui expriment de manière si sensible, la nature de ce lien quasi-mystique qui l’unissait à la maison de son enfance.

La plupart d’entre nous, éprouvera peut-être quelque amertume et quelque nostalgie à parcourir ces lignes d’une ferveur si communicative. Car il y a probablement de la nostalgie à parler de la maison, à l’évoquer, aujourd’hui. Et comment en serait-il autrement pour nous, européens en cette fin de XX ème siècle. Habitants de pays où depuis quelques dizaines d’années les populations sont battues comme des jeux de cartes au rythme des besoins des puissances économiques, et des administrations politiques qui leur sont dévolues, empilés pour beaucoup dans des immeubles inhumains, véritables silos à locataires, atomisés dans des zones pavillonnaires informes. Consommateurs et producteurs interchangeables et anonymes, retranchés et isolés de leurs voisins par des clôtures, des murs ou des haies de thuyas et ouverts en voyeurs obscènes sur le monde entier, par leur télévision.


Notre maison est là ou nous habitons


Nous sommes logés, mais nous n’habitons plus, voilà la réalité. Et c’est peut-être bien cette réalité qui nous saisit l’âme, à la lecture de ces lignes écrites voici quelques dizaines d’années - à peine deux générations - par un français dont la vie se déroula pourtant sous le double signe de l’enracinement et de la désinstallation :« Non, je ne logeais plus entre le sable et les étoiles. Je ne recevais plus du dehors qu’un message froid. Et ce goût d’éternité que j’avais cru tenir de lui. J’en découvrais maintenant l’origine. Je revoyais les grandes armoires solennelles de la maison . » Ainsi, Antoine de Saint Exupery nous l’a démontré, on peut être voyageur et enraciné. Et on peut évidemment déduire de ceci que nous n’habitons pas forcément l’endroit où nous résidons, et que notre habitat se trouve d’abord dans la relation que nous établissons avec le monde, en un lieu et non dans notre seule présence physique même régulière en un endroit donné. Notre maison ne consiste donc pas forcément dans la « construction » qui a été conçue pour être un logement, mais peut aussi bien advenir dans tout type de lieux ou de constructions qui peuvent n’être pas destinés à priori à l’habitat et qui pourtant expriment notre rapport au monde, individuellement ou collectivement. Cela signifie que le lieu n’est pas seulement habité en tant qu’endroit, mais aussi, et surtout en tant qu’il permet cette médiation.


Habiter : une expérience religieuse


Pour Mircea Eliade, « Habiter », c’est-à-dire, au commencement, cette aptitude qui nous permet de percevoir le caractère non-homogène de l’espace, à en percevoir les cassures et à en identifier certaines portions comme étant qualitativement différentes des autres, est une aptitude qui témoigne du caractère « religieux » des hommes . Car, selon lui, c’est l’expérience profane qui maintient l’homogénéité et donc la relativité de l’espace1. Mais, concluait-il non sans un brin d’ironie, « une telle existence profane ne se rencontre jamais à l’état pur ».

Pour Eliade, le besoin dans lequel nous sommes, de nous identifier à un lieu, repose sur la nécessité dans laquelle les hommes se trouvent de se situer dans un espace organisé, dans un lieu signifiant dont ils puissent percevoir le sens. C’est enfin la révélation d’un espace « sacré » qui nous permet de nous orienter dans l’homogénéité chaotique ; selon Eliade, tout espace sacré impliquant une irruption du sacré, « qui a pour effet de détacher un territoire du milieu cosmique environnant et de le rendre qualitativement différent » (p.25). Cette irruption du sacré, c’est la manifestation d’un signe qui nous permet d’identifier la qualité de l’endroit, un signe porteur de signification religieuse et qui nous indique que le lieu est habitable. « On demande un signe pour mettre fin à la tension provoquée par la relativité et l’anxiété nourrie par la désorientation, en somme, pour trouver un point d’appui absolu. » (p.27). Aussi, lorsque aucun signe ne se manifestait dans les alentours, on le provoquait.

C’est pour cette raison nous dit Eliade que les hommes ont élaboré « des techniques d’orientation qui sont à proprement parler, des techniques de construction de l’espace sacré. »(p.28). En effet, dans les sociétés « traditionnelles vernaculaires »,si un territoire n’est pas occupé par quelqu’un qui puisse être identifié comme faisant partie « du monde de la tribu », il est considéré comme un espace participant encore « à la modalité fluide et larvaire du « Chaos » . En l’occupant et en s’y installant, le groupe humain le transforme symboliquement en Kosmos par une répétition rituelle de la création de l’univers : la Cosmogonie, en imitant la Création exemplaire des dieux.

On retrouve cette volonté, dans le choix du lieu de vie et de construction de l’habitation 2, dans sa forme et son orientation, dans les matériaux utilisés, et jusque dans l’agencement intérieur, car la demeure est voulue à l’image du monde : imago mundi, une récapitulation de l’ordre cosmique et l’homme la veut et se veut lui même au centre de celui ci. Non pas nombril du cosmos, mais fidèle aux lois du monde, exemplaire à sa manière dans le respect et l’actualisation de leurs principes.

La maison remplit donc ainsi une fonction d’orientation et d’organisation essentielle. Elle apparaît comme une projection du ou des habitants au travers de leur culture, de leur histoire, de leur origine et de la perception qu’ils en ont. Ainsi dans les sociétés traditionnelles « vernaculaires », c’est-à-dire (comme le rappelait fort justement Edward Goldsmith dans notre dernier numéro) durant l’immense majorité du temps de vie de l’espèce humaine, la maison peut être considérée comme une mise en forme des possibles, et en définitive la véritable matérialisation du système de valeurs d’un groupe humain, de la culture d’un peuple. La maison agit donc comme Habitat non seulement en ce qu’elle est un foyer, un abri ou un bien, mais bien parce qu’elle constitue un langage, un reliant avec le monde. Que ce lien ne puisse se tisser sans la succession des jours et des expériences de la vie et sans une identification à des formes, des couleurs, des odeurs ou des souvenirs de la vie quotidienne, c’est une évidence. Et le temps passant, ce que la culture traditionnelle apportait de manière immédiate, au travers des cérémonies lors de la construction ou de l’installation, l’homme moderne, peut parfois le reconstituer lentement et inconsciemment, quand on en lui laisse le temps.


La maison marchandise


Et malheureusement c’est bien ce temps qui nous manque. De nos jours en effet, les signes de désorientation jalonnent la vie quotidienne. Les formes changent et il devient de plus en plus difficile de s’identifier à ces constructions collectives et anonymes gigantesques qui sont autant le produit de la mégalomanie et du snobisme des architectes et des potentats qui nous gouvernent que de la rage de fonctionnalisation des urbanistes. Partout, la fréquence des déplacements et des déménagements s’accélère, la standardisation de la construction des logements individuels et collectifs se poursuit, la marchandisation des biens et des personnes installe une « épée de Damoclès » au-dessus de chaque habitation devenue marchandise, et en conséquence, susceptible d’être réquisitionnée pour l’échange à court terme par la machine économique. La maison disparaît, s’efface, gommée par la relativité de sa condition dans la société moderne.


La maison objet


Nous ne savons plus comment habiter des formes qui sont manifestement élaborées en fonction de systèmes de valeurs issus d’une pensée utopique, (u-topos : sans le lieu), et donc décontextualisée (Polanyi) et déracinante. Ainsi, Jean Baudrillard dans son livre « Le système des objets » soulignait : «  la maison maternelle classique, dessinée par les enfants, avec ses portes et fenêtres, symbolise t-elle à la fois eux-mêmes (un visage humain) et le corps de la mère. Comme celle du gestuel, la disparition de cette maison traditionnelle à étages, escaliers, grenier et cave signifie d’abord la frustration d’une dimension symbolique de reconnaissance. C’est dans la connivence profonde, la perception viscérale de notre propre corps que nous sommes déçus par l’ordre moderne : nous n’y retrouvons plus grand-chose de nos propres organes ni de l’organisation somatique »3.


Mircea Eliade,  soulignant la différence radicale qu’on relève entre les deux comportements- « traditionnel » et « moderne »- à l’égard de la demeure humaine, écrivait : « Il est superflu d’insister sur la valeur et la fonction d’habitation dans les sociétés industrielles : elles sont assez connues. Selon la formule de Le Corbusier, la maison est une « machine à habiter ». Elle se range, donc, parmi les innombrables machines produites en série dans les sociétés industrielles. La maison idéale du monde moderne doit-être avant tout, fonctionnelle, c’est-à-dire permettre aux hommes de travailler et de se reposer pour assurer le travail. On peut changer de « machine à habiter » aussi fréquemment qu’on change de bicyclette, de frigidaire, de voiture. On peut également quitter sa ville ou sa province natale, sans autre inconvénient que celui qui découle du changement de climat. »4. Et il est vrai qu’il ne se trouve plus beaucoup de nos contemporains pour se féliciter de l’influence de la modernité sur l’évolution des habitations humaines. Ainsi pour Antoine Waechter5 la relation à l’espace s’est profondément modifiée. « Hier, chacun participait à la construction de sa propre maison en traduisant sa perception du lieu, sensible et imaginaire. La demeure était autant le fruit des contraintes technologiques et climatiques, du savoir-faire des bâtisseurs que du rêve de l’habitant. Aujourd’hui, le pavillon est choisi sur catalogue et construit sur une parcelle de lotissement en même temps que des dizaines d’autres, tous identiques jusqu’à la monotonie ou tellement dissemblables qu’ils paraissent complètement étrangers les uns aux autres. » (...) « L’évolution du paysage au cours du dernier demi-siècle est marqué par la banalisation, le désordre et l’appauvrissement. La banalité c’est la disparition des particularités, l’effacement des traits qui confèrent à un lieu sa personnalité. Le désordre doit être compris comme perte d’harmonie, résultat d’une juxtaposition d’objets manifestement sans lien entre eux et avec leur environnement naturel » (idem p. 128). On ne saurait mieux dire.


Préserver la diversité des paysages


Ainsi, aujourd’hui pour les écologistes, l’essentiel est de veiller à ce que chaque peuple puisse garder son expression créatrice locale, sa possibilité même d’ habiter, sa possibilité d’exister comme partie constituante d’une culture qui participe à la diversité du vivant. Car le déracinement par l’individualisation du style et la mondialisation des standards de constructions est une arme essentielle dans la guerre que livrent les forces de l’argent, de la haine et de l’indifférenciation contre les communautés et leurs écosystèmes.

 

Laurent Ozon - 1997

Notes :

1 - Mircea Eliade, Briser le toit de la maison, la créativité et ses symboles, Coll. Les Essais, NRF, Gallimard, 1986.

2 - Les anciens avaient par exemple pour coutume de faire paître pendant quelques mois des animaux dans de petits enclos éparpillés sur la terre où l’on souhaitait s’installer. Puis il les sacrifiaient afin d’en ausculter les viscères, et pour vérifier l’état de santé de l’animal, qui leur indiquait par là si le lieu était sain et habitable, et si les dieux souhaitaient leurs demeures (maisons ou villages ), à l’endroit en question.

3 - Le système des objets, Gallimard, 1990, p. 77.

4 - Mircea Eliade, Le sacré et le profane, coll. Idées Gallimard, 1979.

5 - Antoine Waechter Dessine-moi un planète, Albin Michel, 1990.

Par Laurent Ozon
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Samedi 4 février 2006
 

Tout écrivain porte un masque. Giono ne fait pas exception. Plus encore, il semble en avoir porté deux. Avant 1944 et après 1944. Le premier Giono, c'est celui du sentiment existentiel. "Le monde est là : j'en fais partie. (...) Je n'ai d'autre but que de le comprendre et de le goûter avec mes sens." Notons bien : non pas seulement goûter le monde, mais aussi le comprendre. Toutefois, le comprendre avec les mêmes outils qu'on le goûte : avec les sens. Il s'agit d'être à l'écoute du chant du monde (Walt Whitman). De comprendre et de sentir qu'une même loi régit le vivant, des végétaux à l'homme, la sève, la fécondité. "Il y a le mystère de la vie et du monde. C'est un peu de jus vert comme une glu entre mes doigts. Ce que je serai un jour moi-même dans le cours de ma transformation entre chair et plante, entre plante et pierre, entre pierre et ciel, entre poussière d'astre et spermatozoïde en marche dans les épines dorsales."

La rondeur des jours


Le monde se recrée chaque jour. "Pour que l'homme supporte le fait que le monde a été créé, il est obligé, chaque jour, parfois chaque heure, à tout moment, de refaire en lui-même la création du monde." (Triomphe de la vie). C'est pourquoi les jours sont ronds. Ils sont ronds parce qu'ils sont pleins et ils sont ronds parce qu'ils sont sages. Auguste Anglès écrivait qu'il s'agissait là d' "une sagesse de la vie, une sagesse de la “rondeur des jours” (c'est le titre d'une partie de L'eau vive), une sagesse de la sphère toujours parfaite et toujours pleine quel que soit son diamètre, opposée à une morale de la route, de la flèche, du but."1


La sage innocence contre la folie des hommes


Cette conception sage du monde exclut le péché, la faute. Le vivant est innocent au sens de Giraudoux : "L'innocence est la rigoureuse adaptation d'un être au milieu dans lequel il vit." L'innocence n'est donc pas innée. Elle ne va pas de soi. Elle n'est pas "naturelle". Elle est un effort. Presque un miracle. Pour les humains, s'entend. Le contraire de l'innocence, c'est l'arraisonnement du monde et c'est aussi l'esclavage de l'homme. Esclavage par la machine et par la technique. Mais aussi par les folies collectives et anonymes : la guerre (on sait à quel point Giono a été marqué par son expérience de combattant de 1914-1918).

Libérer l'homme et libérer la terre sont donc une seule et même question. "Ce n'est pas seulement l'homme qu'il faut libérer, c'est toute la terre... La maîtrise de la terre et des forces de la terre, c'est un reste de rêve bourgeois chez les tenants des sociétés nouvelles. Il faut libérer la terre et l'homme pour que ce dernier puisse vivre sa vie de liberté sur la terre de liberté. (...) Ce champ n'est à personne. Je ne veux pas de ce champ ; je veux vivre avec ce champ et que ce champ vive avec moi, qu'il jouisse sous le vent et le soleil et la pluie, et que nous soyons en accord. Voilà la grande libération païenne"2 Cet état de communion avec le monde fait sa place à la mort, qui paraît à Giono "une chose normale et régulière". Mais elle n'admet pas la souffrance, qui lui fait l'effet d'un "scandale". Pour la même raison peut-être que ce refus de la souffrance, l'univers de Giono ne comporte pas de place pour Dieu, que Giono écrivait sans majuscule, dieu, simple convention sociale ou borne témoin. Car le monde selon Giono ne comporte pas de manque. Dieu, en tant qu'extérieur au monde, n'a ainsi pas lieu d'être.




Un humanisme païen


Absence de Dieu. Encore ne s'agit-il pas de nier Dieu, mais de s'attacher à comprendre et à accueillir ce qui peut naître à la place qui lui était donnée par le monde moderne. "L'athée dit non ; il se contente de refuser. Mais le païen désire, veut, et donc renverse et reconstruit. Le vrai monde sera un monde de païens. L'humanisme païen est la grande affirmation de l'homme vivant."3 Le premier Giono est donc l'homme qui chante l'unité du monde vivant. L'homme est dans le monde, et il tient tout du monde. "On ne peut isoler l'homme. Il n'est pas isolé. Le visage de la terre est dans son coeur." (Le chant du monde). L'homme, porté par ses désirs, ressent une ivresse légitime à goûter le monde. "Il y a dans la sensualité une sorte d'allégresse cosmique." Si l'homme ne goûte pas assez le monde, c'est qu'il n'est pas à la hauteur de ses fruits. "Si ce que tu manges ne te grise pas, c'est que tu n'avais pas assez faim." Mais le mouvement vers la pénitude, l'appropriation en soi de l'être du monde, l'accord avec le monde, en un mot, la sagesse, sagesse qui est aussi joie profonde, cela n'est pas un mouvement "naturel". La recherche de la joie, souligne Giono, n'est plus une disposition d'esprit (en quoi Giono pense un monde, celui des années vingt et trente, qui a déjà commencé à changer). La recherche de la joie est un travail. "Il faut l'entreprendre comme on entreprend une oeuvre matérielle, car c'est une oeuvre matérielle."


L'autre Giono


Apparaît après 1944 un "second" Giono. Différent au point que certains lecteurs ne connaissent que l'un des deux, celui d'avant-guerre ou celui d'après-guerre. Les points communs aux deux ne manquent pourtant pas. Dans toute l'oeuvre de Giono, la condition humaine, c'est d'abord la confrontation avec un paysage. De même, la séduction des commencements parcourt tous ses livres. "C'était une nuit extraordinaire"...; "C'est le temps de l'étoile"... . L'ivresse des commencements, c'est l'art de savoir nommer les moments inauguraux. Enfin, la franchise face aux désirs est présente du début à la fin du travail d'écriture. Le critique Henri Godard note : "Nous avons tous les mêmes désirs, y compris ceux que la morale réprouve, et aussi ceux par rapport auxquels nous ne trouvons pas le monde à notre mesure. D'homme à homme, la différence est entre ceux qui font ce qu'ils peuvent pour oublier ce genre de désirs, et ceux qui au contraire les mettent au centre de leur vie. Tous les héros des Chroniques de Giono sont de cette seconde espèce."4

Assurément, le second Giono est plus attentif aux passions humaines, et tout d'abord à la passion d'une liberté souvent conquise contre les autres hommes. Les Chroniques de Giono (ainsi appelle-t-il ses romans d'après-guerre) sont des miroirs promenés le long du chemin. Ce en quoi Giono est stendhalien. L'inventivité du langage, "l'aventure de la phrase" - le plaisir de se raconter des histoires que l'on ne connaît pas encore - est mise au service d'épopées dans lesquelles la nature est moins présente, mais le fond historique et social plus proche. Il est caractéristique de ce point de vue que Giono ait songé, dans les années soixante, à intituler un roman "Coeurs, passions, caractères". L'auteur du Hussard sur le toit est, disait Marcel Arland, "l'homme de la pâte et du relief, de l'éclat, de l'outrance, du déchaînement, l'homme de la vision et de l'épopée lyrique."


Les blessures de la guerre


Plus d'hommes, moins d'animaux : voilà ce qui différencie le "second" Giono du premier, celui de la trilogie de Pan (Colline, Regain, Un de Baumugnes) et de Que ma joie demeure. Une différence, pas un reniement : ce qui attirait Giono dans le mythe du paradis terrestre primordial, c'est moins l'absence de l'homme que sa non-historicité, l'ivresse des commencements. Comme l'avait remarqué Robert Poulet, Jean Giono est un "faux paysan" : la terre l'intéresse d'abord en tant qu'elle supporte le poids du ciel. Le Giono d'après-guerre n'est donc pas l'homme d'une rupture. Mais c'est l'homme d'une blessure, et c'est l'homme d'un tournant. Lequel ? Retour nécessaire sur l'histoire.

Depuis qu'il a vécu la Grande Guerre, Giono est un pacifiste fervent. En 1937, il écrit Refus d'obéissance, dont paraît, semble-t-il, une édition clandestine en Allemagne. A cette époque, Giono envisage une extraordinaire rencontre entre lui et Hitler par l'intermédiaire d'un pacifiste allemand, avec comme enjeu un désarmement général universel. Condition de Giono : avoir un interprète juif. Rencontre prévue dans un champ. Rêverie, certes. Mais significative de sa volonté passionnée de paix tout comme de son imagination. Giono, en tout cas, refuse tout alibi patriotique à la guerre. Il dénonce, dans une lettre de rupture à l'hebdomadaire de gauche Vendredi, en 1937, "la duperie du patriotisme idéologique, exactement pareille à celle du patriotisme territorial". Cette orientation pacifiste avait amené Giono, en 1934, à adhérer à l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires - l'AEAR -, proche du Parti communiste SFIC (section française de l'internationale communiste). On voit très bien sur quelle équivoque repose cette adhésion : pacifisme comme principe de fond et refus de la monstruosité de la guerre moderne pour l'écrivain, instrumentalisation au service de la politique extérieure de Moscou du côté de l'association pro-communiste.

Cet engagement temporaire coûtera doublement cher à Giono. Septembre 1939 : Giono rejoint l'armée, mais est arrêté et incarcéré dans une prison militaire pour pacifisme. Libéré en novembre, il est ensuite dégagé de toute obligation militaire. Ne prenant pas de position politique sous l'Occupation, il héberge un architecte trotskyste allemand, Fiedler, recherché, ainsi qu'un juif allemand, Meyerowitz, pinaiste, finalement arrêté et que Giono fait libérer en l'embauchant comme ouvrier agricole.

Septembre 1944. Mis en détention sur ordre du Commissaire de la République Raymond Aubrac, Giono fait les frais d'une légende (noire) montée par les communistes, ne lui pardonnant pas d'avoir été proche d'eux et de s'être définitivement éloigné. Sans doute aussi ayant en mémoire que Giono avait adhéré en 1939 à la Fédération internationale des artistes révolutionnaires indépendants - FIARI -, proche des trotskystes (alors "hitléro-trotskystes" dans le langage communiste).


Une éthique de l'ombre


Désillusion quant à la capacité d'agir sur le destin des sociétés humaines, intérêt croissant pour les chevauchées dans l'histoire, dans les temps où celle-ci n'était pas encore faite par des forces anonymes, telles sont les suites du tournant de 1944-45. L'éthique et l'esthétique gioniennes, alors, s'approfondissent plus qu'elles ne se contredisent. S'il n'y a pas de vie sans recherche d'un bien précieux, la liberté implique le détachement par rapport à l'objet de la quête. "La prise de l'objet recherché entraîne une diminution de forces", note Alan J. Clayton5. Ceci vaut particulièrement pour l'homme trop attaché aux femmes qui perd ainsi "sa force d'homme. Sa valeur héroïque. Il n'est plus qu'un soumis"6. L'éthique rejoint ici l'esthétique, car le style est une morale. Il s'agit, quoi qu'il arrive, de garder son allure en faisant ce que l'on doit faire à la place où l'on est. Ethique du fatum. "C'est bien dommage, dit Martial, que je ne sois pas un grand seigneur, mais, depuis Waterloo, je n'ai que mon métier pour me tenir propre, je l'exerce." Ethique et esthétique se rejoigent encore quand il s'agit d'aimer le monde dans ses nuances, et pour sa part d'ombre même. "Il y avait tant de lumière qu'on voyait le monde dans sa vraie vérité, non plus décharnée de jour mais engraissé d'ombre et d'une couleur bien plus fine." D'aimer le monde pour sa noirceur même. "Le ciel est mort et serré comme un vieux billot de bois sans sève. Si le froid dure, le ciel tout à l'heure se fendra d'une grande fente noire, de ce noir qui est la vraie couleur du ciel." Tout parle aux sens et ceux-ci permettent chaque jour de réinventer le monde. C'est pourquoi rien n'est vanité pour Giono. Tout fait signe, et même, pour qui sait voir, tout fait sens.



A LIRE :

  1. Pierre Citron, Giono 1895-1970, Seuil, 1990.

  2. Pierre Citron, Giono, écrivain de toujours, Seuil, 1995.

  3. Henri Godard, D'un Giono l'autre, Gallimard, 1995.

  4. Album Giono, La Pléiade, commenté par hanri Godard, Gallimard, 1980.

  5. L'Arc, n° 100, Giono, ed. Le Jas, 1986.

1 Confluences, n°3, 1943, cité in Roland Bourneuf, Les critiques de nottre temps et Giono, Garnier, 1977.

2 Cité in Jean Carrière, Jean Giono, La Manufacture, 1996, p. 54.

3 In Christian Michelfelder, Jean Giono et les religions de la terre, Gallimard, 1938.

4 Henri Godard, D'un Giono l'autre, Gallimard, 1995.

5 "Saveur de l'indécis", in L'Arc, éd. Le Jas, 1986.

6 J. Giono, in L'Arc.

Par Jean-Marie Legrand
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Mardi 14 février 2006
   

Pour le créateur du néologisme « mégamachine », l’urbaniste et critique social américain Lewis Mumford (1895-1990), celle-ci est un mode d’organisation sociale caractérisé par un pouvoir centralisé reposant sur une monotechnologie autoritaire « basée sur l’intelligence scientifique et la production quantifiée, orientée principalement vers l’expansion économique, la satiété matérielle et la supériorité militaire ».(Le mythe de la machine II : le pentagone de la puissance, Paris, Fayard, 1974.). Le penseur écologiste et « fondamentaliste » allemand Rudolf Bahro reprenant la définition de Mumford considérait dans son dernier livre Pour une logique du Salut (Logik der Rettung. Stuttgart & Wien  1989) que nous vivons dorénavant et à bien des égards dans un monde dominé par cette mégamachine. Il en appelait à une rupture radicale avec l’environnementalisme et le combat d’arrière garde de « la protection de la nature » qui ne sert selon lui « qu’à placer quelques pavés décoratifs sur la large route qui mène en enfer, non à nous réconcilier avec la Terre ». Bahro en appelait à une « révolte froide  et consciente» à un boycott de tous les comptoirs de la mégamachine : supermarchés, usines à enseigner, hôpitaux géants, usines chimiques, industries agro-alimentaires etc. « Il nous faut réfléchir d’urgence à la manière de nous nourrir, nous chauffer, nous vêtir, nous former, nous soigner sans recourir à la mégamachine ». Le penseur français Serge Latouche dans ses derniers ouvrages et singulièrement dans son livre (La mégamachine, la Découverte, 1994) a repris à son tour ce concept en affinant l’étude de ses prédécesseurs. Sur un ton moins passionnel mais tout aussi énergique, il nous invite dans cet article à questionner la « machine sociale occidentale », la réalité de son caractère universel ainsi que les conséquences de sa généralisation à la planète entière : réquisitoire.

LO

 


J’ai coutume de dire que nous sommes embarqués sur un bolide qui fonce à toute allure mais qui a perdu son chauffeur. Cet engin me paraît condamné à se fracasser sur un obstacle ou à disparaître dans un précipice, à un moment, ou un autre de sa course folle. Cette situation n’est pas dûe à la technique seulement, ni au système technicien au sens étroit du terme, aussi je me propose d’élargir le sujet qui m’était proposé à la fois du côté de la cause et du côté des effets : du côté de la cause en glissant de la technique à la mégamachine techno-socio-économique, du côté des effets en voyant les conséquences destructrices non seulement sur les cultures nationales mais aussi sur le politique, et finalement sur le lien social aussi bien au Nord qu’au Sud.


La mégamachine infernale


Lewis Mumford, et plus encore Cornélius Castoriadis, nous ont appris que la plus extraordinaire machine inventée par le génie humain n’est autre que l’organisation sociale elle-même. Après la métaphore de l’organisme, celle de la machine a été reprise ad nauseam pour parler de la société. Au vrai, avec la vision cartésienne de l’animal machine, les deux métaphores renvoient à une même vision mécaniste de la société.

L’entreprise de rationalisation a toujours visé de manière ultime, à travers l’ordre technique ou l’ordre économique, l’organisation de la Cité. Franck Tinland remarque, à juste titre, à propos de la technoscience, qu’on a toujours à faire en fait à un triangle techno-économico-scientifique1. La dynamique techno-économique planétaire a pris l’allure d’un macrosystème décentralisé assez différent de la mégamachine centralisée (comme l’Etat pharaonique ou la phalange macédonienne visés par Lewis Mumford), mais que je qualifierais volontiers d’infernale. Ceci mérite d’être précisé. Il s’agit d’une part d’identifier cette machine, d’en spécifier les caractéristiques et d’autre part de montrer en quoi peut se justifier le qualitatif d’infernal.


La machine humaine


Le caractère machinique du fonctionnement du monde contemporain se manifeste à la fois par la montée de la société technicienne et du système technicien, mais aussi par le fait que les hommes eux-mêmes sont devenus des rouages d’un gigantesque mécanisme. De plus en plus on peut parler d’une cybernétique sociale2. Cela se marque dans un premier temps par l’émancipation par rapport au social de la technique et de l’économie, puis, dans un deuxième temps, par l’absorption du social dans le techno-économique.


L’émancipation et le déchaînement de la technique et de l’économie


Si la technique est, dans son essence abstraite et, comme telle, insignifiante, aussi vieille que le monde, l’apparition d’une société où la technique n’est plus un simple moyen au service des objectifs et des valeurs de la collectivité mais devient l’horizon indépassable du système, un but en soi, ne date que de la période de l’ « émancipation » des régulations sociétales traditionnelles, c’est-à-dire de la modernité. Elle ne prend toute son ampleur qu’avec l’effondrement du compromis entre marché et espace de socialité réalisé dans le nation, soit la fin des régulations nationales, substituts provisoires et finalement séquelles ultimes du fonctionnement communautaire. On peut dater très précisément ce saut, passage de la quantité à la qualité, de ce qu’on appelle la troisième révolution industrielle. Le coût des techniques, leurs effets positifs ou négatifs (pensons à Tchernobyl), leurs dynamiques sont immédiatement transnationales. Si le monde obéit aux lois du système technicien, telles que les a analysées Jacques Ellul, la capacité du législateur s’en trouve réduite d’autant. Cela veut dire que le souverain, qu’il s’agisse du peuple ou de ses représentants, se trouve dépossédé très largement de son pouvoir au profit de la science et de la technique. Les lois de la science et de la technique sont placées au-dessus de celles de l’Etat. C’est en grande partie pour l’avoir oublié que les totalitarismes de l’Est, qui étaient en contradiction avec les lois de la science et de la technique telles qu’elles fonctionnaient dans le monde moderne, se sont effondrés. Parmi les conséquences de cette montée en puissance de la technique il y a l’abolition de la distance, la création de ce que Paul Virilio appelle une télécité mondiale et l’émergence du village-monde, d’où un effet d’effondrement immédiat de l’espace politique. « A partir du moment, déclare Paul Virilio, où le monde est réduit à rien en tant qu’étendue et durée, en tant que champ d’action, de ce fait, réciproquement, rien peut être le monde, c’est-à-dire que moi, ici, dans mon donjon, dans mon ghetto, dans mon appartement (cocooning), je peux être le monde ; autrement dit, le monde est partout mais nulle part. C’est cela que la féodalité, puis la monarchie, puis la République ont cassé » 3.

Une des conséquences de ce repli sur soi est la réapparition des guerres privées. Le féodal et le privatif vont de pair. Il a fallu la monarchie, puis l’Etat-nation et la Révolution pour que l’on dépasse cette notion de conflit privé. Elle a resurgi hier au Liban, aujourd’hui en Yougoslavie ou en Ukraine. La disparition des distances qui crée cette télécité mondiale crée aussi immédiatement la disparition de l’espace national et la réémergence de ce chaos qui détruit la base de l’Etat-nation et engendre ces phénomènes de décomposition dont les médias nous entretiennent à longueur de journée.

La transnationalisation de l’économie est le complément indispensable de l’émancipation de la technique. Il s’agit aussi de quelque chose d’extrêmement ancien qui réapparaît sous des formes nouvelles. Dès l’origine, le fonctionnement du marché est un fonctionnement transnational, voire mondial. Pendant plusieurs siècles, il y eut concubinage entre le marché et l’Etat-nation. Partie d’une base locale, et en partie déjà transnationale (ligue hanséatique, fonctionnement des places financières entre Gênes et l’Europe du Nord dès les 12-13 ème siècles), il a fallu que l’économie se crée progressivement un marché national. La nation a été l’espace de compromis sur lequel s’est développé le marché. Toutefois, une fois achevée la conquête de l’espace national, le marché a continué sa course. Depuis la fin des années 70 surtout, l’économie s’est fondamentalement transnationalisée. Il y a toujours eu des firmes transnationales dans le capitalisme (les Fugger, Jacques Coeur, Les Médicis). Ce qui est nouveau, c’est que la production elle-même et non plus seulement la finance ou le commerce est transnationale. Renault fait fabriquer ses moteurs en Espagne. Les ordinateurs IBM sont fabriqués en Indonésie, montés à Saint Omer, vendus aux Etats-Unis, etc. La division du travail s’est internationalisée. Les entreprises se sont totalement transnationalisées.


Lorsque j’ai commencé mes études d’économie, on distinguait deux types d’économies : les économies autocentrées et les économies extraverties. Les économies développées étaient des économies nationales ayant un tableau d’input-output « noir », c’est-à-dire que les branches nationales étaient interdépendantes (les industries chimiques françaises consommaient des matières premières françaises, etc.). On disait qu’il y avait un tissu industriel cohérent et très fort. Par opposition, les économies du tiers-monde avaient des tableaux vides, c’est-à-dire que ce qu’elles consommaient était importé et ce qu’elles produisaient était exporté. On disait que ces économies étaient extraverties alors que les économies occidentales étaient autocentrées.

Tout a changé. La dynamique même des économies autocentrées les a amenées à s’extravertir. Ce que nous produisons (produits agricoles, armements, etc.), nous l’exportons. Ce que nous consommons (électroménager) est très largement importé. Statistiquement, nos économies sont aussi extraverties que celles du tiers-monde. L’un des enjeux de Maastricht est non seulement de pousser plus avant cette transnationalisation au niveau européen, mais aussi de permettre aux firmes japonaises, américaines, etc. de coloniser l’espace européen et d’accroître la fluidité des échanges économiques, c’est-à-dire d’obéir aux lois de l’économie. C’est bien sûr le principal objectif du GATT et de l’Uruguay Round que d’étendre cette libéralisation des échanges à l’agriculture et aux services. Comme la science et la technique, les lois de l’économie dépossèdent le citoyen de l’Etat-nation de la souveraineté, puisqu’elles apparaissent comme une contrainte que l’on ne peut que gérer et en aucun cas contester. Si on ne peut plus faire autre chose que gérer des contraintes, le gouvernement des hommes est remplacé par l’administration des choses ; le citoyen n’a plus de raison d’être. On peut le remplacer par une machine à voter, c’est-à-dire à dire toujours oui, et on aura le même résultat.


La machinisation du social


L’émancipation du technique et de l’économique ne signifie pas que le social reste en dehors des mécanismes, qu’il conserve son autonomie, que le politique, en particulier, pourrait et devrait utiliser ces machines en fonction de projets propres. Tout au contraire, comme on l’a déjà suggéré, l’autonomisation du technique et de l’économique, leur désenchâssement du social vident celui-ci de toute substance. L’autonomisation ne peut se produire qu’au prix d’une incorporation et d’une absorption du social dans les machines, et, finalement, d’un effondrement de celui-ci. Les hommes, leur volontés, leurs désirs, sont captés, détournés, par la logique du tout. Les citoyens sont transformés en usagers. Certains aspects de cette mégamachine sont bien connus et ont été analysés depuis longtemps déjà. Marx, en particulier, analysait le monde moderne comme un système dont le noyau, le mode de production capitaliste, était une véritable mécanique. Il parle même d’un double moulinet qui reproduit les prolétaires comme force de travail toujours condamnée à s’offrir pour être broyée par le capital, en même temps que se trouve reproduit par le même mécanisme le capital lui-même, prêt à utiliser toujours plus de force de travail. Adam Smith, avec la main invisible, est le grand prophète de la grande machinerie moderne, avec la mise en évidence des merveilleux automatismes du marché. Les hommes des Lumières, fascinés par les automates, ont sciemment voulu que le social soit ainsi régulé de manière machinique. Cette machinisation participe du projet de la modernité, d’une rationalisation totale du social. Elle a été réalisée au delà de leurs espérances.

A ces mécanismes et automatismes, déjà anciens, des perfectionnements nouveaux ont été apportés et de nouveaux rouages ont permis de donner plus d’ampleur encore à la machine. Les consommateurs, conditionnés par la publicité, répondent aux sollicitations du système de production, comme les producteurs réagissent aux contraintes et aux signaux du marché. Les ingénieurs, en faisant leur travail au mieux, contribuent, à leur insu le cas échéant, à la croissance illimitée des techniques. Ces techniques fournissent des moyens toujours nouveaux et toujours plus raffinés pour déposséder les citoyens de la maîtrise de leur propre vie. Elles accroissent par ailleurs les inégalités entre le Nord et le Sud, et alimentent la course aux moyens de destruction. Les responsables politiques, eux-mêmes, fonctionnent comme des rouages du mécanisme. Ils se font les exécutants de contraintes qui les dépassent. La médiatisation de la politique politicienne accentue le phénomène de façon caricaturale. La dimension essentielle actuelle du jeu politique n’est plus le savoir-faire mais le faire-savoir. La politique se transforme de plus en plus en marché (développement du marketing politique). Cela est relativement nouveau et tient au caractère désormais transnational du fonctionnement de la machine. La mondialisation de la machine et sa mécanisation totale sont des phénomènes récents et en cours d’achèvement. Les nouvelles technologies accélèrent un processus de déterritorialisation enclenché par l’abstraction du marché dès le XIIe siècle. Les satellites de télécommunication, l’interconnexion des banques de données, des ordinateurs de gestion des bourses et des agences de toutes sortes créent des sphères immédiatement transnationales. D’ores et déjà, la vitesse des moyens de communication rend toujours plus archaïques les réglementations nationales et exige une organisation mondiale. L’espace aérien européen morcelé constitue un véritable casse-tête pour les responsables du trafic et représente un gaspillage financier énorme. L’anonymat généralisé de la mégamachine techno-sociétale démoralise les rapports sociaux et politiques des collectivités humaines. Les contraintes qui pèsent sur l’homme politique, comme sur l’ingénieur, sur le producteur ou sur le consommateur aboutissent à un renoncement à toute considération éthique. L’efficience est la seule valeur reconnue par tous qui circule dans la machine. Cependant, cette efficience devenue une fin en soi est autodestructrice et fait de la machine une machine infernale.


Le caractère "infernal" de la mégamachine


Une machine peut être qualifiée d’infernale quand elle échappe au contrôle de ses constructeurs. Or c’est très exactement ce qui s’est produit avec la machine sociale dont nous parlons. Anonyme et irresponsable, elle est devenue pratiquement non maîtrisable. Cette rébellion de la machine se manifeste de trois manière différentes et complémentaires : elle échappe à toute régulation politique, elle mène à une impasse et elle est profondément injuste.


Elle échappe à toute régulation

Lorsque la dynamique économique fonctionnait au sein des espaces nationaux, il était encore concevable de soumettre la machine au contrôle des forces sociales et politiques et de maintenir un minimum de surveillance des autorités politiques, bref une emprise relative de la société sur la marche et l’utilisation des techniques comme sur la vitesse, l’orientation et les modalités de l’accumulation nationale du capital. Avec la mondialisation de l’économie et la transnationalisation de plus en plus poussée des forces sociétales, depuis les télécommunications jusqu’à la culture, l’illusion d’une maîtrise de la mégamachine n’est plus possible. Les logiques de fonctionnement se situent à des niveaux qui dépassent celui des organisations sociales. Celles-ci n’ont d’autre choix que de se soumettre ou se démettre, et font généralement les deux. Déjà dans son ouvrage Que la crise s’aggrave, François Partant écrivait : « L’économie française n’a pas beaucoup plus de réalité et d’indépendance que l’économie bretonne, corse ou languedocienne... L’appareil productif français est indissociable de l’appareil mondial de production. L’économie française n’a plus d’existence propre » 4.


L’une des conséquences de ce fait est une certaine « fin de politique », c’est -à- dire la perte de la maîtrise de son destin par des collectivités citoyennes au profit d’une hypercroissance d’une administration technocratique et bureaucratique. Les autorités politiques des plus grands Etats-nations industriels sont désormais dans la situation des sous-préfets de province naguère : tout puissants contre leurs administrés dans l’exécution tatillonne de règlements oppressifs, mais totalement soumis aux ordres et étroitement dépendants du pouvoir central et hiérarchique, révocables « ad nutum », à tout moment. Simplement, et ce n’est pas rien, ce pouvoir central de Big Brother est devenu complètement anonyme et sans visage.


L’impasse


La course au progrès dans laquelle nous sommes piégés est proprement délirante. L’accumulation illimitée du capital, la croissance indéfinie des techniques, la production pour la production, la technique pour la technique, le  progrès pour le progrès , ce toujours plus qui constitue la loi des sociétés modernes ne peuvent se poursuivre éternellement. Cette fuite en avant, nécessaire à l’équilibre dynamique du système, vient buter sur la finitude relative du monde. Les limites naturelles sont en passe d’être franchies comme en témoignent la crise de l’environnement et la montée des préoccupations écologiques. Peut-être est-ce plus fondamentalement la pertinence même de cette tension entre besoin et rareté, au coeur même du système, qui est atteinte quand un taux de croissance annuel du niveau de vie de 10%, pendant un siècle, multiplie celui-ci par 736 ! Peut-on continuer à s’aveugler durablement et ne pas voir que le mieux est l’ennemi du bien ? Entendons-nous, il ne s’agit pas de témoigner une nostalgie romantique pour un univers pré-technique. En elles-mêmes les techniques actuelles , même les plus audacieuses comme les projets de cyberanthropes, de cyborg, les mutations génétiques, la colonisation de l’espace, ne sont pas délirantes, ni plus ni moins que l’invention de la roue, du feu, de la machine à vapeur ou la découverte de l’Amérique. L’inquiétude naît de l’inéquation entre le niveau technique atteint et la machine humaine chargée de fabriquer socialement les citoyens. On peut concevoir de fabriquer socialement des personnes saines incorporant des tas de prothèses dans un monde sain peuplé de machines. Il est angoissant de voir des techniques hyperpuissantes utilisables sans contrôle par des entreprises n’ayant d’autre loi que le profit, des seigneurs de la guerre ne rêvant que de leur domination, des bureaucrates ne recherchant que l’efficacité, dans un monde sans âme, sans cohérence et sans projet.


L’injustice


La dynamique de la machine sociale planétaire est infernale, enfin, en ce qu’elle est gravement injuste. Programmée pour réaliser le plus grand bonheur pour le plus grand nombre, elle est en passe de réaliser le malheur de la plupart, sinon de tous, après avoir scandaleusement favorisé le bien-avoir de quelques uns. Le milliard d’habitants le plus fortuné de la planète, d’après la Banque Mondiale elle-même, dispose de cent fois plus de ressources que le milliard le plus pauvre ! Dans ces conditions, l’universalisme, que l’Occident a tant mis en avant, est une escroquerie. « Le processus d’enrichissement dont les nations industrielles ont jusqu’ici bénéficié, écrit François Partant, ne peut pas se généraliser et bénéficier à l’humanité entière. Les peuples du tiers-monde ne peuvent en aucun cas combler l’écart qui les sépare de ces nations, c’est-à-dire produire autant qu’elles et consommer autant qu’elles »5. Ils ne sont pas en retard, car le retard implique qu’on peut suivre le peloton, ils sont carrément en dehors de la course. On touche là à l’une des conséquences les plus dramatiques de la mégamachine, le fait qu’elle fonctionne non seulement à l’uniformisation, mais aussi à l’exclusion.

La mégamachine uniformise, déracine et finalement détruit le politique


L’uniformisation/conformisation


Le processus d’uniformisation planétaire, je l’ai longuement décrit et analysé dans l’occidentalisation du monde 6. La Mégamachine techno-scientifique, le rouleau compresseur occidental, écraserait les cultures, laminerait les différences et homogénéiserait le monde au nom de la Raison. Ce processus a des effets déculturants au Sud et entraîne un danger de conformisme pour tous par la mondialisation de la culture ou de ce qui en tient lieu, par la perte des repères moraux et leur remplacement par les modes et les sondages. On assiste à une universalisation planétaire des modes de vie et de consommation, en même temps qu’à une dictature de la médiocrité, avec la banalisation de l’exceptionnel et l’exaltation du banal. Cela encore n’est que la réalisation du programme de la modernité, dans la mesure où la modernité conçoit l’humanité comme une collection abstraite d’hommes identiques, l’homme universel des lumières. Il n’y a donc plus de raison de manger, de s’habiller et de consommer différemment : tout le monde porte un jean et boit du Coca-Cola. Les événements « culturels deviennent des événements mondiaux (Dallas, les J.O.). L’universalisation culturelle n’exclut pas l’émergence de rivalités entre égaux, au contraire. Plus les hommes se ressemblent, plus les haines apparaissent, plus les différences persistent au sein de l’identité. On observe toujours que les conflits surviennent non pas quand les différences sont au maximum, mais quand les conditions se rapprochent (québécois et anglophones au Canada, décomposition de l’empire ottoman, Serbes, Croates et Bosniaques aujourd’hui).


Le déracinement


La dynamique techno-économique mondiale déracine les peuples et entraîne une déculturation dramatique de toutes les sociétés « traditionnelles ». La perte des identités culturelles, le désenchantement du monde et l’exclusion économique et sociale, par la dévalorisation des compétences, la délégitimation des statuts et l’impossible accès au niveau de vie américain, favorisent un déchaînement désespéré d’explosions identitaires, dont l’ex-Yougoslavie offre le tragique et lamentable témoignage.


Coupés de leur souche originelle (l’histoire européenne), l’Etat moderne et l’ordre national-étatique sont des greffes artificielles. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes sur lequel repose la Société des Nations aboutit à la destruction de cette même société, du fait du vide de la notion de peuple. Un peuple, en effet, ne peut se définir que par le sentiment subjectif d’appartenance. Chaque groupe humain, lié par un trait quelconque, langue, religion, terroir, coutume...peut revendiquer le label de « peuple » et réclamer la reconnaissance étatique, condition de son existence comme sujet de droit au sein du concert international des puissances. On aboutit à la dégénérescence « nationalitaire » ou au « tribalisme », et souvent aux deux à la fois.


La revendication nationale se confond avec une revendication particulariste et donne naissance à un Etat tout à la fois fantoche et fanatique, sans maturation d’une société civile de citoyens. L’individualisme, qui ronge les sociétés modernes, et la mondialisation de l’économie font voler en éclats les rassemblements antérieurs de l’histoire en groupuscules de plus en plus microscopiques. Il n’y a pas de limite à cette tendance inévitable que l’union sacrée des Etats déjà reconnus qui cherchent à bloquer par tous les moyens l’accès au club très fermé de la Société des Nations. Chaque tribu, chaque clan, chaque chapelle peut arguer de son particularisme comme seul fondement légitime du lien social. L’île de Nauru, dans le Pacifique, avec ses sept mille habitants est un Etat, même si l’exploitation des phosphates vide l’île de sa substance et condamne à terme sa population à vivre en Australie.


La destruction du politique


La transformation des problèmes par leurs dimensions et leur technicité, la complexité des intermédiations et la simplification médiatique des mises en scène ont dépossédé les électeurs, et souvent les élus, de la possibilité de connaître et du pouvoir de décider. La manipulation combinée à l’impuissance ont vidé la citoyenneté de tout contenu. Le fonctionnement même de la mégamachine implique cette abdication pour des raisons très terre à terre : la dépossession productive et l’absence du désir de citoyenneté.


La dépossession productive


L’abondance au moindre coût, condition du plus grand bien-être pour le plus grand nombre, suppose que l’énergie maximale est déployée et captée dans le maniement des techniques et grâce à elles. En devenant travailleur, consommateur et usager, le citoyen se soumet corps et âme à la machine. Taylor avait le mérite de la clarté cynique. « On ne vous demande pas de penser ; il y a des gens qui sont payés pour ça ! » aurait-il répondu un jour à un ouvrier. En séparant les tâches de conception des tâches d’exécution, le fordisme/taylorisme réalise la production de masse, condition de la consommation de masse, au prix de la réduction du travailleur à l’état de serviteur aveugle de la machine. Les nouvelles technologies redonneront-elles la citoyenneté dans l’entreprise ? Peut-être, mais au prix d’une exclusion de la vie de la cité. Elles réclament, en effet, un engagement actif des travailleurs, une attention volontaire et, si possible, intelligente. Dans l’atelier flexible, la machine-outil à commande numérique ne laisse plus aucune liberté de décision à son serviteur. Là comme dans le reste du système, il n’y a même plus de gens payés pour penser, les machines s’en chargent ! Quant au travailleur, il devient son propre « garde-chiourme, gérant son auto-exploitation, et autogérant son exploitation »7. Le travailleur des cercles de qualité obtient sans doute le sentiment d’une reconnaissance dans son collectif d’entreprise, mais c’est au prix d’une renonciation à une part importante de sa vie privée. Au Japon, comme on le sait, la seule citoyenneté est déjà celle de l’entreprise, pour laquelle 40 000 cadres mourraient chaque année d’une forme de stress baptisé karoshi.


Ainsi, à l’usine, au bureau, sur le marché, dans la vie quotidienne, le citoyen, devenu agent de production, consommateur passif, électeur manipulé, usager des services publics, est le pur rouage de la grande machine techno-bureaucratique. Même si sa souveraineté n’était pas frappée d’impuissance par tous les mécanismes que nous avons analysés, comment pourrait-il avoir encore le loisir et le désir de l’exercer ?


L’absence de désir de citoyenneté


Au terme de journées de travail ou d’occupations nerveusement harassantes, le citoyen rentre chez lui pour trouver d’innombrables problèmes à régler, entre les études des enfants, les impôts à payer, les feuilles de Sécurité Sociale à remplir, etc. Il pense se détendre en regardant les jeux télévisés plutôt que les informations. Quel temps lui reste-il, quelle disponibilité a-t-il pour aller sur l’agora ou le forum s’informer des affaires de la cité, soupeser les arguments, démonter les rhétoriques et se livrer à une délibération prudente pour décider de ses choix ? L’avalanche médiatique des messages, dont la qualité n’est pas ici en question, aboutit à une désinformation de fait. Cela concerne tout autant le haut responsable que l’électeur de base. J’ai procédé autour de moi à une enquête lors du vote de la loi sur la contribution sociale généralisée (C.S.G.). La question avait donné lieu exceptionnellement à un débat public à la Chambre, à la parution de nombreux articles, et même à des manifestations de rue. J’ai demandé à mes étudiants de maîtrise de Droit public, ainsi qu’à mes étudiants de troisième cycle, tous électeurs : qui avait pris connaissance des textes votés, qui avait compris les mécanismes du prélèvement ? Il ne s’en est pas trouvé un seul 8 ! Et pourtant la question concerne le point, ô combien sensible ! du portefeuille. Les logiques de la mégamachine n’incitent pas le citoyen à remplir ses devoirs ni à exercer ses droits. Le beau projet de la démocratie se trouve ainsi privé de toute substance au profit d’une technocratie anonyme ; celle-ci fait un usage modéré d’un despotisme que nous croyons éclairé parce qu’elle est inconsciente d’elle-même et que nous sommes satisfaits d’être ainsi débarrassés, à moindre frais, de soucis supplémentaires. Je voudrais me contenter de soulever deux problèmes : les limites de la mégamachine, et les perspectives ouvertes.


Les limites de la mégamachine


La mégamachine n’est pas sans faille, elle n’est pas totalement homogène. Les analyses de Jacques Ellul sur la société technicienne sont justes dans l’ensemble, mais son aboutissement très pessimiste me paraît un peu excessif. L’effondrement du monde soviétique montre que la société technicienne et le totalitarisme « dur » ne constituent pas le meilleur mélange pour assurer la permanence du système technicien. S’il faut un totalitarisme pour assurer l’essor de la société technicienne, il s’agit plutôt d’un totalitarisme « mou ». Le conditionnement en souplesse des consommateurs-usagers dans la société de marché convient mieux que la bureaucratie rigide. Il ne faut pas non plus surestimer les performances de la technique. Les échecs et les failles des grands systèmes techniques sont nombreux. Certes, il s’agit de catastrophes, et le risque majeur n’est pas à écarter. Toutefois ces catastrophes sont aussi des occasions de remise en cause, au moins partielles de la technique et des croyances sous-jacentes dans la science et dans le progrès. Il y a une pédagogie des catastrophes. Les doutes déjà considérables qui ont ébranlé la foi techniciste pourraient bien tourner à une crise profonde.


C’est bien sûr dans la technicisation de l’homme et dans le fonctionnement de l’ingénierie sociale que les défaillances sont le plus flagrantes. La machine technobureaucratique soviétique, qui s’était approchée le plus du mythe de la cybernétique sociale, s’est révélée tout-à-fait contre-performante, et finalement très fragile en dépit des apparences. Il faut prendre très aux sérieux les critiques des machines sociales, même si elles sont présentées sous des formes humoristiques, comme la loi de Parkinson ou le principe de Peter. Ces phénomènes guettent effectivement toute organisation sociale, même dans une économie de marché ultra-libérale. C’est dans la machinisation du social que les grains de sables les plus nombreux pénètrent dans les rouages et menacent de casser la mécanique globale.


Ainsi peut-on expliquer en partie les incroyables défaillances de certaines réalisations techniques, du fait des négligences et des erreurs humaines. Tchernobyl est un exemple spectaculaire des ravages que peuvent faire l’incompétence combinée à l’irresponsabilité bureaucratique. Alexandre Zinoviev, dans l’avenir radieux, avait mis en scène avec brio ce fonctionnement ubuesque. Dans la société libérale, là où persiste un minimum de démocratie formelle, les organisations citoyennes peuvent questionner la conception et surtout l’usage de la technique, y compris en s’appuyant sur des techniciens. On peut en voir une illustration (y compris avec ses limites) avec ce qui se passe dans le débat écologique. La manipulation de l’opinion avec le développement foudroyant des médias, n’est pas (pas encore ?) intégrale, ni surtout irréversible. Les crises économiques, les drames écologiques, les catastrophes techniques peuvent susciter des remises en cause de l’omniprésence et de l’omnipuissance de la technique. Cette remise en cause pourrait peut-être être facilitée si le mécanisme analysé par Nicholas Rescher sous le nom de principe de Planck, s’avérait confirmé. Sous sa forme faussement rigoureuse, ce principe s’énonce ainsi : le rendement de la recherche scientifique ne correspond qu’au logarithme de la quantité des ressources allouées. Cela signifie qu’on assisterait à une décélération inéluctable du progrès scientifique lourd. Tôt ou tard, on se heurterait à une croissance zéro du progrès scientifique, quel que soit le montant des investissements 9. Cette baisse du rendement de la recherche scientifique est généralement admise par les savants. Les grandes découvertes du XXème siècle ont été faites avec de petits moyens. Les énormes budgets dont sont dotés les laboratoires ont surtout débouché sur des progrès du « software », c’est-à-dire des applications déduites des grandes découvertes. Là le champ est loin d’être épuisé. Toutefois, si ce principe s’avérait fondé, la fuite en avant technicienne ne serait pas illimitée.


Les perspectives ouvertes


En évoquant ces perspectives de sortie de la société technicienne, je suis loin de verser dans les rêves optimistes d’une « technodémocratie » chère à Pierre Levy 10. L’émancipation de la technique par rapport à l’économie, sur laquelle il fonde son analyse, paraît bien problématique. Elle ne serait pas nécessairement porteuse de liberté, loin de là.


A partir de tout cela, je veux simplement suggérer que la technicisation totale du monde relève plus de la science fiction et du fantasme que de la réalité observable et prévisible. Il est raisonnable de tabler sur la défaillance de l’organisation sociale à prendre en charge le projet d’un meilleur des mondes, le pousser à la limite et même le faire fonctionner. Le hiatus entre système technique et société peut être la source de dysfonctionnements tragiques, mais ce peut être aussi l’occasion d’une reprise en main de la technique par les hommes pour construire une authentique postmodernité, c’est-à-dire une société qui réenchâsserait l’économique et le technique dans le social, qui réenchaînerait Prométhée, qui remettrait l’économique et le technique à la place subalterne qui doit être la leur, plutôt que de confier à une domination illimitée de la nature et à une concurrence généralisée et aveugle la solution de tous les problèmes humains.


Serge LATOUCHE


Serge Latouche est professeur à l’université de Paris IV , animateur du Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (MAUSS).



Notes de lecture :


1 - Franck TINLAND, L’autonomie technique, in « La technoscience », sous la direction de Jacques PRADES, L’Harmattan, 1992.


2 - En tant que projet, cette cybernétique sociale n’a sans doute nulle part et jamais été poussée aussi loin que dans l’ex-URSS. L’écrivain communiste, Léon Feuchtwanger, exilé par les nazis et devenu assistant-procureur en URSS au second procès de Moscou, écrit dans son ouvrage MOSCOU 1937, (publié à Amsterdam en 1937) à propos des 17 accusés trotskistes autour de N. Bouckharine, après les délibérations : « Les accusés ne sont pas de véritables accusés, mais des scientifiques mis en demeure d’expliquer leurs erreurs techniques relativement à la théorie scientifique en cours d’application en URSS. Juges, procureurs et accusés sont liés par un but commun. Ils étaient comme des ingénieurs ayant à tester un nouveau genre compliqué de machine. D’aucuns, les accusés, ont détérioré la machine, non par méchanceté, mais par obstination à éprouver leurs conceptions visiblement fausses. Leurs méthodes se sont avérées fausses : voilà pourquoi ils sont condamnés. Et comme la machine ne leur tient pas moins à cœur qu’aux juges, ils acceptent leur condamnation. C’est pourquoi aussi ils délibèrent sincèrement avec les autres. Ce qui les solidarise tous c’est l’amour de la machine, l’amour de la machine de l’Etat et leur idolâtrie de l’efficacité ».


3 - Paul VIRILIO, Entretien dans le Monde, 12 janvier 1992.


4- François PARTANT, Que la crise s’aggrave, Solin, 1978, p. 107.


5 - Op. Cit. P. 77.


6 - Serge Latouche, L’occidentalisation du monde, essai sur la signification, la portée et les limites de l’uniformisation planétaire, La découverte, Paris, 1989.

7 - Michel PERRAUDEAU, cité dans le livre de Michel KAMPS, Ouvriers et robots, ed. Spartakus, Paris, 1983, p. 36.



8 - Et pourtant, nemo censetur ignorare legem ! (nul n’est censé ignorer la loi !)


9 - Ce serait la mise en forme d’une remarque de Max PLANCK : « Chaque avancée de la science accroît la difficulté de la tâche. »


10 - Pierre LEVY, Vers une citoyenneté cosmopolite, in « La technoscience », op. Cit.


Par Serge Latouche
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Vendredi 17 février 2006

   

"Penser à l'eau, aux sols, aux animaux et aux personnes en termes de ressources les réduit au statut d'objets de la planification des planificateurs ou des tarifications des économistes." W.S.

Les rapports sur l'état de la planète prolifèrent. L'Atlas Gaia et "L'Etat du monde" publié par le Worldwatch Institute sont disponible en plus d'une dizaine de langues, le rapport annuel du World Resources Institute est aisément accessible aux fonctionnaires les plus éclairés des Nations unies, et les écologistes du monde entier saluent dans le rapport de la commission Brundtland un témoignage indiscutable du bien-fondé de leurs positions. Je devrais en éprouver de la reconnaissance et du soulagement. Le mur du silence qui empêchait de percevoir la crise générale de la survie est enfin démantelé et toute une serie de chiffres et de tableaux révèlent l'ampleur des menaces et des périls de l'heure. Les faits ne sont plus guère discutables. Les appels à une action responsable et urgente ont été trop longtemps différés pour qu'on n'y souscrive pas. Et pourtant mon admiration pour tous ces rapports se double d'une méfiance croissante quant à leurs effets possibles. J'ai bien peur que les politiques de gestion des ressources qu'on nous propose n'ignorent l'option d'une autolimitation raisonnée et ne réduisent l'écologie à une forme supérieure de recherche de l'éfficacité. Il me semble que ce réductionnisme repose sur l'affirmation implicite de la valeur universelle de la vision économique du monde et qu'il fort d'étendre encore davantage l'occidentalisation des esprits et des moeurs. Or, si tel devait être le cas, il est probable que l'évolution culturelle compromettrait dans le long terme l'objectif d'ensemble, celui de la survie et de l'autosuffisance générale.


Par exemple, chacun des 80 articles, à peu près, du Rapport Worldwatch, nous dresse un tableau qui ressemble sensiblement à ce qui suit : d'un côté, on nous montre comment dans une population croissante, au sein de laquelle certaines inégalités s'amenuisent, de plus en plus de gens exigent la reconnaissance et une satisfaction accrue de leurs besoins de nourriture, de logement, de soins médicaux ou d'énérgie. De l'autre, comment les économies sont contraintes, pour répondre à ces éxigences, d'outrepasser leurs limites, d'épuiser les ressources disponibles, de dégrader l'environnement et de se heurter à des coûts toujours plus élevés. Les moyens disponibles diminuent alors même que les besoins se font plus pressants. Ce qui se profile à l'horizon, ,de façon évidente, c'est une impasse généralisée. Les énergies fossiles, par exemple, consomment en une année ce qu'il avait fallu un million d'année pour produire ; elles surchargent l'atmosphère en dioxyde de carbone et elles se révèlent moins rentable qu'un investissement dans les économies d'énergie. La mauvaise utilisation des ressources en eau prive les humains, les animaux ou les plantes d'un moyen élémentaire de survie, pollue les réserves pour un temps considérable, alors qu'à l'inverse les grands travaux hydrauliques récents coûtent des milliards de dollards. Les exemples abondent. Heureusement, nous disent les experts du Worldwatch Institute, le tableau n'est pas totalement sombre et laisse apparaître un rayon de lumière dans le lointain. L'issue, selon eux, réside dans l'adoption de moyens moins nocifs et dans l'attention donnée à l'efficacité. Les énergies renouvelables et une politique de fine tuning qui se manifesterait par des choix de conservation et de gestion attentive, telles sont les voies du salut - celui-ci a un nom : l'efficacité des ressources (resource efficiency). S'il fallait suggérer une devise à inscrire au fronton du Worldwatch Institute, ce serait certainement : "Plus avec moins."

 

Je ne mets pas en doute la nécessité d'une telle approche, pas plus que je ne discute du bien-fondé des alternatives suggérées. Mais j'aimerais attirer l'attention sur le réductionnisme latent qui fait dériver l'écologie politique de l'appel à un renouveau des vertus civiques vers un plaidoyer pour des strategies "managériales". Pour sortir du hiatus dangereux qui s'instaure entre une demande croissante et des moyens insuffisants pour y répondre, deux types de solution se présentent : le premier passe par une restriction éclairée de la demande, le second par une gestion diligente des ressources existantes. A l'évidence, ces deux types de solution doivent être envisagés simultanément. Or les "observateurs du monde" ne s'intéressent qu'au second et laissent sombrer l'autre dans l'oubli. Dans leurs rapports, ils insistent sur la nécessité d'accroitre l'efficacité des moyens et de faire des règles de l'analyse micro-économique un impératif national, voire davantage. Assurément ils contribuent ainsi à la transformation d'économies obnubilées par la production en économies soucieuses des ressources, où tout n'est pas sacrifié au gonflement du PNB et où régnerait une efficacité si poussée qu'elle permettrait une croissance sans à-coups. Selon les nouvelles prescriptions, plutôt que d'ajouter toujours plus de muscles en vue de battre quelque record, comme il était courant dans les décennies d'aprés guerre, l'objectif des économies est celui de l'adéquation globale. Le maître mot n'est plus la maximisation mais l'optimisation, économistes et ingénieurs retrouvent plaisir à leur profession en traquant les mille et une manières de minimiser les inputs nécessaires à l'obtention d'un output donné. Cependant, le dédain pour le premier terme de l'alternative - l'autolimitation éclairée de la demande - enferme les observateurs du monde dans l'économisme.


A les en croire, toutes les sociétés placeraient la production en premier au hit-parade des valeurs et rechercheraient la bonne vie dans le déploiement de l'appareillage économique. Comme les rapports ne s'interrogent guère sur la place prédominante occupée par l'économie, ils tiennent implicitement pour acquis que toutes les cultures communient dans le désir constant d'une production matèrielle sans cesse accrue. Ce préjugé bloque à la racine toute tentative de réfléchir sur les possibilités qu'ouvrirait - même pour les pays surdéveloppés du Nord ! - une politique intelligente d'autolimitation, une politique qui tenterait d'adapter le niveau, le volume, la structure et la vitesse du cycle production/consommation aux objectifs supérieurs de la société. Du coup, l'ensemble des rapports semble tenir pour intraséquement déficientes des sociétés qui seraient moins mercantilisées, moins professionnalisées et moins rapides. Comme ils sont incapables d'imaginer que diverses cultures puissent choisir déliberement de se contenter d'un niveau de satisfaction des besoins matériels, ils ne peuvent que croire à la naturalité du mode de vie fondé sur l'économie. En conséquence de quoi, la vision du monde qu'ils nous proposent (dans le cadre de la théorie du "développement") continue à présupposer que de tout il doit être jugé en fonction des impératifs de la production, quand bien même il s'agirait d'une production rationnelle par rapport à l'environnement. C'est ainsi que l'écologie politique, parce qu'elle prend la tendance à l'accroissement de la demande pour acquise et parce qu'elle se borne à la propagation des moyens efficaces, tombe dans le piège de pousser à un approfondissement de la rationalisation du monde au nom de l'écologie.


La myopie des économistes traditionnels est devenue proverbiale. Les yeux rivés sur le rôle du capital et du travail, ils ignorent la plupart des autres sources de richesse et de bien-être : du travail gratuit des femmes à l'arrière-plan du monde de la production au travail silencieux de la nature qui reconstitue les sources d'eau, de nourriture et d'énergie. Les éco-dévellopeurs partent à l'assaut de la myopie. ILs explorent le vaste domaine de tout ce qui contribue au maintien de la vie de façon à garantir les rendements à long terme. Vues à travers leurs lorgnettes, nombre de choses qui semblaient jusque-là évidente et anodines acquièrent soudain une tonalité dramatique. Les bouses de vaches, par exemple, que le paysan sénégalais fait brûler pour chauffer l'eau de la marmite deviennent tout à coup une ressource énergétique. La ferraille utilisée par un squatter péruvien pour agrandir sa hutte accède à la dignité d'input récupérable. On découvre que les femmes kéyanes qui cultivent les champs du village représentent des ressources humaines susceptibles de multiplier la production alimentaire. Sous le regard des observateurs du monde des pans entiers du même monde se voient attribuer un statut tout nouveau; décontextualisés (disembedded), ils sont redéfinis comme des ressources.


A quoi ressemblent des activités, des gens et des choses qui sont définis comme des "ressources"? Manifestement ils gagnent en importance puisqu'on les considère comme utiles à quelques objectifs plus élevé. Ils comptent non pour ce qu'ils sont mais pour ce qu'ils peuvent devenir. Privés de leur valeur propre et actuelle, ils n'en retrouveront que dans l'usage qu'en fera quelqu'un d'autre plus tard. Une ressource, en effet, n'a pas de valeur aussi longtemps qu'elle n'a pas été transformée en quelque chose d'autre. Quelle que soit sa valeur intraseque, celle-ci s'estompe aussitôt qu'elle est confrontée à l'affirmation d'intérêts supérieurs. Pendant plus de cent ans le terme "ressources" a servi à se demander ce qui dans le monde pouvait servir à l'industrie. C'est ainsi que le regard a été éduqué à voir dans les forêts du bois de construction, dans les rochers du minerai, dans les paysages la propriété foncière, et dans les gens des ressources humaines. Baptiser quelque chose de ressource, cela signifie la placer sous l'autorité de la production. Le synonyme devenu obsolète du mot ressource révèle clairement à quel point le language peut façonner le destin : que faire avec des "matières premières" sinon leur faire finir leurs jours dans un processus de production industrielle quelconque ? Mais tout usage productif ne fait pas d'une chose une ressource. La bouse de vache séchée dont le paysan de Gujarat se sert pour fertiliser son champ ne devient une ressource que dans le cadre de la production nationale (ou globale) que les ressources sont spécifiées, mesurées et ordonnées en fonction de leur productivité relative. Seule la capacité à accroitre le PNB constitue une ressource. Transformer une chose en ressource, c'est la rendre capable d'être exploitée par l'intérêt national. Dans une perspective non économique, les choses revêtent fréquemment une signification qui les rend incapables de disponibilité générale. Dans un village hindou, il y a toujours un arbre sacré auquel il est interdit de toucher. On dit que les dieux vivent à son ombre. Les abattre pour en faire du bois de construction priverait le village de protections puissantes. Prenons un autre exemple. En Bolivie comme chez les anciens Germains, les mines étaient considérées comme des utérus de la Terre-Mère où les métaux croissaient lentement. Pénétrer dans ce domaine chtonien chargé de mystère signifiait franchir le seuil d'un monde qui n'appartient pas aux hommes... Il y fallait un sens de la responsabilité et du soin ; des rites étaient célébrées pour obtenir la générosité de la Mère. De même la coopération de la nature était nécessaire aux Indiens Cree lorsqu'ils chassaient le daim. Pour eux les animaux n'étaient pas un simple gibier attendant d'être tué. Il fallait les convaincre, à travers un dialogue fait de rites et d'offrandes, de se présenter eux-mêmes aux chasseurs. La chasse était une forme d'échange entre les animaux et les hommes et, en tant que telle, elle était régie par l'amitié, la coercition ou l'amour comme toutes les relations humaines ordinaires. Bref, le fait de concevoir les arbres, les rochers ou les animaux comme des êtres animés faisant partie d'un vaste cosmos au sein duquel chaque élément possède une identité propre mais néanmoins reliée aux autres imposait des limites intrasèques à l'exploitation.


Etiqueter les choses comme des ressources les prive de toute identité protectrice et les laisse désarmées face aux interventions du dehors. Penser à l'eau, aux sols, aux animaux et aux personnes en termes de ressources les réduit au statut d'objets de la planification des planificateurs ou des tarifications des économistes. Même si leur nouvelle dénomination ne leur est attribuée qu'en vue de maximiser l'efficacité globale de leur usage, le nuage économique qui recouvre toutes les cultures rendra à l'avenir de plus en plus difficile d'éprouver le moindre respect pour eux.


La pendule, nous avertit-on marque minuit moins cinq. Au mieux. Qu'il s'agisse de Gaia, de Worldwatch ou de Brundtland, tous sonnent l'alarme et nous alertent face aux menaces qui planent sur la survie de la planète. Le message est pleinement crédible. Mais la conclusion est hautement ambiguë. "Garantir la survie", tel est l'objectif assigné à toute planification responsable. Mais a-t-il jamais existé une société dont le souci primordial ait été celui de sa propre survie ? Probablement pas. Des nomades ont bien pu fuir la sécheresse, des citoyens florentins de mettre à l'abri de la peste ou des soldats à Verdun mobiliser leurs dernières ressources, mais a-t-il jamais été proposé que la structure d'une société soit modelée en fonction des objectifs de survie ? Bien sûr les cultures du passé n'ont jamais négligé délibérément les impératifs de la survie, mais elles ne leur ont jamais consacré beaucoup d'attention non plus. Quelles que fussent leurs coutumes ou leurs règles, leurs obsessions ou leurs fantasmes, la solution aux problèmes de l'éxistence physique était trouvée dans le cadre des valeurs culturelles supérieures. La survie n'était que le sous-produit de réalisations plus importantes. Elle ne représebtait pas une préoccupation implicite mais une simple banalité. Or c'est justement aujourd'hui, à une époque où les richesses accumulées sont plus considérables que jamais, que les éco-développeurs de tous poils élèvent la voix pour convier les peuples et leurs gouvernements à placer la survie au premier plan de leurs préoccupations. Il suffit de jeter un coup d'oeil aux divers rapports disponibles pour que revienne à l'ésprit l'histoire récente au terme de laquelle l'abondance a disparu pour céder la place à la rareté. Il n'y a pas longtemps encore, on pouvait tenir pour certain que le grand cycle de l'évaporation, de la condensation et des precipitations assurerait le renouvellement de nos sources d'eau. Mais les excés de l'irrigation qui font baisser le niveau de l'eau, et la pollution industrielle qui la rend peu sûre ont transformé l'eau fraîche en un bien rare. Durant des temps immémoriaux des légions d'insectes et de vers ont permis au sol superficiel de se reproduire. L'usage des pesticides et la surcharge des terres marginales accélèrent désormais le taux d'érosion. Et il en va de même pour la pluviometrie globale (forêts), pour les radiations solaires (rupture de la couche d'ozone) ou la temperature (effet de serre)). L'abondance est devenue pénurie à mesure que se sont intensifiées et généralisées à la planète les productions agricoles et industrielles. Les menaces qui pèsent sur la survie - on est gêné de rappeler des évidences - sont le resultat de l'identification croissante de la bonne vie à l'obtention des biens matèriels. La rareté n'est qu'une des faces de la médaille dont le revers n'est autre que la production sans limites.


Mais la tribu naissante des éco-experts définit son champ d'expertise en braquant le projecteur sur une seule des faces de la médaille et laisse l'autre dans l'ombre. A la première page de son rapport pour 1987, le Worl Resources Institute déclare : "L'environnement global est un réseau interconnecté [...]] l'espèce humaine repose sur cet environnement, il faut donc gérer celui-ci de façon avisée." Il est clair que tout le problème réside dans ce "donc". La rareté, qui était autrefois abondance, est officialisée et devient le support d'un nouveau type de gestion. Parce que l'hypothèse est censée valoir pour toutes les cultures, la conclusion qui en découle met en lumière l'axiomatique économiciste qui sous-tend la vision du monde : aucune frontière ne s'opposera au progrès matèriel. Or ce n'est qu'aussi longtemps que cette axiomatique domine que l'eau, l'air et le sol deviennent et restent rares. Symétriquement la croyance en la naturalité de la pénurie des richesses matèrielles est au fondement de l'intervention des éco-développeurs. Leur tâche est de protéger et de gérer ce qui est devenu ressources rares. Et il faudra tout leur savoir-faire professionnel pour ne pas dévier de la voie de l'exploitation optimale, celle qui ne met pas en danger la croissance future. La mobilisation pour la survie ne peut survenir que dans une société qui juge impératif de tester sans cesse les limites de la nature. Les autre sociétés ne s'en soucient guère.


Parce qu'ils chaussent les lunettes de l'analyse micro-économique, c'est-à-dire la technique qui permet de choisir les moyens les plus efficaces pour une fin donnée, les éco-développeurs ne sont pas en mesure d'échapper à la logique de la croissance infinie. Depuis l'époque de Jevons et Walras, les moyens sont considérés par les économistes comme essentiellement insuffisants. Leur rareté est réputée participer de l'ordre naturel des choses et non pas d'une conjoncture particulière et transitoire caractérisée par l'excés des fins sur les moyens. Partout où les économistes essaient de tirer le meilleur parti de moyens supposés rares, la croyance présomptueuse du XIXeme siècle européen selon laquelle, conformément à l'évolution décrétée linéaire de l'histoire, les besoins doivent croître indéfiniment et rendre les moyens notoirement insuffisants, devient un article de foi. Jamais les économistes ne vous diront quelles fins vous réaliserez en "gérant judicieusement" vos moyens. Pour eux les fins n'ont pas de visage. Seule les spécifie une caractéristique formelle : celle d'être infinies.


Pour la vision économique du monde, les besoins ne peuvent pas être autre chose que des revendications sur le produit matériel. Dans cette perspective, le bien-être est remodelé en bien-avoir. Le bien-être d'une société, par conséquent, dépend au premier chef de la production matérielle. Par leur décision de gérer les "ressources globales", les observateurs du monde posent la victoire mondiale de cette représentation spécifiquement moderne comme un fait accompli. Ce qui les distingue des économistes conventionnels, c'est la reconnaissance explicite du fait qu'il existe des limites écologiques à la production. Ce qui les rattache néanmoins à la vision économique du monde, c'est leur incapacité à percevoir les limites culturelles à la prédominance de la production, ces limites qui rendent la production moins importante et qui, du même coup, font retomber la pression de l'environnement. Pour eux comme pour les économistes conventionnels, les richesses de la nature sont vouées à l'insuffisance parce qu'aussi bien la partie riche que la partie pauvre du monde doivent inévitablement devenir de plus en plus attachées à la croissance matérielle. La conssidérable diversité des voies de la bonne vie est implicitement réduite à la seule course d'obstacles vers un meilleur niveau de vie. Or si toutes les sociétés avaient effectivement consacré toutes leurs énergies au développement de la production, jamais n'auraient existé ni les merveilleuses fabriques colorées du Sénégal, ni les extravagants jardins du Moghol en Inde, ni aucune cathédrale gothique en France. Par-delà toutes leurs différences, ces sociétés avaient quelque chose en commun : elles aspiraient à davantage que produire et elles affectaient leur surplus à une forme ou à une autre de grand dessein. L'Occident a décidé de se consacrer à la multiplication de la production. Les éco-développeurs acceptent tacitement l'idée que la formule vaut pour le monde entier.


A parcourir les articles du Worldwatch Report, on fait fréquemment la rencontre de personnes particulièrement vertueuses. L'utopie d'un monde viable et auto suffisant s'incarne dans une version toute récente d'Homo sapiens, l'individu conscient des problèmes d'efficacité. On nous conseille de réunir les bouteilles de verre usagées dans des containers spéciaux, de remplacer les feux ouverts par des poêles fermés, d'éviter l'usage des charrues qui detruisent les sols et de les remplacer par celui de la houe, de renoncer aux canaux pour des formes d'irrigation plus économiques. Or toutes ces suggestions, pou raisonnables qu'elles puissent être par ailleurs, contribuent à la propagation de la bible de l'efficacité. Létat d'esprit des éco-développeurs a été parfaitement illustré par Amory Lovins lorsqu'il a présenté à son auditoire deux ampoules électriques. Les deux étaient aussi brillantes l'une que l'autre, mais le modèle conventionnel consommait 75 watts tandis que le modèle nouveau se contentait de 18 watts. Et A. Lovins d'expliquer : "Nous devrions nous habituer à voir dans l'acquisition d'une invention qui permet d'économiser de l'électricité l'équivalent de la construction d'une petite centrale domestique. En fait la nouvelle ampoule produit 57 négawatts, c'est-à-dire 57 watts non utilisés. Et cette éléctricité économisée peut-être vendue à un autre client et rendre de nouvelles centrales superflues." On pourrait ainsi condenser l'éthos de l'efficacité en trois mots : "Produisez des négawatts."


Incontestablement le message est charmant dans son élégance. Mais cette élégance tend à masquer le glissement qui s'est opéré de l'éthos de l'économie domestique à celui de l'éfficacité. Savoir bien gérer la maisonnée représente l'idéal traditionnel des économies domestiques orientées vers la subsistance. Qu'est-ce qui n'est collectionné, préservé, réutilisé ! La nourriture est mise à l'abri, les outils sont soigneusement entretenus, les meubles passent de génération en génération. Tout ce qui est nécessaire est utilisé à plein et on évite le plus possible d'acheter à l'éxterieur. On y réfléchit à deux fois avant de dépenser de l'argent, chaque transaction éxige de la prudence quand ce n'est pas de l'appréhension. Néanmoins l'objectif d'une bonne gestion domestique n'est pas d'économiser pour investir mais d'économiser par souci d'indépendance. Le choix de moyens efficaces, au contraire, n'a rien à voir avec la minimisation des dépenses, mais vise à l'obtention d'un meilleur rendement en vue de libérer des fonds pour d'autres investissements. Le sens de l'économie, à l'inverse, cherche à rendre minimale l'implication dans le marché afin de proteger l'économie domestique des pressions de l'économie englobante. L'efficacité est à la recherche d'opportunités, l'économie à celle de la sécurité. Là où la première débouche sur une progression indéfinie, la seconde repose sur un sentiment de suffisance. Les deux attitudes peuvent facilement entrer en conflit aussitôt qu'un gain d'efficacité exige de l'argent. C'est pour cette raison qu'il est possible qu'un paysan hindou préfère brûler des monceaux de bouses de vache séchée plutôt qu'acheter un bio-digesteur plus économe en matière première pour une même chaleur, simplement parce qu'il s'évite ainsi des dépenses monétaires.

Plus fondamentalement, il est également possible que le même paysan ne désire pas se soucier de tout ça parce qu'il a autre chose à faire dans la vie. L'impératif d'efficacité exige de faire travailler toute chose et de choisir la manière la moins coûteuse - en termes de monnaie, d'efforts et de conséquences sur l'environnement - d'atteindre un objectif. Or il est concevable que notre paysan ne se satisfasse pas du toit parfaitement étanche que l'agence pour le développement lui a fourni et qu'il le remplace par un toit traditionnel en branches et en feuilles qui exige pourtant d'importantes réparations chaques années. Après tout, la reparation de la toiture n'est-elle pas l'occasion de la fête du village qui dure une semaine entière ? Il veut bien être effectif mais pas efficace. Comme les gens ne sont pas des imbéciles, ils désireront toujours être effectifs et agir de façon à obtenir un certain résultat. Mais il est possible que la recherche de l'efficacité maximale soit hors de question parce que l'activité considérée est insérée dans tout un réseau d'autres préoccupations. Par exemple, de longues heures peuvent être consacrées chaque jour à rendre des visites coutumières aux membres de la famille, la plus grande part de l'argent disponible peut être affectée à des fêtes raffinées. L'exhortation à l'efficacité entre en contradiction avec les autres priorités qui infléchissent ou retardent les solutions (techniquement) optimales. La plupart des activités sociales sont surdéterminées et servent à un ensemble complexe de fins. Métamorphoser l'éffectivité en efficacité implique la déconsidération de toutes les autres fins et un privilège excessif accordé à la relation fins/moyens sans phrases. Une fois ce privilège affirmé, les moyens ne valent plus que comme moyens. Toute considération relative au contexte, à la qualité, au style ou à l'esthetique, tend à devenir non pertinente. En fait, le modèle du choix rationnel est fondé sur l'hypothèse que les moyens ont été purifiés de leur contexte originel, puisqu'ils doivent être tenus pour interchangeables en termes de rentabilité et calculables dans un etalon de mesure simple, qui est généralement soit l'argent soit l'énergie.


L'action rationnelle et efficace se répand au détriment de l'action guidée par la culture. Elle sape toutes les représentations non économiques de ce qu'est une vie bonne et correcte. Juger de l'état du monde en termes de "ressources", de "gestion" et "d'efficacité" doit nécessairement sonner agréablement aux oreilles des planificateurs et des économistes. Mais cela revient à faire du développement une mission culturelle et à modeler le monde à l'image de l'Occident. Les rapports sur l'état du monde font plus que proposer de nouvelles stratégies ; ils disent aussi aux gens comment ils doivent voir la nature, la société et le sens de leur propres actions. Plus leur language sera adopté de par le monde et plus il deviendra difficile de respecter la nature, d'y voir autre chose qu'une ressource, de penser la société en termes de bien commun et non de production, et de rechercher dans l'action la vertu plutôt que l'efficacité. Pour le dire abruptement : ces rapports se font les avocats de la sauvegarde de la nature mais ils attentent à la sauvegarde de la culture. Il est douteux que cette attitude soit bénéfique, même pour la nature.


Wolfgang Sachs


Traduit par Pierre Eliac, cet article de Wolfgang Sachs est paru dans le numéro 3 (1er trimestre 1989), de la revue du Mouvement Anti Utilitariste dans les Sciences Sociales, (MAUSS). Nous le reproduisons avec l'autorisation de Alain Caillé, directeur de la Revue.

Par Wolfgang Sachs
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Lundi 20 février 2006

 


intervention de François Terrasson (1939-2006) au second colloque de la revue le recours aux forêts sur le thème « l'écologie contre le progrès ? » - 1998.

 

L’année dernière, nous étions au bord de l’abîme. Depuis, nous avons fait un grand pas en avant. Si les décideurs politiques n’ont pas fait cette déclaration, en tout cas ils l’ont mise en pratique. Parce qu’en effet, ils continuent de penser qu’avancer, c’est toujours bien, et que passer la marche arrière ou s’arrêter, c’est toujours mal. Si on arrêtait l’expansion, le progrès, l’innovation, ce serait terrible. Un certain nombre d’individus présents ici ont choisi de douter de l’idée toute faite, qu’il est presque impossible de contester, que tout ce qui est nouveau, c’est bien mieux.


« Le progrès contre l’écologie ? » : il y a un point d’interrogation. Mais trop souvent, on n’ose pas passer de la question à l’affirmation. J’ai envie de dire qu’il faut oser affirmer que l’écologie est contre le progrès, si on considère qu’il y a des choses qui nous sont présentées comme un progrès alors qu’elles sont anti-écologiques. Je me souviens d’un maire, dont la commune avait été complètement ravagée par le remembrement, qui me présentait avec des trémolos dans la voix le remembrement comme un progrès. Admirons ce brave homme déjà âgé, qui s’accrochait à son micro pouvoir municipal et qui n’avait comme espoir qu’une planète où il n’y a plus un poil qui dépasse, avec d’immenses machines permettant de faire de l’agro-business. Pour lui, c’était un progrès, mais pas pour moi. On éclaircira justement le problème en comprenant que ce qui est progrès pour les uns est régression pour les autres. Notre problème actuel, ce n’est pas la différence d’opinion sur le progrès, mais l’impossibilité de concevoir autre chose que le progrès, ou différents scénarios de progrès. Tout se passe comme s’il y avait une fois pour toutes un scénario bien tracé, qui n’aurait pas pu être autre. C’est bien dommage s’il y a des forêts dévastées, mais on ne peut pas faire autrement. Il y a un côté totalitaire dans cette idéologie. Dans tous mes essais pour mettre un peu d’écologie dans les aménagements, j’ai assez souvent buté contre cette affirmation que de toutes façons, il faudra bien que ça se fasse. Aussi vit-on actuellement dans un rêve de technocrate. On vit dans ce qui, pour nous, est peut-être un cauchemar, mais qui pour certains est un rêve réalisé. Nous avons aujourd’hui tout ce qui a été fantasmé il y a à peu près cinquante ans : des autoroutes à x voies, des villes gigantesques, les machines agricoles hautes comme des maisons. Mais est-ce qu’on aurait pu faire autrement ?


Pour le savoir, il faudrait au préalable chercher à comprendre ce qui se passe dans la tête des gens. Les affirmations idéologiques ou les appels à plus de moralité ne suffisent pas, il faut essayer de comprendre l’être humain. Nous sommes dans un problème typique de relation de l’homme à la nature. Ce qui m’intéresse, c’est l’intégration de l’homme à la nature. J’ai l’impression que la civilisation dont je suis issu n’a pas eu avec la nature que des relations très mauvaises. On peut dire en tout cas que certaines sociétés traditionnelles avaient un meilleur rapport à la nature que maintenant. Et pourquoi ? Dans le déroulement de l’histoire humaine, il y a eu de grosses différences entre les sociétés, mais dans leur attitude vis-à-vis du milieu naturel, elles peuvent se rassembler en deux grandes catégories, entre celles qui ont dit à la nature : « ôte-toi de là que je m’y mette ! », et celles qui ont dit : « pousse-toi un peu que je m’y mette ». Le combat entre ces deux conceptions est toujours d’actualité. S’il y a une grande civilisation américano-nippo-européenne, que j’appelle anti-nature et qui est en train de tout recouvrir, il demeure quand même quelques petits îlots de résistance, cherchant à mieux intégrer les êtres humains dans leur écosystème. Cependant ces derniers îlots sont en train de changer. J’ai parlé des civilisations paysannes de poly cultures-élevages que l’on a démolies pour des raisons apparemment de technique agricole et qui, en fait, ont été détruites pour des motifs idéologiques. J’ai essayé d’améliorer pendant trente ans le remembrement, et maintenant, je me demande comment je ne me suis pas rendu compte plus tôt qu’il ne s’agissait pas d’une opération de technique ou d’économie, mais d’une question idéologique, selon laquelle l’artificialisation vaut mieux que le fonctionnement naturel. On peut discuter cette question : il y a en effet des artificialisations qui sont meilleures que le fonctionnement naturel. Il y en peut-être aussi qui sont moins bonnes. Mais ce qu’il faut, surtout, c’est revenir sur cette idée que tout ce qui est artificiel est meilleur. On pourrait dresser une longue liste pour montrer que l’écologie est contre le progrès, contre le progrès tel qu’il nous est présenté. On verra après si on ne peut pas être pour un progrès conçu différemment.


Prenons le cas des rivières. Les rivières sont en progrès : il y a maintenant des nettoyages et des aménagement de rivières, des chantiers écologiques sur les rivières. Mais qu’est-ce qu’on fait ? On les déboise, on les nettoie, pour les faire couler plus vite et empêcher les inondations. Avec cet exemple, on va comprendre à quel point la notion de progrès est fondée sur des images mentales qui sont des fantasmes. La ligne droite est le symbole du progrès. Dans notre civilisation, tout ce qui est géométrique est valorisé. Une rivière toute droite et bien tendue, c’est quand même mieux qu’une rivière qui tourne et bordée d’une végétation magnifique. Tout ce qui pousse sans contrôle, tout ce qui se déploie sans présence humaine est dévalorisé et rejeté. On s’aperçoit à quel point ces questions relèvent de la psychiatrie. L’élimination de caractère organique de la nature, c’est cela qui fait avancer les aménageurs de rivières, et tous les aménageurs du territoire en général. Si l’on considère l’aménagement forestier, et en particulier l’ONF, administration qui gère les forêts domaniales, en les transformant progressivement en champs d’arbres, on s’aperçoit que cet organisme produit une forêt de plus en plus quadrillée par des allées, avec des arbres très espacés et des sous-bois nettoyés, et des techniques de plus en plus intensives, qu’il justifie pour des raisons économiques. Or ces raisons ne tiennent pas debout, puisque plus il y a d’allées, plus il y a de surface sans arbres, donc moins de production, plus les arbres sont espacés, moins il y a d’arbres et donc de branches sur les côtés.


Bref, derrière les soi-disant progrès, il y a des images symboliques et des fantasmes, le fantasme d’une société bien nettoyée, qui élimine les aspects spontanés, naturels et organiques. Mais il ne faut pas croire que le problème s’arrête aux forêts et à l’agriculture, cela touche aussi à notre psychologie ; c’est pourquoi la nature est un grand problème géopolitique, mais aussi un grand problème mental. Ce que les gens appellent « nature », c’est tout ce qui est spontané. La civilisation anti-nature se déploie comme une machine à contrôler tout ce qui est spontané. Émotions, désirs, pulsions, cela aussi doit être recalibré. Tout ce qui fait que l’homme n’est pas un ordinateur sur pattes est dans le collimateur des aménagements dit de progrès.


Ce qu’il faut comprendre, c’est le ressort fondamental qui est derrière ce phénomène. Il faut comprendre qu’il s’agit là d’une religion, d’une religion qui distingue ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas. Les questions ne sont pas d’ordre économique ou technique, ce sont des questions de valeurs. Les aménageurs utilisent une échelle de valeurs inconsciente. On peut dire du mal de tous ceux qui croient de façon aveugle à ces pseudo-progrès, mais il faut comprendre à quel point ils sont eux aussi le produit d’un système. Cette notion de progrès, on ne peut certes pas y échapper ; cependant dans tous les domaines il y a une petite critique qui pointe. Stephen Jay Gould, dans son dernier ouvrage sur l’évolution, met en cause l’idée que l’on serait nécessairement plus évolué ou meilleur que l’amibe ou le pissenlit. La complexité est-elle mieux que la simplicité ?


Il est extrêmement salutaire d’en douter. Quand on nous dit qu’on avance, il faut commencer par douter et se poser des questions. Alors, faut-il rester sur place ? Faut-il reculer ? Mais qui voudrait monter dans une voiture qui n’aurait pas de marche arrière – du reste, vous me direz qu’on ne sait pas où est le volant, ni même s’il y a des freins. Dans ces conditions, on vit dans une situation qui se prétend objective et qui est empreinte de la plus grande subjectivité. Ce qui est grave, ce n’est pas que ce soit subjectif, c’est qu’on ne le sache pas. Pour se rendre compte de ce phénomène, il faudrait explorer des domaines de connaissance auxquels on ne pense pas d’habitude. Il m’arrive de faire des stages qu’on appelle « communication et nature », ou « communication et environnement », et dans ces stages, il y a un exercice extrêmement bizarre dans lequel je donne une liste de mots aux malheureux cobayes, qui doivent noter chacun de ces mots entre moins dix et plus dix. Il y a des mots qui sont tout à fait anodins comme « océan », « étoile », il y en a qui sont peut-être un peu plus connotés, comme « scorpion ». A la fin de l’analyse de cet exercice, on s’aperçoit que tout le monde n’a pas donné la même note. Il y en a qui voit « océan » avec plus dix , et d’autres avec moins dix. Et c’est parce qu’ils n’ont pas la même échelle de valeurs. Qu’est-ce qui a de la valeur ? Est-ce que c’est de pouvoir changer de voiture tous les six mois, ou est-ce que c’est d’avoir des voitures dont on ne change jamais ? Est-ce que c’est, comme on nous le propose dans le cadre de la protection de la nature, d’avoir des échantillonnages de milieux naturels, ou est-ce que c’est d’avoir une surabondance de nature presque partout ? Quelle est la valeur ? La valeur, c’est ce qui nous plaît. Mais est-ce que le progrès nous plaît tel qu’il nous est présenté ? Après tout, on a peut-être été trop méchant quand on a dit : le progrès contre l’écologie. Dans le progrès, on n’est pas obligé de mettre les autoroutes à x voies, l’exode rurale et les villes gigantesques. Qu’est-ce qu’on peut y mettre ? Cela, c’est du ressort de la proposition. Tous les orateurs présents aujourd’hui vont avoir la dent dure contre l’idée de progrès. Mais ils sont peut-être très différents quant à ce qu’ils veulent mettre à la place. Qu’est-ce que l’écologie, définie comme la science appliquée du fonctionnement des écosystèmes de la planète, et du fonctionnement des interactions entre les hommes et la planète, qu’est-ce que l’écologie peut proposer dans ce domaine ?


On peut dire une première chose : si on considère les aspects de la civilisation concernant la production d’êtres vivants à notre bénéfice, l’écologie peut changer considérablement la notion de progrès. L’agriculture, la pêche, les forêts, ce sont des domaines qui sont fondamentaux pour l’économie. D’abord manger. Pour cela, il faut une certaine structure du sol qui dépend de la vie du sol, il faut que les terres agricoles ne soient pas érodées, on doit donc les protéger du vent. Tous ces facteurs doivent entrer dans une combinatoire où aucun ne doit saboter tous les autres. C’est le conditionnement écologique de la production agricole, contre lequel on travaille depuis quelques décennies de manière forcenée. Un système complètement antiéconomique se prétend à la pointe de l’économie en agriculture, en aménagement des forêts et dans quelques autres domaines. Dès qu’on a à toucher aux écosystèmes, il ne peut pas y avoir de base économique saine sans écologie. Cela veut donc dire que le progrès que nous vivons maintenant, c’est le progrès vers la famine, le progrès vers des conflits pour des territoires, vers l’affrontement pour l’eau, qui a déjà commencé. L’écologie aurait une autre réponse. Dans le domaine industriel, c’est plus délicat, dans la mesure où les industries propres sont plus chères. Mais en ce qui concerne les domaines agricole et para-agricoles, cela coûte moins cher de faire de l’écologie que de ne pas en faire. Là, le choix est relativement facile, du moins il le serait si on était rationnel. Et même, il le serait si on était passionnel au sens où l’on trouverait belle et harmonieuse l’idée que l’homme ne travaille pas contre son milieu. On aurait la clef du développement durable en agriculture. En industrie, le choix ne sera pas aussi simple. Est-ce que, selon notre échelle de valeurs, une industrie propre a assez de valeur pour que notre industrie nous coûte plus ? Il faut au moins ne pas occulter le débat et la possibilité de choisir. On doit pouvoir dire : polluer, ou ne pas polluer, c’est une valeur. Il faut pouvoir discuter et négocier. Il faut au moins qu’on ait le droit de discuter. Que l’on ne nous oblige pas à croire que le progrès, c’est la ville de Mexico, parce qu’il y a plus d’habitants, ou que c’est la diminution des agriculteurs. Dernièrement, je lisais que 70 % de la population du Viêt Nam est encore dans le secteur agricole. Tout le problème est là : le jugement de valeur invisible, mais puissant.


Si on voulait changer les jugements de valeur, si on voulait qu’ils soient plus en faveur d’une intégration de l’homme dans les écosystèmes, il faudrait d’abord démasquer des affirmations qui ont l’air politiques, idéologiques, économiques. On en est loin. En attendant, malgré les discours de protection de la nature, la nature ne cesse de reculer. On a une procédure européenne en ce moment qui s’appelle « Natura 2000 », selon laquelle on choisit dans chaque pays des parties de nature qu’on va protéger. Voilà une façon de présenter comme un progrès ce qui, en réalité, est une régression. Car en effet, on ne peut pas en choisir beaucoup de ces parties de nature. On sacrifie toute la nature, et on prend des mesures pour protéger quelques parcelles. On nous explique ainsi comment faire passer une perte pour un gain. Or, le problème, c’est que ces pseudo-progrès vont même se nicher chez les défenseurs de la nature.


François TERRASSON

Par François Terrasson
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Mercredi 1 mars 2006


Les banlieues flambent, les systèmes de transports s'asphyxient.

L'exil des classes moyennes et populaires s'accélère hors des centres. Ceux-ci sont en voie de tertiairisation ou de touristification. Les mégapoles polluées et cahotiques sont frappées d'apoplexie. La ville va de plus en plus mal et elle représentera bientôt 80% de la population du globe. Ici et là, certains ne voient plus d'autres solutions que d'en détruire les parties les plus malades...

Mais à quoi bon détruire ces monstruosités si l'on n'a pas découvert les causes profondes du mal, les raisons qui ont permis le développement de ce cancer, afin de ne pas enfanter des monstruosités identiques sous d'autres habits ?

Depuis un demi siècle, la découverte de causes partielles, des démarches superficielles ne font même plus illusion face à une dégradation qui ira de plus en plus en s'aggravant.

Le diagnostic sérieux et les prescriptions pour la guérison prendront de plus en plus le goût de purges amères. C'est pourtant le ticket minimal à payer si nous voulons un jour cesser d'avoir mal à nos villes.Michel de Sablet, architecte, urbaniste et plasticien, prend la parole.



Contrairement à une confusion de vocabulaire qui réduit le terme écologie à tout ce qui est végétal (vert) ou naturel, l’écologie, du mot “Oïkos” (habitat) signifie l’étude des interactions entre l’homme et son habitat ou son environnement au sens large du terme.

 

 

L'abandon de la ville


Les luttes justifiées contre les destructions et outrances opérées par l’homme sur le milieu “naturel” ont fait qu’aux yeux des médias et du public l’écologie est devenue l’étude des destructions de l’homme sur la nature. Le béton et les pollutions sonores et chimiques étant devenus les symboles abhorrés de l’anti-nature, la ville n’est donc pas considérée ”naturelle”.

 

Ecologistes, bureaucrates ou lobbys industriels qui se sont emparés de l’”environnement” ont donc marginalisé les réflexions sur la ville, impure par nature, sauf pour protéger celle-ci des miasmes les plus facilement mesurables. Tout au plus s’accordent-ils tous pour considérer, les premiers avec enthousiasme et aveuglement, les autres avec condescendance, comme un os à ronger, que la végétation allait nous soigner des maladies urbaines. On peut ainsi, probablement, expliquer la faiblesse des programmes, analyses et écrits écologistes sur la ville.


On remarquera aussi que le fait que la ville soit essentiellement évolutive n’a pas favorisé l’intérêt de gens qui ont trop souvent tendance à considérer un écosystème comme un état statique. Comment dés lors accepter d’abandonner, ce qui constituera bientôt près de 80 % de la population mondiale, une population, dont le milieu, l’environnement “naturel”, le biotope, est précisément la ville ?

 

Une sorte de cordon sanitaire hygiénique et moral a été édifié autour de celle-ci: les décors bucoliques et esthétiques voisinant avec des technologies aseptiques sophystiquées. D’un côté des hygiénistes, de l’autre des intérêts financiers façonnant la ville selon leur logique, et protégés par des technocrates qui font de la Charte d’Athènes - toujours insidieusement en pratique - une justification claire et d’apparence rationnelle.

 

Le principal défaut de ces principes d’organisation de la ville est d’avoir simplifié de façon primaire le fonctionnement urbain sans considération pour sa complexité enchevêtrée et indissociable, organique en somme.

 

Pourtant, la ville est source de la civilisation. Sa complexité en fait la richesse. Son évolution historique est une marque de son dynamisme.

 

La non-culture urbaine


Tout autant que les écologistes, les intellectuels prenant part à cet abandon portent une lourde responsabilité dans la dévitalisation urbaine Mais n’est-on pas habitué depuis quelques décennies à les voir prendre toujours plusieurs trains de retard sur les réels enjeux de leur époque ?

Cette responsabilité est d’autant plus gênante que c’est aujourd’hui malgré tout sur les mouvements d’opinion dynamisés par les élites intellectuelles qu’il faut compter pour obliger les décideurs et “responsables” politiques de la cité à prendre en compte des phénomènes - ici les phénomènes urbains - qui leur échappent .

 

Le dernier avatar de la question urbaine, est illustré par l’idée que l’origine du mal urbain se trouve dans la question sociale, le sous-emploi, l’exclusion . C’est un travers idéologique et démagogique qui aboutit à laisser la ville se dépêtrer seule de ses problèmes, puisqu’on ne voit pas de solutions pour l’améliorer à partir d’une analyse de sa nature profonde, évidemment plus difficile.

Car, aujourd’hui, ce “cordon sanitaire idéologique” n’agit que sur le superficiel. Les litanies sur la spéculation immobilière et le profit sauvage laissent finalement le citadin démuni face aux déséquilibres que lui impose une ville façonnée par ces mécanismes essentiellement marchands. Car c’est bien parce qu’il y a aujourd’hui déséquilibre, et non parce que la ville est mauvaise, ou n’est plus” comme avant”, que le citadin s’y sent mal, proteste de façon désordonnée, sans véritable conscience des causes de son mal, et par conséquent des moyens pour y remédier.


Quels sont les éléments qui concourent aujourd’hui le plus clairement à créer des déséquilibres spectaculaires, dans des villes où l’on n'a plus le temps de corriger les imperfections entraînées par les constructions humaines ?


Elles n’ont plus le temps, non seulement parce que ces villes sont construites ou transformées avec une rapidité inexistante dans l’histoire sur une pareille échelle, mais également parce que des transformations technologiques, qui sont loin d’être négatives par elles-mêmes, transforment les relations de l’homme avec sa ville, et des citadins avec les autres, sans que les constructions y prennent une part essentielle. Le rôle de l’écologie urbaine est d’examiner comment fonctionnent ces déséquilibres. L’écologie urbaine appliquée tente de donner des réponses pratiques visant à favoriser de nouveaux équilibres par une façon différente de réaliser la ville. Quelques exemples parmi bien d’autres montrent la nature et la force de ces déséquilibres.


Les mécanismes du déclin relationnel


Autrefois les fontaines, abreuvoirs, bains publics et lavoirs constituaient, au-delà des nécessités fonctionnelles de la vie, des lieux de rencontres, d’échanges divers, des parties fortes de la sociabilité urbaine. Personne n’ira remettre en question les avantages offerts par l’introduction de l’eau courante dans les immeubles et qui ont rendu obsolète les fonctions sociales de ces équipements urbains.

Insidieusement, et comme naturellement, puisque la disparition de ces pratiques paraissait un progrès, seule a survécu la fontaine, mais comme simple objet de décor: bien souvent, celles qui ont pu être conservées ne coulent même plus. Les relations entre les utilisateurs, ont disparu avec la nécessité pratique de ces fontaines.

C’est un travers aujourd’hui courant de considérer ces relations comme secondaires par rapport aux fonctions utilitaires primaires que ces points d’eau assuraient. Seules les fonctions “gestuelles” ont été retenues par une pensée hâtivement qualifiée d’utilitariste. Pourtant, ces usages relationnels sont un des éléments fondamentaux de la vie collective ou communautaire urbaine. L’objet de l’écologie urbaine est aussi de rechercher, et de trouver comment de tels déficits relationnels, multipliés à l’infini dans la vie urbaine, peuvent être compensés.


L’envahissement automobile


L’envahissement automobile est un de ces phénomènes plus spectaculaires encore. Cet aspect spectaculaire n’a pourtant pas empêché, et n’empêche toujours pas chez trop de gens, une extraordinaire absence de critique des déséquilibres ainsi causés. La fascination pour le fantastique progrès que cela constitue par rapport aux déplacements à cheval, ainsi que la liberté et les facilités pratiques que cela offre, expliquent partiellement cet aveuglement obstiné et les excès destructifs que cela a causé à la vie urbaine. Les villes modernes ont été façonnées à partir de ces seuls progrès. Les villes anciennes ont été défoncées, disloquées pour favoriser cette explosion technologique. Il faut remarquer en passant que des exemples semblables avaient déjà été donnés au cours de l’histoire par les dislocations du tissu urbain traditionnel effectuées par les princes et privilégiés : roulant en carosse à grande vitesse pour l’époque, ils trouvaient déja malcommodes les rues tortueuses et étroites des villes anciennes.

Le succès de cette philosophie de la prééminence de cette apparente amélioration du fonctionnement méca-nique fut d’ailleurs tel qu’il a conduit aujourd’hui à sa propre asphyxie, s’ajoutant ainsi aux bruits, aux accidents mortels d’un nombre supérieur à bien des guerres, et à l’asphyxie chimique causés par les moteurs à explosion. Comment compenser l’étouffement de la sociabilité qui en résulte ? Comment permettre la renaissance des autres moyens de communications étouffés par la prise de pouvoir monopolistique du terrain par ces véhicules ?


Moins spectaculaire, mais des plus insidieux, et par là même peut-être encore plus grave dans une époque où n’existe que ce qui fait spectacle visuel, l’apparition de ces merveilleuses techno-logies que l’on amalgame aujourd’hui sous le nom d’informatique multimédias. On peut penser que le Minitel rose est un fantastique outil de communication.

Mais on peut aussi se demander si “faire l’amour par minitel” n’est pas plutôt un facteur de frustration supplémentaire plutôt qu’une réponse au déficit de communication et d’amour qui semble être la dominante de notre époque pourtant “placée sous le signe de la communication” ! Donc ce merveilleux engin qu’est la télévision contribue grandement à renfermer les gens chez eux dans une hypnose passive qui tue, non seulement toute relation hors de la boîte du foyer, mais aussi à l’intérieur du foyer, accentuant cette sorte de schyzophrénie que le psychiatre Alexander Mitscherlich constatait déja dans “la psychanalyse de l’urbanisme”, où tout ce qui était le monde extérieur au cocon du logis devenait ennemi.

Depuis, comment ne pas voir que l’apparition du surgelé diminue les occasions de sorties dans les rues commerçantes, surtout s’il est livré à domicile. Il s’ajoute aux pratiques d’achats groupés dans les supermarchés, dans les centres commerciaux anonymes, puis au téléachat et aux ventes par correspondance


Il est aujourd’hui possible de mener des affaires extrêmement importantes ou non depuis un local isolé en pleine campagne, mais bien informatisé et relié à des réseaux variés de communication, de travail, d’information ou de télé-conférences. Enfin, nous ne sommes pas loin de disposer de systèmes de simulations tactiles sensibles capables de nous donner les sensations les plus variées, “plus vraies et plus jouissives que nature” , mais seul dans son coin.


Ces transformations modifient les relations des citadins avec les autres dans les seuls espaces où peut se dérouler la vie collective de leur ville. Il est essentiel de se rappeler quelle est la vraie nature de cette ville, de se rappeler les conditions de l’équilibre de l’homme dans celle-ci. Nous sommes au coeur des questions qui se posent sur l’avenir de l’homme face au développement univoque du productivisme technologique et financier. Contrairement à ce que pensent des gens encore dominés par la critique marxiste (autre avatar du productivisme) et leurs alliés objectifs du capitalisme conquérant, nous sommes ici au coeur du débat qui, par ailleurs se focalise uniquement sur le chômage, la pollution, les déséquilibres Nord-Sud, l’exploitation et l’exclusion.


Le citadin voit ainsi se rétrécir comme une peau de chagrin le nombre d’occasions et de nécessités de se rendre dans la rue, l’espace public urbain. Par conséquent, puisque de moins en moins de gens y vont pour autre chose que pour se déplacer, ou admirer le décor publicitaire (“l’image de la ville”), les décideurs voient de moins en moins de raisons de s’y intéresser. Ils se contentent d’en faire un décor de théatre (mais pas trop pour ne pas distraire l’automobiliste !), désuet ou bucolique si possible, pour, croient-ils, compenser psychologiquement les effets d'un modernisme aseptisé. Et les citadins les moins à l’aise chez eux n’y voient plus que l’occasion de s’y défouler de leurs frustrations en cassant ou en y commettant des délits divers.

 

L'Espace Collectif, âme de la ville et lieu de l'équilibre urbain


Autrefois lieux de la vie collective urbaine, rues, places, abords d’immeubles, espaces verts, ce que les spécialistes appellent de façon générale l’espace collectif, marquant ainsi à la fois son unité organique et son caractère, perdent leur rôle fédérateur et communautaire. Les cités qui sont le plus soumises à ces mécanismes technologiques et sociaux n’ont pas la moindre idée de ce que veut dire cette vie collective; c’est le cas notamment des non-villes américaines; les technocrates, et leur clientèle, parmi lesquels les architectes, les ingénieurs de voiries, et, bien obligés, bien des “artistes urbains”, ont aujourd’hui oublié ce que signifie pratiquement cette vie collective et sociale, occupés qu’ils sont à rendre

visuellement acce-ptable cette dévita-lisation inscrite dans le béton.

Les écologistes n’ont pas pris garde que cette inscription dans le béton est infiniment plus dangereuse que bien des pollutions chimiques : on a pu réparer rapidement les dégats de ces dernières, dès l’instant que les mécanismes biologiques ont pu générer des anticorps. Quand le béton est là, et quand il est mal foutu, il risque bien de rester en place pour des siècles, aussi persistant que les déchets atomiques. Pire peut-être, puisqu’il imprime dans les âmes l’idée que ces errements sont une loi universelle et intangible. De ce point de vue, les européens et d’autres peuples qui vivent dans des cités façonnées au cours de l’histoire ont l’avantage, sur les habitants de cités récentes façonnées selon des principes destructeurs, de pouvoir sentir confusément, sinon de toujours comprendre, que les villes sont vraisemblablement autre chose que des logiques financières et technologiques développpées sans souci des autres critères de vie. Sans autre référent, les habitants des “non-villes” américaines, peuvent-ils imaginer une alternative ?

Car, cet espace public, les vies qui se déroulent dans les rues, les places, les parcs et les jardins, sont le poumon, l’AME DE LA VILLE, le sang qui doit l’irriguer, ce qui en façonne le caractère.

Ce ne sont pas les formes anciennes, impossibles d’ailleurs à copier correctement aujourd’hui, ni les architectures, qui font cette âme, mais tout ce qui permet aux citadins de se livrer à un certain nombre de comportements attachés à la vie humaine; plus ces comportements sont variés, plus la vie urbaine est riche, et façonne une personnalité qui fait qu’une ville n’est plus un accolage d’objets, de boîtes à usages monovalents, et trouve ainsi sa nature comme sa justification de

source de civilisation. Que ces “boîtes” permettent des relations sociales (clubs de rencontre ou maisons de jeunes), ou soient bien reliées entre elles par des réseaux circulatoires convenables (l’idéal

urbain libéral), ne contribue pas à faire des villes

Ce qui fait la ville, c’est la capacité de permettre la satisfaction intimement enchevêtrée, de ces d’aspirations ou de besoins sensoriels ou psychologiques. C’est aussi son désordre apparemment, puisque chacune de ces aspirations ne se déroule pas dans son coin, qui fait son charme, qui fait que la ville est un lieu de liberté : ainsi entendre des sons ou pouvoir s’en protéger, sentir les odeurs (fleurs, boulangerie) ou s’en protéger (voitures), trouver la fraicheur de l’eau ou à l’ombre des arbres, ou la chaleur d’une place au soleil, rêver, regarder, lire, manger, être surpris étonné, intéressé, regarder les autres et les choses; comment pouvoir faire tout cela, choisir tout cela à chaque instant, si chacun le fait à une place affectée, séparée des autres ?

C’est aussi , denrée devenue aujourdhui la plus rare sur la place publique (!), rencontrer les autres, discuter, jouer, apprendre, parader, revendiquer, draguer, des connus ou des inconnus, seul, à deux ou à plusieurs dans les positions les plus variées, et non pas toujours en étant isolé sur un banc l’un à côté de l’autre, banc lui-même aligné de façon répétitive et monotone à côté des autres.

C’est encore échanger des informations, des activités économiques ou des denrées (magasins, échoppes, marchands ambulants), et enfin, ce qui est l’activité la plus communément proposée, se déplacer, la voiture étant le moyen le plus favorisé.

Il est primordial de remarquer, qu’à la différence des locaux où se déroule également une vie collective (écoles, stades, restaurants, cinémas, administra-tions, etc..), mais dont les fonctions sont généralement très étroitement limitées, la vie collective des espaces publics urbains présente la particularité de ne pouvoir assigner aux usagers d’autres règles d’utilisation que celles dictées par la bienséance et la sécurité. La vie collective des espaces publics est fondamentalement un ESPACE de VIE en LIBERTE. Cette liberté est déterminée par les choix qui sont offerts aux citadins à se livrer à ces divers comportements. C’est le mélange complexe de ces divers comportements qui tisse la trame du ciment psychologique qu’est cet espace public, pour une cité. Et ce ciment est d’autant plus fort que tous peuvent s’y reconnaître dans une diversité qui ne contraint pas les autres, ou d’autant moins fort que chacun s’y sentira “obligé” à avoir un comportement déterminé, au moins par absence de choix.

En effet, contrairement à ce que professent certains professionnels qui marchent sur la tête, une grande dalle vide ne laisse aucune liberté. Qu’est-il possible d’y faire d’autre que de la traverser en hâte, d’y faire du patin à roulettes, et dans le moins mauvais des cas de contempler avec plus ou moins d’enthousiasme les façades des bâtiments qui la cernent ? Quelle liberté y trouve une personne âgée qui voudrait s’y reposer ou des personnes qui voudraient profiter de tant de place pour bavarder tranquillement ou y lire ?

Qui aura envie d’y venir ? L’absence ne crée aucune liberté, comme on peut relativement la trouver dans un appartement vide, qu’on a liberté d’aménager selon ses envies. Pour faire un espace urbain, pour donner de la personnalité à une ville, il ne suffit évidemment pas plus de faire des “reconquêtes piétonnes” en chassant les voitures d’espaces aujourd’hui livrés aux initiatives privées et au développement inconsidéré des terrasses de cafés et des étals de commerces envahissants, seules “animations “ de voiries piétonnes touristiques semblables les unes aux autres. Laisser-faire général plus ou moins décoré d’enluminures modernistes, mais qui a pour propriété commune de ne pas se préoccuper de déterminer les axes du rôle double de l’espace public d’aujourd’hui :


Favoriser une vie extérieure aux bâtiments qui rassemble les citadins dans une vision, et des sensations communes de leur ville, et être ainsi aujourd’hui un lieu plus fondamental encore aujourd’hui qu’hier de compensation de l’isolement dans lequel les individus sont de plus en plus enfermés par certains aspects de l’évolution technologique.


Les potions dérisoires


Dès lors, comment ne pas être affligé par les dérisoires mesures qui sont prises par les concepteurs, et les décideurs pour “améliorer” la ville? Améliorer quoi, d’ailleurs, si une ville n’est pas considérée comme un organisme vivant mais comme l’occasion de rentabiliser des investissements, ou de semer ça et là quelques décorations et quelques phantasmes nostalgiques supposés ancrer la ville d’aujourd’hui dans des symboles superficiels et morts ? Les symboles d’aujourd’hui ne sont plus du tout des “monuments” à voir, mais des pratiques sociales. A moins qu’on ne trouve des objets monumentaux qui figurent la spéculation financière en temps réel, la consommation touristique, ou la communication virtuelle !

En ces temps de crise, la pratique la plus courante consiste évidemment à considérer que l’espace public est de l’argent perdu. Le mieux serait de se contenter de dérouler sur les trottoirs des rubans d’asphalte noir. Tout le reste ne serait que niaiseries aux relents sociologiques .Le réalisme économique et le souci de préserver les électeurs de dépenses peu populaires , dissuaderait bien les bons gestionnaires urbains de mettre de l’argent dans le futile ( c’est-à-dire tout ce qui n’est pas uniquement circulation d’une boîte architecturale à un autre).

Après s’être livré dans les années de la reconstruction aux errements conceptuels que l’on connait, et que l’on met aujourd’hui sur le compte de l’urgence et de la survie, voilà qu’on recommence sur un terrain un peu différent, l’espace public. Les conséquences pourtant visiblement désastreuses n’ont donc pas servi de leçon à ces “responsables” à la vue des plus courtes, qui disposent de la ville comme d’une épicerie. Il est vrai que les leçons de l’holocauste n’ont guère servi à éviter la servilité devant les impérialismes idéologiques sanguinaires qui lui ont succédé, avec des techniques améliorées !

Autre démagogie, issue de ce dernier impérialisme idéologique, le discours social prend la tête de la désertion du terrain urbain. La ville n’irait mal qu’à cause de la pauvreté, de l’exclusion, du racisme, du chômage, de l’acculturation.


Singulier aveuglement qui, après avoir réduit la ville à des formes, et non à des mécanismes de vie, déclare donc que les formes urbaines ne sont pas des effecteurs sociaux. Cela est certainement vrai pour l’art public ou pour l’architecture, mais ne l’est plus si l’on étudie les rapports simples entre le choix des composants urbains et de leurs dispositions réci-proques dans l’espace urbain. En somme, si l’on est pauvre, peu importe de n’avoir pas de chaises ni de tables pour vivre dans son pauvre logis, peu importe si le logis est un capharnaum dans lequel il faut passer par les toilettes pour entrer dans la cuisine, puis traverser la chambre à coucher pour entrer dans la salle à manger!


l'incompétence urbanistique


Car est-ce autrement que l’on réalise des espaces publics?

Les mobiliers sont réduits à quelques bancs et bacs à plantes mis n’importe où, les aires de jeux se trouvent au Nord loin des cheminenements courants et les parkings bouchent les entrées du logement. Des sommes énormes sont aujourd’hui transférées de la ville vers une distribution

généreuse mais à fonds perdus, vers des associations et des actions “sociales” qui ont le mérite provisoire et non dépourvu d’intentions électorales, de calmer ici ou là, et très provisoirement des incendies allumés par le déséquilibre urbain. Ceci n’a pas plus de rapport direct avec la question urbaine à proprement parler que l’outil de l’écrivain n’a à voir avec la qualité de son texte: ce n’est pas faire avancer la littérature que de changer le stylo par l’ordinateur.


La ville simulacre


Comment qualifier enfin ces pauvres obsessions qui font planter ici ou là des théatres de verdure, des squares classiques vidés de tout ce qui auparavant en faisait la vie, quelques lampadaires de style (dérisoires casseroles aux lumières blafardes), des kiosques à musique censés apporter une note de poésie à des villes inhumaines, ou des architectures fagotées de colonnes classiques censées apporter au peuple la magnificence des châteaux d’une époque fort peu républicaine et en tous cas révolue ? Il n’y manque guère que l’installation de terrains de croquet et l’obligation de circuler en crinolines dans ces nouveaux espaces de parade nostalgique.

Comment se fait-il que l’on se soit si peu rendu compte que, non seulement la ville a été dépossédée de sa vie relationnelle, mais que les pratiques sociales et culturelles ne laissent plus la moindre chance à de tels équipements de donner lieu à des usages vivants correspondant à des attentes contem-poraines ?

L’industrie du disque et de l’audiovisuel ne donne plus la possibilité d’espérer voir les foules se réunir pour écouter une fois par an des orphéons improbables posés sous les toitures de ces kiosques, pas plus que les hypothétiques représentations dans de bucoliques amphithéatres, signes muséographiques de pratiques et d’habitudes anciennes ; non plus que la pratique des sports et des loisirs ne peut se satisfaire seulement de stades onéreux, éloignés des lieux de vie quotidiens, soumis à règlements stricts et, plutôt réservés à la compétition.


L'alternative relationnelle


Ainsi se précise la double vocation de l’écologie urbaine :


- Faire de l’espace public urbain le lieu essentiel de la sociabilisation urbaine, le lieu compensateur de l’isolement de chacun dans une série de “bulles” ou de boîtes architecturales affectées à des usages sommaires et précis, reliées entre elles par des tuyaux circulatoires.


- Rechercher les nouveaux types d’équipements et de dispositions relatives entre eux capables de générer les comportements les plus variés et susceptibles de répondre aux aspirations des citadins du XXI°siècle.


Elle y parviendra par une double démarche née de ce que nous appelons :


L'étude comportementale urbaine appliquée


Celle-ci consiste à :


- Observer les comportements des usagers dans les espaces publics encore un peu vivants, et en tirer suffisamment d’enseignements de façon empirique pour trouver des nouvelles formes d’aménagements générateurs de la plus grande richesse de comportements possibles .


- Etudier les tendances, les aspirations nouvelles qui amèneront à penser d’autres types de relations, de localisations et de fonctionnements entre les équipements que cela suggère et la ville.


Il ne s’agit évidemment pas de supprimer l’ordinateur, le surgelé la télévision ou l’automobile pour retourner à un âge d’or urbain... d’un autre âge, et qui n’a d’ailleurs jamais existé. Dans certains cas il peut s’agir de remettre certains abus de pouvoir à leur place (automobile au détriment des transports en commun , du vélo, des piétons, etc..centres commerciaux en boîtes isolées et décentrées au détriment d’autres formes commerciales plus relationnelles, ...). Peut-être même, sur ce dernier point s’agira-t-il de revoir les heures d’ouvertures permises, plus seulement en fonction de la protection sociale, mais aussi de la capacité de certains d’entre eux à vitaliser la ville.


Il ne s’agit pas là de défendre le petit commerce contre les affreux centres commerciaux, mais de voir selon quelles formes de relations avec l’espace urbain les implantations commerciales sont ou non favorables à la meilleure vie urbaine.

 

L’écologie urbaine commencera évidemment par poser plus de questions qu’il ne trouvera de solutions immédiates. De ce point de vue, elle aura des points communs et des méthodes d’investigation qui pourront sembler proches de la sociologie. Mais le grand défaut de cette technique est de fournir un simple état des lieux sans autre perspective que d’insister sur certains constats, au lieu de proposer des actes créateurs basés sur une connaissance des mécanismes relationnels dynamiques de la vie urbaine. L’écologie urbaine, elle, est d’abord dynamique. Quelques exemples, quelques pistes, montrent que, malgré nos connaissances encore embryonnaires, des voies pratiques se dégagent dès à présent :


l'éthologie urbaine


LNous avons observé les choix que font les gens au jardin du Luxembourg à Paris pour placer des éléments aussi simples que les sièges à leur disposition. Les usages et les relations qui en découlent, donnent déja une beaucoup d’indications sur les dispositions que l’on pourrait faire de bancs, sièges, tabourets, chaise-longues, tables,etc... dans les espaces publics. Il est intéressant de constater qu’ils ne les disposent JAMAIS spontanément comme le leur imposent systématiquement les concepteurs d’espaces publics dans les rues et places, c’est-à-dire alignés géométriquement, en carré, en rond ou en file indienne. La multiplication de telles observations dans les espaces plus ou moins aménagés des cités du monde entier avec des composants urbains plus complexes, nous donnent déjà un ensemble de connaissances suffisamment riche pour réaliser avec un taux d’erreur très faible et au contraire un taux de prévisibilité très fort des aménagements qui “marchent” , c’est-à-dire qui génèrent un indice de richesse comportementale élevé qui tranche avec les équipements, ou les assainissements de voirie que sont trop souvent les espaces publics de ces dernières décennies.


De nombreuses autres observations sont déjà faites sur les comportements des adolescents, et si l’on voulait bien en tenir compte, bien des ennuis seraient évités dans les quartiers dégradés. On sait , par exemple que le jeu ne se réduit pas aux jeux d’enfants parqués dans des aires, elles-mêmes souvent parquées dans des espaces verts enclos.


De nombreuses observations ont été également faites sur les rapports entre les commerces , la vie de l’espace public et les aménagements qu’il serait convenable de faire aux abords de ceux-ci pour qu’ils se renforcent les uns les autres et dynamisent la vie urbaine au lieu de transformer les rues piétonnes et commerçantes en centres commerciaux à ciel ouvert pour activités particulièrement rentables. Certaines applications sont pour le moment plus difficiles à mettre en pratique dans ce domaine, car elles obligent à aller plus loin que de faire réaliser des plans par des entreprises. Des mesures sont à prendre visant à considérer les implantations commerciales, artisa-nales, culturelles, de loisirs, et de services comme d’utilité publique avec les contraintes règlementaires et les incitations nécessaires . Elles dépassent les simples plans de concepteurs et demandent une implication très forte de la part des décideurs. Elles n’ont rien d’exceptionnel. Il suffit de mettre en place des mécanismes qui s’aparentent aux opérations concertées d’aménagement et aux principes des déclarations d’utilité publique aujourd’hui classiques en urbanisme.

 

Cela demande évidemment à réfléchir plus sérieusement sur les dommages créés par les grandes surfaces commerciales excentrées, comme de centres ville, boîtes isolées de la vie urbaine.

 

Cela demande de réfléchir également sur divers types de décisions urbaines qui ne sont pas vraiment discutées sérieusement aujourd’hui : intérêt et transformation des dalles uniquement conçues pour séparer piétons et circulation automobile, ce qui n’est certes pas une panacée, ou formes que doit revêtir l’introduction du végétal en ville: l’espace vert n’est pas l’espace idyllique que l’on continue à rêver. Il est même trop souvent un trou de vitalité dans l’espace urbain, parfois même un lieu d’agressions et de dangers non négligeables.

 

L’écologie urbaine pose la question de l’opportunité de certains équipements installés en certains endroits simplement parce que l’on y dispose de la surface pour placer un équipement nécessaire, en négligeant les conséquences que cela peut avoir sur les déplacements de flux urbains vitaux, et parfois sur la dispersion des points d’attraction d’une ville Elle pose également la question de la forme de ces équipements polarisants dans leur capacité à dynamiser les rues qui y mènent ou au contraire à créer des vides dans la continuité urbaine.


L’écologie urbaine se demande si la pratique du sport et des loisirs sportifs en ville ne passe pas par la création d’une myriade de spots sportifs ouverts, plutôt que par la seule création d’enclos sportifs étroitement codifiés. Elle se demande également, si, comme les jeux, ces équipements sportifs seront utiles tant qu’ils ne seront pas intégrés dans une série de composants qui sont indispensables à une pratique attractive (fontaines pour boire, sièges pour regarder, lumières pour jouer la nuit, abris pour attendre et poser ses affaires en cas de mauvais temps, etc..).

L’écologie urbaine se demande si les pistes cyclables, considérées comme une des alternatives à la seule pratique des déplacements automobiles, doivent être de nouvelles voiries spécialisées pour cyclistes ou doivent être des “parcours cyclables” réintégrées dans un ensemble d’espaces aménagés non automobiles, semés d’étapes faites de lieux offrant des comportements variés.

 

La mise en scène de l'espace par les usagers (ci-contre, les jardins du Luxembourg), contredit souvent les dispositions offertes par les aménageurs. (ci-dessus).



Dans de nombreux cas, poser les questions, c’est déjà avoir des réponses, en l’état de nos connaissances; dans d’autres cas, c’est un long travail d’analyse, de propositions, et de mesures propres à les mettre en oeuvre reste à faire. Parmi ces réflexions, la question de la compétence des concepteurs aptes à traiter ces problèmes est fondamentale, donc celle des décideurs appelés à déterminer les critères de choix, ainsi que les procédures pour les déceler. Aujourd’hui, il faut bien dire que personne de ceux qui font la ville ne se les pose, ou s’il se les pose, c’est avec une telle pudeur que rien n’en transparait pour les autres et cela ne se traduit pas dans le concret en tous cas.

 


Indifférence ou hostilité


Pourquoi l’aménagement des espaces publics ainsi fondés sur les etudes comportementales urbaines, et à la base de ce que nous nommons l’URBANISME RELATIONNEL (voir le “Manifeste de l’Urbanisme relationnel), a le plus grand mal à être mis en pratique, malgré les pistes et les applications évidentes dont il fait la preuve ? Certaines raisons ont déjà été effleurées précédemment. Citons les plus affirmées :


-Ceux qui font l’urbanisme aujourd’hui, sont fort peu les urbanistes, les architectes ou même les décideurs. C’est le monde financier et des affaires. Par nature, ils cherchent à optimiser au plus vite chaque petit secteur d’activités qui est entre leurs mains. Si aucune force d’inspiration collective ne vient soumettre les conditions du profit maximal que ces agents économiques cherchent à obtenir, quel intérêt y a-t-il pour eux à améliorer des espaces qui ne leur rapportent rien ? L’urbanisme est donc au coeur d’un problème classique et majeur de société : où se situe l’équilibre entre la liberté et la nécessité de favoriser les dynamismes individuels, tout en créant une dynamique collective basée sur une philosophie communément partagée et nécessitant des contraintes d’intérêt public. Le déséquilibre est aujourd’hui manifeste. La ville se fabrique aujourd’hui comme si l’élaboration d’une maison pouvait être la somme des interventions désordonnées de chaque corps de métier : la ville ne peut être la somme des intérêts individuels de ses utilisateurs et de ses acteurs. Quelques uns ont voulu mettre un peu d’ordre dans l’inorganisation qui préludait à la fabrication des villes avant le saut quantitatif qui a commencé avec la révolution machiniste et le productivisme, aggravée par les débordements démographiques. On a cherché à classer plus proprement certaines des activités les plus “évidentes”. C’est la charte d’Athènes qui ne fait que donner une apparence de logique à ce productivisme et en assied donc plus durablement le pouvoir. C’est cette classification qui fait éclater l’espace public en de multiples domaines ou hiérarchies qui travaillent chacun dans leur coin sans réflexion ni action globale : voirie, espaces verts, mobilier urbain, art public, éclairage, signalisation, police, service des eaux, entretien, territoires municipaux, étatiques, communautaires (communautés urbaines), ministères et missions diverses qui se succèdent au gré des changements de gouvernements. La ville est construite comme un ensemble de maisons qui seraient constituées de tours de salles de bains, puis de chambres à coucher, à côté de tours de cuisines, puis de WC ,etc.. le tout relié par des tuyaux qui assurent les fonctionnalités mécaniques principales. C’est l’ordre urbain actuel issu du marché , et mis en oeuvre par quelques suiveurs de dossiers d’opérations.


- La puissance publique ne joue guère son rôle. Sans philosophie urbaine, désorientés de voir que les quelques potions magiques du moment ne fonctionnent pas, les élus font de temps à autre appel à quelques “sorciers” ,qui, par quelques mots magiques, une bonne technique de communication comme on dit, (pour leur carrière, pas celle dont nous parlons pour les gens !), et de solides alliances politiques , s’offrent à sauver la ville. Le soufflé s’effondre très vite.

Plus grave, l’élu a été doté avec la décentralisation d’un pouvoir quasi féodal. Quelques publicitaires bien intentionnés et à la recherche de nouveaux terrains d’influence et de profits, ont montré à certains, sous couvert de lutte économique avec d’autres cités, que l’espace urbain pouvait leur servir individuellement d’image pour asseoir leur pouvoir personnel. L’espace théoriquement public a ainsi été réintégré de façon détournée dans la logique du profit pour particuliers, sans que cela se traduise le moins du monde par des améliorations pratiques pour les citadins. La société du simulacre qui dirige aujourd’hui à peu près tout, a investi un secteur qui lui échappait encore, et conforte de façon enfin “rentable” les tendances marquées de notre fausse culture urbaine à considérer la ville comme une accumulation de décors. Le marché de l’art n’a pas laissé passer cette occasion de sortir des galeries, on en voit les dégats dans la politique des grands travaux, comme dans les “aménagements” du Palais Royal, ou l’axe majeur de Cergy Pontoise, pour ne citer que les plus médiatisés en France à ce jour. Un des handicaps de l’espace public à passer dans les médias pour faute de vie quotidienne ne faisant pas événement, vient enfin de trouver un moyen de faire publicité, mais en y perdant son sens. Aucune ligue de consommateurs ne semble intéressée à combattre cette dénaturation comme des ligues de vertu combattent la pornographie publicitaire ou la dégradation de l’image de la femme traitée comme un objet par les publicitaires.

Ce déraillage s’apparente absolument au "détournement de fonds publics pour l’intérêt personnel". Et on a atteint un degré de manipulations qui fait que les élus paraissent agir comme s’ils ne voulaient pas réussir les espaces urbains pour des raisons stratégiques électorales : rater un aménagement permet à peu de frais de faire semblant d’améliorer avec une fois, la plantation de quelques arbres, l’élection suivante le changement des lampadaires par de nouveaux plus “beaux”, le coup d’après par l’installation de quelques bancs ou jeux , puis un jour, comme tout cela ne marche pas, et qu’on a oublié qui est à l’origine de ces replâtrages sur un terrain anémié, on casse et on recommence. Ce n’est peut-être pas conscient chez chacun d’eux, mais tout se passe “comme si”!

Chez les moins malhonnêtes et les moins incompétents, on assiste à des mécanismes mentaux qui sont probablement dûs aux statégies de prise et de conservation du pouvoir. Ou bien, l’on demande aux gens ce qu’ils veulent, consultations, participations, enquêtes de sociologues. Comme si les malades devaient donner les ordonnances au médecin de la collectivité, laquelle choisirait inéluctablement le médicament le moins cher pour ses finances. Seules les études comportementales peuvent fonder solidement la connaissance de ce qui est souhaitable pour que la ville malade fonctionne mieux.

 

Un autre travers qui est souvent la continuation du précédent consiste à fonder une décision urbaine sur un consensus majoritaire basé sur la négociation , le compromis et l’idée d’une sorte de contrat d’adhésion semblable à celui d’un vote ou d’un traité qui engage chaque membre de la collectivité. Ainsi, pour contenter ceux qui veulent vivre la ville dans le calme, et ceux qui la veulent dans l’animation, le compromis majoritaire mène à réaliser un espace à moitié calme et à moitié bruyant, mécontentant tout le monde et parfois les mêmes personnes car celle-ci peut avoir envie des deux types d’ambiance, mais à des moments différents. Enfin, aucun “contrat” ne reliera jamais les comportements multiples des citadins, qu’un vote, simpliste par essence, serait tenté de “verrouiller” par logique démocratique. L’espace public ne fonctionne que lorsque sont satisfaits les multiples comportements minoritaires qui en font la vie, logique sans rapport avec un vote ou une somme d’opinions quelconques .

Dernière déviance enfin, pour en finir avec quelques pratiques décisionnelles, celle qui consiste à se soumettre aux pressions de certaines personnes ou groupes minoritaires pour déplacer ici un banc sur lesquels dorment les clochards, pour les faire remettre plus tard sous la pression de gens qui veulent pouvoir attendre, par exemple, à la sortie des écoles. Les travaux de Sisyphe appliqués au niveau urbain.

Devant ces fonctionnements, il n’existe aujourd’hui aucun groupe de pression ou représentatif qui puisse défendre la problématique urbaine. Ce ne sont évidemment pas les syndicats professionnels des métiers du bâtiment qui pourraient prétendre à cette légitimité. Les pistes ouvertes par la réflexion écologique et comportementale ouvre des pistes certes balbutiantes sur certains aspects, mais parfaitement rentables dans d’autres cas. Qui voudra bien se servir de cet outil pratique extrêmement riche à leur disposition?

Michel de Sablet

 

Bibliographie non exhaustive de l'auteur :


Manifeste de l'urbanisme relationnel, chez l'auteur (19, rue du docteur Finlay, 75019 Paris),1991.


Des espaces urbains agréables à vivre, éditions du Moniteur, Paris, 1990.


On trouvera ci-dessous, les articles de réflexion les plus marquants sur ce sujet, réalisés par Michel de Sablet.


-l'espace libre urbain, (chez l'auteur), (5p).


-Le drame des grands ensembles, (2p).


-La grande provocation américaine, (4p).


-Rues piétonnes, mode ou alibi?, (4p).


-Espaces verts, pour quoi faire ?, (6p).


-Loisirs parqués pour rire au U.S.A., (5p).


-Vers une signalétique urbaine moderne, (5p).


-La participation à la trappe ?; (6p).


-La longue marche de l'unité voisinale, (7p).


-Une autre façon d'habiter, (5p).


-L'art contre la ville, (5p).


-Rendre l'eau aux citadins, (6p).


-La couleur dans l'espace urbain, (7p).


etc.




Par Michel de Sablet
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Dimanche 19 mars 2006

 

 

D’une façon générale, la fonction d’un lieu est d’échapper à tout accaparement et de permettre le déploiement de notre être-au-monde. « Un lieu est quelque chose qui est susceptible de porter du lien », écrit Jean-Pierre Le Dantec. Un lieu est ainsi par nature ce qui échappe à l’appropriation privée. Le lieu s’adresse donc à l’homme en tant qu’il est être social déployé dans l’espace. Il est en effet impossible de distinguer l’homme de son « environnement ». L’homme est pour autant qu’il s’inscrit dans l’espace, pour autant qu’il est un habitant. En ce sens, l’être précède le faire : précéder, c’est montrer le chemin. C’est pourquoi l’habiter précède le bâtir. « Bâtir n’est pas seulement un moyen de l’habitation. Bâtir est déjà de lui-même habiter » (1) . Ainsi l’homme habite quelque part dans la mesure où il prend soin d’un lieu; il bâtit parce que sa nature est d’être un habitant. « Wohnen, « demeurer en » est « la structure fondamentale du Dasein » (2).

Etre, c’est d’abord, être là Ici et maintenant. Un être-là qui est marqué par des traces. Le lieu est la trace de l’homme, la trace qui fait sens pour l’homme. L’architecte Antoine Grunbach dit : « la trace est le premier pas vers le sens ». Il s’agit donc de transformer, de rassembler les éléments constitutifs de l’espace - concept arithmétique - pour en faire un lieu, concept anthropologique.

Ainsi, un pont, « rassemble, à sa manière, auprès de lui, la terre et le ciel, les divins et les mortels » indique Heidegger (3) . Il reconstitue ainsi le Quadriparti. A ces éléments, le pont accorde une place. « Car seul ce qui est lui-même un lieu peut accorder une place » (Heidegger). Ainsi, c’est le pont qui crée le lieu. Sans pont, pas de lieu. Le lieu est tel en tant qu’il est un espace aménagé, dont l’aménagement n’est autre qu’un mode de son paraître, et aussi un espace « ménagé ». Lieu aménagé - et « à ménager » - , le pont ne met pas seulement « en place » le Quadriparti. Il le garde, « C’est le passage du pont qui seul fait exister les rives comme rives (...), le pont rassemble autour du fleuve la terre comme région » (4) .


L’essence de l’acte de bâtir est ainsi de produire des choses qui soient des lieux, qui mettent en place, « ménagent » une place, et tiennent sous leur garde la terre et le ciel, les divins et les mortels. En somme, bâtir est répondre à l’appel du Quadriparti en attente de modes de paraître. Ainsi, bâtir est pro-duire (producere, mettre en avant), et au plus haut point. Et bâtir est : assembler et rassembler. Assembler ce qui ne passe pas avec le temps - le Quadriparti -, avec ce qui passe - les oeuvres humaines. Ainsi le pont, ou toute autre bâtisse, qui rassemble l’intemporel : le paysage, et le temporel : la construction humaine. Tel est ce qui définit un lieu habitable par l’homme.

Tout lieu humain a aussi pour fonction de permettre le recueil de la parole, l’élaboration de l’expérience, la participation à la société tout autant que sa mise à distance : le maintien de l’altérité. La question qui se pose à propos de l’architecture moderne est ainsi : peut-il y avoir un espace de recueillement, et à quelles conditions ? (5) . Nombre de constructions modernes semblent avoir pour unique projet la visibilité. Comme si ce qui était visible était forcément habitable. Comme si la transparence et l’impudeur était condition de l’existence. Or, au contraire, la visibilité transforme la chose en monnaie, en objet « aliénable et manipulable », écrit Cacciari.

Dans le cas d’une maison, la visibilité de celle-ci tue sa possibilité d’être un intérieur. L’architecture de verre et d’acier constitue une illustration contemporaine frappante du refus du principe même d’intérieur. La volonté de rendre tout transparent postule, remarque Cacciari, une équivalence entre l’humain et le logos. L’homme doit toujours être à la fois à l’écoute (le parlé) et toujours le parlant. L’écoute doit donc être purement intentionnelle et immédiate. Dans cette perspective, « tout secret doit être parlé », résume Cacciari. Alors, le verre, la culture de la transparence -Glaskultur - mettent à nue l’expérience. Et, le cas échéant, la misère de l’expérience.

C’est pour une écoute moins immédiate, laissant sa place aux médiations que plaide justement Massimo Cacciari. Que l’écoute laisse sa place à l’expérience. « Que l’homme ne soit pas toujours déjà le parlant, qu’il ait été et qu’il soit encore l’ « in-fans », c’est cela l’expérience », précise de son coté Giorgio Agamben (6) . L’expérience d’avant le récit, cette expérience « frappé de mutisme », est celle qui peut, dans les silences, perdurer dans le recueillement, dans l’attente qui est attention, et qui est aussi ressourcement. Cette expérience d’avant le récit est le non-dicible qui, pour cela même, donne sa forme (tel un réceptacle) au dicible qu’est le récit. C’est pourquoi l’expérience d’avant le récit s’initie dans « le silence, la mémoire et l’enfance » (Massimo Cacciari). Et c’est pourquoi, afin de préserver l’écart entre le dit et le reçu, entre l’énoncé et le compris, la non transparence des habitats est nécessaire.


Jean-Marie LEGRAND


L’auteur : Urbanisme et formateur d’élus locaux dans le domaine de l’aménagement et des finances locales.


(1) - Martin Heidegger, « Bâtir, habiter, penser », Essais et conférences, Trad. A. Préau, « Gallimard, 1958 et 1980.

(2) - Heidegger, in Essais et conférence, op. cit..

(3) - Essais et conférences, op. cit., p. 181.

(4) - Essais et conférences, op. cit., p. 180.

(5) - (f. Massimo Cacciari, « Intérieur et expérience. Notes sur Loos, Roth et Wittgenstein », Critique, janvier-février 1985.

(6) - Giorgio Agamben, Enfance et histoire, Payot, 1989.

Par Jean-Marie Legrand
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Mardi 21 mars 2006

 

 « Un jour, le gauchisme s’en prendra, dans son désir d’effacer les structures, aux espèces et le malentendu au sujet de la protection de la nature sera éclaircie ».
 
Robert Hainard, Vertu de l’isolation, 1982

 

Robert Hainard aurait fêté le 11 septembre ses 100 ans. Son oeuvre a suscité de nombreuses vocations pour l’art, le naturalisme et l’écologie en Europe. Il n’est pas exagéré de dire que son influence fut décisive sur la formation et l’engagement de nombreux militants écologistes. Antoine Waechter fut de ceux-ci. Il est en outre, l’un des meilleurs connaisseurs de l’oeuvre de Robert Hainard en France. Nouslui avons demandé de présenter les aspects philosophiques de son oeuvre.

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Une oeuvre source

Robert Hainard est un auteur central dans les origines de la pensée écologiste. Bien que relativement modeste, son oeuvre philosophique a eu une grande influence parmi les milieux naturalistes francophones.

Dès 1946, Robert Hainard trace, dans "Nature et Mécanisme", les grandes lignes du discours des années 80 : l'éloge de la diversité, la critique du productionnisme et de l'anthropocentrisme, l'appel à limiter notre emprise sur le Monde. Il incarne la racine naturaliste de l’écologisme, celle qui fournit, avec la non-violence, les principaux points de divergence avec le socialisme et le libéralisme, celle qui l’identifie le mieux face aux idéologies matérialistes des XIXe et XXe siècles.

La particularité de cet artiste-philosophe réside dans son expérience unique : c’est en attendant l’ours dans une forêt vierge slovène, en guettant les loutres dans une anse du Rhône inondée par la lumière de la lune, ou en écoutant le brâme du cerf, qu’il forme sa réflexion. Il voit la ville de la lisière sauvage, il observe l’Humanité à partir d’un territoire où l’Homme ne règne pas, il est face au bulldozer et non derrière. Ce point de vue, au sens littéral du terme, lui donne du recul par rapport à la mêlée humaine.

Sa sensibilité, la révolte qu’il exprime face au recul inexorable du monde merveilleux qu’il observe, connaît et dessine, lui a valu l’affection de plusieurs générations de militants engagés contre les effets dévastateurs de la seconde révolution industrielle. Par contre, son discours ne pouvait que susciter l’incompréhension, sinon l’hostilité, des chantres de la croissance et des partisans de la civilisation universelle.

De fait, Robert Hainard est inconnu du grand public. Peut être parce qu’il a le tort d’être Suisse, et de fréquenter les sous-bois au lieu des salons parisiens, sûrement parce qu’il a exprimé des idées iconoclastes pour son époque.

Affirmant que « l’entente est préférable à la compétition » mais que « l’exploitation de l’Homme par l’économie est plus choquante que celle de l’Homme par l’Homme », il échappe à toute classification politique. Critiquer le gaspillage au moment où l’Europe se reconstruit après la guerre, démontrer l’impuissance de la science à saisir la vie alors que le rationalisme scientifique entre dans une phase conquérante sans précédent dans l’Histoire, demander que l’Humanité limite son expansion alors qu’elle explore les confins de la planète et rêve de marcher sur la Lune, ne laissait guère de chance à Robert Hainard d’être entendu de ses contemporains.

D’autant plus qu’il n’a pas annoncé de catastrophes comme Rachel Carlson, qu’il ne s’est pas positionné sur les rapports de pouvoir entre l’Etat nucléaire et le citoyen, et qu’il n’a pas d’avantage envisagé la libération du salarié par la réduction de la durée du temps de travail, toutes thèses mobilisatrices des années 70 et 80.

Le concept de Nature

La Nature, c’est la vie sauvage, « le Monde agissant par lui-même », existant et évoluant indépendamment de l’Homme. C’est l’état de la planète tout entière avant le Néolithique, c’est à dire avant l’invention de l’agriculture.

Robert Hainard demande que l’Humanité tire tout ce dont elle a besoin d’un minimum de surface, pour laisser au sauvage le plus vaste espace possible, quitte à créer une dualité extrêmement contrastée entre le territoire de l’Homme et celui de la Nature. Cette conception a été fortement contestée par Bernard Charbonneau, par exigence d’une nature proche et quotidienne, par refus d’une dichotomie entre milieux respectés et milieux altérés. Elle est aussi très différente de celle d’Edward Goldsmith qui, sans faire le choix explicite d’une naturalité élevée, plaide pour le retour au niveau d’impact des sociétés vernaculaires. 

Ces trois positions expriment trois stratégies de sortie de la crise vitale : exploiter toutes les ressources du progrès technologique pour accroître la productivité et libérer une partie de la Terre de l’emprise humaine, sélectionner les techniques les moins dommageables pour aboutir à une heureuse interpénétration de l’Homme et de la Nature, abaisser le niveau de prétention technologique pour revenir à un niveau de prédation compatible avec les équilibres naturels. Ces stratégies ne sont contradictoires qu’à vouloir les appliquer en même temps en un même lieu ; elles peuvent devenir complémentaires comme étapes d’une séquence temporelle ou mises en oeuvre dans des espaces différents. Elles sont l’expression d’expériences et de cultures différentes (le « point de vue » évoqué plus haut). Bernard Charbonneau, homme du Sud-Ouest, est d’une région où l’occupation humaine est diffuse et totale, où la cohabitation de l’ours et des bergers s’est prolongée jusqu’à nos jours. Edward Goldsmith, grand voyageur, traduit son pessimisme quant à l’avenir des écosystèmes tropicaux et équatoriaux confrontés à l’occidentalisation des économies africaines et sud-américaines. 

Robert Hainard, lui, est un homme des bois suisse et un artiste genevois. En HelvÈtie comme dans toute l’Europe du Nord, le sauvage a été repoussé dans les montagnes, et au mieux dans les dernières grandes forêts, les plaines étant le domaine de l’urbanisation dense et de l’agriculture intensive. La position initiale du village, entouré de champs et de pâturages et localisé au milieu d’une clairière, a inscrit, dans les mentalités comme dans les légendes, une limite concrète entre la civilisation (le monde des humains) et le sauvage (le monde des bêtes et des génies).

Or, Robert Hainard est exigeant : il ne saurait se satisfaire d’une nature édulcorée, sans doute inévitable s’il s’agit de concilier sur un même territoire ambitions humaines et vie sauvage. L’ingénierie écologique est certes capable, aujourd’hui, de faire cohabiter de nombreuses espèces animales et végétales avec les autoroutes, les zones industrielles, les complexes de loisirs, voire la céréaliculture intensive. Des castors vivent dans les contre-canaux du Rhône canalisé, à l’ombre des tours de la centrale nucléaire de Cruas, des hardes de cerfs paissent, la nuit, dans les prés du Val de Villé (Alsace), éclairées par les lumières blafardes de la zone d’activités de Lièpvre, et certains hiboux grands ducs se nourrissent volontiers sur les décharges d’ordures ménagères ...!

L’exigence de Nature est d’une autre nature. Elle est le désir de l’autre, c’est à dire d’une dimension non humaine, sans trace de domestication, sans marque de propriété, où la monumentalité, la complexité et l’étendue créent le mystère et un sentiment d’intemporalité et de liberté.

Pour satisfaire son exigence, Hainard accepte la technologie. Il ne la discute même pas. « Je pense qu’il importe peu qu’une exploitation soit violente - toute vie n’est-elle pas violence ? - si elle est restreinte » . Sans doute juge-t-il inutile de tenter d’en modifier l’évolution. Mais, les progrès technologiques doivent servir à réduire l’emprise des sociétés humaines, en satisfaisant les besoins alimentaires par l’exploitation d’un minimum de terres agricoles, en réduisant la taille des usines, en limitant l’emprise des villes ... « Je veux non seulement le plus de nature possible, mais avec le plus possible de civilisation ».

Une mutation culturelle

Admettre qu’une partie significative du territoire ne soit pas « mise en valeur » pour être abandonnée au libre jeu de la vie sauvage, suppose une mutation culturelle, car cette conception est à contre-courant de la pensée dominante.

Pour certains philosophes des Lumières, la réalisation de l’Homme passait par l’accomplissement d’une oeuvre civilisatrice, consistant à domestiquer la nature, à éradiquer le sauvage et à propager les vertus universelles du Progrès. Le discours de nombre d’élus en faveur du désenclavement a aujourd’hui encore les mêmes accents que celui des Saints-Simoniens plaidant, au XIXe siècle, le développement du rail pour civiliser la France. L’idée de borner la mainmise de l’Humanité sur le Monde se heurte nécessairement à la religion de la croissance et au projet de dominer les « forces de la Nature », consubstantiels de la notion de Progrès.

Les sociétés vernaculaires et médiévales ont vécu dans la Nature, à son rythme et en exploitant au mieux ce qu’elle pouvait leur apporter. A partir du XVIIe siècle, les sociétés européennes se positionnent contre la Nature, avec la volonté de s’en affranchir, et se lancent dans de grands travaux d’aménagement, comme l’assèchement des marais, la canalisation des fleuves, la construction de routes et de canaux. Cette période de l’Histoire aura connu la plus forte expansion de l’espèce, et, en corollaire, la dégradation la plus brutale de l’environnement planétaire. Mais, elle a aussi permis l’émergence d’un nouveau regard, curieux et admiratif, à l’origine d’un courant d’opinion favorable à la protection de la Nature, qui s’est amplifié dans tous les pays industrialisés dans la deuxième moitié du XIXe siècle. La période suivante devrait voir l’Humanité apprendre à vivre avec la Nature.

Cette évolution remet implicitement en cause l’anthropocentrisme hautain qui imprègne nombre de nos concitoyens. Luc Ferry a fourni récemment un exemple significatif de ce sentiment de supériorité, qui a justifié, au temps où les « sauvages » étaient assimilés à des animaux, le massacre des indiens nord-américains et des aborigènes sud-américains et australiens.

Robert Hainard rappelle en des termes crus que nous sommes faits de la même pâte que les plantes et les bêtes, et que notre destinée commune est la réintégration de notre corps dans les cycles de l’azote et du carbone. Au nom de quelle différence de nature pourrions nous justifier l’asservissement et la destruction de tout ce que les hommes n’ont pas créé?

La Terre ne nous appartient pas : elle ne peut être accaparée par notre seule espèce pas plus qu’elle ne peut servir les seules générations de la révolution industrielle. Au nom de quel principe refuserions nous à nos arrières petits enfants de connaître les éléphants, les baleines ou les ours ? La vie foisonnante a droit à l’existence dans la mesure où nous n’avons pas le droit de la détruire.

 

Notre capacité à prévoir et notre puissance nous confèrent une responsabilité singulière, et notamment un devoir de respect. Seul l’exercice de cette responsabilité distingue notre espèce du reste du monde vivant.

Mettre une limite à notre expansion heurte tous les projets existentiels qui prétendent se réaliser dans la croissance. Voici la source de résistance la plus forte, car elle est profondément ancrée dans la culture occidentale.

Je suis convaincu que la résolution de la crise écologique passe par l’apprentissage d’un art de vivre, un art qui fait appel à nos sens et à notre esprit. Robert Hainard évoque l’investissement dans le « développement supérieur ». Seul un but supérieur, un désir impérieux, ordonnera, équilibrera l’activité humaine et ce but sera hors d’elle. Donc, il sera la nature. Car toute richesse, toute diversité, toute matière assimilable et vivifiante... vient de la nature... Bien des gens trouveront cette richesse dans la littérature, la science, la musique, les arts ». Il en conclut, en forme d’orientation politique, que « l’organisation sociale serait limitée à la satisfaction des besoins physiques. Ces besoins sont très limités parce que le développement corporel est limité ».

Le développement supérieur, quant à lui, offre des perspectives illimitées qui, à aucun moment, ne peuvent empiéter sur celles des autres. « L’essor vers les conquêtes libres délivrera seul de la compétition. Je dis que l’exploitation sans mesure de la terre enfonce les hommes dans la nécessité ».

« C’est par amour de la liberté que je souhaite la réglementation la plus stricte de l’activité économique, et c’est le désir lucide de liberté, l’horreur de l’uniformisation, qui le fera accepter ».

Pourquoi sauvegarder la nature ?

 

Les plaidoyers en faveur du respect de la Terre puisent le plus souvent dans le registre catastrophiste, dans un argumentaire utilitaire qui trahit la timidité des plaideurs à parler de la nature. Le ministère de la protection de la nature en 1970 est devenu le ministère de l’environnement en 1981, et cette évolution n’est pas que sémantique.

Robert Hainard ne croit pas que l’Homme puisse être menacé dans son existence. Le pire consisterait en la disparition du sauvage, en une domestication totale de la planète. C’est le caractère totalitaire de l’occupation humaine qui suscite son angoisse. L’Humanité se retrouverait seule, dans un monde sans surprise. Aucun espace ne serait exempt des marques de propriété, privées ou collectives. Partout, les artifices de l’Homme seraient visibles comme la machinerie d’une scène sans mystère. La Terre serait dès lors incapable de susciter notre émerveillement et de combler le désir de découverte qui nous habite tous.

Tous ceux qui ont connu la plénitude des grands espaces vierges où ne résonne que le chant de la vie, la fascination de paysages sous-marins intacts ou des fleuves sauvages aux eaux de cristal, le sentiment d’intemporalité qu’inspire la voûte d’une forêt primaire aux piliers plusieurs fois centenaires, partagent cette angoisse, car tant de richesses ont déjà été perdues.

La très grande majorité de nos concitoyens n’ont pas eu le privilège d’une telle expérience et n’ont conscience de la perte de substance de notre planète qu’au travers de ce qu’on leur dit. Cela ne suffit pas à alimenter une révolte... et le monde se dégrade avec l’assentiment implicite du plus grand nombre, chloroformé par le discours des nécessités : l’emploi, le pouvoir d’achat, l’économie...

L’artiste prend alors le relais du philosophe : ses gravures, qui témoignent magnifiquement de l’autre territoire plaident avec sensibilité pour la beauté du monde.

Sans compromis

Robert Hainard ne peut adhérer aux formations écologistes et encore moins aux partis verts gouvernementaux, qui ont oublié l’essence de leur combat. Si la politique est l’art du compromis, il ne peut en être. L’actualité du message du philosophe naturaliste maintenant qu’une partie de son discours a été repris et enrichi, tient dans ce rappel à l’essentiel : la civilisation ne se réalisera au bénéfice de l’Homme qu’à la condition de faire une place à la Nature. La tendance de l’Humanité à tout occuper, tout expl