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Humeurs

Vendredi 3 février 2006

 

Bonjour ma maison !

par François Terrasson (1939-2006)

 

 

 

Rentrant chez lui au fond de la Bretagne, un de mes amis journalistes s’adressait en ces termes à une vieille bâtisse de pierre grise : « Bonjour ma maison ! ». A l’intérieur on était chez lui. C’est-à-dire que chaque objet, chaque meuble ou ustensile lui ressemblait. Non pas qu’il ait eu des traits se rapprochant de ceux de son armoire ou l’air aussi sombre que sa cheminée. Et pourtant, cette maison et lui partageaient la même âme, irradiaient dans l’espace des ondes similaires.

Bien sûr, ces ondes n’existent pas ! On pourrait apporter tous les appareils ultrasensibles des meilleurs laboratoires et revenir bredouilles. J’en vois des qui diront tout de suite que ce sont des choses qu’on n’a pas encore découvertes et qu’un jour on mesurera de nouveaux paramètres physiques inconnus.

Certains prétendent même qu’on les a déjà trouvés. Mais que la science officielle ... Moi, je crois que surtout, on n’a pas cherché au bon endroit.

Il y a bien longtemps - et on n’a pas besoin d’avoir à le découvrir - qu’on sait qu’il ne faut pas mettre les maisons n’importe où et les aménager n’importe comment. Ces données éparpillées de l’ancienne Chine aux Papous de Nouvelle Guinée, en passant par nos vieilles traditions, nous arrivent sous la forme d’un vocabulaire symbolique, qui, pris au pied de la lettre, fait rigoler les technocrates de la modernité. Le symbole parle à la partie de nous-mêmes qui ne comprend pas le monde. Celle qui s’étonne, s’inquiète, s’émeut. Et au lieu de penser « je suis au numéro « tant » de la rue « machin » », trouve la clef du contact avec les choses en disant « Bonjour, ma maison !».

La zone de notre esprit qui ne comprend pas le monde fait quelquefois tout autre chose. Aussi bien, et peut-être mieux. Elle le ressent, se l’incorpore, s’y incorpore, s’y relie, s’identifie, se mêle à la réalité pour en faire intimement partie. Mais il y a des conditions à ça. C’est qu’on laisse le mécanisme symbolique et intuitif fonctionner. Sinon, « ma maison » ne sera pas à moi. Ni moi à elle. Simplement un objet technique, une machine à habiter. N’est ce pas là l’idéal que toute une civilisation a cru pouvoir promouvoir ? La  fonctionnalité intégrale et exclusive comme idéal de l’architecture. Et de baver d’admiration pour des ensembles où on est bien sûr à l’abri du vent et de la pluie. Où on peut manger, boire, dormir, etc. Mais pas impunément. Tuer l’élan sensible par la technicité pure a un prix. Celui du séjour en hôpital psychiatrique. C’est d’ailleurs en regardant du côté pathologie de l’esprit qu’on a inventé un nouveau secteur de recherche : l’anthropologie de l’espace. Ou, autrement dit, la science du rapport de l’homme avec les espaces dans lesquels il se trouve. Plus ou moins longtemps et à des occasions diverses. ça peut-être des lieux naturels. On y voit se déployer une panoplie d’images mentales, de perceptions et de comportements qui répondront aux mêmes lois internes dans d’autres espaces également. Car ces habitations construites pour se soustraire aux rigueurs de la Nature nous touchent dans nos profondeurs avec la même efficacité sensible que la forêt, le désert ou la montagne. Parce que l’homme y est, dans sa réactivité toujours le même.

« Qu’est ce qu’il y a de commun entre la grotte de Lascaux et une salle d’opération à l’hôpital de la Salpêtrière ? » me demandait récemment un auditeur de conférence. Mais je connaissais la réponse. Ce qu’il y a de commun, c’est le singe qui est à l’intérieur. Emotif, rêveur, jaloux de son territoire, plutôt dingue en général, et complètement perdu quand il lui manque... Quand il lui manque quoi ? Certains appellent ça la religion, d’autres l’art, ou bien la philosophie. En tout cas, le subtil déclic mental qui l’intègre à l’univers. Toujours le même, le vieux primate ! Dans sa maison, il a enfin un espace à lui, où il peut se laisser aller. Dans ces temples, ces maisons de Dieu ou de la Nature, il projettera aussi toutes ces forces intérieures, ces énergies bizarres qui font la couleur des sentiments et la valeur de la vie.

Mais encore une fois il y a des conditions. La plus implacable c’est qu’il faut que les lieux soient suffisamment modelables pour que la projection symbolique s’y exprime. Attention ! Pas modelables par la pelle, la pioche ou le bulldozer. Mais par les passions internes, qui peuvent se servir des outils ou des machines, mais seulement en temps qu’ustensiles au service d’une manière de voir le monde. Et qui peuvent modeler fortement en déplaçant un simple clou sur le mur, si ce déplacement a un sens symbolique fort pour celui qui le déplace. Suspendez vos vêtements ! A quoi, où, comment ? Posez votre couteau sur la table ! Dans quel sens ? Sous quel angle par rapport au morceau de pain ? Mettez du bois dans la cheminée! Faudra que ce soit fait comme ci et pas comme ça chez certains. Un jeu maniaque d’accord. Mais faire les choses n’importe comment est impossible. Chaque geste, chaque modulation de l’espace a un sens qui va plus loin que sa littéralité et modifie les esprits.

C’est ce que les plus maniaques ressentent trop fort. C’est ce que les architectes modernes ne ressentent pas assez. Car le deuxième principe implacable pour l’organisation non pathologique de la maison c’est que, lorsque l’habitant arrive, il n’existe pas déjà une organisation symbolique contradictoire à la sienne, ou simplement impérialiste ou fortement contraignante. Les maisons sont déjà construites lorsqu’on y accède. Et elles portent les normes culturelles de la civilisation. Comme les ponts, les églises et les supermarchés. Elles vont le plus souvent nous dicter, en termes d’images très pénétrantes, nos attitudes émotionnelles et symboliques. Les lignes droites, dures, les triangles épurés, les fausses lignes courbes, hyper-géométrisées, les matériaux froids, clinquants, les couleurs sévères ou criardement agressives, les dissymétries inharmonieuses, la netteté hyper-propre. Tout cela va fonctionner en système synergique pour envoyer jusqu’aux tripes des ménages des signes dont la traduction est simple, mais pas réjouissante.

En voici quelques uns se rapportant à notre propos et choisis en vrac parmi des foules : Ne dites pas « Bonjour, ma maison ! », vous n’êtes plus des enfants, mais des adultes d’un monde technique. En vérité, ne dites rien, on ne parle pas aux maisons, voyons, on ne devrait pas avoir à vous le rappeler. Ou alors c’est que vous êtes légèrement inférieur... Et quand je dis légèrement... Emotionnel peut-être ? », donc pas dans le coup. Ou encore : « Va vite, va plus vite. Organise tout, planifie tout, ne ressent rien. Le sentiment c’est nul ! » Et dans un autre cas : « Puisque tu m’habites, c’est que tu es supérieur. Tu vis avec ton temps : la performance, l’utile. Ah non ! pas l’agréable, c’est bon pour les primitifs ». Plus hypocrite ; « Je t’ai préparé de la beauté. D’accord, elle ne te plaît pas. Mais si tu es moderne, tu apprendras à l’aimer. D’ailleurs de toute façon, j’utiliserai la force, celle de toutes tes perceptions, de toutes tes émotions, pour lutter contre toi et te transformer en habitant modèle ». Le besoin absolu d’être soi-même, moteur de l’agencement de la maison, tué dans l’oeuf, ou perverti et remanié, va se venger, obscurément, dans la névrose et l’agressivité. On peut multiplier les appels à la convivialité, à la solidarité. Pour tout ça, il faudrait avoir accompli l’ancrage au monde par l’habitat (qui peut être nomade). Dans la soi-disant modernité, c’est une nécessité oubliée. Si elle pointe le nez, elle est désignée aussitôt comme ringarde et inférieure.


Disons « Bonjour », à nos maisons, à nos automobiles, à notre rasoir. C’est vrai qu’ils ne sont pas vivants. La vie, c’est nous qui la leur apportons en choisissant et en aimant leurs formes, leur texture et leur allure. Et même si ce n’est une vie que symbolique ne nous moquons pas trop vite de ce retour en enfance. Parce que, laissés à l’état d’objets sans vie symbolique, tous ces trucs qui nous entourent façonneraient un monde vide. Vide d’imaginaire, de merveilleux, de mystère... Et puis ils seraient uniquement porteurs des signes mis par d’autres, les concepteurs et « designers », qui sont en train, dans le monde entier, de foutre en l’air, à la fois la vie sauvage, la beauté et l’émotion.


François TERRASSON


François Terrasson était Maître de conférences au Muséum d’Histoire Naturelle, a écrit « La peur de la nature » (Editions Sang de la Terre, 1994), « La civilisation anti-nature » (Editions du Rocher, 1995). Cet article illustre bien la vision du  monde qui était la sienne. Il est donc inutile d'y ajouter mes commentaires. Sa mort m'a affecté.

Laurent Ozon

Par François Terrasson
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Mercredi 8 février 2006
 

 

6 heures sur un quai souterrain de la gare de Lyon, les gueules tordues, la lie des villes sourit à la lumière des néons crasseux. La machine est arrêtée grâce à la volonté d’un groupe d’hommes comme eux. C’est trop de bonheur. Le géant déchaîné, la mécanique réglée, huilée, oppressive, ne fonctionne plus.

La joie, la liberté sur les visages. Et à chaque annonce triomphale de la grève par haut parleur, sur ce quai sale et laid, on frise l’orgasme.

On pourrait tout envoyer au diable, être libre, boire le coup et se laisser pousser la moustache. On batifolerait si il y avait des femmes. Bref, on reprend goût à la vie. On le sent, l’air sacré de la liberté, sur ce quai puant et gris.

Même les gueules les plus inhumaines semblent sympathiques, on veut des amis pour parler, on échange des clins d’oeil. Complices et en retard.

Parfois quand les bruits des rails se font entendre, quand le monstre nous rappelle qu’on n’en a pas encore fini avec lui, l’angoisse remonte. Et si c’était mon train ?

Mais finalement non, il ne viendra pas. On repartira vers un troquet, le clope au bec et la sacoche sur l’épaule, regarder Paris s’éveiller.


Laurent OZON

Par Laurent Ozon
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Mardi 26 septembre 2006


 

J'ai découvert plusieurs fois les empreintes de l'ours et connu le silence religieux qui s'empare alors de vous. Depuis quelques années je redoute de rencontrer la bête affublée d'un stupide collier autour du cou doublé d'une puce maligne au cœur de sa chair.

J'aime à savoir les bêtes libres et préfèrerai toujours le souvenir lointain de l'ours qui vous prend sur l'Artzamendi à la fausse bête sauvage, contrôlée, publicitaire, gérée pour de vils intérêts politiques, scientifiques et commerciaux.

Le texte qui suit a été écrit comme on prépare minutieusement son arc et ses flèches. J’espère ne pas avoir défailli.

SC

 

 

LES SECRETS VOLÉS DE “PAPILLON“

 

« Alors, messieurs les experts, laissez les derniers survivants s’éteindrent au moins en paix, (?), ne serait-ce que par courtoisie. » François Merlet, 1988

 

« Mais l’existence de l’Ours pyrénéen aurait-elle un sens, si on savait tout ? » Office National de la Chasse, 1985

 

Lus les faire-parts, les déclarations convenues, celles patelines à souhait d’un député qui excelle à pousser la chansonnette, jetons cette vérité nue et bien dérangeante : l’ours “Papillon“ a fini sa vie comme un animal de laboratoire et jouira des honneurs funèbres d’une bête de cirque. Si affaiblie que puisse être notre vieille méfiance animale sous les coups de boutoir de la modernité, reconnaissons aujourd’hui que son petit nom, dont il est affublé depuis des années, l’avait déjà un peu extrait du monde sauvage, “désauvagisé “ comme le dit notre cher François Terrasson, qui ajoute : “la différence qui fait le sauvage est précisément l’absence de nom, ou plus exactement de prénom[1].“ Me tromperais-je en écrivant que l’ours “Papillon“, inondé d’une affection qu’il n’a jamais souhaitée et objet d’un intérêt scientifique dont il n’avait cure, était destiné à s’éteindre sous les outrages bientôt décrits ? Je ne le crois pas. Nous avions maintes fois partagé avec des amis naturalistes de telles intuitions, amères mais lucides. Ce dimanche où expirait l’ours, dans la descente du Pic de Sesques - la montagne tutélaire du fauve - l’un d’eux ne m’avait-il pas dit : “Tu verras, il va mourir à Chèze et ils l’empailleront.“

 

Reprenons les choses dans l’ordre. Abrité par les profondes gorges et forêts des vallées d’Aspe et d’Ossau, le plus vieil ours des Pyrénées a coulé une vie qu’on jugera paisible[2] jusqu’au jour où un ours de la souche slovène, le dénommé “Néré“, a débarqué sur son territoire ancestral et y aurait imposé sa force et sa jeunesse. Faut-il y voir un clin d’œil de la nature, une revanche de la bête car, c’est l’évidence, “Néré“ était promis à la forêt de Medved si sa mère n’en avait pas été arrachée un jour de printemps de l’année 1996, pour le bien de l’espèce nous a-t-on dit ; toujours ce fichu bien. Je ne prétendrais pas répondre à cette singulière interrogation, mais convenons que l’on déporte des animaux aussi évolués que les ours sans se poser la moindre question. Voici deux ans les traces de “Papillon“ se raréfièrent puis s’évanouirent dans la sylve, au point que certains émirent l’hypothèse d’une disparition du patriarche, mort de vieillesse. À grands renforts de presse, un prétendu “spécialiste de la photo d’ours des Pyrénées“ affirma même au mois de janvier dernier que le fauve était bel et bien mort. L’homme qui se disait catégorique n’en affichait pas moins une certitude limitée à 98 % ; il lui sera donc arithmétiquement concédé aujourd’hui 2 % de sérieux.

 

Mort de sa belle mort ou errant ici et là, “Papillon“ fut quelque peu oublié tant les efforts des protecteurs de l’ours étaient alors de contenir une jacquerie opposant des éleveurs et un ours cette fois ci appelé “Luz“ puisqu’il opérait en effet dans la vallée de Luz-Saint-Sauveur, et familièrement selon la terminologie des experts. Honni pour ses attaques de moutons d’appellation d’origine contrôlée Barèges-Gavarnie, proies lâchement tuées au sein de troupeaux sans chien ni berger, mais aussi pour ses ascendances supposées balkaniques[3], donc sanguinaires, l’ours “Luz“ fit les frais de multiples battues, de balles en caoutchouc tirées à vingt mètres au calibre 12[4] et même - ce fut une première -  d’un feu sensé le renvoyer d’où il venait. Mais d’où venait-il vraiment ? Le feu et le caoutchouc n’ayant pas suffit à raisonner cet animal, et devant les menaces de certains éleveurs de barrer les routes, de fermer les bureaux de vote mais surtout de supprimer l’ours, le ministre de l’écologie et du développement durable ordonna sa capture aux fins de lui poser un collier émetteur radio et d’introduire dans son corps un second émetteur, le tout pour tenter d’éloigner la bête de ses proies et calmer la fureur valléenne[5]. «Mais ils ne font que déplacer le problème » résuma un berger local[6] non encore rompu aux arbitrages du sustainable development de notre upper class qui, de colloque en symposium, clame sa foi mondialiste mais se trouve fichtrement incapable d’assurer la survie des plantigrades dans notre pays.

 

Onze mois plus tard, le 22 avril 2004 à 22h05 exactement, au prix d’un gros labeur et de moyens importants, le “problème“ était capturé par un piège posé par des membres du réseau et de l’équipe technique Ours qui ne cessaient de se relayer toutes les nuits en compagnie d’un vétérinaire. Et quel problème ! On attendait un moldo-valaque[7] et ce fut le vieux “Papillon“ qui glissa son pied dans un lacet coulissant. A-t-on réfléchi en ces instants d’étonnement ?, a-t-on hésité à endormir puis à opérer l’animal mythifié et ressuscité ? (rappelons que les éleveurs refusaient l’équipement radio puisqu’il les obligeait à accepter l’ours parmi eux), nous n’en savons rien. Ce dont nous sommes sûrs, c’est qu’en ce 22 avril 2004 l’ours “Papillon“ fut définitivement arraisonné par la Technique. Neutralisé par un fusil à seringue hypodermique qui lui injecta du zolétil - nous sommes heureux d’apprendre qu’il a la caractéristique de ne pas avoir de dose létale, le patriarche, dont tous subodoraient la fin proche, devint un sujet exceptionnel de laboratoire. De laboratoire in natura est-il plus juste de dire, tant le milieu naturel se transforme chaque jour un peu plus en vaste local d’expérimentations, où tout est permis pour l’avancement de la science. L’ours se meurt, la recherche avance… et « la connerie progresse » chante Bernard Lubat dans un scat gascon endiablé  quelque part dans la Haute-Lande. Mais qui donc sait encore se perdre sous les pins ?

 

Si officiellement il était question de lui poser deux mouchards, l’un au cou et l’autre plus petit dans ses chairs, la vieille bête édentée fut également délestée d’une prémolaire. Voulait-on réduire cet ours au végétalisme par pitié pour ses proies, à l’instar de cette belle âme anglo-saxonne qui harnache ses loups de colliers expédiant une forte décharge électrique, et pédagogique, à chaque attaque de mouton ? Non, il semblerait qu’à lui voler une dent on ait voulu lui donner un âge ; la belle affaire, scientifiquement lui donner un âge par l’analyse des anneaux de cément. Une question se pose désormais, et avec acuité : qui sera le Rahan porteur d’un tel trophée, autour du cou bien entendu ? Mais n’en demandons pas tant, du moins pour le moment, et revenons à notre ours. Trop lourdement anesthésié - répétons qu’un colosse proto-kalmouk était pressenti à sa place - l’ours “Papillon“, édenté nous l’avons dit mais aussi cataracté à l’œil gauche, faillit par deux fois laisser sa peau entre les mains de ses gestionnaires (c’est ainsi qu’ils s’appellent entre eux) et créer par là un scandale énorme, une vilaine affaire aussi grosse qu’un fauve de l’île Kodiak. Il s’est fallu d’un rien que nous n’assistions à tel naufrage si les bons soins du vétérinaire, et sans doute l’instinct puissant de survie de la vieille bête, n’avaient permis de relâcher le dimanche 25 avril au matin, soit tout de même plus de deux jours et demi après sa capture[8], cet ours de 128 kilos - on a compris qu’il fut dûment pesé - aliéné pour le reste de ses jours à un corps étranger. Saluons d’ores et déjà l’ultime résistance de la bête au programme de désauvagisation, puisque nous apprîmes avec grande joie qu’elle se débarrassa très vite dans sa cage du mouchard accroché à son cou, sans toutefois bien sûr pouvoir détruire cet alien enfoncé dix centimètres dans sa peau. Si certaines poules, assure-t-on, préfèrent les cages, il paraît maintenant difficile aux gestionnaires de la faune sauvage d’affirmer que l’ours tolère un collier. Sachons toutefois que nous vivons sous l’empire du bien : un ours qui refuse un collier pour son bien n’est-il pas un animal réactionnaire, et donc susceptible d’être retiré de ses forêts, déporté vers on ne sait quelle Sibérie concentrationnaire[9] ?

 

Assénons-le sans complexe, cet ours de légende, dont la vie en nos montagnes assiégées relève du miracle, a été traité ces jours-là en bête de laboratoire et même en délinquant ; n’est-ce pas en effet ce dernier que l’on autorise à recouvrer la liberté muni d’un bracelet électronique ! Pour ce qui est du laboratoire, on claironne partout que “Papillon “ fut le premier ours béarnais à bénéficier d’une carte d’identité génétique grâce aux analyses effectuées au début des années 90 par l’équipe grenobloise de M. Pierre Taberlet. Je viens de livrer là une banalité contemporaine qui, en y regardant de très près, est une véritable monstruosité : la carte d’identité génétique d’un ours. Pourquoi ? Avant de répondre à cette question, souvenons-nous de la fin de  l’excellent 1984, où George Orwell développe les principes du Novlangue, ce langage promu par le régime aux fins de supplanter l’ancien, l’Ancilangue. « Il était entendu que lorsque le Novlangue serait une fois pour toutes adopté et que l’Ancilangue serait oublié, une idée hérétique - c’est-à-dire une idée s’écartant des principes de l’Angsoc[10]- serait littéralement impensable, du moins dans la mesure où la pensée dépend des mots. »

 

Afin d’illustrer ce qu’est aujourd’hui le Novlangue, j’ai extrait ci-dessous des termes d’un article de presse récent, duquel il ne sera pas révélé immédiatement l’exact sujet : “Une soixantaine d’acteurs“, “la validation des propositions“, “les fiches de procédure“, “notre volonté de transparence“, “des échantillons pour être analysés“, “un cahier des charges techniques“, “des méthodes d’analyses qui s’apparentent à celles de la police scientifique“, “assez d’ADN pour un typage complet“,  “mais en contrôlant ce que nous faisons, en le faisant de façon démocratique“. Veut-on nous parler ici de la future carte d’identité biométrique destinée aux sujets britanniques ?  S’agit-il d’un test proposé par la firme Oxford ancestors qui, grâce à votre salive, peut révéler votre lignée paléolithique ? Ou bien s’agit-il de tout autre chose ? Oui, il s’agit du « Nouveau discours sur la méthode pour mieux compter les ours », discours  résumé dans le Sud-Ouest du 23 avril 2004. Une telle logorrhée était tout simplement inimaginable voici encore quinze ans ; elle est de nos jours la langue subversive, le Novlangue, qui d’une manière parfaitement insidieuse arrache l’ours à sa vie sauvage pour le contrôler puis l’enfermer dans les laboratoires, et l’exploiter à des fins prétendument scientifiques. Telle est la barbarie à laquelle nous nous habituons tous, car elle s’instille dans nos esprits par une langue vénéneuse, empoisonnée. À défaut de la réduire à néant, sachons au moins la décrypter, lui décocher toutes nos flèches et lui opposer notre Ancilangue, la langue française très naturellement.  Mao l’avait bien compris en son temps : on ne se bat jamais sur le terrain de son adversaire, et il en est de même pour la langue et les mots. À “développement durable“, nous répondons “nature“ et à entendre “analyse génétique des poils d’ours“ nous relisons Dersou Ouzala.

 

Quittons Dersou et Arséniev dans la taïga et revenons au dernier refuge de l’ours “Papillon“. Relâché, et nous savons après quelles épreuves, l’ours fut constamment suivi par ses gestionnaires, eux-mêmes en butte aux exigences des éleveurs qui ne voulaient plus de cet animal. Les doléances pastorales de Jacquou furent vite exaucées, et nous apprîmes par la radio et les journaux la mort du plus vieil ours des Pyrénées, survenue le dimanche 25 juillet 2004 dans la montagne de Chèze, en Bigorre, trois mois et deux jours après sa capture sur la même commune. Sa mort fut lente, et, l’on s’en doute, suivie de près par les gestionnaires, une dizaine, qui visitèrent la bête, l’approchèrent, firent des clichés, bref qui œuvrèrent pour la science universelle qui le leur revaudra un jour. Nous en sommes sûrs. Un porteur de caméra invité pour la cérémonie prit même quelques images de cet animal décharné, retiré à l’ombre sous une souche, fuyant son gîte sur ses pattes antérieures, incapable qu’il était de se servir de son postérieur paralysé. Assurément de belles images que l’on attend avec gourmandise de voir dans les salles de nos cinémas et des maisons de la jeunesse et de la culture.

 

« De souche pyrénéenne, Papillon, encore tout chaud quand il a été retrouvé (…) ne pesait plus que 94 kilos », « il avait reçu une rafale de plomb » dans la tête nous dit-on, « les examens porteront sur le plasma sanguin », « rein, foie et vessie ont été envoyés à un laboratoire parisien pour des analyses en histologie », « d’autres recherches toxicologiques larges (à l’école vétérinaire de Lyon) seront aussi effectuées, “des recherches de pesticides, d’herbicide. Comme c’est une espèce tout en haut de la chaîne alimentaire, c’est intéressant de voir ce qu’on va trouver. Il a mis trois semaines pour mourir…“ », « une dent, une petite prémolaire a été envoyée aux Etats-Unis pour que l’âge soit déterminé avec précision » ; toutes informations, accompagnées des commentaires du docteur vétérinaire en charge de l’ours, que nous trouvons dans un article publié le 29 juillet par L’Éclair des Pyrénées. Voici un titre bien explicite en couverture ce jour-là : « Secrets d’ours - La dépouille de Papillon autopsiée », illustré par la photo d’une patte postérieure de la bête étendue sur une table blanche en plastique. Et le vétérinaire de conclure : « Un ours qui vieillit naturellement, c’est rarissime. » Gageons qu’un ours qui meurt dans sa forêt, sans capture, sans goûter la piqûre de zolétil, sans mouchard au cou, sans corps étranger dans ses chairs, sans gestionnaires, sans photographes ni cinéastes aux fesses, sans cahier des charges, sans carte d’identité génétique, sans patrimonialisation, sans valorisation économique et touristique, sans dépeçage pour la science, et sans bien d’autres jeanfoutreries, bref un ours sauvage avec ses mystères et ses secrets, c’est peut-être déjà une vieille histoire. Résumons : on avait commencé à lui donner un petit nom, et l’on a fini par lui voler sa mort.

 

Que conclure de cette mort savamment volée et médiatisée ? D’une part, et l’on s’en doute, que rien ne changera localement : « C’est pour mieux connaître la situation que l’Institution Patrimoniale du Haut-Béarn vient de lancer une vaste opération de recensement des ours vivant aujourd’hui dans les Pyrénées », déclarait en effet Jean Lassalle le lendemain de la mort de l’ours à La République des Pyrénées[11]. Les gestionnaires et les généticiens sont donc garantis d’un bel avenir. Fondamentalement, d’autre part, cette scandaleuse affaire illustre sans conteste que nous avons franchi un cap. Certes, la nature sauvage est malmenée depuis déjà longtemps, mais elle ne l’a jamais été dans les temps passés pour son bien. Un historien féru de l’héraldique et du symbolisme animalier, Michel Pastoureau, montre combien l’ours, porteur du caractère sacré de la nature, n’a été détrôné dans l’imaginaire nord-européen qu’au prix d’une guerre médiévale de 1000 ans. L’église, qui craignait alors des survivances païennes venues du lointain paléolithique, a ainsi promu le lion comme roi des animaux au détriment de l’ours, a substitué des fêtes chrétiennes à celles du fauve et a même encouragé les montreurs d’ours parce qu’ils ridiculisaient la bête. L’ours cousin des hommes, père de l’homme chez les anciens Basques, se devait de descendre de son piédestal. Si nous y sommes parvenus à l’exclusion de rares peuplades sibériennes, des derniers Aïnous, et peut-être de quelques Lapons, force est de constater que cette guerre continue, sous une autre forme, mais de plus belle, relayée par les techniciens et leur épouvantable gestion. Elle s’attaque désormais aux gènes ; souvenons-nous du mot extraordinaire de François Merlet dans le Seigneur des Pyrénées : l’ours est « l’atome pyrénéen ».

Que faire devant tel constat ? Quand bien même la partie semblerait déjà perdue, décrire et dénoncer l’arraisonnement de la vie sauvage par la Technique est une première tache impérative. Combattre par la parole et la plume le contrôle de la vie sauvage avant qu’il ne devienne la norme absolue, avant qu’il ne soit réclamé par les naturalistes eux-mêmes, et non plus perçu comme hostile, nuisible à la vie sauvage mais favorable à elle. Revenir aux fondamentaux, c’est-à-dire lire les grands auteurs (mentionnons spécialement ici Robert Hainard, notre Dersou Ouzala d’Occident), recourir à nos forêts intérieures, adopter l’attitude à la fois calme et tendue de celui qui affûte. Ne surtout pas craindre d’être assimilé à je ne sais quel régime d’ayatollahs, de talibans ou de réactionnaires élitistes parce que le premier oracle venu parlera et tentera de dissiper toute critique du dogme. En est-il encore temps ? « Le doute est devenu une maladie » avertissait Philippe Muray voici treize ans déjà. Le temps n’est plus au consensus dur des radicaux mais au despotisme du consensus mou relevait-il avec raison : « Son exploit est d’être à la fois quasi invisible et partout répandu, donc sans dehors, sans alternative, sans extérieur, d’où il serait possible, sinon de prétendre l’offenser, donc l’obliger à réagir, c’est-à-dire à se montrer en révélant par la même la puissance et l’étendue de sa tyrannie. » Sachons d’abord totalement désespérer avant de se battre.

 

C’est un congélateur sans doute identique au vôtre, blanc comme neige, lisse, et pourtant bien singulier puisqu’il abrite le cadavre du patriarche des Pyrénées. Cet ours, aux atomes confisqués à sa terre natale, excite les convoitises : on ne l’empaillerait pas car il est par trop abîmé, mais on réfléchit à une reconstitution quelconque pour un vernissage festif chez l’un ou chez l’autre. Ce soir-là, grisés par le vin de Jurançon, oseront-ils s’en vanter ?

 

Oui, ils ont eu la peau de l’ours.

Stéphan Carbonnaux

Pau, 02 août - 02 septembre 2004

 

Naturaliste, auteur de Robert Hainard, le chasseur au crayon et de  Cercle rouge - voyages naturalistes de Robert Hainard dans les Pyrénées. Ed. Hesse.

Texte aussi publié dans le numéro 4 / hiver 2004-2005 de Jibrile, revue de littérature et de politique (Belgique, Liège). Mis en ligne sur le forum de Pays de l’ours - A.D.E.T. (paysdelours.com) au mois de mars 2005. Paru aussi dans Le Casseur d’os, volume 4-2,  revue du Groupe ornithologique des Pyrénées et de l’Adour (Pau), au mois de juin 2005.

 



[1] Alors que les “Pyren“, “Chocolat“, “Cannelle“, (et pourquoi pas “Darjeeling“) font recette, les appellations séculaires Lou Moussu et Pedescaous baignent dans le formol des écomusées montagnards ou servent de marque commerciale à des fromages du “pays de l’ours“. Pour se vacciner des effets de la “valorisation économique de l’ours“, l’on constatera que si la vente de tels fromages, marqués d’ailleurs d’une empreinte de la bête, a connu une courbe ascendante, la population d’ours autochtones, elle, a subi dans le même temps une terrible hémorragie.

[2] À ceci près, on le verra plus loin, qu’il a reçu un jour une volée de plombs dans la tête, et que les incursions dans son territoire n’ont cessé d’augmenter au fil des années.

[3] Si l’ours “Luz“ avait été identifié en 2001 comme un ours pyrénéen et non d’origine slovène, certains valléens ont cru le contraire jusqu’au bout.

[4] Le tir de balles en caoutchouc avait pour objectif de “réapprendre“ à cet ours à fuir l'homme, avec le souci de préserver son existence menacée par quelques excités qui voulaient lui régler son compte.

[5] Cette autorisation a été donnée le 27 mai 2003 après un avis favorable du Conseil National de la Protection de la Nature.

[6] Voilà des Jacquou le Croquant à qui il sera bien peu facile dans l’immédiat de chantonner la petite musique de l’“intérêt économique et touristique de l’ours“, à moins de leur garantir une nouvelle “procédure d’éloignement“ des ours pudiquement nommés “à problème“. La Commission syndicale de la vallée de Barèges avait d’ailleurs annoncé aux éleveurs qu’une acceptation des mesures de cohabitation avec l’ours entraînerait un refus d’occuper les estives ! Le problème, en réalité, est plus simple : il faudra bien un jour trancher au plus bas et au plus haut niveau politique si le problème est l’existence de l’ours lui-même dans les Pyrénées ou le refus stupide de certains de cohabiter avec lui.

[7] J’utilise ici les expressions de moldo-valaque ou de proto-kalmouk pour grossir le trait, car les agents affectés à l’opération savaient que l’ours à capturer était pyrénéen.

[8] Le responsable de l’équipe technique Ours brun, M. Pierre-Yves Quenette, précise d’ailleurs, tel un horloger suisse, que l’animal a été relâché 56 heures et 43 minutes après sa capture. Entretien avec Nature Midi Pyrénées le 13/05/2004, L’Épeiche du Midi, n° 12, été 2004.

[9] La Sibérie concentrationnaire est déjà une réalité pyrénéenne puisque certains éleveurs et hommes politiques ont désigné le zoo de Borce en vallée d’Aspe (« un espace plus vrai que nature » dit la publicité) comme un gîte de luxe pour les ours anormaux.

[10] Dans le roman, il s’agit de l’idéologie officielle.

[11] Éditions du mardi 27 juillet. Jean Lassalle, conseiller général, député, farouche partisan des travaux routiers de l’axe européen E7 en vallée d’Aspe (déjà prévus il y a 15 ans pour 1000 camions par jour !), président de l’Institution Patrimoniale du Haut-Béarn, est un des responsables politiques qui a vu fondre les derniers ours comme la neige au soleil. Une de ses grandes marottes est de les compter puis de les recompter.

Par Stephan Carbonnaux
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