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Histoire des idées

Jeudi 18 décembre 2003

 

La ville entre le sacré et la raison utilitaire (1/2)

par Jean-Marie LEGRAND 
  

La ville. Bachelard la définissait comme une " alvéole de temps comprimé". Le propre de la ville est en effet de permettre l'intensification des relations et le regroupement des centres de décision. De fait, tous les peuples qui ont joué un rôle dans l'histoire ont construit des villes. Spengler notait: "...toutes les grandes cultures sont des cultures citadines (...). L'histoire universelle est l'histoire des cités" ( Le déclin de l'Occident). Les villes, disait encore Spengler, sont des lieux "où se concentre le cours de l'histoire". En nécessitant la mobilisation d'une main d'oeuvre nombreuse, en s'appuyant sur des techniques variées, en étant un champ d'expérimentation pour les artistes comme pour les politiques ( ceux-ci et ceux-là sont parfois les mêmes), la construction des villes a été dès l'origine profondément dépendante de l'état des techniques et des rapports sociaux. Au point que certaines analyses ont vu dans les villes essentiellement des superstructures des forces productives.

L'hypothèse des lignes qui suivent est autre. Elle est que la conception des villes est le reflet spécifique de la communauté sur elle-même et une cristallisation des rapports entretenus par les hommes entre eux. Plus que conditionnée par les moyens techniques - qui généralement permettent des morphologies multiples, la ville témoignerait, notamment au travers de la place des dieux et du politique, de la diversité des rapports au monde.

Comme il a souvent été remarqué, les idéologies et les religions ne déterminent pas seulement une façon de voir le monde, mais aussi une façon de l'organiser. La religion - pas plus que la philosophie- n'a jamais été uniquement l'art d'interpréter le monde, mais aussi celui de le transformer. En conséquence, les conceptions qui ont présidé à la naissance de chaque cité retentissent dans le futur longtemps et ne sont pas un simple socle passif de mouvements historiques. Et quand bien même les techniques à disposition ont-elles, à l'évidence, des incidences sur les formes urbaines ce n'est jamais que la place que les hommes s'attribuent dans le monde qui détermine leur intérêt pour la technique, et la nature des techniques qu'ils développent.

L'originalité respective des civilisations réside ainsi non dans leurs réponses techniques, mais dans la façon de poser les problèmes: les conceptions en matière d'art de bâtir les villes sont tout autre chose que l'addition de recettes.

L'excellent historien de l'urbanisme Gaston Bardet disait: "L'urbanisme doit être un art de stratégie et non de maçon". L'urbanisme, mot récent créé en 1867 par un architecte espagnol, comporte en effet deux aspects. L'un est proprement technique, l'autre relève de la stratégie. Le premier aspect- la construction - est de l'ordre de ce qu'on appelle l'architecture- "art de construire des édifices". Avec le second aspect, ceux-ci se déploient dans l'espace. C'est à partir de ce moment que l'on peut parler d'urbanisme, conscient ou non. Et qu'on peut le définir comme l'art de bâtir et d'aménager les villes.

Cet art de bâtir doit répondre à des qualités d'utilisabilité. Il mobilise ainsi les techniques, fait appel aux savoirs-faire existants, et pousse à leurs développements (construction d'enceintes et de remparts pour la défense, recherche des moyens de transport les mieux adaptés  etc.).Mais l'art de bâtir ne se réduit pas à la construction d'objets utiles. L'utilisable n'est pas l'utile -ou du moins l'excède largement.

De ce fait, pas plus que l'économie politique ne peut être ramenée à la rareté du temps et des ressources, l'urbanisme ne peut être réduit au problème de la rareté de l'espace. Quand au début du siècle, José Ortega y Gasset affirme: "Trouver de la place devient le problème de tous les instants"(La révolte des masses), son propos n'a de sens que comme syndrome culturel: parce que nos sociétés sont marquées par l'intensification des échanges et une compétition forcenée. Il n'y a de problème à trouver de la place que quand il y a difficulté pour chacun à trouver sa place.

Si l'urbanisme ne se réduit ni à la gestion de la place, ni à celle de la rareté, c'est qu'avant d'être l'art d'aménager, l'urbanisme est en effet l'art d'imaginer. Aussi les éléments significatifs sont-ils la place accordée à la célébration des dieux, aux événements politiques et à la vie économique de la production et des échanges. L'évolution de la prise en compte de ces facteurs, en différents lieux et à différentes époques, nous parait pouvoir être saisie à travers trois éléments.

Le premier est l'insertion de la ville dans la nature et le paysage: comment se réalise-t-elle? quel est le rôle des enceintes, la ville est-elle close sur elle-même ou ouverte ? Le second élément est la nature des monuments existants et leur rapport à la ville, c'est-à-dire notamment l'espace public qu'ils génèrent. Le troisième est le type de plan dominant (quadrillage, radio-concentrique,...). Ce sont ces questions que l'on retrouvera le plus fréquemment au cours des analyses qui suivent.

L'acte même de fondation des villes est au carrefour du politique, de l'économique, du religieux. L'implantation d'une ville obéit en général à des critères géographiques de défendabilité. Mais la ville est aussi le lieu où vont se valoriser par l'échange les productions des campagnes. Sa situation nécessite donc de bonnes communications. Ces exigences, qui sont celles du commerce, ne se rencontrent que rarement avec celles de la défense (à quelques exceptions près, comme Constantinople). Lieu où le pouvoir se dispute, et se discute, la ville doit avoir une certaine autonomie par rapport à son environnement, c'est à dire intégrer dans une certaine mesure stockages, terrains agricoles et d'élevage.

 Enfin, les lieux du sacré doivent être protégés des violations, tout en étant ouverts à une pratique de masse, et refléter la place respective accordée  par la religion à la nature, aux dieux et aux hommes. Ainsi en Mésopotamie, c'est la ville, dont le terrain est précieux, qui est divisée en propriétés, tandis que la campagne est administrée collectivement et vouée à la divinité. Les lieux de culte  des cités sumériennes et babyloniennes sont généralement à l'intérieur de l'enceinte de la ville. Ces lieux bénéficient ainsi de la protection des remparts.

En Grèce, ils sont regroupés dans la partie de la ville qui, en cas de guerre, est censée être prise la dernière: l'Acropolis. Ce souci de protection s'explique dans la mesure où les villes antiques sont souvent des villes-Etats.
 

Les Cités grecques, des Communautés fédérales

La Grèce se distingue nettement des civilisations égyptiennes et mésopotamiennes par l'inclusion de ses villes dans le paysage naturel. Celui-ci est intégré dans la ville tout autant que, selon l'expression de Léonardo Bénévolo , la ville est " une portion de nature transformée selon un projet humain" (Histoire de la ville, Parenthèses, 1983). Dans cette caractéristique, on peut voir la marque d'une conception non dualiste des rapports de l'homme et du monde.

L'absence de césure entre la ville et son environnement est manifeste sur le plan politique. Chaque cité grecque, au périmètre irrégulier, est une petite patrie qui se définit par le territoire que le regard peut embrasser. Cette cité (polis) ne se réduit pas à l'espace urbain. C'est un concept politique- non un espace bâti. Elle est le reflet d'une conception de la citoyenneté  non obligatoirement liée à la ville. Fustel de Coulanges le notait: "Cité et ville n'étaient pas des mots synonymes chez les Anciens. La cité était l'association religieuse et politique des familles et des tribus; la ville était le lieu de réunion, le domicile, et surtout, le sanctuaire de cette association"  (cité par Roncayolo, La ville et ses territoires, Gallimard, 1990). Ainsi l'habitat peut être dispersé sans que cela n'éloigne de la participation à la citoyenneté: les citadins n'ont pas plus de droits que les ruraux. Un autre terme que polis désigne d'ailleurs l'espace central regroupant les institutions politiques: l'asti.
 
La ville grecque comporte trois espaces: privés, publics et sacrés, ce qui est théorisé par l'architecte  et philosophe Hippodamos de Milet: "J'imaginai une ville de 10.000 habitants, divisée en trois classes, l'une composée d'artisans, l'autre d'agriculteurs, la troisième de guerriers; le territoire serait également divisé  en trois parties, une consacrée aux dieux, une à la vie publique et une réservée à la propriété privée" (selon Aristote ).

La distinction entre les lieux dévolus aux fonctions marchandes et ceux destinés au politique est considérée comme essentielle: " La place publique, dit Aristote, ne sera jamais souillée de marchandises et l'entrée en sera interdite aux artisans, aux laboureurs, et à tout autre individu de cette classe (...). Loin de cette place et bien séparée d'elle, sera celle qui est destinée au marché".

Ces principes permettent différents types de composition urbaine. Plusieurs tendances différentes s'affirment ainsi au cours des siècles: plan orthogonal d'Hippodamos de Milet, avec la division de la ville en îlots (insulae) dont la taille est différente suivant les quartiers, recherche du monumental et des perspectives (Pergame ), avec un plan non orthogonal  mais dicté par le relief, développement diffus d'Athènes aux rues tortueuses et aux limites floues.

Evolutif, l'ordre qui se manifeste dans la cité antique est ainsi dû, selon Gaston Bardet, "non à un tracé  régulier, mais à la localisation précise de chaque organe là où il doit remplir sa fonction propre. (...) Par la séparation des monuments, par leur balancement, par leur présentation non dans l'axe, mais sur les angles - qui traduit le pluralisme originel existant au sein de la cité grecque- Athènes magnifie le synoecisme, autrement dit la fédération de petits groupes autonomes. Enfin, par son Acropole, elle tend à dépasser cette communauté fédérale et prépare le sommet suivant: celui de la communion médiévale "  (L'urbanisme, P.U.F, 1945 ). Françoise Choay dit des bâtisseurs grecs: "Toute l'oeuvre renvoyait à une certaine conception du monde,de la société, voire à une expérience mathématique qui élaborait ou transcrivait les concepts de symétrie, d'égalité et de réversibilité si chers au monde grec".
 

La ville romaine : Religion et Politique

Plus encore peut-être que la cité grecque, la ville romaine est bâtie en fonction de critères politiques et religieux. Les romains ont éprouvé le besoin de ritualiser la construction de leurs villes. En plus de nécessités tactiques, l'édification de murs d'enceinte était, comme le remarque Lewis Mumford, "le premier acte de la fondation".
 
Une institution comme le pomerium ( ou pomoerium ) témoignait de la même ritualisation. Celui-ci, constitué par l'espace libre aménagé autour de l'enceinte de Rome dans lequel il était interdit d'habiter et de cultiver, marquait la limite du pouvoir des consuls. "Un général victorieux, écrit Pierre Grimal, au retour de sa campagne se voit interdire de franchir la limite pomeriale aussi longtemps qu'il désire demeurer imperator, en  attendant, par exemple, que le Sénat consente à lui décerner les honneurs du triomphe. Si, même par mégarde, il posait un pied à l'intérieur du pomerium, il perdrait sa qualité et ne pourrait plus aspirer à triompher"  ( Les villes romaines, P.U.F, 1971).

Les pratiques liées au politique et au religieux sont l'objet des constructions regroupées dans le forum. Forum signifie "hors de". Il était en effet, à Rome, initialement en dehors de la ville, même s'il y fut vite englobé. Le forum est donc ce qui excède la ville et par là lui donne sens - politique et direction - dans l'espace.
Les forums impériaux construits après le forum romain marquent la direction de l'extension de la ville  (approximativement le sud-est ) . Ils étaient les lieux du religieux, avec les temples abritant les statues de divinités, les lieux de l'histoire, avec les arcs à fonction commémorative, de la politique avec les basiliques où se tiennent les assemblées publiques et se rend la justice, du débat avec les rostres (plate-formes en pierre utilisées par les orateurs). Une grande place, située devant la basilique, matérialisait l'indétermination du politique et était le centre de la vie publique et sociale (on retrouvera cet aspect dans les villes-Etats de la fin du Moyen-Age dominées par la bourgeoisie marchande).
 
La présence de boutiques autour de cette basilique peut s'interpréter comme le refus d'une coupure de la politique d'avec les réalités économiques. A beaucoup d'égards, l'organisation de l'espace suggérait une hiérarchie entre la place première du religieux (plus largement du culturel) puis du politique et enfin de l'économique. Ces principes d'organisation ont été systématisés compte tenu du rôle des villes dans le contrôle du territoire de l'Empire.

Dans le plan type des villes romaines sont conjuguées à la fois des exigences techniques de reproductibilité - le plan est conçu pour être utilisable par de simples soldats en campagne - et des intentions non pratiques, mais religieuses. C'est le cas de l'axe est-ouest (decumanus) coupant l'axe nord-sud (cardo). Pour Jean-Jacques Wunenberger, "le plan en croix représente analogiquement le carrefour des orientations cosmiques" (Le sacré, P.U.F, 1981). Tout particulièrement dans les marges occidentales de l'empire, ce plan est un instrument de romanisation, ou, si l'on en croit les propos prêtés au rebelle breton Galcacus par Tacite, d"'accoutumance à l'esclavage". Dans les territoires conquis comme à Rome, le sol de la ville est consacré aux dieux. Fontaines, sanctuaires, lieux de réunion permettent l'éclosion d'une socialité propre qui font de ces colonies, comme le dit Grimal, "une image de Rome". Tant l'implantation des bâtiments que le développement urbain obéissent ainsi à de critères plus variés - religieux et politiques- que les potentialités économiques du site.
 

La ville organique du Moyen-age

Le Moyen-Age, explique Duby, se caractérise par le choc de deux incultures, celle des romains et celle des germano-slaves. La gestion administrative centralisée des romains fait place à une multitude de petits centres avec une fonction directe de refuge. En ce sens, la ville en Occident après la chute de l'Empire romain n'est que "l'ombre de la ville romaine"  (Jean-Pierre Muret, La ville comme paysage, C.R.U., 1980). Mais celle-ci reste le modèle et ce jusqu'à la  renaissance urbaine du 13 ème siècle.

L'espace public des villes du Moyen-Age comporte généralement  une place de l'Eglise et une place du marché. Ces places sont proches l'une de l'autre, et parfois même une seule place réunit sur ses pourtours l'église, l'hôtel de ville, les maisons des marchands (en général les plus riches d'entre eux). Non seulement on ne retrouve donc pas la séparation nette dans les villes romaines entre les lieux du politique et ceux du commerce, mais le lieu du politique au Moyen-Age n'est plus institutionnalisé par le vide constitué par une place.

La ville du Moyen-Age est enserrée dans une enceinte. Celle-ci est reculée quand l'espace intérieur est entièrement saturé. Les travaux de construction des remparts sont en effet considérables et mobilisent des énergies précieuses. Les dimensions des villes, compte tenu de cette exigence de fortification ne sont pas considérables. Elles varient de la taille d'une petite ville de banlieue parisienne ( par exemple Bagnolet ) à une grande ( comme Créteil ). Les surfaces sont de 180 hectares pour Sienne et Lübeck, 400 ha pour Bologne, 440 ha pour Paris ( à l'intérieur de l'enceinte de Charles V de 137), 580 pour Milan, 600 pour Venise. Et du fait de cette nécessité d'utiliser au mieux l'espace ceinturé avant de reculer l'enceinte, les villes médiévales se caractérisent  par une densité souvent supérieure à celle d'actuelles banlieues, surtout compte tenu de l'intégration d'espaces ruraux; on compte environ  50.000 habitants à Sienne, 200.000 à Paris et à Milan ... Dans la mesure où c'est la densité qui permet la multiplicité des événements architecturaux, il ne faut pas chercher ailleurs l'origine du "charme" qui caractérise les quartiers construits durant ces époques.
 
 Arrêtons-nous un instant sur la question des défenses de la ville. Et retenons que les remparts n'en sont qu'un aspect. Car si le mur d'enceinte est une première protection contre l'ennemi extérieur, un réseau  viaire labyrinthique, irrégulier, connu seul par les défenseurs, est une autre défense. Mais par rapport à un ennemi intérieur, c'est le contraire: un réseau de voies droites, une ville bien "lisible", des rues en échiquier favorisent la répression dans le cas éventuel d'émeutes. Bien avant Haussmann, Aristote relevait la nécessité de choisir entre la défense extérieure et celle limitant la guerre civile.

Comme le note Laurent Charré, la tendance est de privilégier, du point de vue des avantages en cas de guerre extérieure, "la ville proche d'un radioconcentrisme spontané et confus", et en cas de guerre civile, "l'échiquier strict et parfait" (Formes de guerres, formes de villes, in Lumières de la ville, n° 3, 1991). Le premier modèle correspond aussi aux tendances spontanées d'un développement non contrôlé. Mais c'est en affirmant sa préférence pour l'échiquier que le pouvoir s'affirme.
 

Le réveil des villes

Au coeur de ce tissu urbain, quelques rares constructions monu-mentales: les cathédrales. La cathédrale est refuge ultime tout autant qu'elle symbolise l'optimisme du corps social. Souvent flanquée d'une école, elle exprime tant l'épanouissement de l'économie marchande que de la recherche intellectuelle. "Ce que l'art des cathédrales signifie d'abord en Europe, c'est le réveil des villes", écrit Georges Duby (L'Europe au Moyen-Age, Flammarion, 1984). A mesure que le défrichement gagne, que les liens sociaux se stabilisent, elles sont de plus en plus tendues vers le ciel, et diffusent une lumière de moins en moins tenue sous le boisseau. Elles se veulent un pont avec l'autre monde, mais qui ne soit pas - qui ne soit plus - réservé à une élite, contrairement à ce que signifie l'art cistercien, "nourri dans l'automne du monarchisme" (Duby). C'est le sens de l'apparition du gothique. Mais d'autres voies artistiques sont possibles, témoignant d'autres rapport entre le politique et la religion.

Ainsi, le château de Castel des Monte (Pouilles), construit sous Frédéric II Hohenstaufen, est résolument tourné non vers un autre monde mais vers celui "d'en bas", ici et maintenant. Octogone et Ottonien (comme l'église d'Ottmarsheim dans le sud de l'Alsace), cet édifice s'abstrait du symbolisme de la croix. D'autres exemples témoignent de la sensibilité de l'architecture aux postures du politique. "Dans la cathédrale de Bionto qu'il - Frédéric II - fit construire dans les Pouilles, la chaire surplombe un pavement de mosaïques où sont figurés Roland, Olivier, des héros français, mais dont les poètes de la Souabe ou du Frioul avaient transmis la légende. Cette chaire vient elle-même tout droit d'Aix - la- Chapelle. Le matériau, seul, a changé. A l'or s'est substitué le marbre, celui des arcs de triomphe que la Rome classique avait élevés pour ses empereurs. L'aigle est à la fois celui de Saint-Jean  l'évangéliste, celui des anciens rois de Sicile et celui de l'empire allemand. Sur le revers, l'empereur s'est fait représenter assis, dans la posture de la souveraineté; comme dans les rituels de cour, les membres de son lignage, ses conseillers sont debout auprès de lui. Aucun reflet de l'art gothique. Les masques sont ceux d'idoles romanes (souligné par nous). Y transparaît déjà le rappel d'une figuration beaucoup plus ancienne, celle des sarcophages de l'Antiquité tardive" (Duby, op. cit.).

Car l'architecture est toujours le fruit du dialogue avec les anxiétés humaines: la mort, l'amour, l'éternité, la fidélité. Le Moyen-Age a essayé d'apprivoiser la mort et peut-être y est-il un moment parvenu. Mais à la fin du Moyen-Age, au XIVème siècle, alors que la peste noire se répand durant les années 1340-1350 et fait sentir longtemps ses terribles effets, si les dérivatifs à la peur de la mort sont toujours la piété et la fête, ces deux pôles donnent lieu à des sentiments et des représentations artistiques moins sereines, et moins collectives qu'auparavant.

Individualisme : l'art se réfugie dans la décoration et les objets. "La création cesse de s'appliquer à des ouvrages communautaires. L'oeuvre d'art réduit ses dimensions. Elle devient un objet d'appropriation individuelle" (Duby). Cette poussée de l'individualisme annonce la Renaissance.
 

Les villes nouvelles de la Renaissance

Du point de vue de la morphologie des villes, le plan radio-concentrique est employé concurremment au plan orthogonal. Bastides et villeneuves, c'est-à-dire villes liées à des opérations de défrichement, ont un tracé irrégulier mais obéissant souvent à la formule de l'enveloppement du centre  (l'église)  par des cercles concentriques de rues bordées de maisons, d'autres rues partant du centre vers la périphérie (cf. Monuments Historiques n° 158, Aoùt-Septembre 1988). La logique qui domine est celle de la défense contre l'extérieur. Toutefois, les tracés orthogonaux sont de plus en plus fréquents à partir du 12ème siècle. Dans ceux-ci, les places sont considérées comme une des cases du quadrillage. De ce fait," les rues débouchent aux angles et les courants de circulation restent tangentiels aux côtés"  (Harouel, Histoire de l'urbanisme, P.U.F, 1981). La tendance est ainsi  de considérer comme souhaitable le plan orthogonal, même s'il n'est appliqué que dans certaines de ses villes nouvelles.

Durant la Renaissance se développent des conceptions qui diffèrent du Moyen-Age quant à une question importante: la place des monuments. Le monument est traité comme une "cible" (Gaston Bardet): il doit être visible dans l'axe d'une rue. D'où une nouvelle conception de la perspective. Selon celle-ci on n'accède plus aux places par des angles, mais par le milieu de chaque côté. C'est une période favorable pour l'éclosion de plans radioconcentriques, tel celui de Palma-Nuova (1593). De tels plans permettent au mieux de mettre en valeur  un monument central. Autre cas de figure: l'élaboration de synthèse entre les plans radioconcentriques et orthogonaux, la place centrale devenant par exemple un carré ou un rectangle. Ces pratiques s'épanouiront pleinement à l'âge classique (17ème et 18ème siècles).

Simultanément, c'est selon des normes strictes de proportion que les façades sont percées de fenêtres. Ces normes tendent d'ailleurs à être imposées à d'autres éléments, et à être étendues à toutes les constructions quand le pouvoir politique est en mesure de le faire. C'est ce que fait Ludovic Le  More dans la petite ville lombarde de Vivegano. Comme le note Jean-Louis Harouel: "L'unité de style constitue donc le visage architectural de l'individualisme de la Renais-sance"(op.cit.). On assiste ainsi au retour en force du programme en urbanisme  et architecture. Et ces programmes sont alimentés par d'importantes réflexions théoriques, comme celles d'Alberti, ou de Thomas More qui pousse à l'extrême la volonté de standardisation ("L'Utopie").

 Ce mouvement intervient alors qu'on a désappris à travailler à grande échelle. Les villes les plus grandes n'atteignent pas les tailles de l'Antiquité, et les grandes villes d'alors sont souvent réduites à de petites bourgades. Au début du 15èmè siècle, Rome n'a guère plus de 30.000 habitants contre près d'un million au 3ème siècle après JC. On construit relativement peu durant la Renaissance. Trois raisons à cela. La première est une constante de l'urbanisme: les périodes de réflexion ne correspondent qu'exception-nellement aux périodes de réalisation. La seconde est que les hommes de la Renaissance craignent la démesure: la ville doit être "à l'échelle" de l'homme.
 Enfin, la crainte du gigantisme des hommes de l'art rejoint une préoccupation du politique qui est la maîtrise des extensions.

 Celle-ci est une préoccupation récurrente, et difficile à solutionner pour le pouvoir politique . A Paris, la crainte perce tôt d'un gigantisme et d'un encombrement de la capitale: "Dès 1548, Henri II interdit tout nouvel accroissement de Paris" (Harouel, op. cit.). Le pouvoir royal ne parvient pas à élargir les rues malgré des mesures apparemment autoritaires comme l'ordre d'Henri II de démolir tout ce qui serait reconstruit au mépris de la législation en vigueur au moment des travaux. Ce refus de l'extension de Paris est repris par Louis XIII et Louis XV (Déclaration royale de 1724) , et la création de Versailles par Louis XIV peut s'analyser comme une volonté d'endiguer ce développement par la création d'un pôle secondaire.
 

Vers la ville bourgeoise

En corollaire à cette compression de la capitale, les faubourgs -définis comme le territoire au-delà des bornes - sont soumis à une réglementation différente de celle de la ville. Y sont prescrites des maisons basses, sans portes cochères, et uniquement sur des terrains ayant façades sur des rues existantes. En somme, le pouvoir royal entreprend de lutter contre l'urbanisation sauvage.

Au cours de l'âge classique, les principes de la Renaissance deviennent dominants: rectitude des rues principales, régularité des façades. Ces principes participent bien sûr de la volonté de l'homme de retrouver dans l'espace bâti la perfection originelle du monde créé par Dieu. Mais leur sens est aussi de donner au pouvoir les moyens d'illustrer sa grandeur. Les places royales (par exemple les places des Victoires et Vendôme à Paris) sont, note Harouel, "un moyen d'exalter la ferveur monarchique". Aussi ces espaces publics sont ils d'excellents observatoires de la place du pouvoir politique  dans la société et de l'évolution des mentalités. Naguère ornées de statues équestres et guerrières, les places deviennent le lieu de représentations significatives des Lumières. A Reims, les allégories du piédestal de la statue de Louis XV représentent "une femme dont le visage serein exprime la douceur du gouvernement et un citoyen heureux assis sur un ballot de marchandises (souligné par nous)". Ainsi, conclut Harouel, "plus on va vers le terme du 18ème siècle, plus le genre urbanistique de la place royale véhicule des abstractions antinomiques au système politique et au droit public en vigueur. Derrière la place royale s'esquisse de plus en plus la place de la nation".

C'est une métamorphose qui se produit. Sur le fond, la ville devient l'espace d'un compromis de type nouveau entre le politique et la société marchande. Dans la forme, c'est l'idée de la nécessité de penser la ville comme objet global qui est développée pendant la Révolution.
 

Les "Lumières"

Dans les réflexions développées sous la Révolution, l'irrespect pour le passé proche est manifeste, alors qu'une antiquité parfois de brocante est magnifiée . On l'observe dans le "plan des artistes". Des points de vue déjà "modernes" s'expriment comme le refus de la hiérarchisation entre les monuments, ou bien encore le rejet de la décoration. Ledoux affirme: "Pour la première fois, on verra sur la même échelle la magnificence de la guinguette et du palais". Et encore: " Tout ce qui n'est pas indispensable fatigue les yeux, nuit à la pensée et n'ajoute rien à l'ensemble". Cette recherche de la beauté excluant la décoration est très caractéristique. La beauté est censée refléter une sorte de vérité cachée des structures: ce qui est beau ne peut être qu'une émanation de ce qui est vrai.

Une chose est de constater que les idées de Boullée et Ledoux s'inscrivent dans ce mouvement, et préfigurent le mouvement "progressiste"ou "moderne", une autre en est de leur en attribuer l'origine. Pour un anti-moderne comme Bardet, les conceptions de Boullée et Ledoux sont marquées par une rupture bien antérieure à la Révolution Française. Quelle rupture? Un divorce  de la forme avec l'être. Qui est pour lui la conséquence "d'une baisse continue de la spiritualité, donc de l'art, depuis la Renaissance". Une telle position n'est pas loin de voir au terme du processus le triomphe de l'individualisme, et ce que Martin Heidegger appellera plus tard le "règne de l'on".

Ce débat essentiel excède les limites des présentes notes. Comme le note Aldo Rossi, "la contribution de la pensée des lumières à la constitution d'une théorie des faits urbains mériterait une recherche particulière. D'une part, les théoriciens du 18ème siècle cherchent à définir les principes d'architecture qui puissent être développés à partir de bases logiques, c'est-à-dire en un certain sens, sans passer par le dessin; le"traité" en lui-même apparaît ainsi comme une série de propositions découlant l'une de l'autre. D'autre part, ils conçoivent toujours l'élément simple comme une partie du système, qui est la ville; autrement dit, c'est la ville qui détermine les critères de nécessité et de réalité de l'ouvrage d'architecture. Enfin, ils distinguent la forme, étape  finale de la structure; la forme a donc sa propre persistance (classique), qui ne se réduit pas au moment logique" (L'architecture de la ville, L'équerre, 1984). Rossi montre bien, rappelant les propos de Voltaire, que les architectures du Grand Siècle ne constituaient pas une expérience reproductible: compte tenu de l'accroissement de l'échelle des villes, l'idée se développe qu'il n'est plus possible de faire de l'urbanisme sans le savoir, dans "l'indifférence" à la ville. Tout urbanisme suppose un équilibre - difficile - entre le politique et l'esthétique. Rossi remarque: les plans et les projets napoléoniens, qui représentent un des plus grands moments d'équilibre de l'histoire urbaine, seront une application de ces idées". Mais cette parenthèse est brève.
 

La révolution industrielle, l'explosion urbaine

A partir du 19ème siècle, les extensions des villes se font à un rythme historiquement sans précédent. Moins de cent ans après la Révolution, on observe l'éclipse des projets prétendant à l'harmonie, à la beauté, notions héritées de la période pré-marchande. L'urbanisme de la voluptas se rabat sur un urbanisme de voiries et d'égouts.

Cette évolution se fait par des compromis entre le pouvoir politique porteur de sa propre image de la cité et les intérêts d'une bourgeoisie qu'il ménage. C'est ce qui caractérise l'entreprise d'Haussmann dont l'oeuvre d'admini-strateur et de lotisseur est aussi politique. Dans le cadre de cette politique d'urbanisme"à poigne", comme dit Marcel Cornu, il s'agit de planifier l'enrichis-sement privé, avec la garantie de l'Etat et des financement publics. Toujours, les travaux haussmanniens, qui néces-sairement bousculent certains conforts, composent avec les exigences de la classe capitaliste et avec l'opposition libérale, défenderesse avec Jules Ferry du droit absolu de propriété ( cf. Leonardo Benevolo, Aux sources de l'urbanisme moderne, Horizons de France, 1972). L'oeuvre de Haussmann est marquée par l'idéologie bourgeoise de la fermeture et du contrôle (jardins clos et dissociés des voies de passage par exemple). Toutefois, les travaux du baron composent néanmoins aussi une oeuvre urbanistique cohérente, notamment grâce à l'influence des conceptions de Napoléon III sur l'embellissement, l'assainissement ainsi que sur l'amélioration de la situation des classes laborieuses.

 Résultat de cette contradiction: cette oeuvre inaugure un urbanisme de masse dans une ère individualiste. "Les constructeurs du XIXème siècle, note Joseph  Belmont, ont souhaité concilier deux objectifs à première vue inconciliables: édifier des immeubles très rentables et les faire ressembler aux palais des rois disparus. C'est ainsi que toutes les habitations de l'époque ont été construites en pierre de taille sur la rue et en plâtras sur la cour"  (Modernes et post-modernes, éditions du moniteur, 1987).
 

Le règne de l'Académisme

En d'autres termes, on assiste à un divorce entre l'urbanisme et l'architecture - conséquence du divorce de la forme et de l'être au sens où l'entend Bardet, et, plus encore, conséquence du souci moderne de la détermination de la vérité comme certitude (Descartes) et rectitude. Avant le XIXème siècle, urbanisme et architecture étaient en effet liés. Un programme de quatre bâtiments relevait à la fois de l'une et de l'autre. Dorénavant, on crée d'abord des voies, on impose éventuellement des façades, mais l'arrière des bâtiments donne fréquemment, même dans les "beaux quartiers", sur des cours petites, sombres, insalubres. Il y a là une imposture. Elle inspire à l'historien de l'architecture Jean-Charles Moreux les commentaires suivants: "Il n'y a plus d'architecture véritable, le lien avec le passé est brisé, la géométrie sensible de Vitruve, de Bramante, de Palladio, de Delorme, de F. Blondel, est abandonnée, oubliée, ignorée. Les architectes s'inspirent sans en saisir l'esprit  (souligné par nous) du roman, du gothique, de la Renaissance ou du XVIIème siècle français, styles qu'ils traitent sans art et mélangent avec désinvolture. C'est le règne de l'académisme".( Histoire de l'architecture, P.U.F, 1941). Dans la mesure où les interventions des artistes ne sont plus liées à la vie quotidienne, elles deviennent des pièces rapportées. Une architecture de la citation remplace celle de l'allusion...L'art s'alourdit. Car si l'allusion peut se définir comme la "combinaison du jeu et du sérieux" (Raymond Abellio ), la citation est scolaire, et elle est aussi morale. 
  

à suivre ...
 

Par Jean-Marie Legrand
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Lundi 17 octobre 2005

Ce texte a le grand mérite de remonter aux sources philosophiques et métaphysiques de la tradition techno-scientifique occidentale et d’en faire une critique, par là même il montre aussi de quelle réflexion procède la pensée écologiste et quels peuvent être ses fondements. Si les problématiques écologiques peuvent aujourd’hui apparaître dans « l’air du temps », les bases théoriques et épistémologiques ainsi que les grands concepts qui fondent la culture écologiste restent, en revanche, souvent obscurs. Tenter de « lever le voile » sur ces aspects et initier une autre manière de penser, tel est bien le projet qui anime Le Recours aux forêts et avec Pierre Bérard, nous arrivons au coeur de la question.

Les penseurs écologistes, tel Lynn White Jr., proposent de clarifier nos idées en replaçant les présupposés de la science et de la technique modernes dans une perspective de longue durée, dans une perspective, en quelque sorte, historique. Dans la vieille Europe en effet, et je pense ici à l’Antiquité, aux mondes grec et romain, la science était traditionnellement conçue comme spéculative et orientée vers l’Intellect; elle avait une consistance essentiellement aristocratique et elle était le fait d’un certain nombre de catégories sociales de haut niveau. Bref, elle était réservée à l’élite sociale. La technique, quant à elle, était au contraire, empirique, orientée vers l’action et répandue surtout dans ce qu’on pourrait appeler - sans préjugés sociaux - les couches inférieures de la société. La fusion, vraiment soudaine, de ces deux types d’activité, dans le milieu du XIXème siècle, est certainement liée, d’après Lynn White Jr. et d’autres, aux révolutions démocratiques de l’époque qui tendaient, en abaissant les frontières sociales, à associer, peut-on dire par métaphore, « la main et le cerveau » dans une même unité fonctionnelle.

La crise écologique que nous connaissons est donc le résultat, nous dit Lynn White Jr., de l’émergence d’une culture démocratique entièrement nouvelle. Et toute la question est de savoir si un monde devenu démocratique peut survivre à ses propres présupposés. Il est probable que cela n’est possible qu’à la condition de repenser l’ensemble de nos axiomes.

La tradition technique et scientifique occidentale

La crise que nous connaissons est précisément l’aboutissement de la tradition technique et scientifique occidentale. La science et la technique modernes sont, bien sûr, spécifiquement occidentales et le leadership occidental dans le domaine des techniques et dans le domaine scientifique est beaucoup plus ancien qu’on ne pourrait souvent le supposer. Il est beaucoup plus ancien, en tout cas, que ce qu’on a appelé la « Révolution scientifique » du XVIIème siècle ou a fortiori, la « Révolution industrielle » du XVIIIème.


Au plus tard vers l’an mil en effet, même dès l’époque carolingienne, l’Occident a commencé à appliquer ses connaissances en hydraulique à d’autres activités industrielles qu’à moudre le grain. A partir de la fin du XIIème, il y a, en Occident, une utilisation systématique de la puissance du vent et l’automation apparaît avec les premières horloges au début du XIVème siècle. A la fin du XVème, pour la plupart des historiens, la supériorité technologique de l’Europe est une évidence et elle explique la relative facilité avec laquelle les conquêtes vont être opérées par les portugais et tous les autres à leur suite.


La tradition scientifique occidentale commence en fait vers la fin du XIème siècle avec l’énorme mouvement de traduction en latin des oeuvres scientifiques des grecs et des arabes. Tout le corpus ou pratiquement tout le corpus scientifique des grecs a été traduit en moins de deux cents ans, entre le XIème et le XIIIème siècle. Ces travaux ont été lus et critiqués avec passion dans les universités qui naissaient au même moment de l’Italie jusqu’à la Flandre et à l’Angleterre. Et la critique fit naître des observations et des spéculations nouvelles. Ce qui d’ailleurs accentue, dans la plupart des cas, le discrédit des auteurs et des oeuvres qui faisaient auparavant autorité. A la fin du XIIIème siècle donc, l’Europe avait repris le leadership scientifique des mains flageolantes, déclinantes, de l’Islam.

Etant donné que c’est au Moyen-Age que ces mouvements technologiques et scientifiques prirent leur essor au sein de notre culture, qu’ils acquirent leur caractère propre et en vinrent à dominer le monde, il semble bien qu’on ne puisse par faire l’économie d’une étude sur la mentalité globale de cette époque médiévale si on veut comprendre ce qui, du point de vue généalogique, a amené à la révolution scientifique du XVIIème et à la révolution industrielle et technologique du XIXème siècle. Il s’agit en fait de comprendre la nature et les impacts que ces mouvements peuvent avoir aujourd’hui sur l’écologie et d’examiner les postulats fondamentaux qui caractérisent précisément l’époque médiévale.


La conception médiévale de l’homme et de la nature

Dès le IXème siècle en Occident, nous avons de nombreuses traces d’une attitude d’exploitation de la nature, dans les illustrations, par exemple, des calendriers. Dans les anciens calendriers, les mois de l’année étaient représentés par des allégories, des personnifications passives. Tandis que les nouveaux calendriers, calendriers francs notamment, qui inspirèrent tout le style du Moyen-Age, sont très différents : on y voit des hommes occupés à transformer de force le monde qui les entoure, en labourant, en récoltant, en défrichant, en tuant des cochons... Les cathédrales nous offrent à cet égard des exemples extrèmement nombreux. L’homme et la nature, en quelque sorte, sont désormais des choses distinctes. Mais c’est bien entendu l’homme qui est le maître dans ce rapport. Et toute innovation technique (elles ont été précoces, on l’a vu précédemment) semble aussi correspondre à des mécanismes de pensée plus vastes car ce que les gens font de leur milieu écologique dépend en effet de la façon dont ils perçoivent leur relation aux choses qui les entourent. Et l’écologie humaine est largement conditionnée par des croyances relatives à notre nature et à notre destinée - c’est-à-dire en fait par la religion.


Pour Lynn White Jr.1 et pour beaucoup d’autres, la victoire remportée par le christianisme sur le paganisme a constitué, de ce point de vue, la plus grande révolution mentale de notre histoire culturelle. Les chaines cullturelles de notre Occident contemporain demeurent en effet très largement tributaire de notre passé chrétien. Et même si il est devenu de bon ton d’affirmer aujourd’hui que nous vivons dans une époque « post-chrétienne », même s’il est certain que notre façon de penser et de parler a cessé d’être chrétienne, il demeure pourtant que notre langage et notre culture restent en substance identiques à ce qu’ils étaient dans le passé. Nos schémas d’activité quotidienne, par exemple, sont toujours dominés par cette croyance implicite en un progrès continu que ne connaissaient ni l’Antiquité greco-romaine, ni l’Orient ancien. Et cette croyance s’enracine bien dans la téléologie judéo-chrétienne et reste absolument inimaginable en dehors d’elle. Le fait que, dans la modernité, beaucoup d’autres qui se prétendent athées comme, par exemple, les communistes à l’époque stalinienne, y adhèrent aussi - on se souvient trop bien de l’industrialisme forcené des régimes communistes orienté vers le progrès et dans la perspective de temps messianiques à venir - confirme seulement ce qui peut également se démontrer à partir d’autres prémisses, à savoir que le marxisme, tout comme l’Islam, et tout comme la plupart des idéologies modernes, est une hérésie judéo-chrétienne. Bref, notre contexte demeure fondamentalement marqué par les axiomes du christianisme.


Le christianisme et la relation de l’homme avec son environnement


A la différence de la mythologie greco-romaine qui se distinguait très singulièrement de la plupart des autres mythologies du monde par une vision non-créationniste de l’univers, la Création, dans les mythologies sémitiques et notamment dans la Bible, est le moment inaugural du monde.


Nous savons en effet que les penseurs du vieil Occident, à l’instar d’Aristote, refusaient l’idée que le monde visible ait pu avoir un commencement. Une telle idée ne pouvait d’ailleurs pas s’inscrire dans le cadre de leur conception cyclique du temps. Le christianisme, au contraire, a hérité du judaïsme, non seulement la conception d’un temps linéaire, segmentaire, qui ne se répète pas donc, mais également un impressionnant récit de la création du monde. Et ce récit, c’est bien sûr la genèse. Et que dit la genèse ? Elle dit qu’un dieu infiniment bon et tout-puissant a créé la lumière et les ténèbres, les corps célestes, la Terre et toutes les espèces de poissons, d’oiseaux, d’animaux et de plantes, puis Adam, puis Eve, et qu’enfin, l’homme a donné un nom à tous les animaux, s’établissant ainsi lui-même comme leur maître. Puisque l’homme, comme on dit en linguistique, est « performateur », il nomme donc, en ce sens, il s’inscrit comme maître. Dieu a conçu tout cela, nous dit la Genèse, explicitement au seul bénéfice de l’homme et pour lui permettre de faire régner sa loi : il n’est rien dans le monde physique résultant de la création qui n’ait d’autre raison d’existence que de servir les fins humaines. Et si le corps de l’homme est certes façonné avec de la glaise, il n’est cependant pas une simple partie de la nature, il n’est pas banal, il n’est pas trivial : il est aussi fait à l’image de Dieu.

insi, l’anthropocentrisme s’origine dans le discours biblique, dans l’impressionant récit biblique de la création, et le christianisme, surtout sous sa forme occidentale, est la religion la plus anthropocentrique que le monde ait jamais connue. Dès le IIème siècle, les pères de l’église, aussi bien Tertullien, l’africain, que saint Irénée de Lyon, le gaulois, soulignent que Dieu, lorsqu’il a créé Adam, avait déjà en vue le Deuxième Adam, c’est-à-dire le Christ incarné. L’homme partage ainsi, dans cette théologie, la transcendance de Dieu vis-à-vis de la nature. Non seulement le christianisme, en opposition absolue à l’ancienne cosmogonie païenne comme aux religions de l’Asie (exception faite peut-être du zoroastrisme), instaure un dualisme fondamental entre l’homme et la nature, mais il insiste également sur le fait que l’exploitation de la nature par l’homme, pour satisfaire ses fins propres, résulte de la volonté de Dieu. Beaucoup y voit aujourd’hui l’origine des problèmes écologiques que nous connaissons.

Il y a donc au départ dans cette philosophie, ou plutôt dans cette théologie, ce qu’Heidegger aurait pu appeler « l’arraisonnement de la nature ». Lequel arraisonnement de la nature entre dans le plan divin. Et c’est bien dans cette brèche ouverte par le dualisme chrétien que vont s’engouffrer, après Descartes, tous les tenants de la modernité occidentale.

A niveau le plus populaire, c’est-à-dire à un autre niveau que celui du discours des élites chrétiennes, cette nouvelle vision du monde a exercé une influence révélatrice. Dans l’Antiquité, chaque arbre, chaque source, chaque filet d’eau, chaque colline avait son propre genius loci, son génie protecteur. Le monde était peuplé de dieux et il y avait co-appartenance entre la nature, les hommes et les dieux. Ces esprits étaient accessibles à l’homme, par des procédures diverses relevant de la magie ou de la séduction, tout en différant grandement de lui, comme l’atteste l’ambivalence un peu inquiétante des centaures, des faunes et des sirènes. Avant de couper un arbre, de percer une montagne ou de détourner un ruisseau - ce que les anciens ne se sont pas privés de faire, il était donc important d’apaiser le génie protecteur du lieu et de faire en sorte qu’il demeure apaisé. Le monde étant enchanté, il fallait traiter avec lui d’une certaine manière, inventer avec lui des procédures spécifiques.


En détruisant ce rapport au monde qui ne relève pas seulement de l’animisme païen, le christianisme a permis, lui, d’exploiter la nature sans vergogne et sans aucunement se soucier des « sentiments des objets naturels » et de l’esprit du monde. Le christianisme est ainsi à l’origine de la réification, de « l’objectivation » du monde et de la nature. La mort du grand « Pan » laisse la place à la technologie et en tout cas à ce mélange qui date du XIXème siècle de la science et de la technique que certains appellent aujourd’hui la « techno-science ».


On dit souvent qu’à cet animisme, l’Eglise a subsitué le culte des saints. C’est en apparence exact, mais le culte des saints est fonctionnellement très différent de l’animisme. Le saint n’habite pas les objets naturels; il peut avoir un sanctuaire particulier, mais c’est au ciel qu’il réside. En outre, un saint n’est qu’un être humain qu’on peut approcher comme tel. Ainsi, les esprits qui habitaient les objets naturels se sont évaporés. L’homme s’est vu conférer sur Terre le monopole de l’esprit et les vieilles inhibitions qui l’empêchaient d’exploiter sans prudence, la nature se sont effondrées par la Révélation, Dieu a donné à l’homme la Bible, les Saintes Ecritures bien sûr, mais Dieu a également créé la nature, celle-ci témoigne de l’intellect divin.


Et va se produire, très tôt, au Moyen-Age, la naissance de ce que l’on appelle la « théologie naturelle » dans un premier temps, à savoir l’étude religieuse de la nature en vue d’une meilleure compréhension de Dieu. C’est cette discipline qui reçoit le nom de « théologie naturelle ». Dans l’Eglise primitive, dans l’Eglise des débuts et continuellement par la suite dans l’Orient byzantin, la nature était d’abord appréhendée comme un système symbolique, comme une espèce de métaphore propre à fournir l’énergie de nombreuses paraboles. Des symboles au travers desquels, par la médiation desquels, Dieu parlait, en quelque sorte, aux hommes. Cette conception de la nature était beaucoup plus esthétique que scientifique. La science dans ce contexte ne pouvait guère s’épanouir. C’était une ambiance défavorable à une activité de type scientifique puisque la science implique que la nature soit objectivée pour avoir lieu.


Or, dès le XIIIème siècle, la théologie naturelle avait déjà pris un tour très différent, du moins dans l’Occident latin. Elle ne cherchait dès lors plus à décoder les symboles physiques grâce auxquels Dieu pouvait communiquer avec l’homme, mais s’efforçait désormais de mieux comprendre l’esprit divin en découvrant la façon dont opérait la création. Il ne s’agit donc plus de communiquer avec Dieu à travers la nature, mais de comprendre des mécanismes. Ainsi, pour prendre un exemple concrets, l’arc-en-ciel, à l’ouest de l’Europe, n’était plus un simple symbole d’espoir, que Dieu envoya pour la première fois à Noé à la fin du Déluge, mais un phénomène d’optique sur lequel quelques auteurs pouvaient publier des ouvrages étonnament complexes alors même que leur démarche intellectuelle restait essentiellement religieuse. Et du XIIIème siècle jusqu’au XVIIème, jusqu’à Leibniz et Newton, tous les chercheurs d’envergure, y compris ces deux derniers, expliquent d’ailleurs leurs motivations en termes religieux. Ce n’est qu’à la fin du XVIIIème siècle que Dieu, pour beaucoup de chercheurs, devient une hypothèse dont on peut se passer, une hypothèse inutile. Ce qui veut dire que la science occidentale moderne a bien été conçue dans le giron de la théologie chrétienne. Et l’impulsion originelle de cette science moderne est venue du dynamisme d’une dévotion religieuse mise en forme par le dogme judéo-chrétien de la création. La science moderne s’avère donc, en quelque sorte, l’extrapolation de la théologie naturelle du Moyen-Age. Il faut par conséquent renoncer à cette idée ancienne des historiens rationalistes et laïcs du XIXème qui opposaient un Moyen-Age chrétien, donc obscurantiste, à une Renaissance qui, par le biais de la redécouverte des écrits anciens et des progrès successifs, s’acheminait vers un monde de lumière (!), vers un monde éclairé, vers un monde de domination de la nature. C’est un schéma qui est complètement dépassé : on sait que la critique, la lecture attentive des textes de l’Antiquité n’a pas cessé durant la plus grande partie du Moyen-Age.


La technique moderne dans ce contexte est partiellement expliquée comme la réalisation volontariste occidentale du dogme chrétien de la transcendance de l’homme vis-à-vis de la nature et de son légitime désir de la dominer.


Pour une autre tradition religieuse...


Pour Lynn White, pour Grinevald2 aussi, la fusion science-technique, la techno-science, intervenue au XIXème siècle a conféré à l’humanité des pouvoirs qui, à en juger par la plupart des conséquences écologiques, échappent aujourd’hui à son contrôle. Et ils échappent d’autant plus à son contrôle dans notre contexte contemporain de « démonie » de l’économie, d’une réduction à l’économie de toutes les valeurs collectives et d’un triomphe de la marchandise qui assigne aux hommes une finalité unique : la production et la consommation, c’est-à-dire le développement. Bien entendu, ce développement signifie en réalité une maîtrise toujours plus grande de la terre. Dans ce processus, le christianisme porte une lourde part de responsabilité - c’est ce que disent la plupart des historiens des sciences - en ayant initié un nouveau type de relation : de l’homme souverain à une nature « muette ».

Recourir à toujours plus de science, à toujours plus de technique pour sortir des impasses écologiques d’aujourd’hui ne nous sera pas d’une grande utilité peut-être, dans cette optique, vu que précisément scicence et technique s’originent dans un passé, dans une matrice chrétienne qui, selon ce raisonnement, serait la principale « fautive » de ce à quoi nous sommes aujourd’hui confrontés. Et si les racines du problème sont largement religieuses, le remède ne doit-il pas être lui aussi, entre autres, religieux ? Contre l’anthropomorphisme qui semble être au centre justement de la problématique écologique d’aujourd’hui, ne faut-il pas envisager de changer nos paradigmes religieux ?

. Soit, vont dire certains, en repensant le christianisme, par exemple, à partir de saint François d’Assise. Saint François d’Assise, c’est, au XIIIème siècle, le chrétien qui fait le choix d’un certain ascétisme et qui parle aux oiseaux, qui parle au loup même, et qui prêche la parole de Dieu à ces êtres « inférieurs », ce qui signifie, de son point de vue, que ces êtres sont dotés de ce qu’on n’ose pas appeler ici une « âme », mais en tout cas d’un esprit qui les fait participer non seulement de la création, mais aussi du devenir humain, du devenir de la vie (au sens religieux du terme). Et, aujourd’hui, un certain nombre de théologiens écologistes proposent d’en revenir à ce courant franciscain qui a été très largement abandonné après le XIIIème siècle dans la mesure où saint François d’Assise a été, par biens des aspects, un hérétique. Et tous ceux, ou la plupart de ceux, qui l’ont suivi ont été taxés d’hérétisme - même si, par ailleurs, saint François d’Assise a été sanctifié comme l’un des grands exemples de vie chrétienne du Moyen-Age.

. Soit, aller plus loin dans le temps pour redécouvrir un autre génèse, mais qui n’est pas créationniste celle-là, c’est-à-dire les grands thèmes de la vision du monde telle qu’elle s’est exprimée chez les grecs, pour l’essentiel. Il s’agirait donc de « faire retour » à un paganisme de type panthéiste qui permet de repenser le rapport de l’homme au monde non plus en termes dualistes donc en opposition, mais en termes de co-appartenance à un univers unique. Et dans cette vision de co-appartenance, interviennent des idées, comme celle de Michel Serres3, selon lequelles des droits pourraient être affectés au non-humain qui seraient, pour ainsi dire, comparables à ceux affectés à l’humain. Ce sont là les théories de ce qu’on appelle l’écologie profonde. Arne Naess4 a, par exemple, beaucoup écrit dans ce domaine et les ligues de défense des animaux, entre autres, se sont très largement inspirées de ce type de raisonnement.


Nature, science et société dans la modernité


L’ère moderne donc, nous avait rendue la nature étrangère à la suite de l’inauguration chrétienne qui divise Dieu d’une part, sa création d’autre part, l’homme échappant d’une certaine manière à cette création en tant qu’image et incarnation de Dieu. Et la science Galiléenne et newtonienne n’a fait que creuser cet abîme entre le domaine de l’action humaine et celui des lois de la nature. Alors que le premier est régit en effet, pour les hommes du XVIIème par l’orientation de l’action selon une fin, le second ignore toute espèce de finalité. Et à l’irréversibilité du temps de l’action tendue vers le progrès - la notion de progrès n’apparaît qu’au XVIIIème, mais elle est déjà contenue religieusement dans l’idée judéo-chrétienne que l’histoire a un sens - répond, au XVIIème, la réversibilité des équations de la dynamique classique. Le jeu des correspondances entre la nature et la société, l’idée même d’un ordre cosmique dont relèverait l’organisation sociale perd alors toute pertinence. L’idée d’une correspondance entre le microcosme et macrocosme s’écroule. Nous avons là deux univers qui sont pensés non seulement de manière différente, mais aussi opposée. S’instaure finalement le partage des rôles suivant : les hommes déterminent des, la fins nature procure des moyens. La nature est désormais réduite à l’ensemble ce qui est d’une part, juridiquement appropriable (le droit de propriété progresse considérablement au XVIIème et XVIIIème siècle, il va donner lieu au libéralisme) et d’autre part, techniquement exploitable. De ce fait, la totalité - vieille idée païenne - constituée par la nature et la société devient impensable en tant que telle. Soit, on se situe à l’intérieur des limites du contrat social et la nature n’est guère qu’un moyen dépourvu d’intérêt propre. Soit, on met au jour les lois de la nature telles qu’en elle-même sans qu’il soit question de la société et de ses fins. Il y a là une radicale fiscion entre deux domaines. Or, tout ce cadre de pensée est aujourd’hui en crise. Il est en crise sans qu’aucun autre ne lui ait été, de façon claire en tout cas, substitué. En effet, le paradigme occidental moderne, le paradigme classique, a été remis en cause de l’intérieur même du travail scientifique, dès le XIXème siècle, avec la découverte des géométries non-euclidiennes par exemple et c’est le dogme, à ce moment-là, de l’espace universel, l’espace de Newton qui commence à se fissurer avant d’être totalement pulvérisé, au début du XXème, par la physique Einsteinienne. De même, le dualisme cartésien ainsi que la méthode expérimentale de Bacon ont été remis en cause, plus tardivement, par la mécanique quantique.

De la même manière, tout le travail des sciences humaines a montré quel point, dût-ce le narcissisme de l’homme occidental en souffrir, il reste pris dans son milieu (c’est le résultat de la sociologie notamment depuis le XIXème siècle). Ces éléments vont donc à l’encontre du dogme de l’autonomie du sujet sur lequel repose toute la modernité politique. Une pensée anti-humaniste, non-humaniste en tout cas, se met en place à partir de la création de la sociologie. Et d’ailleurs, d’une certaine manière, la sociologie elle-même est le fruit des réflexions des Contre-révolutionnaires du début du XXème qui interprêtaient la Révolution comme dissociation de la communauté et qui cherchaient par des biais divers - qui n’étaient bien sûr pas ceux du retour à l’Ancien Régime - à refonder le social.

La remise en cause de la conception moderne


Ces dans deux domaines principaux surtout que la conception moderne du rapport de l’homme au monde a été remise en cause : par l’écologie (scientifique) du côté des sciences de la nature et dans un autre domaine, celui de la philosophie, par la phénoménologie :

. L’écologie en effet implique une vision relationnelle de la nature : les êtres vivants ne peuvent exister que dans la mesure où ils occupent une « niche » dans un écosystème et réciproquement, l’écosystème n’existe qu’en fonction des relations entre les êtres qui le composent. Cette vision est bien sûr étrangère et opposée au paradigme occidentale moderne. Pour un philosophe écologiste comme Callicott5, la relation entre les choses est antérieure aux choses qu’elle lie. Autrement dit pour Callicott, et il est là tout à fait expressif de l’épistémologie écologique, la relation précède l’essence. Et de ce fait, nous sommes en présence d’un paradigme virtuel, qu’on pourrait appeler le paradigme écologique, dont l’émergence bouleverse non seulement la conception moderne de la nature mais ébranle jusqu’au tréfonds de cette métaphysique occidentale dont nous parlions auparavant. Cette pensée relationnelle, selon Jacques Berque6, a aussi de nombreuses affinités avec les vieilles religions orientales comme le Bouddhisme et le taoïsme qui n’ont jamais séparé l’homme de son milieu.


. Quant à la phénoménologie, elle a contesté radicalement, avec surtout Heidegger, la prétention du sujet moderne à objectiver son environnement. Pour Heidegger, comme pour Husserl, l’être humain doit être pensé dans son appartenance à la terre et celle-ci doit être pensée par rapport à l’homme dans son habitabilité. Elle ne peut être posée comme objet car elle est le sol qui fonde le sujet lui même. Il n’y pas là d’opposition, comme chez les kantiens et les modernes, entre la nature et l’individu mais au contraire quelque chose qui est au-delà même de la jonction.


Néanmoins, il ne faut pas oublier ici que l’apport essentiel de la modernité occidentale malgré tout, à savoir la découverte des lois du monde physique en tant que telles, ne peut assurément pas être « court-circuité » par les seules références à de nouveaux paradigmes ou à des présupposés de type religieux. La science a eu lieu. La technique a eu lieu. Il n’est pas possible de penser hors de cette mémoire. Ceci d’autant plus que la modernité elle-même, en tant que savoir scientifique, a secrété elle-même les moyens conceptuels de la dépasser. La modernité n’est pas seulement une erreur ou une impasse, elle est aussi, et peut-être avant tout, une étape de notre histoire qui appelle son propre dépassement. Ce dépassement, cet « au-delà » à inventer, serait peut-être l’émergence d’une conception relationnelle qui chevaucherait les dichotomies modernes, qui tendrait à relier l’univers des faits à celui des valeurs dans le sens d’une totalité, ainsi qu’on le voit chez un grand nombre de théoriciens de l’écologie comme Lovelock7.


Prenons deux exemples :

. Nous savons aujourd’hui, notamment depuis les théorèmes d’incomplétude et d’indécidabilité de Godël8, qu’on ne peut démontrer la validité d’un système de références que par référence à quelque chose qui lui est extérieur. Ce qui instraure un système d’ordre supérieur et ainsi de suite. Pour démontrer la validité d’un système donc, il faut en sortir pour prendre quelque chose de plus englobant et ainsi de suite. Les systèmes inférieurs ne sont donc pas faux, ils sont simplement d’une validité relative comme le sont d’ailleurs tous les systèmes supérieurs. Et dans cette optique, il ne peut y avoir de système final d’une validité absolue. Autrement dit, avec des raisonnements de ce type, c’en est fini du vieux paradigme de l’universalité.


. Examinons cette fois la notion de finitude écologique de la terre. Cette notion a détruit la conception classique selon laquelle l’universel commande le singulier et le général commande le particulier car on ne peut pas y réduire la relation entre le planétaire et le local. Je m’explique, l’univers systémique de l’écologie, par exemple la biosphère qui correspond au planétaire, et les biotopes qui correspondent au local sont interdépendants. Tandis que le principe de la modernité tend à sacrifier, à abolir, toute singularité locale au profit de principes universels. A cet égard, la modernité s’avère essentiellement une utopie, c’est-à-dire au sens premier du terme, une vision du sans-lieu, du non-lieu.


D’ailleurs Heidegger a très bien mis en scène dans sa philosophie cette nécessité du local. En quelque sorte, qu’il s’agisse de la démarche scientifique dans une logique la plus rationnelle ou qu’il s’agisse de la démarche d’un grand nombre de philosophes qui ont essayé de penser au-delà de la modernité, nous assistons aujourd’hui à, sinon une rencontre, du moins à des connexions, à un voisinage qui permet de repenser le monde de manière globale - je n’ose pas dire de manière totale car ce terme est bien trop souvent mal inteprété - et donc de résoudre la crise ouverte avec la naissance de l’Occident à l’époque de la fondation judéo-chrétienne et qui se clôt aujourd’hui avec la crise de l’écologie nous obligeant à repenser nos paradigmes fondateurs. Et ce qui est symptômatique à notre époque, c’est bien cette rencontre entre les scientifiques et les philosophes, entre les sciences physiques d’une part, les sciences humaines d’autre part, qui pulvérise les vieux schémas sur lesquels s’était fondé l’activisme technologique et économique de notre monde, lesquels schémas n’ont plus aujourd’hui de validité.


Peut-être donc l’heure est-elle venue de formuler, au-delà de la critique, non seulement un nouveau paradigme mais peut-être tout aussi bien, « une nouvelle espérance »....


Pierre BERARD


1- Lynn White Jr., « The Historical roots of our ecologic crisis », article paru pour la première fois dans la revue Science (10 mars 1967).

2- Jacques Grinevald, philosophe, enseignant et chercheur suisse, auteur de nombreuses études sur l’histoire du développement scientifique et technique de l’Occident dans les revues Co-évolution, Tranversale, Les cahiers de l’IUED (puf), Environmental Conservation.

Il est membre d’ECOROPA, de l’International Society for Ecological Economics et collaborateur du World Concil for the Biosphère. Il collabore occasionnellement au Recours aux forêts.

3- Ecrivain et philosophe bien connu en France qui enseigne à la Sorbonne ainsi qu’aux Etats-Unis. Elu à l’académie française en 1990. C’est notamment dans Le contrat naturel publié chez Flammarion (1992) qu’il propose d’ériger la nature en sujet de droit rompant ainsi avec l’humanisme contemporain pour lui préférer un égalitarisme biocentrique.

4- Philosophe norvégien, principal théoricien du mouvement de l’écologie profonde (Deep ecology movement) qui enseigne à l’université d’Oslo.

Outre ses nombreux ouvrages et ses multiples participations à des recueils collectifs, il a déjà collaboré à certaines publications comme The Ecologist, The Deep Ecology, Ecology and Ethics, Trumpeter, Environmental Values, etc...

5- voir en ce sens son article dans Ecologie Politique, été 1993.

6- Jacques Berque est l’auteur notamment de « Nature, culture et colonisation » in Jean-Jacques Rousseau et l’homme moderne, 1965.

7- voir ses développements sur l’hypothèse « Gaïa ».

8- voir à ce sujet l’excellent livre de Douglas Hofstadter, Godël Escher Bach, les Brins d’une Guirlande Eternelle, InterEditions, 1985. Le fil conducteur de cet ouvrage, ce sont les « boucles étranges » dans lesquelles se confondent le sujet et l’objet, l’observateur et ce qu’il observe...

Par Pierre Bérard
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Dimanche 18 décembre 2005

La ville, entre le sacré et la raison utilitaire 2/2

par Jean-Marie Legrand

 

La ville capitaliste, la raison marchande

C'est pourtant à cette même époque que la technique permet au contraire dans sa brutalité de développer une esthétique au rebours de ce mouvement et d'éviter le factice. L'utilisation de matériaux nouveaux  - à la fin du XIXème siècle, le métal et le béton armé - sert d'ailleurs, dans des domaines autres que les immeubles d'habitation, des réalisations d'une incontestable beauté. Les ouvrages d'Eiffel, ou ceux d'un Freyssinet, forcent l'admiration par leurs lignes très pures, expression d'une admirable maîtrise technique. Mais il s'agit là de réalisations architecturales isolées. La technique se développe moins comme une réponse aux besoins de construction de masse que comme manifestation - marginale - de la composante faustienne dans la révolution industrielle. Elle est souvent, non pas mise en valeur, mais dissimulée (voir les nombreux habillages en pierre). 


 Encore moins la technique est-elle le support d'un projet urbain dans la ville capitaliste - projet qui n'existe pas. Car, loin d'être le produit d'une vision esthétique et morale, "la ville idéale de l'homme d'affaire est celle que l'on peut facilement diviser en parcelles négociables" écrit Michel Ragon. "A la ville biologique médiévale se substitue la ville du profit, réglée comme un livre de compte" (L'homme et les villes, Berger-Levrault, 1985 ).
 

La réaction...

Cette ville capitaliste engendre en réaction des réalisations diverses, reflétant un idéal à la fois hygiéniste et communautaire, voire communiste: cités jardins de Robert Owen (New Larnack) ou Raymond Unwin, familistère de Godin, Grand Hornu ,...L'idée très ancienne d'une taille critique à ne pas dépasser réapparaît
aussi, taille évaluée par exemple à 30.000 habitants pour les cités - jardins d'Ebenezer Howard ( Hippodamos parlait de 10.000). Dans les premières utopies (Owen, Fourier,...), on trouve un rejet de la ville traditionnelle, au nom du rendement et de l'efficacité, qui annonce le rationalisme et le mythe de la transparence sociale qui seront le propre du mouvement moderne.

De son côté, l'architecte viennois Camillo Sitte (1843-1903) développe des propositions fondées sur l'étude de la généalogie des villes anciennes. Refusant passéisme, respect muséologique de l'ancien et culte du pittoresque - le "typique" des agences de voyages-, Camillo Sitte précise: "Notre intention n'est point de recommander l'imitation stérile des beautés dites pittoresques des anciennes villes pour les besoins actuels".

L'objectif est de retrouver la souplesse d'organisation du tissu urbain. Ses réflexions mettent au coeur de la ville le rôle des places et espaces publics, et plus généralement la composition urbaine, discipline intermédiaire entre la réflexion proprement architecturale et l'urbanisme comme stratégie de développement de l'espace urbain. Pour Sitte, au rebours des conceptions industrialistes qui mettent en avant le critère de reproductibilité, toute construction de bâtiment est oeuvre d'art. Alors que de nombreux immeubles du XIXème siècle ont été construits par des ingénieurs, Camillo Sitte défend l'idée que la part du concepteur doit rester déterminante. La défense de l'architecte comme créateur rejoint ici la critique de la ville moderne.

A ce mouvement culturaliste et relativiste peut se rattacher au début du XXème siècle la réaction anti-progressiste - qualifiée parfois d'anthropopolis - de Patrick Geddes pour qui "il(...) faut scruter la vie de la cité et de ses habitants, les liens qui les unissent aussi intensément que le biologiste scrute les rapports de l'individu et de la race en évolution....C'est en réintégrant notre ville dans un courant vital que nous découvrirons comment la faire sortir de ses maux paléotechniques" (cité par François Lapoix in Sauver la ville, ed.Sang de la terre, 1991). Dès lors, les éléments des débats essentiels du XXème siècle sont en place. Un courant culturaliste défend l'idée que la différenciation des cultures doit être préservée. Le principe de la construction de villes nouvelles n'est pas rejeté, mais celles-ci doivent se situer à côté de l'ancienne ville et non à sa place (Camillo Sitte, l'architecte allemand Stübben, ...). L'oeuvre de Lyautey au Maroc, respectueuse de l'identité de la ville musulmane peut aussi être rattachée à ce courant. Mais au total, si ce courant est fécond au XIXème siècle, peu de réalisations du XXème siècle s'inscrivent dans sa lignée.

Le courant naturaliste s'attache à l'idée que l'habitat doit consister en maisons individuelles. Il s'est développé initialement aux Etats-Unis. Au fond, ce courant refuse la ville, car à trop mettre les villes à la campagne, il n'y a plus de villes. Il reste tout juste des caricatures de villages (les "naturalistes" ont été comblés au XXème siècle par la rurbanisation d'importants espaces, c'est-à-dire  l'urbanisation diffuse qui a transformé de nombreuses  campagnes en banlieues). Ces chimères anti-urbaines étaient aussi présentes en partie chez Marx et surtout chez Engels. Elles restent tenaces. En pronostiquant récemment (Murs Murs, décembre 1988) la disparition de la distinction des villes et des campagnes, Joseph Belmont ne témoignait-il pas de leur survivance?
 Enfin, les "modernes" , ou "progressistes", s'inscrivent dans la double filiation de la ville capitaliste -"réglée comme un livre de compte" - et de ses critiques rationalistes et socialistes: c'est le "rational-socialisme".
 

Les modernes

1933. Regroupés à l'occasion des Congrès Internationaux d'Architecture Moderne (CIAM), plusieurs architectes, dont Le Corbusier, élaborent la Charte d'Athènes; on peut y lire: "Les clefs de l'urbanisme sont les quatre fonctions: habiter, travailler, se recréer, circuler. (...) Les plans détermineront la structure de chacun des secteurs attribués aux quatre fonctions-clefs et ils fixeront leurs emplacements respectifs dans l'ensemble. Les fonctions-clefs auront chacune leur autonomie". C'est l'acte officiel de naissance du mouvement moderne.
 
Le type urbain des modernes s'appuie sur l'idée de l'autonomie des quatre fonctions.En quoi consistent les principes applicables à chaque fonction?

Dans le cas de la fonction d'habitat, il s'agit d'insérer le logis dans une unité d'habitation, ensemble complet comprenant commerces, services de santé, crèches, etc. Les immeubles sont désolidarisés des rues et éloignés les uns des autres, de façon à dégager la place nécessaire à d'importants espaces verts. "Introduire le soleil est le plus impératif devoir de l'architecte".

La deuxième fonction, le travail, doit obéir au principe de la localisation linéaire près des axes de transport. Finis les cheminements incertains, place aux grandes voies autoroutières.

La fonction de recréation - ce que les marxistes appellent reconstitution de la force de travail - nécessite de nombreux espaces verts. "La ville doit être comme un immense parc", dit Le Corbusier.

Enfin, la fonction de circulation doit faire l'objet de création de voies de déplacements spécifiques, selon que la circulation concerne les piétons ( marchant à 40 km/h ) ou les véhicules ( roulant de 50 à 100 km/h ).
 La rue traditionnelle doit disparaître. Cafés et lieux de repos sont " une moisissure qui ronge  les trottoirs" (Vers une architecture, 1925). La rue cède la place à la voie ( les cafés étant au sommet des immeubles ). Encore ces voies sont-elles priées de se croiser le plus rarement possible, en fonction d'un étalon de l'ordre de la distance entre deux stations de métro, "module conditionné, précise Le Corbusier, par la vitesse des véhicules et la résistance admissible du piéton" (!). Les modernes font leurs adieux au relativisme: le point de vue vrai doit triompher. "Tous les hommes ont les mêmes besoins", affirme Le Corbusier (Vers une Architecture, 1946). Dans ces conditions, à quoi bon différencier les réponses urbanistiques. Surtout dans la mesure où, du point de vue moderne, l'urbanisme n'existe pas. Le Corbusier encore: "L'urbaniste n'est pas autre chose qu'un architecte".
Ce qui revient à dire que le tout n'est que la somme des parties.
 A la fois critique par rapport au XIXème siècle, et tributaire des mêmes fantasmes normatifs, le courant progressiste et moderne produit, dès les années 30, l'essentiel de son discours, notamment en Allemagne sous Weimar, avant même la Charte d'Athènes. Mais, et ceci est une nouvelle illustration du décalage entre théorisation et réalisation, il met plus de cinquante ans à faire craquer les cadres rigides de l'haussmannisme et à dominer la production architecturale.

Pas plus que l'expressionnisme en art, ce courant n'a un lien exclusif avec une sensibilité politique. Les rencontres des modernes avec les passions politiques sont diverses. En témoigne d'ailleurs l'itinéraire complexe du premier des "modernes", Le Corbusier, qui fut notamment membre du "Faisceau" de Georges Valois ( curieux fondateur d'un " fascisme" français, Valois mourut pourtant dans un camp de concentration hitlérien, déporté pour faits de résistance ).

Mais au-delà des parcours, quelque chose unit les modernes: la croyance en une science globale de la ville et en la capacité des techniciens de réaliser le bonheur des hommes par un type urbain unique ou presque. Ces conceptions déterminent leur architecture.

Compte tenu de la recherche maximum de la lumière, l'enchaînement entre les constructions est rompu. A ce principe de l'architecture baroque mais aussi médiévale est substitué le principe de l'autonomie de chaque bâtiment. L'espace n'est plus limité ( c'était le cas quand une place clôturait la vision comme un écrin "enfermant" un bijou ). La ville n'est plus hiérarchisée: "L'esthétique de la série - dépouillement, reproduction à l'identique- s'oppose avec violence à l'idéal hiérarchique de la tradition européenne" (François Loyer, Paris XIXème siècle, L'immeuble et la rue, Hazan, 1987 ).

Les solutions constructives des modernes sont l'application de leurs principes: le dégagement de l'espace au sol est assuré par des constructions sur piliers, l'ensoleillement par la création d'importantes baies vitrées séparées par des poteaux. L'horizontalité des fenêtres est une  conséquence de ce choix constructif. Elle s'accompagne, fidèle en cela à Ledoux, de l'absence de toute décoration "superflue" par volonté de transparence du procédé constructif, rompant sur ce point avec les conceptions architecturales dominant le XIXème siècle bourgeois.
 De même, les projets à grande échelle sont dans le droit fil des élaborations doctrinales critiquant la ville traditionnelle. Ainsi le Plan Voisin (du nom d'un constructeur d'automobiles), élaboré par Le Corbusier dès 1922, prévoyait la construction de tours de 200 mètres de haut à la place du quartier des halles à Paris .

Dès l'origine, les conceptions et projets des modernes se heurtent à des critiques de fond comme celles de Gaston Bardet: "Il transposera, écrit-il du "Corbu", le cubisme de la peinture dans l'art abstrait, dont il fera une sorte de sculpture à l'échelle des masses. Chacun connaît ses grandes mises en scène : gratte-ciel, maisons-tours ou maisons-murs dans lesquelles des hommes-modules interchangeables doivent vivre comme des phalanstériens de Fourier. Ses projets-obus sont contraires aux besoins d'une civilisation qui réclame des structures souples et non de lourdes casernes" (op. cit.).

De son côté, Françoise Choay résume ainsi la pensée des modernes: "Le scandale auquel ils veulent remédier, c'est que la ville n'est pas la contemporaine des toiles de Mondrian." Les modernes accentuent cette tendance observée dès le XIXème siècle qu'est la dissociation entre l'urbanisme et l'architecture. L'origine n'en est pas seulement leur manque d'intérêt pour la thématique de la composition urbaine. Le changement d'échelle des opérations contribue à cette évolution, ce qui était déjà le cas au XIXème siècle. Mais la dissociation se fait sur un mode nouveau par rapport au temps d'Haussmann.

Urbanisme ou architecture: tout se passe désormais comme si la force de l'un impliquait la faiblesse de l'autre. En période de récession, l'es architectes, - et les intellectuels en général - théorisent beaucoup ( la Charte d'Athènes date des années 30 ) et construisent peu. J.Belmont note: " Les architectes ont rêvé de construire des villes, mais ils ont réalisé des édifices. Ils ont souhaité bâtir des séries, mais ils ont construit des prototypes".

A l'inverse, le volume considérable de construction des années 60 s'est accompagné d'une large apathie théorique. Un lien s'établit, écrit encore J.Belmont, entre "une architecture neutre et un urbanisme fort", ou bien une architecture forte et un urbanisme neutre. "D'une façon paradoxale, les époques de crise - il faut entendre crise économique - ont privilégié une architecture monumentale dans un urbanisme domestique, alors que les époques d'expansion  ont favorisé une architecture domestique dans un urbanisme monumental" ( op. cit. ).
 
Gaston Bardet constatait que les projets des modernes n'eurent " aucun succès avant le triomphe de la technocratie de cet après-guerre". Les modernes n'imposent, en effet, leurs conceptions que tardivement, et grâce à  une conjonction entre la montée des thèses fonctionnalistes et uniformisantes, le pouvoir nouveau des technocrates ( décidés à combler le retard en équipements accumulé par les vieilles équipes politiques de la IIIème République), et les stratégies nouvelles du capital immobilier.
 
Ainsi prend forme histori-quement le "progressisme" en urbanisme. Le principe du zonage ne suffit pas seul à le caractériser. Celui-ci s'imposait partiellement afin de réduire les nuisances des activités économiques pour l'habitat et d'assurer aux agents économiques des conditions viables de production. C'est la prédominance donnée aux fonctions économiques qui est essentielle dans la définition de la modernité urbaine. Les implantations de zones d'habitat ont ainsi, dans la ville des modernes, un caractère second et induit: elles sont traitées comme un résidu. L'économie - c'est-à-dire l'intendance - est première; le peuple suivra.

Le passage à l'acte des modernes amène un certain nombre de conséquences parfois inattendues. La sociologue américaine Jane Jacobs écrit: " La plupart des urbanistes sont des hommes. Paradoxalement, leurs plans et leurs projets excluent l'homme de la vie diurne. En organisant la vie des quartiers résidentiels, ils considèrent seulement les besoins présumés des ménagères incroyablement oisives et de marmots d'âge préscolaire. En gros, ils font leurs plans pour des sociétés strictement matriarcales" ( cité par Sylvie Rimbert,  Les paysages urbains, A.Colin, 1973 ). Analysant les échecs de l'urbanisme et de la rénovation urbaine (à ne pas confondre avec la réhabilitation qui est la remise en état de l'ancien) aux Etats-Unis, Jacobs montre que l'abandon de la rue entraîne "la disparition des principaux avantages de la vie urbaine: sécurité, contacts, formation des enfants, diversité de rapports ...Elle ajoute que la stricte application du principe du zoning vide dans la journée les quartiers d'habitation: il y règne alors un sentiment d'ennui que vient renforcer la standardisation de l'architecture" (Jean-Louis Harouel, op.cit.).
Ainsi s'aperçoit-on enfin que la ville des modernes est "avant tout formelle" (Jean-Paul Lacaze).
 

Les post-modernes contre la raison économique

Cette "découverte" s'impose à partir des années 68. La modernité urbanistique est alors incluse dans la critique de l'ère productiviste et de l'arrogance de la technique. Le positionnement des immeubles en fonction du chemin de grues, c'est-à-dire selon la plus grande commodité de la construction, apparaît un exemple caricatural de cette prégnance de la technique. Quelques hommes politiques finissent par entrevoir le problème. "La terre édifiait une civilisation des relais et des symboles, écrit Paul Granet, la ville secrète la société des ersatz" (Changer la ville, Grasset et Fasquelle, 1975). "Aussi refusons-nous, poursuivait-il, toute discussion avec les comptables. Le pouvoir politique doit avoir le courage de contester ou la force d'ignorer leurs calculs. La civilisation de demain ne naîtra pas, par un merveilleux hasard, de recettes ou d'arguments techniques, mais d'un choix politique". Des propos sympathiques, mais peu suivis d'effets.

La critique de la modernité s'est imposée d'autant plus qu'elle s'est conjuguée avec un importante transformation économique. En effet, à partir du milieu de la décennie soixante-dix, le rythme de la production de logements se ralentit très nettement. Cela conduit à s'interroger inévitablement, dans le cadre d'opérations désormais petites, sur leur intégration dans l'existant. D'où l'apparition, sous le nom de post-modernes de réalisations se voulant très différentes de celles des années antérieures.

Ces constructions sont très diverses. Ainsi, certaines réalisations apparaissent de transition: le centre d'Ivry sur Seine réalisé par Jean Renaudie, les constructions d'Andrault et Parat à Evry. Belmont écrit d'elles: "Ces architectures restaient sous des formes annonçant l'ère post-moderne, des réalisations modernes. Elles donnaient l'illusion de l'enchaînement mais n'en étaient pas. Elles n'étaient qu'une multiplication de cellules que rien ne venait organiser et limiter. Il leur manquait les lois essentielles de l'enchaînement: une hiérarchie d'une part et des frontières d'autre part".

Chez d'autres, les formes de la post-modernité se définissent en réaction plus radicale contre la doctrine moderne: réhabilitation de l'enchaînement contre l'autonomie de chaque bâtiment, retour aux symboles, et donc aux décors, valorisation du monument et volonté d'insertion du bâti dans le tissu urbain - alors que les modernes estimaient n'avoir à respecter que quelques monuments ( qu'ils se réservaient le droit de déplacer éventuellement). Ces tendances s'insc-rivent dans un rejet de la prétention totalitaire de ces mêmes modernes interposant leur "couche d'abstraction entre nous et la nature" (Thierry Gaudin).

Point commun aux post-modernes, l'utilitarisme est réfuté. L'architecture recouvre la capacité de stimuler la mémoire par les symboles. Ce mouvement n'est pas sans ambiguïté. Parce que la fonction de la mémoire n'est pas que de se souvenir; elle est aussi de faire advenir. C'est le ses de l'interrogation d'Alain Charre. "Mais qu'est-ce que la mémoire, interroge-t-il, si elle ne réactive pas une autre temporalité que celle du passé? Pure nostalgie. Parce que l'art contient et convoque tous les temps, il est d'un temps vectoriel, tendu et irréversiblement toujours contemporain" (Art et urbanisme, P.U.F, 1983)
 

Post-modernité, une Hyper-modernité ?

Pour conclure: le tournant "post-moderne": une rupture par rapport à la modernité? Voire. Pour répondre, il importerait, du reste, de tenter de qualifier la modernité. Pour faire bref, je vois en elle le rêve de Mondrian qui, comme écrit Alain Charre, "extrait le silence de l'existence minimum des plans uniformes de la peinture." "L'ordre mathématique et lucide du tableau (...) annonce pour Mondrian la métropole à venir, lieu de la perception esthétique pure, capable par l'annulation du tragique de surmonter l'art lui-même".

Or, précisément, certains courants de la post-modernité en architecture reprennent ce projet d'annulation du tragique. Il n'y aurait ainsi "pas de post-moderne, mais seulement de l'hyper-moderne" (Kostas Axelos). Plusieurs éléments présents à des degrés divers chez les post-modernes plaident en faveur de cette thèse: l'imitation du passé pour mieux esquiver l'histoire et le jeu des forces, y compris architecturales. Ces éléments sont l'utilisation de formes qui peuvent n'avoir pas de rapport avec une quelconque fonction ou avec une nécessité constructive, le choix parfois délibéré du factice, l'inclusion de références historiques sous forme de parodie, l'imitation plutôt que l'inspiration d'un passé artificialisé. A certains égards, c'est l'architecture "néo-classique" de Ricardo Bofill, "post-antique" de Mario Botta, etc. Et cette dérive vers une architecture de citations peut même aboutir au pastiche du rationalisme de Le Corbusier, dans la mesure où le mouvement moderne appartient désormais à l'histoire.

Il se développe ainsi une conception au rebours d'une nécessaire distance aux formes historiquement héritées. "Reconstruire la ville à l'identique, c'est vouloir reconstituer l'histoire; faire le deuil du présent pour se réfugier dans le souvenir" (François Barré, préface à La ville comme paysage, op.cit.). Et cette conception est singulièrement régressive dans la mesure où seule la distance à l'histoire est à même de faire advenir un futur. Guillaume Faye écrit avec raison: "C'est celui qui entend aller plus loin que la Terre qui poétise, par effet de retour, sa terre" (Europe et modernité, Eurograf, 1985).

C'est dire que loin d'être homogène, la post-modernité architecturale est marquée par un éclatement dans des directions très différentes, tandis qu'on peut s'interroger sur l'existence d'une post-modernité urbanistique qui, faute de penser le politique, point de passage obligatoire dans la conception des espaces publics, se cherche encore. D'où une crise dont témoigne à sa façon Bernard Huet: "Je refuse avec la même vigueur deux idéologies, celle de grands plans d'aménagement abstrait des urbanistes et celle du fragment architectural autonome préconisé par les architectes artistes". Et encore: "Pour moi, les années 80 sont marquées par la nullité Goude (...)Plus ça brille, plus c'est transparent, et mieux on se rend compte que c'est vide et creux. Je ne peux m'empêcher de voir dans une architecture qui pratique l'académisme moderniste, le maniérisme décoratif et l'auto-citation, le reflet assez fidèle d'une certaine société française fin de siècle qui oublie trop facilement ses périphéries urbaines sinistres et ses grands ensembles maquillés à la hâte pour les rendre plus jeunes" (d'Architectures, avril 1991).
 

La Banlieue, partout...

Cette crise de l'architecture et de l'urbanisme n'est pas une absence de monumental. Contrairement à Christian de Potzamparc qui croyait pouvoir remarquer que "le monumental s'efface devant l'instrumental", nous pensons que c'est l'instrumental qui devient monumental. Ainsi l'instrumentalisation touristique est menée à une échelle inégalée jusqu'alors avec la mise en scène de sites comme le pont du Gard, le lieu de la bataille de Verdun, le château de Chambord, etc. Ainsi, le Louvre, avec l'érection de la pyramide, devient événement et est "enfin" intégré, comme disent Philippe Forget et Gilles Polycarpe, dans "le circuit spectaculaire". "Alors qu'il créait un site, un topos, il est dorénavant résorbé dans l'objet spectaculaire de la pyramide"(L'homme machinal, Syros, 1990).

Problème: "Quand le paysage devient site, non plus au sens de l'habitat de l'homme, mais au sens de la pétrification de l'objet photographique, (...) il cesse d'être exactement un paysage car le regard n'y découvre plus sa propre disponibilité" (Gérard Simon, Le paysage affaire de temps, in Le débat, n°65, 1991)

En 1972, Maurice Bardet avait tiré le bilan - provisoire - de la dégradation en cours ( La fin du paysage, Anthropos, 1972). Il décrivait une véritable dilution des identités, tant naturelles qu'urbaines, le risque d'une "banlieueisation totale" - la France devenant "le pays où la banlieue ne s'arrête pas". Ainsi naissent les territoires sans lieux.

Dans la post-face du livre de M. Bardet, Bernard Charbonneau écrivait: "La forme, c'est le fond; la laideur de la banlieue révèle à la vue comme à travers une radio le cancer qui ronge en profondeur notre société. (...) L'habitat est affaire d'habitants autant que d'architectes ou de décorateurs. Qu'ils plongent leurs racines en un pays et leur maison s'enracinera dans le paysage." De son côté, le psychiatre René Held constatait: "La privation et l'altération des paysages peuvent être pour l'homme une source d'inquiétude, sinon d'angoisse et de dépérissement". Faire renaître les paysages: le seul moyen de nous rendre à ce que Georges Bataille appelle "les libres jeux du ciel".

Jean-Marie Legrand est urbaniste et philosophe

   

Bibliographie sommaire en plus des ouvrages cités dans le corps de l'article :  

L'organisation urbaine, théories et modèles, Antoine S. Bailly, ed. C.R.U, 1975.
La fin du territoire jacobin, Jean pierre Balligand et Daniel Macquart, ed. Albin Michel, 1990.

L'urbanisme, utopies et réalités, une anthologie, Françoise Choay, Seuil, 1965.
35 ans d'urbanisation, Collectif, ed. C.R.U,1981.

A propos du phénomène urbain en Mésopotamie antique, Hosham Dawod, ed. La pensée, 1991.

Urbanisme et technique, Gabriel Dupuy, ed. centre de recherche d'urbanisme, 1978.

La ville et la civisation urbaine, Robert Joly, ed. Messidor, 1985.

La ville au Moyen-Age en Occident, Jacques Heers, ed. Arthème Fayard, 1990.

Manière de penser l'urbanisme, Le Corbusier, ed. Gonthier, 1953.

L'homme et la ville, Recherches internationales (revue), 1960.

La ville, Max Weber, ed. Aubier, 1982.

Par Jean-Marie Legrand
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Lundi 19 décembre 2005

 

 

La fin du paysage

Actualité d'un vieux livre

par Jean-Stéphane Furnon


En 1972, les éditions Anthropos publiaient un ouvrage singulier de Maurice Bardet. La fin du paysage est un gros livre non paginé, rempli de nombreuses photographies et documents, qui montraient l’importance du massacre des paysages français par les entrepreneurs publics et privés, imbibés de certitudes en un Progrès immarcescible. Le recueil qui « comme tant d’autres (...) aurait pu vanter « LE BEAU VISAGE DE LA FRANCE », est dédié « à l’Île-de-France, la Côte d’Azur assassinées, à la Corse, la Bretagne, l’Occitanie qu’on assassine, aux Landes qu’on va assassiner ». On l’aura compris, il s’agit d’un violent réquisitoire contre la folie du béton à une époque où s’y opposer rangeait les adversaires au tout-bétonnage dans la catégorie des réactionnaires les plus rétrogrades. Outre les photographies et un montage s’inspirant très largement des méthodes situationnistes, cet ouvrage comporte quatre chapitres, ou plus exactement, quatre préfaces, fulgurantes de vérité, de Bernard Charbonneau (1910 - 1996).


L’inexorable ascension d’un non-territoire dénommé « banlieue »


Dans ses textes, B. Charbonneau établit bien avant tout le monde un terrible diagnostic qui se révélera exact à partir des années 1980. Afin d’établir son diagnostic, il s’intéresse en effet au paysage : « Le paysage est le visage d’un pays : d’une société, le témoin durable de ses travaux et de ses rêves ; la variété des vues reflète celle des façons de voir et de faire. Aussi pour un même sol et un même climat y a-t-il cent paysages, uniques et par là même universels comme le sont les personnes. (...) Pour te connaître, je te regarde : tel paysage, telle société. Et celui de la France qu’on nous développe n’est plus un : c’est le terrain vague dans la banlieue. Terrain dont on dit justement qu’il est vague parce qu’il est informe, donc de nulle part ; parce qu’il n’est que chantier ou chantier à venir. Terrain vague, terrain mouvant, sol nourri où fermentent maints déchets du passé (n’était-ce quelques pièces soigneusements récupérées par les bouifs de l’antiquaille ou des Monuments Historiques). Terre violée, dépouillée de sa fourrure d’herbes et d’arbres, terrain écorché où les bulls dégueulent sur ses bords ce qu’ils ont dévoré, terre éventrée dont l’humus noir disparaît dans les entrailles rouges. Terre en travail dont les ruisseaux et les rivières écoulent les glaires et le pus. Terrain vague, ombilic d’un typhon social où gronde l’ouragan des diesels, sol d’une société mouvante qui détruit pour bâtir. »


Devant la destruction de tant de sites et de fermes qui ne valaient rien financièrement aux yeux d’ayant-droits urbanisés, mais beaucoup d’un point de vue sentimental et historique, Charbonneau s’emportait contre la prolifération de ces territoires du troisième type, ni urbains, ni rurales, hybrides des deux, et pourtant tellement différent d’eux, que le langage courant l’affuble immédiatement d’un terme incertain. « La zone  : campement pour caravanes de gitans ou camping pour caravanes de campeurs. Des baraquements : cités d’urgence pour démolisseurs-bâtisseurs, ou VVF pour vacanciers en perdition. Charabia ou rabâchage indéfini des lotissements. Et coup de poing final des tours. Banlieues paradisiaques, pétrifiées par l’ennui, banlieues infernales où hurle, pue et flamboie l’industrie. La boue sèche, le béton prend : dans la lèpre fluente durcit la sclérose en plaques des parkings, des autoroutes et des aérodromes, après le terrain vague le vide dur que foudroie le rugissement des réacteurs. Le Sahara banlieusard, dont le reg violet exhale un encens d’essence et de goudron. D’autres biques affamées, les bulls des municipalités où la raclette des retraités l’ont déboisé, n’était-ce le cèdre bleuâtre ou le prunus vuilâtre, sorti des chaînes inépuisables de Vilmorin. La tôle et le zinc brillent, les toits rouges ont pris un coup de soleil, sous un ciel que ligotent maintes ficelles tendues sur des piquets de ciment. La banlieue prolifère, les terrains vagues s’encombrent et se hérissent, n’était-ce ça et là des vides d’où surgissent le beau jour des immeubles. La banlieue, qui n’est ni ville ni campagne mais le front mouvant où elles s’isolent et se détruisent l’une l’autre, gagne sur le paysages ».


La charge est féroce contre les destructeurs de sites. Néanmoins, si les constructeurs et les autorités de la fin des Sixties détiennent dans ce charcutage, une grande part de responsabilité, celles-ci doivent être partagées avec des mentalités administratives héritières de plusieurs siècles de centralisation forcenée, car « la nouvelle colonisation de la campagne - nature serait-elle, sous certaines de ses formes, la manifestation d’un impérialisme refoulé, s’interroge Maurice Bardet ? Les anciens territoires d’outre-mer se refermant les uns après les autres à l’exploitation étrangère, nous en serions réduits à exercer notre colonialisme, non pas sur nous-mêmes, mais sur notre propre territoire. »


Le jacobinisme : un élément moteur de l’enlaidissement des paysages


Pour Charbonneau, il ne fait guère de doute que « l’école avec la gare, est la maman du pavillon premier style. Ici l’on n’est plus gothique, mais résolument moderne, c’est-à-dire rationnel, bien qu’on ne refuse pas au peuple les ornements de la culture. Le moderne, vu par Jules (Simon, Ferry, Verne, etc.), est conçu rectangulaire ou carré ; de Plougastel à Ain Sefra la logique reste toujours la logique et l’homme l’Homme, qu’elle le proclame dans les ajoncs ou dans les palmes. Un avenir rationnel s’édifie en briques standard ; d’un rouge gai mis en valeur par le chaînage de pierre, le style Richelieu était tout indiqué pour une école jacobine. » On oublie trop maintenant que les Hussards noirs de la République punissaient leurs élèves qui osaient s’exprimer en patois ou en langue régionale pendant les récréations, et célébraient les conquêtes coloniales. La Troisième République entreprenait alors simultanément une colonisation interne, contre les terroirs, et, sur d’autres continents, une colonisation externe.


Un siècle plus tard, quel bilan faire ? Par la colonisation extérieure, l’Occident a exporté aux peuples ses tares et aussi quelques-unes de ses réalisations positives tandis que la domination intérieure a éliminé ou, au moins, amoindri durablement les spécificités locales. « la chute subite de l’harmonie dans la laideur est le signe d’une crise fondamentale. La dissonance de la bâtisse et du paysage dit la rupture avec la nature, la gratuité du plan et de l’ornement, la coupure entre la pensée et la vie : de l’art et du quotidien, de l’architecture et de l’habitant, de la technique et du peuple, qu’on loge peut-être, mais qui ne crée plus spontanément son village ou sa maison. Le confort moderne dans l’horreur souligne les lacunes d’une société qui sacrifie l’essentiel de l’existence humaine à l’idée étroitement matérielle qu’elle s’en fait. La banlieue - puisqu’il faut donner un nom à l’édification du chaos - nous parle de l’accélération du temps, du rétrécissement de l’espace. Elle raconte comment les individus, les générations, les cultures, au lieu de se marier, s’ignorent et se percutent ; comment dans un monde mouvant la mode, donc le démodé, succède au style. La pollution est inhabité ou inhabitable, parce que son rythme ne laisse plus aux hommes le temps de se tailler une vie et un habit à leur mesure. Enfin le chaos des pavillons d’où émergent les premiers immeubles révèle comment l’individu bourgeois, émancipé du vieil ordre, mais incapable d’édifier le sien, est menacé d’être englouti dans un système qui ne retrouve un style qu’en niant l’individu ».


Rarement une critique du « désordre établi » parut aussi juste. Le géographe et historien Charbonneau mit en valeur les corrélations qui unissaient en arrière-plan le monde technicien régi par les valeurs de la classe bourgeoise au saccage des paysages. Pour lui, il était évident que les deux faits interagissent. Il se lançait alors dans une véhémente attaque contre la société de consommation postindustrielle ».


Une critique radicale de la société de consommation « postindustrielle »


« La société postindustrielle de certains magnats du ski et du Pédalo est en réalité celle de l’industrie totale parce qu’elle est celle de l’exploitation taylorisée des loisirs. Que de travail pour les produire ! Et qu’il faut bosser dur pour consommer en un mois tant de plastique ! » Rappelons-nous qu’au moment ou il écrivait ces mots, les Alpes commençaient à se couvrir, en certains endroits de stations hivernales de troisième génération dites « stations intégrées », comme Val Claret à Tignes, qui ne sont que l’édification en haute altitude de centres urbains sophistiqués, verrues annonciatrices de l’ « anarchitecture administrative ».


Mais au delà de cette critique, Bernard Charbonneau détectait une conséquence insoupçonnée de la Modernité : « L’ère moderne en dépit d’une consommation prodigieuse de formes met à tout coup dans le mille de la laideur. Avec une sûreté de mauvais goût étonnante, elle y arrive par les voies les plus contradictoires ; qu’elle soit réactionnaire, c’est-à-dire néo-médiévale, néo-renaissance ou néo-folklorique, ou progressiste, c’est-à-dire post-cubiste ou post-surréaliste ». Il avait compris que le monde entrait dans une spirale sans fin de production et de consommation, et que pour faire tourner un système marchand toujours plus complexe, il devient nécessaire d’innover constamment, d’initier des tendances fussent-elles contradictoires. Ainsi donc, les styles réactionnaires et progressiste servent uniquement de prétexte à l’ « ordre babélien ».


Un quart de siècle plus tard, que retenir de ce livre déconcertant par la forme, mais tellement stimulant ? Avec le recul, on ne peut être que surpris par la profonde justesse de vue de MM. Bardet et Charbonneau. Pendant que la propagande glorifiait la vie merveilleuse des habitants de ces nouveaux lotissements construits en banlieue, ils entrevoyaient les germes du futur mal des banlieues. Tandis que la gauche et la droite s’entre-déchiraient en des querelles byzantines, Charbonneau ironique demandait aux citoyens : « La pauvreté, la richesse, le quotidien, la fête, sauf quelques détails c’est pareil ; on change de classe, on ne change pas de société. Libéralisme ou dirigisme ? Une question : où aimeriez-vous le mieux vivre, à Marina Baie des Anges ou à la Grande Motte ? » Charbonneau pressentait que nous allions vivre dans des Los Angeles ou des New York en gestation. Bien entendu, les auteurs furent peu lus et moins encore écoutés, or ils avaient raison. Il serait par conséquent bien venu que La fin du paysage soit réédité.


Jean-Stéphane FURNON

Par Jean-Stéphane Furnon
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Mardi 7 février 2006

 


De la mise à nu des corps et des âmes à l'impératif de Vivre d’Abord

Kienne de Mongeot fut l’initiateur en France du Naturisme ou plus précisément de la Gymnosophie, la sagesse du corps, ce mouvement qui compta avant-guerre en Europe près de 6 millions de pratiquants (ce qui représente beaucoup plus que ce que comptent l’ensemble des partis écologistes d’aujourd’hui !). Le naturisme gymnique, fait de l’acceptation de notre nature biologique, de notre corps, la propédeutique de toute démarche écologiste. Michel Pivert, ancien ami et « disciple » de Kienné de Mongeot nous présente dans l’article suivant les fondements de la gymnosophie au travers d’une biographie consacrée à son initiateur.


« Il faudra choisir un jour entre le matérialisme économique assoiffé de jouissances vulgaires, sans idéal, et l’amour de la Vie qui réclame une Organisation Sociale simple et naturelle. Car le progrès véritable réside dans l’amélioration de la personne humaine. Pas dans les « créations » plus ou moins étonnantes, plus ou moins merveilleuses, de l’homme économique. »

Marcel Kienné de Mongeot


Dans cet espace d'éternité où la pensée naturiste se devrait d’établir ses assises, quel sens donner au temps qui passe? Et à toutes ses mornes ponctuations que sont les anniversaires, les commémorations et autres jubilés? Autrement dit, y a-t-il une façon "naturiste", pleine et novatrice, de célébrer la fuite des ans ? A ma question, vous savez que ma réponse sera oui. Et, en cela comme en toute autre chose, c'est la nature qui nous porte conseil. Le temps, certes, n'épargne jamais l'individu. Mais il lui ménage néanmoins une porte certaine vers l'infini. Par le truchement de sa semence, tant physique que psychique. A travers elle non seulement ses gènes se perpétuent, mais son esprit accède à ces régions métaphysiques où « un jour vaut mille ans et mille ans valent un jour ». Je suis donc convaincu que la moins vaine façon de marquer le 100ème anniversaire de la naissance de Kienné de Mongeot est encore d’essayer de raviver (autant que j'en suis capable), l'essence de la pensée qu'il a déployée sur les 60 premières années de ce Siècle. En espérant que, telles les graines de l'érable elle soit emportée là où elle aura quelque chance de trouver des points de germination et d'où son génie pourra de nouveau s'élancer, s'épanouir et se propager. Et elle en vaut la peine. Je suis en effet fermement convaincu qu'elle est de celles dont nous allons avoir l’extrême besoin pour éclairer la route des dures années qui viennent. Vous ne serez donc pas étonné que j'emploie, pour en parler, indifféremment le temps présent et le futur antérieur !

Retour sur mémoire

Donc, qui est Kienné de Mongeot? Le culte des ancêtres n'étant pas le fort du mouvement naturiste français (voir notre encadré), il y a peu de chance que ce nom évoque plus, dans votre esprit, cher lecteur, que la vague réminiscence d'un lointain précurseur du nudisme. Et encore, nous savons gré de ce « bagage » historique minimum, tant la mémoire est un lieu déserté chez nous.

Oui, c’est non pas l'un des, mais le père de cette liberté qui vous paraît aujourd'hui toute simple et toute naturelle de pouvoir aller nu sous le grand Soleil de vos vacances. Ce n'est pas négligeable quand on sait qu'elle profite bon an mal an à quelques 2 millions de Français et qu'elle permet d’accueillir chez nous près de 5 millions d'européens, tous porteurs de sonnantes et trébuchantes devises... Liberté fragile si vous tenez compte qu'elle n'est encore le privilège que d'une infime parcelle de l'Humanité contemporaine.


Non, personne ne conteste sérieusement à De Mongeot d'avoir été le géniteur et aussi, très largement, le père nourricier du mouvement gymnique en France. Mais c'est toujours du bout des lèvres! Comme si une honte s'attachait à cette filiation... Nous allons voir les raisons de cette gêne. Et quand je dis "en France", je donne la mesure du combat qu'il a dû mener pour greffer sur notre Culture imbue de scientisme et de progressisme un rameau aussi hérétique! Car, si notre cher vieux Pays est peut-être, comme on se plaît à le dire, la patrie des Lumières, il est aussi celle du clair-obscur, pour ne pas dire de l'obscurantisme le plus opaque en matière de moeurs et de comportements. Et l'on en a la preuve chaque jour. C'est donc bien parce qu'elle est le pays de Descartes, de Voltaire, de Saint-Simon (pas celui des Mémoires, l'autre), d'Auguste Comte et... du Père Dupanloup, que la France fait figure de "terre de mission" pour tout ce qui a un rapport quelconque avec la Nature, avec le Corps, et surtout - horreur des horreurs - avec l'Eros! Il suffit pour s'en convaincre de voir avec quelle virulence se mobilisent les défenses immunitaires nationales contre la pensée écologiste.


Il se trouve qu'étant jeune militant naturiste, j'ai eu le privilège d'écouter le vieux guerrier me conter ses batailles et me décompter ses blessures de guerre. C'est donc en connaissance de cause que puis affirmer ici que sa vie aura été tout entière placée sous le signe du combat et de l'audace. Mais du combat de l'esprit et de l'audace du coeur. Pacifiste donc, par nature. Ce qui ne surprendra pas pour un natif du Verseau et un descendant, en ligne directe, de Jeanne d'Arc.

Une pensée en action

Le maître-mot pour ce brasseur d'idées aura, paradoxalement, été celui de "réalisation". Il ne concevait pas qu'une pensée, dès lors qu'on la vit sincèrement et intensément au tréfonds de son âme, ne génère pas l'énergie nécessaire à sa concrétisation et sa propagation. A cet égard, son existence est exemplaire de cette exigence militante. Ne vous attendez donc pas à ce que ses oeuvres complètes occupent des mètres linéaires dans les bibliothèques. Pourtant, il ne cessa pas d'écrire pendant près de 60 ans! Mais plus à la manière d'un correspondant de guerre, toujours sous le feu en première ligne des combats, qu'en philosophe tranquille.


Editorialiste dans l’âme, c'est au coup par coup qu'il développera sa vision existentielle, trouvant dans l'actualité la matière première la plus propre à lui donner forme et corps et, surtout, à l'enraciner dans le vécu des femmes et des hommes du temps présent. Il s'engagera donc totalement dans la voie la plus périlleuse qui soit : à la fois poser les bases d'une nouvelle éthique et créer simultanément les conditions matérielles de sa diffusion et de son expérimentation. Un épisode méconnu de sa vie illustre ce trait : abasourdi par le carnage imbécile de la Grande Guerre, il ne réfugiera son mal-être ni dans le mutisme amnésiant des politiciens, ni dans l’héroïsme hagard des Anciens Combattants, ni même dans le ressassement justificateur (« La Guerre du Droit! ») ou élégiaque des littérateurs (Dorgelès, Maria-Remarque)... Il fondera une revue pacifiste militante au titre sans ambages : VOULOIR! - Paix, Travail, Santé". Ainsi commença sa longue croisade contre la bêtise au front de taureau.


Son second « chemin de Damas » - moins dramatique, heureusement - prendra l'occasion d'un procès intenté au chorégraphe Malkowsky pour avoir osé danser nu sur la scène du Théâtre des Champs Elysées. Non content de prendre vigoureusement sa défense dans Vouloir!, il décidera aussitôt de créer un second magazine pour courir au secours de ce nouvel espace de liberté, perçu par lui comme fondamental, et menacé d'étouffement à peine né. Ce sera le légendaire VIVRE D'ABORD! (1926-1962). Né d'un coup de coeur, hors de tout calcul - notamment mercantile -, cette revue prestigieuse sera récompensée par une longévité inégalée.


A peine ce levain provocateur jeté dans la pâte intellectuelle de ces années de passion, il crée coup sur coup le premier club de France destiné à rassembler ceux et celles qui éprouvent la même exigence de sincérité vis-à-vis de la Vie ainsi que le premier centre gymnique où 36 ans durant sera « expérimentée »- c'est son mot -, testée, psychanalysée, la révolution du vivre-nu. Et ce sera cette fois le mythique Sparta-Club, ainsi dénommé en hommage à la simplicité de moeurs des Lacédémoniens. Voilà comment, d'indignations positivées en intégrations constructives, il édifiera, pierre par pierre, un univers philosophico-existentiel radicalement original et tellement englobant qu’il ne pouvait qu'appeler une synthèse sociétale de plus grande ampleur et un engagement encore plus total. En 1932, convaincu que le Politique est fondamentalement noble quand il a pour fin de créer les meilleures conditions collectives à l'épanouissement et au bonheur de l'individu, il passera outre sa répugnance viscérale pour la politique, qui en est la perversion, et lancera le « Mouvement Social Vivre ». Il fédérait ainsi, dans une perspective d'alternative - tout comme le mouvement des Verts dans les années 80 - les diverses sections des Organisations sociales et autres Sociétés Gymnosophiques qu'il avait constituées sur tout le territoire national1 Il participa activement à la campagne électorale du sénateur Justin Godard, animateur du Parti de la Santé Publique. Et bien qu'elle ne se soit pas conclut par sa propre élection, elle accoucha néanmoins du premier Ministère de la Santé en France. Ce qui n'est pas rien! Raisonnablement, on peut dire qu'au milieu des années 30, grâce à l'action de De Mongeot allié au docteur Durville, le triomphe des idées naturistes était à portée de main. Gardons toujours présent à l'esprit que deux écoles publiques furent crées dans la Région Parisienne selon les principes et les enseignements naturistes. Il fallut la crise économique et politique que l'on sait, puis le cataclysme de la Seconde Guerre Mondiale, pour couper net l'élan du Mouvement gymno-naturiste fort mal vu des milieux traditionalistes et de la vielle Droite qui s’installèrent aux commandes du pays après le Front Populaire.


Il ne faut donc pas commettre l'erreur de penser qu'en raison du dénigrement public dont il fit constamment l'objet de la part de ces milieux réactionnaires, Kienné de Mongeot n'aurait été considéré que comme un illuminé marginal et solitaire, une sorte de Ferdinand Lop ou d'Aguigui Mouna folklorique. Son comité de soutien compte les plus brillants esprits de l'époque: médecins d'avant garde, universitaires iconoclastes, hommes et femmes de lettres, artistes, journalistes de renom... De nombreux hommes politiques, tel Pierre Mendès-France, l'assureront de leur soutien moral. Et les innombrables procès qu’il eut à soutenir, souvent avec un retentissant succès, lui valurent une notoriété proprement inimaginable aujourd'hui.


Après 1945, même si les « reconstructeurs » puisèrent à pleines mains dans le vivier du Naturisme Politique, ils n'allèrent pas, loin s'en faut, jusqu'à en faire la pierre angulaire de leur entreprise. Ce qui ôtait toute cohésion aux éléments qu'ils lui empruntèrent sur le triple plan social, éthique et culturel.. La nudité restait, pour l'opinion publique et la plupart des cénacles dirigeants, une folie douce inassimilable et qui retirait, tout « sérieux » au projet naturiste de Société. De Mongeot sera donc relégué au rayon des curiosités mondaines, quelque part entre Boris Vian, Lanza del Vasto et Raymond Duncan! D’autant qu'une presse imbécile continua à lui enfoncer sur la tête sa tiare dérisoire de "Pape des Nudistes" Ce qui a de quoi, convenez-en, occire toute prétention à la respectabilité et casser le mieux trempé des caractères. La fureur de De Mongeot contre les « crétins et les salauds » qui feignirent tout au long des années 50-60 de ne voir dans cette nudité que fantaisie salace, ne trouva d'apaisement qu'avec l’avènement d'une nouvelle génération qui redécouvrira avec enthousiasme dans l'indestructible Vivre d'Abord! l'immense portée sociétale de sa pensée et la mine de bonheur, de joie de vivre, qu'il avait creusée à ciel ouvert.


Pressé de reprendre le flambeau par quelques uns de ces jeunes dont je suis fier d'avoir d'avoir fait partie, le vieux baroudeur réactivera sa verve polémiste à partir de 1966 avec parfois une pointe d'amertume bien compréhensible ; il rejoindra l'équipe « d' agitateurs de méninges » de la Revue Naturiste Internationale, animée entre autres par Jean Albert Foex, Robert Frédérick, le Pr Herscovici, Robert Courtine, Alain Bombard et d'autres encore, tel votre obscur serviteur! Ce n'est qu'au seuil des années 70 qu'il rendra son dernier souffle épistolaire. Les titres des trois dernières « copies » qu'il nous remit en disent long sur son inébranlable pugnacité: « Le progrès contre la nature » (Décembre 69), « J'accuse » (Janvier 70) et « Sus à la bêtise humaine » (Février 70).

Une pensée pour le présent de tous les temps

Mais en quoi consiste donc la pensée de De Mongeot pour qu'une poignée d'obstinés se remuent tant pour la faire redécouvrir aux "nouveaux naturistes" ?

Pour être actuel et compris en raccourci, j'emploierai un mot très New Age pour qualifier ce qui la rend si importante à mes yeux : son caractère holiste. Elle intègre en effet de façon naturelle et harmonieuse toutes les dimensions du phénomène humain. Elle tisse entre elles un subtil réseau de connexions qui s'avèrent évidentes une fois énoncées. L'oeuvre du « Docteur » De Mongeot peut s'analyser comme un diagnostic au scanner des dissonances multiples qui affectent le complexe psychophysiologique et socio-environnemental constitué par l'être humain. Et cela investit autant ses relations avec son corps qu'avec la nature, ou encore avec ses semblables, avec ses fantasmes, avec son Moi profond. Et pour chacune d'elles, De Mongeot prescrit une "thérapie" où la "Sainte Nudité" occupe la place centrale du jeûne et des dépuratifs dans les médecines orientales et holistiques, je prends soin de le préciser, le holisme est une notion aux antipodes de tout totalitarisme. Car bien que « globale » et profondément « écologiste », la pensée de De Mongeot ne véhicule aucun dogme. Elle n'impose aucun carcan salvateur. Elle dit simplement: « Laissez venir la nature! Laissez-la monter jusqu'à votre conscience, sans la déformer, sans la nier, sans la vouloir autre. La Nature, qui porte votre vie de l'extérieur comme de l'intérieur et qui tend au Bonheur et à la plénitude en dépit des apparences ». Pénétrante, iconoclaste, sans tabous, optimiste, inclassable, elle ferait le désespoir des étiqueteurs patentés pour qui n’existent que les catégories de pensée reconnues par l'Université et ses multiples officines de censure.


Lui, sa pensée, il l'appelle « Gymnosophie ! » La Sagesse Nue ! Prenant cette "nudité" philosophique comme une torche au milieu de la nuit de la conscience, il la pointe sur tout ce que l'actualité fait tomber sous son regard vigilant et passionné. Il dépouille toute chose de ses apparences, de ses hontes de ses camouflages, de ses non-dits, de ses hypocrisies accumulées, et il la restitue nue, dans la pleine lumière de sa réalité. Alors, de proche en proche, le miracle de la Vérité s'accomplit : tout devient simple, dé-fantasmé, décomplexé, dé-angoissé. Les "choses de la vie" sortent héberluées des mirages douloureux, des labyrinthes de contradictions où notre mental les retient et elles retrouvent leur juste place dans la symphonie du Monde. Et nous y reprenons alors , en toute liberté, notre partition de soliste, enfin accordée ! C'est tout simplement cela l'essence du Naturisme. Et c'est en cela qu'il rejoint triomphalement le grand fleuve de la Sagesse universelle, telle que l'expriment et la véhiculent toujours les grandes traditions de la Culture et de la Spiritualité humaines aux quatre coins de la planète. Mais attention aux simplifications bêtasses ! Cette nudité n'est pas seulement celle du "slip tombé" ! Si cette dernière est nécessaire, sinon tout reste enclos dans la bulle intellectuelle, elle n'est pas suffisante. Loin s'en faut. La nudité qu'a en vue De Mongeot, comme moi-même à sa suite, le gumnos des Grecs, c'est l'être-en-soi. Ce qui implique avant toute autre démarche premièrement l'acceptation - ne pas nier!- puis la libre soumission - dire "oui" -, et à l'arrivée, l'adhésion joyeuse à la vérité de la vie, telle qu'elle sort jour après jour du droit fil de l’évolution ou, si l'on est déiste, des mains du Créateur. « Sa négation, dit De Mongeot, fait de nous des inquiets, des obsédés, des insatisfaits, en un mot: des refoulés. Et si ce n'était que cela ! En fin de compte : des malades qui, non contents de se gâcher l'existence et celle de nos prochains - qui nous le rendent d'ailleurs bien !-, gangrènent le corps social tout entier et font vaciller la Planète ». En toute logique, la Gymnosophie appelle à s'affranchir de tous les préjugés et de toutes les complexifications - ses deux bêtes noires!- que la soi-disant Civilisation amoncelle diaboliquement sur le chemin du Bonheur. On ne sera donc pas surpris que De Mongeot milite pour la "divine simplicité" avec une fraîcheur qui n'est pas sans rappeler Thoreau, Gandhi ou encore le Saint-Francois des Fioretti, cet autre apôtre de la Vérité-toute-nue. On ne s'étonnera pas non plus qu'un tel cheminement l'ait amené à croiser la voie de la Tolérance. Mais ici encore, attention aux quiproquos. L'originalité de ses vues le place derechef en marge des autres courants de pensée, notamment maçonnique. On ne trouvera nulle trace de béni-ouiouisme niveleur dans cette tolérance-là. S'accepter, accepter l'autre, accepter la nature, c'est d'abord faire taire sincèrement au fond de soi et non refouler les sujets de discorde. Et certainement pas pour en rester là, comme si l’on avait atteint le sommet de toute Sagesse! Chez De Mongeot, la tolérance est active. Elle est un outil pour « dégager le terrain », pour nous alléger, nous rendre disponibles d'esprit afin de s'engager et inciter les autres à s'engager également par notre exemple, dans le processus de connaissance - « Connais-toi toi-même! » - de maîtrise et de bonification - « Soyez parfaits comme le père est parfait! » -, qui seul fait de nous des êtres réellement accomplis, sereins, paisibles, fraternels, heureux, en bonne santé et beaux.


Sur ce terrain de la Beauté qui lui valut paradoxalement tant de mépris, De Mongeot campe sur une position encore une fois très originale, à la fois stimulante et pédagogique. Il fait de la Beauté, c'est à dire de l'harmonie manifestée, la marque de tout accomplissement « architectonique ». Avec la Santé et la Nudité, elle forme un troisième point d'ancrage capital de la Gymnosophie: « Le vêtement dissimule nos difformités, nos faiblesses, nos signes extérieurs de mauvaise santé, de dysharmonie vitale, tant aux autres qu’à nous mêmes. Ce qui amoindrit en nous le désir nécessaire d’y remédier ». Tout De Mongeot est, vous l'avez compris, dans ce « nécessaire d'y remédier ». Pas question de se résigner à nos débilités, qu'elles soient physiques ou mentales! Quels soins n'apporte-t-on pas en effet à notre visage et à nos mains, ces parties dévoilées par nécessité de notre anatomie ( sauf chez les islamistes, et encore : pour la femme seulement!)

Dernier pan incontournable de l'édifice : l'Eros.

Ce serait faire injure à la logique de sa pensée que de taire - et pourquoi donc ? - ce qui est sans aucun doute la cause de ce que les instances naturistes officielles d'aujourd'hui battent plutôt froid la statue du Commandeur De Mongeot...


Ses investigations sagaces dans les arrière-cours de la motivation « nudiste » ont de quoi décoiffer tous ceux qui ont érigé en article de foi canonique l'assertion péremptoire que « nudité et sexualité n'avaient rien, mais vraiment rien à voir ensemble. ». « Allons donc ! » tonne De Mongeot qui traque notre fascination/répulsion vis-a-vis du nu dans toutes ses manifestations, « naturistes », certes, mais aussi libidinales, érotiques, voire pornographiques!

En 1971 encore, à l'occasion d'un hommage à deux compagnons de route disparus, Léo Poldès (animateur du Club du Faubourg, le Jean-Marie Cavada d'avant-guerre et Louis-Charles Royer, écrivain et journaliste)- car il était fidèle, lui !-, il s'insurge contre l'évangélisme bêlant des officiels du Mouvement naturiste : « 50 ans d'expérience quotidienne de la nudité me font dire que dissocier la pratique du nu, hommes, femmes, enfants réunis en plein air, d'une réforme profonde de l’éthique sexuelle, c'est tout simplement faire preuve d'une ignorance crasse, d'un manque total d'expérience, d'inconscience ou d'hypocrisie! ». Et son autre vieux complice, Charles-Auguste Bontemps, d'abonder : « Présenter la nudité en commun comme une manière de castration psychologique est proprement aberrant ». C’est pourtant le discours dominant de ceux qui ont monopolisé la représentativité du Naturisme en France. Mais qui veut faire l'ange fait la bête! Alors un obsédé, De Mongeot? J'affirme qu'il fut sur cette question capitale tout simplement vrai, humble, honnête : humain en un mot. Qui niera, avec des arguments dignes d'écoute, qu' Eros est bien le flux créateur de toute manifestation de Vie sur cette Planète? Et même, sans doute, de l’univers tout entier, si l'on en croit Platon autant que les Veda ou de nos jours les physiciens de l’extrême! La libido est comme la fleur parfumée qui éclôt et s'épanouit au coeur de toute âme comme de toute chair. Et le sexe, point axial de toute cette énergie en nous, est le lieu merveilleux de l’amour incarné, de la fusion fécondante des êtres comme de la jubilation radieuse des corps heureux! Celui que les coteries « pudolâtres et nudophobes » - comme il les appelait - ceignirent du titre infamant de « Prince des pornographes », ne craignit pas d'associer activement le Mouvement naturiste - suivi en cela par les autres Pères fondateurs comme le Docteur Durville - aux travaux et aux actions militantes de la "Ligue mondiale pour la réforme sexuelle" du Pr. Magnus Hirschfeld qui oeuvrait pour l'édification d'une éthique réellement libératrice sur la base des recherches d'autorités comme Havelock Ellis, Auguste Forel, Norman Hair ou encore Pierre Vachet. N'ira-t-il pas jusqu'à lancer à la face rubiconde des « naturistes » plus adeptes du Pastis que du Tantra : « Il est encore plus anti-naturel de boire un - même pas deux ! - verre d’alcool que de se livrer aux jeux de l’amour! Même avec excès! » En effet, en gymnosophie, l'excès de Vie n'est jamais néfaste! Son testament spirituel auquel il porta la dernière touche trois ans avant sa disparition, portait d'ailleurs comme titre : La Révolte des Sexes. On en ignorera sans doute à jamais la teneur puisqu'il s'est mystérieusement volatilisé depuis lors (voir encadré ci-après)

Visionnaire de nos apocalypses et de nos espérances

S’il fallait résumer la richesse des analyses prophétiques de De Mongeot quant au destin tragique que la société productiviste réserve à notre belle Terre et aux générations futures, un livre n'y suffirait pas. L’acuité de sa réflexion dans ce domaine comme dans les autres me fait dire qu'il mérite, en toute équité, de figurer au Panthéon de la pensée écologiste, au même titre qu'un Edouard Bonnefous, Robert Hainard, Edouard Goldsmith, René Dumont ou Jacques-Yves Cousteau. Je vous livre, pour vous en convaincre, quelques extraits pris au hasard des milliers de pages lancées par lui sur ce thème, durant 50 ans, au plus fort de la Mer des sarcasmes :


« En réalité, nous sommes les esclaves inconscients et douloureux de l'orientation du progrès et de la civilisation matérialiste de l'Occident, qui ne sait nous offrir qu'un seul vain et stupide espoir : celui que la Bombe atomique pacifiera le Monde par la peur. La peur, ce sentiment dégradant et avilissant ! » (1938).


« Jour après jour, nous détruisons tous les éléments indispensables à la vie. Sans autre but que de faire progresser la matière inerte à laquelle nous donnons une vie artificielle qui brime la nôtre. » (1966)


«  Les lois de la Nature sont immuables et éternelles. Elles ont toutes une fin juste et déterminée. Elles peuvent s'opposer à nos ambitions, à nos fantasmes, mais elles sont toujours en harmonie avec la Sagesse du Monde. Tôt ou tard, il faut bien avoir l'humilité d'en convenir. » (1969)


« Notre civilisation guérit d'une main et tue de l'autre! » (1970)


« Je préfère de loin la barbarie primitive que nos instincts animaux finissent toujours par modérer, à la barbarie scientifique, bien plus cruel et toujours sans autre frein que le désastre. » (1970)


Et il ne répugne pas, lui le rebelle, à se dire proche de la sensibilité de l'ex-bagnard Henri Charrière ( tout en déplorant avec humour que l'absence d'un titre aussi « excitant » lui vaille une notoriété infiniment moindre! ) : « Papillon » a raison! L'extrême confort tue l'âme! Mais c'est tout l'artificiel mode de vie moderne qui tue l'âme! En nous éloignant de la nature qui est notre élément de Vie". A travers De Mongeot, c'est la Jeunesse éternelle qui parle, comme le dit avec toute sa poésie Khalil Gibran, à notre vieillesse. Car nous sommes vieux de tous nos renoncements à la vraie vie, voulus, acceptés ou subis. Dans son ultime article éditorialiste (février 1970), il apostrophe par delà le temps, ses enfants naturels : les naturistes: « Votre devoir est de vous élever sans cesse et sans répit contre tous les faux progrès qui ruinent la Nature, vous privant ainsi, vous et vos enfants, des éléments indispensables non seulement à votre santé, mais aussi à votre vie. Ne vous laissez pas leurrer par les mirages de la civilisation industrielle, mécanisée et dé-spiritualisée ! Elle est abominable! Elle vous tient en esclavage, vous robotise corps et âme et prépare vos enfants à une existence de termites! Elle ne peut prétendre à aucune circonstance atténuante. La « dernière » guerre et celles à venir dont elle est la cause, la condamnent sans appel. Il faut être gymnosophe, c'est à dire un homme nu, un homme réel qui reconnaît sa nature et qui, dans toutes ses actions, veut y trouver le sens vrai, juste, qui le mettra en résonance harmonieuse avec tout l’univers et avec ses semblables. Elevez-vous audacieusement, courageusement contre le mercantilisme qui avilit non seulement la nature, mais la nature humaine, dans sa chair, dans son sang. Et même dans son esprit. Fustigez l'hypocrisie, les préjugés, et toutes les laideurs, physiques et morales, comme je l'ai fait toute ma vie. Notre mouvement était nécessaire avant la Guerre. Il est indispensable aujourd'hui. Et c'est moi qui vous le dit, qui n'a jamais su que chanter la Santé, la Beauté et l’Amour! ».


Tel était l'homme qui vous permet, cher lecteur, chère lectrice, de vous préparer à partir prochainement vous ressourcer dans l'un ou l'autre de la centaine de centre de villégiature naturiste, que compte aujourd'hui, 70 ans après le début de l'aventure gymnique, notre beau pays de France. Voilà l'homme qui vous invite aussi à dépasser cet intermède revivifiant pour entreprendre de réformer de fonds en comble votre vie, transmuter votre esprit et renouer avec votre être véritable.


Cet homme injustement relégué, dont le Pr. Herscovici (vice président de l'Académie des Sciences Humaines) dit pourtant : « De Mongeot est un de ces éclaireurs de l'humanité dont l'oeuvre n'est qu'un ardent combat contre l'hypocrisie, l'injustice, l'intolérance, la misère et tout ce qui entrave l'épanouissement de la vie humaine, à seule fin de faire découvrir à tous que le monde n'est qu'une confuse aspiration vers la Beauté, la Liberté et la Bonté. » (Revue Naturiste Internationale, avril 1966.)


Michel PIVERT

 


 

 



 




Marcel kienné de MONGEOT (1897-1977) : une biographie



par Michel PIVERT



Marcel Kienné De Mongeot est né le 19 février 1897 à RETHEL (Ardennes), aux confins de deux cultures. Pour conjurer la malédiction familiale d'une prédisposition à la tuberculose, sa mère l'éleva selon les préceptes de la médecine hygiéniste naissante : plein air, nature, sport, alimentation saine et équilibrée. Il en résulta un grand jeune homme vigoureux qui fut l'élève assidu du Collège d'athlètes de REIMS, dirigé par le fameux George Hébert, initiateur de la méthode de gymnastique naturelle qui porte son nom : l'Hébertisme. Des études littéraires classique brillantes - il citait les auteurs grecs et latins couramment !- un père journaliste, le conduisent rapidement à embrasser cette profession. Et, compte tenu de ses passions, on ne s'étonne pas de retrouver le jeune De Mongeot chroniqueur sportif au quotidien Le Gaulois. Ceci naturellement, après l'intermède tragique de la Guerre de 14-18 qu'il fit comme .pilote! Affectation volontaire qui en dit long sur la témérité de ce jeune homme.


Epris de paix, douloureusement marqué par la barbarie imbécile du conflit, par l'injustice sociale encore plus mise à nu, par les déficiences physiques et morales d'une population rongée par le manque stupéfiant d'hygiène, par l'indigence culturelle relevée, il résolut de consacrer sa vie à l'avènement d'une humanité plus digne, plus accomplie et seul gage, selon lui, d’un « rapprochement fraternel entre les peuples et les races ». Seule condition aussi de paix durable. Cet engagement prit d'abord la forme d'une aventure de presse avec les titres déjà cités de Vouloir!  (1920), et de Vivre d‘Abord! (1926), puis d'un mouvement structuré qui rayonna sur toute la France et jusque dans nos plus lointaines colonies : les Organisations Sociales Vivre. Un petit tour par la politique (candidat-député du Parti de la Santé Publique en 1932) le convainquit de l'impasse de la voie électoraliste pour entreprendre une réforme en profondeur des mentalités. Il tourna alors toutes ses énergies et tous ses moyens vers le militantisme et les réalisations « de terrain ». Il ne su jamais calculer ce que lui coûtait ce combat. Il le mena dans le plus pur esprit chevaleresque et c'est, à mes yeux, ce qui en fait peut-être la suprême valeur. Le fait est qu'il se ruina, financièrement parlant, à jeter les fondations sur lesquelles pu prendre durablement assise le Mouvement naturiste français. Après-guerre, en effet, les Clubs du Soleil, colonne vertébrale du Mouvement, furent créés par Albert Lecocq sur le modèle et avec l'apport de la plus part des Sections Vivre de De Mongeot. Mais surtout, ce dont nous lui sommes tous le plus redevables, c'est d'avoir ouvert une sorte de « zone franche » psychologique irréversible dans l'opinion publique à partir d'où l'idée gymnique allait pouvoir prendre racine et faire muter les consciences.


La force de ses convictions et de ses démonstrations exercèrent une influence décisive, quoique totalement méconnue, sur toute l’intelligentsia française, jusqu'au milieu des années 60. Son beau frère, le peintre Fernand Leger, intégra à son oeuvre la substance de sa vision d'un Homme pris au piège de la Société mécaniste. Nombre d'artistes, de chorégraphes (Isadora Duncan, Colette Andris, Malkowsky, etc.), des universitaires, des médecins, des sociologues, des hommes politiques (Léo Lagrange) ont reçu l'empreinte de ses vues élevées et audacieuses sur le débridage nécessaire des carcans qui mutilent inutilement l'âme et le corps humains. Pourtant, il dut sa notoriété plus aux opprobres et aux procès qu'aux honneurs qui s'attachent normalement à un tel ascendant sur les esprits. La société ne lui manifesta que tardivement, et encore : du bout des lèvres, une reconnaissance symbolique et bien mineure : en 1966, il fut fait Chevalier du Mérite Sportif ! « C’est mieux qu'un coup de pied au c...! » me confia-t-il alors. Et c'était bien le moins pour un tel marathonien! Après la fermeture du Sparta-Club en 1962 (Château d'Aigremont-Yvelines), il s'installa à St Germain en Laye, à l'orée de la forêt, et il entreprit la synthèse de sa longue pratique en une oeuvre qu'il voulait monumentale : La Révolte des Sexes. A partir de 1966, il commença vraiment à désespérer devant l'incompréhension grandissante qu'il ressentait de la part de ses "héritiers présomptifs, mais surtout présomptueux" comme il aimait à dire, totalement obnubilés par les perspectives de développement immobilier et spéculatif qu'offrait au Naturisme estival l’avènement de la Société des Loisirs. Il confia donc le flambeau de la Gymnosophie à l’un de ses plus jeunes disciples, alors animateur du Mouvement des Jeunesses naturistes et collaborateur de la revue Naturiste Internationale que les instances officielles du Mouvement fédéral inscrivirent illico sur la « liste noire » des indésirables ! Les dernières années de sa vie furent donc partagées entre l'amertume et des sursauts de rébellion contre la bêtise et la barbarie galopantes du monde moderne. De sa dernière résidence à Rouen, il m'écrivait en 1973 : "J'étouffe! J'aspire tellement à la lumière, au grand air ! Les grands espaces me manquent!" Le 24 avril 1977, le Grand Sachem, prit sereinement le chemin des Célestes Prairies.

Michel PIVERT.

Par Michel Pivert
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Mercredi 15 février 2006
 

Que peut-on attendre de la subsidiarité aujourd’hui ? Ce principe qui soulève de nombreuses interrogations a été remis à l’ordre du jour par le Traité de Maastricht, comme en témoignent les nombreux ouvrages qui lui sont consacrés. Il nous a donc paru utile d’étudier d’un peu plus près ce concept qui tient aujourd’hui une place centrale dans le corpus doctrinal des éco-fédéralistes européens.



Durant l’Antiquité le subsidium était une méthode d’organisation militaire : une ligne de troupe se tenait en alerte, derrière le front de bataille, prête à porter secours en cas de défaillance. Avec le temps, cette méthode devint un principe plus large d’ordre philosophique, juridique, social et politique. Ses racines sont donc très anciennes, même si le terme « subsidiarité », (à la consonance quelque peu barbare), paraît récent. Les écrits d’Aristote, de Thomas d’Aquin, d’Althusius, de Proudhon, l’Encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII (1891), puis le Quadragesimo Anno de Pie XII (1931) s’en inspirent. Plus tard encore, le pape Pie XII dans son Discours aux Cardinaux, le 20 février 1946, précisera : « toute autorité sociale est par nature subsidiaire  ».


Aux origines de la subsidiarité


Dans Les Politiques, Aristote décrit une société organique - la Cité - au sein de laquelle s’emboîtent hiérarchiquement des groupes : familles - villages. Chacun de ces groupes essayant d’être autosuffisant, mais n’y parvenant jamais totalement ; à l’exception de la Cité, considérée comme un espace politique total. Celle-ci, en effet, est l’unique corps autonome - donc parfait (l’autonomie, Autarkeia étant chez les anciens Grecs, synonyme de perfection) - dans lequel le citoyen puisse déployer ses potentialités, en vue du bien commun. Cet « entier naturel », permet aux groupes dont il est constitué, d’être « capables de se survivre dans le domaine de leurs activités propres  »1; activités qui se complètent mais ne se recoupent pas. Ainsi, la Cité respecte l’autonomie (auto nomos : qui se donne à soi-même ses propres lois) des groupes qui sont compétents pour assumer eux-mêmes leurs affaires propres. Thomas d’Aquin reprendra à son compte cet antique principe, avec cette nuance importante : La personne succède à la Cité comme « Substance première » (Boèce). La personne est à l’image de Dieu, seule, au travers de sa volonté, de sa conscience, de ses actes et de son libre jugement . « L’idée de personne, issue de la pensée chrétienne et à certains égards de la culture scandinave, consacre la dignité de cette ‘substance’ autonome, à laquelle nulle autorité ne saurait voler l’existence en l’utilisant comme moyen »2. L’homme transcende alors son appartenance de par son rapport intime et individuel à Dieu,. « Il est membre de la société en tant qu’être dépendant, obligé de puiser autour de lui dans son milieu social, les éléments de sa vie et de son développement physique, intellectuel et moral. Mais pour autant qu’il est un être spirituel, dont les opérations propres sont immanentes, il transcende le milieu social dans lequel il plonge »3. Pour la pensée thomiste, le principe de subsidiarité est au service de la personne (appartenant malgré tout à une collectivité) alors que chez Aristote, elle se trouve au service direct des multiples groupes - spatiaux: « les clans » et temporels: les « lignées » - formant la Cité.


Althusius, précurseur du fédéralisme


Au début du XVII° siècle, un juriste germanique et calviniste, Althusius (1557-1638), recteur du Collège de Herborn depuis 1602, écrit un ouvrage majeur Politica methodice digesta (1603) qui va le rendre célèbre et faire de lui, aujourd’hui, un des précurseurs de la « doctrine » fédéraliste.

Homme de décision et d’action, il est amené à mettre en pratique ses idées au sein du Syndic de la ville d’Emden, en Frise orientale, afin de lutter contre l’autorité du comte-suzerain Enno. Il restera à ce poste jusqu’à sa mort. Althusius est un homme de son temps, défendant la tradition communaliste et les corps intermédiaires qui sont très nombreux à l’époque (familles, corporations, ligues, guildes, cités, provinces...).

Considérant que pour être solidaire, il faut, par-dessus tout, être libre et autonome, Althusius défend farouchement ces communautés dont les membres respectent les lois au travers du « pacte juré ». Pour lui, « la politique est la science qui consiste à unir les hommes entre eux pour les amener à la vie sociale, de sorte que celle-ci soit effective et mieux conservée entre les associés ». C’est ce qu’il nomme la « symbiotique ». Dans cette phrase transparaît l’héritage d’Aristote. Comme lui, Althusius considère que la société humaine n’est pas formée d’individus mais de communautés s’articulant autour d’un principe d’harmonie. Ces communautés organiques, en tant que persona repraesentata (personnes morales) sont, comme chaque citoyen, sujets de droits, et jouissent des mêmes libertés. Pour subsister, prospérer, se déployer et se projeter, les hommes s’associent volontairement afin de palier à des besoins que seuls, ils n’auraient jamais pu satisfaire. Si l’association s’avère alors insuffisante, plusieurs associations se réunissent et prêtent serment via un jus foederis (ou confoederationis) pour le bien commun. Cette alliance ne tient pas forcément compte de la proximité géographique. Deux communautés éloignées l’une de l’autre peuvent se trouver des intérêts et des idéaux communs. Dans la perspective d’Althusius, le peuple seul détient la souveraineté « parce-qu’il vit dans des sphères déjà souveraines et presque autosuffisantes. La participation au pouvoir ne se justifie que par l’autonomie sociale, qui est d’abord un fait, et devient un droit par sa nécessité naturelle ». Rappelons qu’à l’époque l’Allemagne est une mosaïque de petits Etats, de villes franches et de minuscules royaumes (environ 350). L’Etat, à l’époque, ne doit pas intervenir à l’intérieur de ces communautés; mais doit s’occuper des tâches qui relèvent de ses compétences, à savoir la paix, la défense, la police, la monnaie. Le principe de subsidiarité étant un instrument juridique ; il est un frein à sa dérive totalitaire potentielle.

Son appartenance au Syndic d’Emden, permit à Althusius de concrétiser socialement ce principe qui était resté purement philosophique chez Aristote et Thomas d’Aquin. Cette pensée allait de nouveau se perpétuer à l’époque contemporaine chez Proudhon.


La subsidiarité chez Proudhon


En effet, le principe de subsidiarité est au centre même de la théorie fédéraliste de Proudhon, la subsidiarité équilibrant selon lui les rapports souvent conflictuels entre l’Autorité et la Liberté. Trop d’autorité conduit au despotisme, trop de liberté à l’anarchie.


Dans son ouvrage : « Du Principe Fédératif » paru en 1862, il affirmait : « Le problème politique (...), ramené à son expression la plus simple, consiste à trouver l’équilibre entre deux éléments contraires, l’Autorité et la Liberté. Toute fausse balance se traduit immédiatement pour l’Etat, en désordre et en ruine, pour les citoyens, en oppression et en misère. En d’autres termes, les anomalies ou perturbations de l’ordre social résultent de l’antagonisme de ses principes ; elles disparaîtront quand les principes seront coordonnés de telle sorte qu’ils ne puissent plus nuire ». Cette « coordination » idéale se trouve être la subsidiarité. Le citoyen évolu entre ces deux pôles (autorité et liberté), avec ses compétences, au service des communautés simples (familles, ateliers, syndicats) et des communautés plus complexes (communes, cantons, régions, Etats). Le but recherché à chacun des échelons restant toujours l’autosuffisance. Le citoyen conserve, à chaque degré, une parcelle de souveraineté qui fait de lui un acteur responsable au sein d’une Cité fédéraliste, non plus naturelle - le pacte - mais contractuelle - le contrat -. La forme du contrat prime celle du régime. Pour Proudhon, l’ennemi primordial reste avant tout le centralisme étatique, niveleur, qu’il soit démocratique ou monarchique. Le centralisme profitant de « l’incapacité  des citoyens » (critère des plus subjectifs ) tentera progressivement de s’ingérer dans toutes les affaires sociales privées ou publiques, transformant ainsi le citoyen-acteur en sujet-passeur. La pensée proudhonienne nous avertit que la société doit, dans la mesure du possible, se passer de l’Etat si elle entend vivre bien.


A la même époque, les papes s’inspirèrent principalement des écrits de l’italien Taparelli, de l’évêque allemand Ketteler et du français La Tour du Pin, afin d’élaborer la « doctrine sociale de l’Eglise ». Or, tous les trois ont pour point commun de réhabiliter les corps intermédiaires. Pour Ketteler (1848) : « tant que la famille, la commune peuvent se suffire pour atteindre leur but naturel, on doit leur laisser la libre autonomie ... Le peuple régit lui-même ses propres affaires: il fait une école pratique de politique dans l’administration communale, où se reproduisent en petit les questions qui sont traitées en grand dans les parlements. C’est ainsi que le peuple acquiert la formation politique et la capacité qui donnent à l’homme le sentiment de son indépendance ».et l’auteur aurait pu ajouter les bases nécessaire à la pratique d’une « citoyenneté ascensionnelle ». Taparelli suggère que : « Le tout doit venir en aide à la partie et la partie au tout, c’est-à-dire que la partie ne disparaît pas dans le tout et que le tout ne doit pas absorber la partie dans son unité ». La Tour du Pin, quant à lui, propose de bâtir un  ordre organique, naturel et hiérarchisé, fondé en grande partie sur les corporations. Il faut, disait-il, sortir l’homme perverti par la souveraineté de l’argent et l’usure en rétablissant une moralité de la solidarité et en injectant  « du Moyen-Age » dans une société de plus en plus industrielle. La nostalgie sociale de La Tour du Pin allait inspirer le régime fortement corporatiste de Salazar, au Portugal; et dans une moindre mesure, de Mussolini, en Italie.


« L’Etat neuf » de François Perroux


L’économiste français François Perroux a bien vu les défauts que présentaient ces régimes excessivement corporatistes, inadaptés pour l’époque contemporaine, il écrivait « sans intervention rigoureuse de l’Etat, un système corporatif conduit en droiture à la formation d’une féodalité économique »4. Pourtant Perroux proposait un « Etat neuf », car il estimait l’Etat libéral incapable de surmonter les graves crises sociales des années Trente. Fondant, en partie, sa théorie économico-sociale sur les communautés de travail, composées d’élus, de patrons, de salariés, Perroux jugeait qu’il fallait avoir un exécutif fort et une décentralisation des fonctions sociales : « de nombreuses tâches présentement confiées à l’Etat seront assurées aussi correctement, avec autant d’efficacité et à moindre frais dans le cadre de la région, dotée d’une existence, de moyens d’action effectifs et dans celui de la communauté de travail. Ces organes comme les rouages administratifs proprement dits sont en situation d’assurer la régularité et la continuité des échanges entre l’Etat et la s La Révolution française détruisit les corps intermédiaires, derniers vestiges de la féodalité. Le 4 août fit table rase des institutions médiévales afin de leur substituer les rouages de la République. Petit à petit, le récent citoyen se retrouva seul en face de la toute puissance d’un Etat de plus en plus centralisateur. Le XIX° siècle vit l’avènement du libéralisme triomphant, responsable de nombreux maux sociaux, dont l’exode vers les villes est le plus marquant. L’homme n’était plus la pierre angulaire, la « clef de voûte » - pour reprendre les mots de Saint-Exupéry - de la société, l’argent l’avait remplacé. Pour contrecarrer cette involution, les papes vont élaborer la « doctrine sociale de l’Eglise ». Oscillant entre l’ingérence et la non-ingérence de l’Etat, l’Eglise critique les excès du matérialisme qui dissout la dignité, et donc la liberté de l’homme. L’encyclique Quadragesimo Anno, fait de la subsidiarité le pilier de sa réflexion : « On ne saurait ni changer, ni ébranler ce principe si grave de philosophie sociale : de même qu’on ne peut enlever aux particuliers pour les transférer à la communauté les attributions dont ils sont capables de s’acquitter de leur initiative et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice en même temps que troubler d’une manière très dommageable l’ordre social, que de relier aux groupements d’ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d’un rang plus élevé les fonctions qu ’ils sont en mesure de remplir eux-mêmes (...) L’objet naturel de toute intervention en matière sociale est d’aider les membres du corps social, et non pas de les détruire ni de les absorber ».


Une « troisième voie » spirituelle


Les papes, et en particulier Léon XIII, ne voulaient pas d’un utopique nouveau Moyen-Age, mais désiraient un projet chrétien face à l’industrialisation d’une société, une nouvelle attitude face au matérialisme et à l’individualisme qui touchaient de plein fouet les classes défavorisées ; une « troisième voie » spirituelle entre capitalisme et socialisme au travers d’un humanisme théocentrique, respectueux de la diversité et de la richesse du corps social. Précédant Rerum Novarum, l’encyclique Hominium Genus (1884) précisait : « comme ils n’ont pas tous les mêmes ressources d’intelligence et qu’ils diffèrent les uns des autres soit par les facultés de l’esprit, soit par les énergies physiques, comme ainsi il existe entre eux mille distinctions, de moeurs, de goûts, de caractère, rien ne répugne tant à la raison que de prétendre les ramener tous à la même mesure et d’introduire dans les instructions de la vie civile une égalité rigoureuse et mathématique. De même, en effet, que la parfaite constitution du corps humain résulte de l’union et de l’assemblage des membres qui n’ont ni les mêmes forces, ni les mêmes fonctions, mais dont l’heureuse association et le concours harmonieux donnent à tout l’organisme sa beauté plastique, sa force et son aptitude à rendre les services nécessaires, de même au sein de la société se trouve une variété presque infinie de parties dissemblables. Si elles étaient toutes égales, rien ne serait plus difforme qu’une telle société. Si au contraire, par une sage hiérarchie des mérites, des goûts, des aptitudes, chacune d’elles concourt au bien général, vous voyez se dresser devant vous l’image d’une société bien ordonnée et conforme à la nature ».


Ainsi, longtemps véhiculé par l’Eglise catholique à travers la doctrine sociale, le principe de subsidiarité retournera dans la sphère du politique en ce XX°siècle par la place que lui donneront dans leurs corpus doctrinal les groupes fédéralistes militants pour une nouvelle Europe démocratique. Le terme était en effet déjà familier dans les Etats dotés de statuts de type fédéral ou confédéral tels que l’Allemagne (Länder), la Suisse (Cantons), ou l’Espagne (Communautés autonomes)...Seul l’Etat français, unitaire et centraliste depuis plusieurs siècles semble allergique à ce concept ; au point que le terme même de subsidiarité se trouve encore absent de la plupart de nos dictionnaires. De nos jours ce principe réapparaît donc corrélativement avec la construction de l’Espace européen et sur la question de la répartition des compétences entre la Communauté et ses Etats-membres (notamment dans le fameux article 3b du Traité de Maastricht), et vient à point pour rassurer certains « eurosceptiques » effrayés par la dérive centralisatrice et bureaucratique bruxelloise.


Vers un nouveau subsidium ?


Pour notre part, nous pensons toutefois qu’il convient d’éviter de considérer le principe de subsidiarité comme le remède miracle à notre état de déficience démocratique. Nous estimons aujourd’hui que les conditions minimales nécessaires à une bonne application de ce principe ne sont pas remplies à la base. En effet, les sociétés modernes industrialisées souffrent d’une fragmentation du corps social en une myriade d’individus regroupés en structures antagonistes et défendant leurs intérêts à court terme. Consubstantiellement à cette atomisation et à la perte de repères identitaires qui en résulte, disparaît progressivement le sentiment naturel d’appartenance communautaire, le plus souvent au profit d’une culture d’entreprise artificielle et pauvre. Ajoutons à cela la perte de la réflexion et de l’esprit critique de nos contemporains distraits de leurs devoirs de citoyens par les médias. De plus, les structures stato-nationales sont contraintes de s’intégrer (et de se désintégrer) dans la « Mégamachine » (Mumford, Bahro, Latouche) de l’économie-monde dont les principaux corollaires sont : la naissance des macro-régions économiques (ALENA -MERCOSUR - U.E. - ANSEA), l’intensification des transferts de marchandises, de personnes et de capitaux, la délocalisation des industries, la surproduction, l’accélération des transferts d’informations, la diminution des coûts de transport, et la montée en puissance des organisations internationales (ONU -OTAN - etc...).

Prise en tenaille entre la planétarisation des enjeux et l’individualisation des servitudes, une telle société n’est plus en mesure de préserver son autonomie et sa souveraineté. Dans ce contexte, les institutions de Bruxelles ont beau jeu de réclamer l’utilisation de ce principe qui, s’il s’appliquait aujourd’hui, entrainerait de fait, l’instauration d’un droit d’ingérence insupportable et sans contrepartie dans les affaires nationales, régionales et locales des pays européens. Le principe de subsidiarité nécessite en effet pour s’appliquer la recomposition préalable du corps social autour de principes mutualistes. Cette recomposition est d’ores et déjà en cours, mais elle se heurtera de plus en plus souvent aux institutions légales stato-nationales et européennes. La légitime volonté des peuples à se prendre en charge via l’apparition de ces nouvelles communautés génératrices de solidarités concrètes et de convivialités véritables, se heurtera inexorablement au système des partis et des lobbys porteurs d’idéologies obsolètes, et qui sont aujourd’hui, les seuls bénéficiaires du système oligarchique en place.


Stéphane GAUDIN





Bibliographie sommaire


* Aristote, Les politiques, Flammarion (Poche), N°490.


* Pierre-Joseph Proudhon, Du principe fédératif, Editions Marcel Rivière, 1959, non réédité.


* Chantal Millon-Delsol, L’Etat subsidiaire, PUF, Collection Léviathan, 1992.


* Claude du Granrut, Europe, le temps des régions, Editions L.G.D.J., Collection Décentralisation et développement local, 1994.


* Michel Bouvier, L’Etat sans politique (tradition et modernité), Editions L.G.D.J., 1986.


*Bernard Voyenne, Histoire de l’idée fédéraliste (3 volumes), Editions Presses d’Europe (10, avenue des Fleurs, 06000 Nice), 1973/1976/1981.


*Frédéric Baudin-Cerllière, Principe de subsidiarité et administration locale, L.G.D.J. / Travaux et Recherches Pantheon-Assas, Paris II, 1995, 120 pages, 110FF.

*Actes du XII° colloque national de la Confédération des juristes catholiques de France, France, Paris, 20-21 novembre 1993, sous la direction de Joël-Benoit d’Onorio, La Subsidiarité, de la théorie à la pratique, Pierre Tequi éditeur (82, rue Bonaparte, 75006 Paris), 1995, 193 pages, 90 FF.



Notes de lecture :


  1. et (2) Chantal Millon-Delsol, Le principe de subsidiarité, P.U.F., collection Que sais-je? N° 2793

  1. Jean Weydert, Une contribution à l’idée fédéraliste de la pensée sociale catholique: le principe de subsidiarité, in Le fédéralisme est-il pensable pour une Europe prochaine ? Editions Kimé, 1994, p. 103 à 112.

  2. et (5) François Perroux, Capitalisme et communautés de travail, Editions Sirey, 1938.

Par Stéphane Gaudin
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Jeudi 16 février 2006

1 - Le bien-être et l’épanouissement de la vie humaine et non humaine sur terre possèdent une valeur inhérente ou intrinsèque, une valeur en soi. La valeur des formes de vie non humaines est indépendante de l’utilité instrumentale que représente le monde non humain par rapport aux objectifs de l’humanité.

2 - La richesse et la diversité des formes de vie sont elles-mêmes des valeurs en soi. Elles contribuent à l’épanouissement de la vie humaine et non humaine sur terre. « Richesse » veut dire ici abondance de la vie dans chacune de ses formes.

3 - Les hommes n’ont pas le droit de réduire cette richesse et cette diversité ni d’interférer de façon destructrice avec la vie non humaine, sauf pour satisfaire des besoins vitaux.

4 - L’épanouissement des cultures et de la vie humaine est compatible avec une substantielle diminution de la population humaine. L’épanouissement de la vie non humaine exige une telle diminution. Le volume de la population humaine devrait toujours rester compatible avec le maintien de la richesse et de la diversité des formes de vie non humaines. Mais l’épanouissement de la vie humaine et la diversité des cultures ne doivent pas non plus être menacés par cette limitation. Celle-ci n’exclut donc pas le point de vue optimiste fréquemment exprimé selon lequel des politiques écologiques appropriées seront bientôt mises en place, de sorte qu’on pourra voir alors si une réduction de la population s’avère ou non nécessaire.

 

5 - La façon dont les hommes interfèrent aujourd’hui avec le monde non humain est excessive et nuisible, et la situation s’aggrave rapidement.

6 - Les programme en vigueur doivent donc être modifiés. Les changements doivent affecter les structures économiques, technologiques et idéologiques de base. Plus on attendra avant de les mettre en œuvre, plus on sera finalement obligé de recourir à des mesures draconiennes. La situation qui résulterait de ces changements serait profondément différente des conditions présentes et nous permettrait de faire une expérience plus joyeuse de la relation entre tout ce qui existe.

7 - Le principal changement idéologique consisterait à mettre en valeur la qualité de la vie (en s’intéressant d’abord aux situations dans lesquelles se révèle une valeur inhérente) plutôt qu’à rechercher un niveau de vie moyen toujours plus élevé. Cela implique de se pénétrer de la différence qui existe entre « gros » et « grand ».

8 - Ceux qui sont en accord avec les points précédents ont l’obligation directe ou indirecte, de contribuer aux efforts qui visent à aboutir aux changements nécessaires.

 


Arne Naess

Philosophe norvégien, théoricien du mouvement de l’Ecologie profonde



Par Arne Naess
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